‹ Médecins amateursChapitre 64 sur 96 · D. Mornet, Les sciences de la nature en France, au · texte numérisé non relu

D. Mornet, Les sciences de la nature en France, au

xviii6 siècle. Paris, 1911.

de religion, la prêche et l’inspire mieux que la plupart des prédicateurs ».

Il semble qu’il ait voulu protester contre l’abus du raisonnement et le dédain de l’imagination, dans ces phrases qui valent d’être méditées :

« Il faut d’abord chercher la vérité avec son cœur (1), et non avec son esprit. La corruption du cœur est la première source de nos erreurs. — Socrate ne s’amusait point à traiter des secrets de la nature, ni à rechercher, comment a été fait ce que les sophistes ont appelé monde, ni quel puissant ressort gouverne les choses célestes. — La science nous a mené, par des routes séduisantes, à un terme aussi effrayant. Elle traîne, à la suite de ses recherches ambitieuses, cette malédiction ancienne, prononcée contre le premier qui osa manger du fruit de son arbre. »

La science a été longtemps à s’affranchir de cette mixture théologique; longtemps la théologie a demandé à l’histoire naturelle, un prétexte à célébrer la sagesse de la Providence.

« Tout est bien pour l’homme », déclare Bernardin après bien d’autres; et sa conception finaliste l’amènera aux plus absurdes conclusions; on ne comprendra que plus tard qu’il faut étudier la

1. C’est le cœur, disait Pascal, qui comprend les trois dimensions de l’espace.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

nature pour la connaître, et non pour rendre hommage ou exprimer sa gratitude à son créateur.

Et, à cet égard, l’abbé Pluche, malgré son respect pour l'orthodoxie, s’est montré singulièrement plus pénétrant et plus sagace observateur que Bernardin de Saint-Pierre, en écrivant que :

« Tout les corps, qui nous environnent, les plus petits comme les plus grands, nous apprennent quelques vérités : ils ont tous un langage qui s’adresse à nous, et même qui ne s’adresse qu’à nous. Leur structure particulière nous dit quelque chose. Leur tendance à une fin nous marque l’intention de l’ouvrier...

« Notre raison, dit encore le savant ecclésiastique, tient aux sens, par le ministère desquels elle est informée de tout ce qui a rapport à la vie à laquelle elle préside. Cette raison est assujettie à un corps. Elle est accompagnée de pieds et de bras. Tous ces organes ne lui ont pas été donnés pour contempler, mais pour travailler, pour agir, pour s’exercer à tout bien. Voilà sa fin. »

Dans ses Etudes de la Nature, Bernardin de Saint-Pierre ne tend qu’à la démonstration de cet axiome : la Divinité ne s’est occupée que du bonheur de l’homme. « Toutes les lois de la nature sont dirigées vers nos besoins. » Et il part de là, pour accumuler arguments sur arguments en faveur de sa thèse; rien ne l’arrête, pas même le ridicule! Son

ardeur de conviction brave toutes les moqueries; il s’est assigné un but, et nul obstacle ne l’en détournera.

On a prétendu que la nature enfante au hasard. Bernardin riposte que notre terre a été pétrie, modelée et découpée par Dieu, en vue de nos besoins et de notre agrément.

Voyez ces montagnes : leur hauteur, leur largeur et leur emplacement ont été calculés, par l’infinie sagesse, au mieux de nos intérêts : l’une est destinée à nous rafraîchir par ses glaces; l’autre, à nous garantir du vent du Nord; cette troisième, à produire un courant d’air salutaire.

Sans l’intervention de la Providence, l’Océan tout entier, depuis si longtemps que le monde existe, serait souillé des « huiles, bitumes et nitres des végétaux et des animaux», charriés par les cours d’eau jusqu’à la mer; mais la Providence fit les volcans, et les eaux furent purifiées.

La nature, obéissant à l’impulsion divine, a « allumé ces vastes fourneaux sur les rivages de l’Océan », afin que les huiles, dont il vient d’être parlé, y étant altérées par un phénomène, que l’auteur se dispense d’expliquer, et pour cause, fussent brûlées, comme les mauvaises herbes d’un jardin sont brûlées par un jardinier diligent. Quant aux laves qui sont dans l’intérieur- des terres, une preuve qu’elles doivent leur origine aux eaux, c’est

l'abbé pluche

Gravé par Cathelin ( Collection de l’auteur )

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

que les volcans qui les ont produites se sont éteints, quand les eaux leur ont manqué.

Bernardin de Saint-Pierre donne, sans hésitation, la date exacte du Déluge, qui se produisit — inscrivez-le, pour ne plus l’oublier — le 17 février 2348 avant J.-C.

Les tremblements de terre ne le surprennent pas; il les explique par « la dissolution des animaux et des végétaux, déposés par les fleuves sur les rivages de la mer. Ces matières imprègnent le sable; la pluie, succédant à la sécheresse, empêche leurs exhalaisons de transpirer au dehors : alors elles produisent des secousses terribles ». Rien de plus simple, mais il fallait y songer.

Et les inondations, à quoi peuvent-elles bien servir? Ne vous martelez pas le cerveau, Bernardin vous apporte la réponse prête. Les inondations servent à se promener en bateau et à pêcher; aussi, les peuplades de l’Orénoque et des bords de l’Amazone les considéraient-elles comme des bénédictions du ciel, jusqu’au jour où les maudits Européens s’avisèrent de les instruire, et de leur enlever brutalement leurs illusions.

« Etait-ce donc un spectacle si déplaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues allées d’eau, qu’elles pouvaient parcourir sans peine, en tous sens, dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus grande

facilité? Quelques peuplades même, comme celles de rOrénoque, déterminées par ces avantages, avaient pris l’usage étrange d’habiter le sommet des arbres, et de chercher sous leur feuillage, comme les oiseaux, des logements, des vivres et des forteresses. »

Pour un peu, il envierait leur sort, et entre les lignes on lit son regret de ces mœurs « étranges », pour nous servir de sa propre expression.

Il est encore deux découvertes capitales dont il se réclame et que nous aurions mauvaise grâce à lui disputer : ce sont l’origine des marées et l’allongement des pôles.

Selon Bernardin de Saint-Pierre, les pôles sont couverts d’une gigantesque coupole de glace « d’après l’expérience des marins et d’après la raison naturelle ». Les deux pôles sont ainsi « les sources de la mer, comme les montagnes à glaces sont les sources des principaux fleuves ». Ceci posé, « les effusions polaires... prennent leur cours général au milieu du canal de l’Océan Atlantique, attirées vers la ligne par la diminution des eaux, que le soleil y évapore continuellement. Elles produisent, par leur courant général, deux courants contraires, ou remous collatéraux », qui ne sont autres que des marées.

« Les académiciens célèbres, poursuit Bernardin, ont posé pour principe que la terre est aplatie aux

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

pôles»; il aurait pu ajouter que les astronomes et les géographes, partagent la même opinion; seul, ou à peu près, notre naturaliste est d’un sentiment contraire. Nous ne retiendrons de sa longue et assez confuse dissertation, que ces lignes qui la résument :

« Puisque les degrés de la courbe polaire sont plus grands que ceux d’un arc de cercle, il faut que la courbe entière soit, aussi, plus étendue qu’un arc de cercle; or, elle ne peut être plus étendue qu’en la supposant plus renflée et circonscrite à cet arc; par conséquent, la courbe polaire forme une ellipse allongée. »

Qu’importe qu’il soit seul de son avis, Bernardin de Saint-Pierre est assez infatué de ses mérites pour battre en brèche les savants les plus qualifiés, du moment qu’ils contrarient ses idées sur la constitution ou la marche de l’univers.

La doctrine de Newton, universellement acceptée, trouve en lui un adversaire irréconciliable : aux sept couleurs du prisme il substitue cinq couleurs fondamentales, entre autres, le blanc et le noir; et qui le contredit appartient à la catégorie de ces gens qui « n’encensent que les systèmes accrédités et qui font obtenir des pensions » (1).

Le grand public était alors, * — ne l’est-il pas encore aujourd’hui? — trop ignorant en matière de

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