‹ Médecins amateursChapitre 57 sur 96 · Lettre LIX · texte numérisé non relu

Lettre LIX

trop vieux lait. » Là encore, il se conforme aux sages préceptes de Rousseau, qui interdit un sevrage prématuré (1) et qui entre, à cet égard, dans les plus minutieux détails. Mirabeau cite, à maintes reprises, le maître dont il se reconnaît l’humble disciple, et défend avec passion le grand homme contre ses détracteurs.

« Lis le grand Rousseau, écrit-il à Sophie, lis son magnifique poème d’Emile, cet admirable ouvrage où se trouvent tant de vérités neuves. Laisse les fous, les envieux, les bégueules, hommes et femmes, et les sots s’en moquer, et dire que c’est un homme à système. Il est trop vrai que, vu notre dépravation, tout ce qu’il propose n’est pas faisable, et, en vérité, il n’y a pas là de quoi nous vanter; mais la partie de son ouvrage qui traite de l’éducation physique et de celle du premier âge n’est point dans ce cas, et c’est là où tu trouveras les vrais principes. »

Il engage également celle qui lui accorde sa confiance, à lire avec une très grande attention le onzième volume des œuvres de M. de Buffon — qui venait justement de paraître — et dont le supplément contient un mémoire sur le strabisme ou la cause des yeux louches, dont elle pourrait faire son profit pour sa fille, « si la mauvaise position de

1. « La bouillie, aliment tenace et visqueux, est dangereuse et il faut se garder de précipiter le sevrage. » Lettre

MIRABEAU

son berceau ou la nature lui avait donné de l’inégalité dans les yeux » (1).

M. de Buffon parle également du vin « comme d’un bon vermifuge... mais il ne le conseille pas comme boisson ordinaire », surtout pour les enfants. D’ailleurs, le vin que pourrait boire la petite Sophie- Gabrielle « serait, à coup sûr, falsiüé, parce que tout le vin qui se vend en détail à Paris l’est (la fraude ne date pas d’hier!) et que tout vin lithargié ou chargé de plomb est un poison lent ». Il y a, du reste, un moyen de le reconnaître et Mirabeau se révèle, en la circonstance, un véritable chimisteexpert (2).

« Verse, dit-il à sa correspondante, un peu d'alcali dans le vin que tu bois, et qui probablement n’est pas des plus mauvais : s’il reste dissous, s’il ne se fait aucune précipitation, je consens à perdre la tête. S’il y a du plomb ou tout autre métal, la liqueur alcaline, qui forcera l’acide de se séparer de la litharge, etc., etc., pour s’unir à elle, fera reparaître le métal qui ne sera plus en dissolution, troublera la liqueur et la précipitera au fond du verre. Voilà des choses qu’il faut savoir, parce qu’il y va de la vie. »

Donc, pas de vin pour les enfants : le lait et les

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