‹ Médecins amateursChapitre 67 sur 96 · NEWTON · texte numérisé non relu

NEWTON

( Collection de V auteur)

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

couvert mis, dès le premier jour de la création, même celles qui ne se nourrissent que de charognes; et si vous en doutiez, ce qui suit dissiperait vos doutes :

« Au sein des forêts nouvelles, naquirent des arbres antiques, afin que les insectes et les oiseaux pussent trouver des aliments sous leurs vieilles écorces. Des cadavres furent créés (sic) pour les animaux carnassiers. Il dut naître, dans tous les règnes, des êtres jeunes, vieux, vivants, mourants. »

Voulez-vous encore des preuves que la Providence a pris un soin touchant des animaux? Les animaux à poil ont, en général, le ventre blanc, parce que la couleur blanche tient plus chaud que les autres, et qu’« il faut plus de chaleur au ventre pour la digestion et les autres fonctions » ; si la bête est plus fortement colorée, surtout dans les pays chauds, c’est « parce que cette partie a le plus besoin de fraîcheur dans l’économie animale ».

Pourquoi les hermines ont-elles le bout de la queue noir? C’est afin que ces petits animaux tout blancs, marchant sur la neige, où ils laissent à peine des traces de leurs pattes, puissent se reconnaître, lorsqu’ils vont, à la suite les uns des autres, dans les reflets lumineux des longues nuits du Nord ».

Les épines des ronces et des buissons n’ont pas la destination que vous leur supposeriez : elles ser-

vent à protéger les petits oiseaux dans leurs retraites et accrochent, pour leurs nids, la laine des moutons.

Si Dieu a ainsi pris soin des animaux, ce n’est pas pour eux-mêmes, au moins dans la généralité des cas, mais afin qu’ils soient utiles aux hommes.

Pourquoi les bêtes de proie sont si peu redoutables pour l’homme? Bernardin va nous le dire, avec son habituelle aisance :

« D’abord, la plupart ne sortent que la nuit. Ils ont des caractères saillants qui les annoncent, avant même qu’on puisse les apercevoir. Les uns ont de fortes odeurs de musc, comme la martre, la civette, le crocodile; d’autres, des voix perçantes, qui se font entendre la nuit de fort loin, comme les loups et les chacals; d’autres ont des couleurs tranchées, qui s’aperçoivent à de grandes distances, sur la couleur fauve de leur peau : telles sont les raies obscures du tigre et les taches foncées du léopard. Tous ont des yeux qui étincellent dans les ténèbres... Ceux mêmes qui attaquent le corps humain ont des indices remarquables. Ils ont, ou des odeurs fortes, comme la punaise; ou des oppositions de couleur sur les lieux où ils s’attachent, comme les insectes blancs sur les cheveux, ou la noirceur des puces sur la blancheur de la peau. »

Mais les puces ont un rôle social, qui ne saurait être contesté; n’obligent-elles pas les gens fortunés

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

à « employer ceux qui n’ont rien, à entretenir, comme domestiques, la propreté autour d’eux? »

Sans doute, vous êtes-vous demandé pourquoi la Providence a créé les mouches et les moustiques, sinon pour nous communiquer toute espèce de maux désagréables ou pernicieux tels que le paludisme, la peste ou le typhus? Vous n’y êtes pas, mais là pas du tout! Les Etudes de la Nature vous apprendront que « ces insectes, en nous piquant, nous forcent à recourir aux bains, qui nous sont si salutaires ».

Le répugnant et dangereux scorpion a, lui aussi, son utilité : il nous éloigne des lieux humides et malsains, dont il fait son séjour ordinaire; quant à la vache, si elle a quatre mamelles et ne porte qu’un veau, tandis que la truie en a douze et nourrit jusqu’à quinze petits cochons, c’est parce que le genre humain aimant le lait et la charcuterie, la vache doit être prête à nous donner « la surabondance de son lait », comme la truie, « celle de ses petits ».

Les fruits eux-mêmes ont été façonnés par le divin Créateur et appropriés aux divers besoins de l’homme. Si le melon est divisé par côtes, c’est qu’il est « destiné à être mangé en famille », alors que la citrouille, en raison de ses énormes dimensions, sert à régaler les voisins et les invités. Cessons donc de maudire le ciel et ne nous en prenons qu’à nous,

si nous ne savons pas utiliser toutes les ressources que nous prodigue la nature; même lorsqu’elle paraît irritée, et cause des désastres, ceux-ci ont leur utilité.

Le tremblement de terre, la grêle, l’ouragan, autant de bienfaiteurs inconnus ! La fonction du premier n’est-elle pas de purifier l’atmosphère? Celle de la seconde n’est-elle pas de détruire des myriades d’insectes, avec le troisième pour auxiliaire?

Les idées de Bernardin de Saint-Pierre sur ce qui se passe dans les autres planètes que celle où nous vivons et mourons, ne sont pas moins neuves et originales.

Nous en sommes encore à discuter sur les canaux de Mars, alors que dans les Harmonies, il était déjà dit qu’il existe de fort belles chasses sur cette planète. Nous ne sommes pas moins bien renseignés sur les habitants de Mercure, « qui sont végétariens ».

La pêche est abondante sur Jupiter; la vieillesse y commence, malheureusement, à six ans.

Saturne est couverte de collines et de longues pelouses, plantées de cèdres et de genévriers; les paysages y sont superbes.

Sur Uranus, la mousse doit s’élever à la hauteur de nos arbres; il y a des baleines et des chevaux marins d’une hauteur prodigieuse. Les habitants

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

n’ont point de théâtres, ni de bibliothèques. Leurs mœurs pures sont semblables à celles de nos Lapons.

La lune est également habitée; ses volcans lancent des pierres à 90.000 lieues (quelle précision!). Les roses y durent quinze jours; les hirondelles, les frégates et les thons voyagent plus vite que sur la terre. Le canotage y est en honneur. Les habitants dorment, probablement, quinze jours de suite; Quant à ceux de Vénus, ils donnent tout leur temps aux amours (1) : nous nous en doutions un peu.

Jusqu’à présent, Bernardin de Saint-Pierre nous apparaît comme un doux rêveur, totalement dénué d’esprit scientifique. Il montre un dédain des méthodes précises, qui le ravale tout au plus au rôle de vulgarisateur; encore, pour jouer ce rôle, manque-t-il des connaissances les plus élémentaires. Ainsi repousse-t-il l’emploi du télescope et entendil se borner à ne parler des astres, « seulement autant qu’il est permis à l’œil de l’homme de les apercevoir, et à son cœur d’en être ému ».

Quand il lance à ses collègues, en manière de défi : « Vos livres sur la nature n’en sont que le roman », il a oublié de se contempler dans son propre miroir.

1. Bernardin de Saint-Pierre ( Revue hebdomadaire , 1911) ; article de M. H. Pouget de Saint-André.

Est-ce à dire qu’il faille tout rejeter de ce fatras, qu’est l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre? Ce serait de l’injustice. La part faite à l’imagination de l’auteur des Harmonies et des Etudes — et nous devons la lui faire large, — restent à son actif quelques idées, qùelques notions nouvelles, dont la

science actuelle peut encore tirer bénéfice. Essayons donc d’en dresser l’inventaire .sommaire.

Comme botaniste, il aurait découvert, sur les tours de Notre-Dame, une espèce, inconnue jusqu’à lui, la marguerite des clochers Notre-Dame, d’une couleur « blanc de neige ».

Les spécialistes d’aujourd’hui conviennent qu’il y a beaucoup d’exactitude dans certaines de ses théories, notamment sur le rôle de la corolle. Il ne s’agit pas ici du rôle principal, actuellement attribué à ce verticille, et qui consisterait à attirer, par sa coloration, les insectes assurant la fécondation croisée; Bernardin de Saint-Pierre a ignoré cette fonction, et c’est seulement en 1793, dix ans après l’apparition des Etudes de la nature, que Sprengel devait publier son célèbre ouvrage, traitant des relations entre fleurs et insectes (1).

Bernardin voit, avant tout, dans la corolle, un objet créé pour charmer notre regard; mais, à cette

1. Vas entdecke géheimniss der Natur im Ban und in du Befruchtung der Blumen.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

fonction, purement esthétique, il ajoute une fonction physiologique :

« La corolle, écrit-il, paraît être destinée à réverbérer les rayons du soleil sur les parties de la fécondation. De toutes les couleurs, la blanche est la plus propre à réfléchir la chaleur; or, elle est, en général, celle que la nature donne aux fleurs qui éclosent dans des saisons et des lieux froids, comme nous le voyons dans les perce-neige, les muguets, les narcisses et l’anémone nemorosa, qui fleurissent au commencement du printemps. Mais celles qui s’ouvrent dans des saisons et des lieux chauds... ont des couleurs fortes, telles que le pourpre, le gros rouge et le bleu, qui absorbent la chaleur et ne la réfléchissent que très peu.

« Les formes des fleurs ne sont pas moins propres que leurs couleurs à réfléchir la chaleur. Leurs corolles, divisées en pétales, ne sont qu’un assemblage de miroirs, dirigés sur un foyer. La nature a mis, aux foyers de ces miroirs plans, sphériques, elliptiques, paraboliques, etc., les parties de la fécondation des plantes. Les réverbères, formés par les corolles florales, se ramèneraient ainsi à cinq types principaux... »

A côté des fleurs à réverbères, il existerait des fleurs à parasols, admirablement disposées pour se garantir d’une chaleur trop forte : les légumineusespapilionacées en présenteraient le type le plus par-

fait; les cinq pétales, reployés autour des organes reproducteurs, mettraient ces derniers à l’abri; la nature assurerait encore ce mode de reproduction, en renversant certaines fleurs en forme de tulipe.

Que pense la science contemporaine de ces

conceptions?

« Il y a certainement, écrit M. Edmond Bordage (1), une part de vérité dans cette théorie; mais, en insistant outre mesure, Bernardin de Saint-Pierre tombe, comme toujours, dans l’exagération. » Toutefois, convient le même savant, « l’exactitude de la théorie formulée par Bernardin, relativement au rôle physiologique de la corolle, a été confirmée expérimentalement, près d’un siècle et demi plus tard, par un élève de M. Gaston Bonnier, M. Curtel. Le fait est d’autant plus intéressant, que M. Curtel ne semble pas avoir eu connaissance du passage de l’Etude XI, dans lequel se trouve exposée la théorie en question. »

Mais ce n’est pas la seule idée personnelle que reconnaissent les botanistes à notre héros. Il est deux autres points de la biologie générale, au sujet desquels Bernardin a émis des vues « originales et en partie exactes ». Ici, nous devons reprendre le texte de M. Bordage, qu’il serait impossible de résumer ou de commenter, car il n’y a rien à en retrancher, ni à y ajouter.

Page 1