Lettre LXXIV
MIRABEAU
de l’art qu’on en doit la connaissance, c’est aux philosophes et en particulier, à l’un d’entre eux.
« Un philosophe, homme de génie, M. d’Alembert,
a substitué, le premier, aux réclamations vagues
et mal raisonnées, la rigoureuse analyse des faits,
et l’on a vu l’inoculation, dépouillée de tout ce qui lui est étranger, se présenter comme un moyen utile à l'Etat et consolant pour le particulier qui l’adopte. »
Comme au début de toute découverte, il y a eu quelques mécomptes. Le progrès doit toujours payer sa rançon. « 11 est impossible de citer un grand remède en médecine dont les premières épreuves n’aient pas été funestes. »
Mirabeau discute ensuite si l’Etat a ou non le droit d’intervenir, pour imposer aux particuliers une méthode de traitement dont la masse peut bénéficier; il se prononce nettement contre la contrainte :
« Présentez aux hommes un moyen qui améliore leur sort; détruisez avec soin leurs objections sérieuses, méprisez les autres et confirmez, par des exemples clairs et sensibles, le bien que vous leur annoncez; le temps fera le reste. »
Rien de tenace comme un préjugé; mais, en ce qui concerne plus spécialement l’inoculation, il faut combattre non seulement un préjugé, mais la pusillanimité de parents qui craignent, à tort ou à
raison, pour la vie de leur progéniture. C’est pour vaincre leurs préventions, que Mirabeau, après avoir traité de la pratique de l’inoculation, et en avoir exposé les avantages, se propose de réfuter les principales objections qui lui sont opposées.
Ces objections sont de deux sortes : les unes, théologiques; les autres, d’ordre médical. Mais, renvoyant, pour le détail, à d’Alembert qui a épuisé la matière, Mirabeau ne retient que quelques-unes d’entre elles.
« Une objection importante, non en elle-même, mais parce qu’elle a fait bannir l’inoculation, étend et multiplie la contagion du virus variolique... On a cité quelques épidémies cruelles, dont les ravages s’étaient accrus; on n’a pas manqué de les attribuer aux inoculations faites par quelques médecins, comme si de deux choses simplement coexistantes, l’une devait nécessairement être la cause de l’autre... La coexistence ne suffit point pour démontrer la relation de deux choses, mais il faut une liaison entre elles pour l’établir. La petite vérole inoculée est contagieuse sans doute, et personne ne le conteste, mais elle ne l’est pas plus que la petite vérole naturelle, et une foule de raisons plausibles indiquent, au contraire, qu’elle est moins redoutable... »
Pourquoi donc se montre-t-on réfractaire à cette nouveauté, et en particulier, pourquoi les médecins
( Collection de V auteur )
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français montrent-ils une telle répugnance à l’adopter; alors qu’en Angleterre, par exemple, elle n’a plus que des partisans, et que « soixante ans d’expérience ont éclairci tous les doutes et perfectionné la méthode »?
Soixante ans! mais c’est de bien plus loin que date l’inoculation.
« Il est probable que les premiers médecins arabes sont les inventeurs de l’inoculation, qui, de la Circassie, a passé en Grèce, en Morée et en Dalmatie, où elle a plus de deux cents ans d’ancienneté. Son époque n’a point de terme lixe en Afrique, sur les côtes de Barbarie, sur celles du Sénégal, ni dans l’intérieur du continent, non plus qu’en Asie, en divers endroits de l’Inde; particulièrement à Bengale, enfin à la Chine, où elle a reçu une forme particulière. Elle a été anciennement connue dans quelques parties occidentales de l’Europe, surtout dans la principauté de Galles, en Angleterre... On trouve des vestiges dans quelques provinces de France, et particulièrement en Périgord... »
Nous ne poursuivons pas cet historique, qui se trouve un peu partout, bien que Mirabeau le donne beaucoup plus complet qu’aucun des historiens de la médecine ne l’avait fait avant lui. Nous passons, pareillement, sur les divers modes d’insertion variolique, en usage au xvme siècle, et dans différents pays. Mirabeau engage son amie à opter, pour leur
enfant, entre le procédé- de « M. Ramby, premier chirurgien du roi d’Angleterre, le plus célèbre et le plus heureux des inoculateurs », et celui de Sutton, non moins fameux par les résultats qu’ils ont obtenus.
Il insiste ensuite sur les avantages que présente l’inoculation, « maladie préméditée » sur la petite vérole « qui se contracte au hasard, en voyage, à l’armée; dans des circonstances critiques, surtout pour les femmes; dans un temps d’épidémie, qui multiplie les accidents, qui transporte le siège de l’inflammation dans les parties internes d’un corps déjà peut-être épuisé de veilles et de fatigues.
Quelle différence entre un mal auquel on s’attend et celui qui surprend ! C’est le bon sens même qui l’indique. Doit-on ajouter « que la matière de l’inoculation, fût-elle prise d’une petite vérole compliquée, confluente, mortelle même, ne laisse pas de communiquer presque toujours une petite vérole simple, discrète, exempte de fièvre, de suppuration, toujours plus bénigne que la naturelle, si souvent funeste; une petite vérole, enfin, qui ne laisse point de cicatrices ».
En comparant les statistiques de mort par l’une et l’autre maladie, la naturelle et l’artificielle, on se rend aisément compte de combien l’emporte celle-là. En adoptant les chiffres les plus élevés, on arrive à cette constatation, « que la petite vérole
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inoculée est encore sept fois moins dangereuse que la naturelle ».
Mais, depuis que la méthode s’est perfectionnée, le nombre des cas s’est singulièrement réduit; ce qui a fait dire à M. de la Condamine ce joli mot, qui est bien de l’esprit de mathématicien : « La nature nous décimait; l’art nous millésime. »
Mirabeau aborde ensuite cette question : à quel âge doit-on pratiquer l’inoculation?
« Quelques inoculateurs pensent que le temps le plus propre à l’insertion est l’âge de trois semaines ou d’un mois, temps où les enfants échappés aux accidents ordinaires des premiers jours après leur naissance ne sont pas encore sujets au plus grand nombre de ceux qui menacent leur vie quelques mois après. »
Jusqu’à quel âge peut-on se faire inoculer?
« On a des exemples de gens de soixante-dix ans à qui cette épreuve a réussi. »
A Londres, il est courant de voir se présenter dans les hôpitaux, pour être soumis à cette opération, des hommes de trente-cinq ans; en réalité, il n’y a pas d’âge qui en limite les indications.
L’objection la plus grave qui ait été faite à l’inoculation est que la variole pouvant récidiver, toute prophylaxie est illusoire; mais, outre que la récidive variolique est rien moins que démontrée, et, qu’en tout cas, elle est absolument exceptionnelle,
il est incontestable que les personnes inoculées sont toujours mises à l’abri, par ce moyen bénin, d’une variole maligne et que cela seul doit dissiper les dernières préventions contre une pratique sans péril, une opération moins douloureuse qu’une saignée, un mal provoqué qui préserve d’un mal imprévu, bien autrement dangereux.
Mais on a relevé quelques accidents mortels, ont objecté les adversaires de la méthode; cela seul ne devrait-il pas suffire à la faire condamner? Comme le remarque très judicieusement Mirabeau, l’inoculation, pas plus que la saignée, n’est à l’abri de pareils mécomptes, presque toujours imputables à la maladresse de l’opérateur, ou à une imprudence de l’opéré. Il y a bien certainement un risque à courir; mais est-il comparable à celui qu’on court, en ne se faisant pas inoculer?
De deux maux, dit la sagesse des nations, choisissons toujours le moindre. Deux routes s’offrent à nous, pour aboutir à un but fixé, imposé : nous n’avons point la liberté de nous dérober, il faut nous engager dans l’une ou dans l’autre voie.
« C’est une loterie forcée, où nous nous trouvons intéressés malgré nous; chacun de nous y a son billet; plus il tarde à sortir de la roue, plus le danger augmente... Que fait-on en pratiquant l’inoculation? On change les conditions de cette loterie, on diminue le nombre des billets funestes : un de
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sept et, dans les climats les plus heureux, un sur dix était fatal; il n’en reste plus qu’un sur mille... C’est (donc) un devoir sacré pour les pères et mères que de donner à leurs enfants le secours de ce préservatif admirable et parfaitement sûr. »
Nous avons dû résumer, dans ses points essen-
tiels, le mémoire, si remarquable, à tant d’égards, sorti de la plume de Mirabeau. On a pu voir avec quelle logique s’enchaînent les arguments, avec
quel art il sait les présenter, avec quelle ardeur il
s’attache à faire pénétrer la conviction dans l’esprit de celle dont il a projeté de vaincre les dernières hésitations. Nous regrettons seulement d’avoir dû substituer une froide analyse à la publication intégrale d’un document que les historiens de notre art ont trop longtemps négligé ou, plus vraisemblablement ignoré, et qui classe Mirabeau parmi les meilleurs des nôtres.