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BERNARDIN DE SAINT-PIERRE NATURALISTE ET MÉDECIN

Ceux qui nient la spontanéité du génie ont eu beau jeu à chercher, sinon à découvrir où Bernardin de Saint-Pierre a puisé son inspiration; ils en ont fait, tour à tour, le disciple ou l’imitateur de La Fontaine, de Fénelon, de Rousseau et de quelques autres. Mais La Fontaine, nous croyons l’avoir démontré, avait plutôt le sentiment de la campagne que celui de la nature. Fénelon voyait les bois et les champs à travers les anciens; il y a, dans son œuvre, des ressouvenirs évidents de Virgile, et le cygne de Mantoue ne fut pas son seul inspirateur. Reste J.-J. Rousseau; mais les belles descriptions de Jean- Jacques se rencontrent surtout dans ses œuvres posthumes, les Confessions et les Rêveries, parues bien après le Voyage à Vile de France, de notre Bernardin. L’originalité de ce dernier est donc incontestable, et il n’est que juste de le reconnaître.

Le premier, Bernardin de Saint-Pierre s’efforça d’éveiller le goût de la nature chez le lecteur; quelques phrases extraites de son Voyage suffi-

raient à lui restituer cette priorité, si elle lui était disputée.

« A force de nous naturaliser avec les arts, écritil, la nature nous devient étrangère; nous sommes même si artificiels, que nous appelons les objets naturels des curiosités. »

Bernardin de Saint-Pierre ne concevait pas qu’on séparât l’homme de son milieu, du climat où il respire, du sol qu’il foule, des plantes et des animaux qui vivent à ses côtés : « Un paysage, disait-il, est le fond du tableau de la vie humaine. » Mais il prétendait à autre chose qu’à faire naître un plaisir esthétique : il visait au rôle de moraliste, et non pas seulement d’éducateur; rien ne lui paraissait plus propre à démontrer l’existence d’un ordonnateur de l’univers, que l’exposé des merveilles de la création; là encore, il s’est expliqué avec une netteté qu’un commentaire affaiblirait ;

« La nature, ainsi s’exprimait-il, offre des rapports si ingénieux, des intentions si bienveillantes, des scènes muettes si expressives et peu aperçues, que, qui pourrait en présenter un faible tableau à l’homme le plus inattentif, le ferait s’écrier : « Il y a quelqu’un ici ! » • ;

Il s’est rencontré, à dire vrai, avant Bernardin, des savants, et des plus qualifiés, qui ont eu recours à cet argument du spectacle de la nature, pour appuyer leur démonstration de l’existence de

Photo Giraudon

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

(Musée de Versailles )

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

Dieu. Parmi les livres les plus lus du xvme siècle, et que semblent avoir connu Rousseau, comme Saint-Pierre, il en est un, bien oublié aujourd’hui, qui porte précisément pour titre : L’existence de Dieu démontrée par les merveilles de la nature; il a pour auteur un médecin et mathématicien hollandais, B. Nieuwentyt, dont cet ouvrage est le principal titre de gloire; notez que celui-ci a paru en 1725 et qu’il eut, au moins, trois éditions successives.

Nous en pourrions encore citer bien d’autres, notamment, parmi les plus connus : la Théologie des insectes, de Lesser (1743), et surtout le Spectacle de la nature, de l’abbé Pluche; sans parler des œuvres de naturalistes philosophes, tels que Charles Bonnet, Senebier, etc.

Cette théologie physique ou expérimentale, comme on a proposé de la baptiser (1), était monnaie courante avant que Bernardin de Saint-Pierre eût conçu le projet d’assembler quelques « harmonies de la nature », pour en former « un concert qui élevât l’homme vers son auteur ». Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que sept, sur quatorze Etudes, soient employées à démontrer la Providence, ce qui faisait dire, à un critique du temps que l’ouvrage de Bernardin est « un livre qui, sans être un livre

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