BUFFON
Gravé par Roger d'après le portrait de Drouais {Collection de l’auteur)
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
valier de Buffon » (1), il se signala par une initiative dont on a peut-être exagéré l’importance : il publia un mémoire « sur la nécessité de joindre une ménagerie au Jardin national des Plantes de Paris ». Ce n’est pas, à dire vrai, cette brochure qui provoqua la création de la ménagerie, réalisée vingt mois plus tard; il n’en eut pas moins le mérite d’avoir appelé l’attention des pouvoirs publics, sur l’intérêt qu’il y aurait à transporter dans la capitale des animaux exotiques. Jusqu’alors, il n’existait, en fait de ménagerie, que celle du parc de Versailles, que la Révolution n’avait guère épargnée, et qui ne renfermait plus, â cette époque, qu’un lion, — qui partageait sa captivité avec un chien, — un rhinocéros, un coûagga, sorte de zèbre, un bubale, variété d’antilope, et un oiseau, qui devait être un goura, d’après la description qu’en donne Bernardin (2).
brevet qu’elle a fait contresigner par moi, Ministre de l’Intérieur. (Minute, Arch. Nat., F. 17, 1227.)
1. Bernardin ne succéda pas directement à Buffon. Après avoir exercé ses fonctions de directeur du Jardin du Roi, pendant près de cinquante années, Buffon mourut le 18 avril 1788. Ce fut le comte Auguste-Charles-César Flahault de la Billarderie, qui remplaça l’immortel auteur des Epoques de la Nature. Dès les premiers symptômes de la tourmente révolutionnaire, le nouvel intendant émigra et, en décembre 1791, il adressait sa démission à Louis XVI. Bernardin exerça ses fonctions du 1er juillet 1792, au 8 juillet 1793 inclus, c’est-à-dire pendant un an et huit jours. (Cf. Revue d’histoire littéraire de la France, IV, 1897, 246 et s.)
2. Cf. Le Chenil et VEcho de l’élevage (journal du Jardin d’ Acclimatation), n° du 27 janvier 1910*
S’il eût vécu de notre temps, il est à présumer que Bernardin de Saint-Pierre n’aurait été ni un disciple de Taine, ni un partisan de Lombroso. La théorie de l’influence du climat, de la race, du sol, du tempérament et de la nourriture sur les inclinations, vicieuses ou vertueuses de l’homme, aurait trouvé en lui un adversaire implacable. Il déclarait absurde cette conception, mise en avant par Montesquieu et la traitait dédaigneusement d’« opinion philosophique... réfutée par tous les témoignages de l’histoire ».
Il ne croyait pas à la doctrine de l’hérédité des instincts pervers, et la prédisposition atavique au crime, dont l’école lombrosienne voudrait nous persuader la vérité, est déjà battue en brèche, par anticipation, dans les écrits de Bernardin de Saint- Pierre. Par contre, il a pressenti Pasteur et les théories microbiennes, dans un passage qui vaut d’être intégralement cité :
« Je crois , écrit l’auteur des Harmonies , qu’on peut attribuer la plupart des maladies contagieuses à des animalcules, qui vivent dans des fluides et qui s’attachent à des corps au moyen desquels ils se communiquent par le contact. Il est certain qu’elles s’engendrent toutes par des temps chauds et humides, qui sont les grands mobiles des générations végétales et animales. Ces mêmes maladies ne cessent que par des froids rudes ou des chaleurs
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arides, si contraires à toute espèce de génération.
« Celles qui naissent uniquement de la corruption de l’air ne se communiquent point par le contact : telles sont les fièvres d’automne et celles des pays marécageux.
« Quant aux autres, comme les dartres, la gale, la lèpre, les maladies pédiculaires et vermineuses, les fièvres pourprées, la rougeole, la petite vérole, la rage et la peste, qui ne se communiquent que par un attouchement plus ou moins intime, elles paraissent devoir leur origine à des animalcules invisibles qui vivent dans nos humeurs viciées , et s’attachent même à de simples linges... »
Tout y est : les microbes et les humeurs virulentes (animalcules vivants, dans des fluides) ; la distinction des affections virulentes et des maladies simplement infectieuses; et jusqu’aux microbes de la lèpre et de la rage, deux parmi les plus récemment découverts !
Il est assez piquant, d’autre part, de voir l’auteur de Paul et Virginie exposer, avec une précision que lui envierait un professionnel, les causes, les symptômes et le traitement — par le bouillon de tortue! — de l’affection scorbutique (1). Bernardin de Saint-Pierre raille ce traitement; s’il eût été
1. L’« observation », qui est du 15 juillet 1768, a été publiée originairement, par le docteur H. Labonne, dans 1 ’ Evolution médicale, de juin 1901, p. 88, et reprise par la Chr. Méd., 1904, 472-3.
notre contemporain, l’opothérapie l’aurait sans doute laissé sceptique.
Ce scepticisme, il l’a maintes fois manifesté à l’égard de notre art. Le premier devoir de l’instituteur, selon lui, était d’enseigner aux enfants que « la médecine ne peut assurer la vie des hommes, puisque les rois et les médecins eux-mêmes meurent jeunes ». Ce qui ne l’empêchait de s’ingérer à tout propos, et souvent hors de propos, de médicamenter ses parents ou ses proches; mais il accordait ses préférences aux remèdes simples, aux remèdes de bonne femme.
Il avait vu les naturels de l’Ile de France se guérir des maux de poitrine, en mangeant des choux; et de la gale, en se frottant avec de la poudre à canon; loin de les railler, il espérait que l’occasion se présenterait de mettre leurs traitements à l’épreuve.
Il se montre plus sensé, quand, à une jeune actrice qui lui avait communiqué ses inquiétudes sur sa santé, il conseillait le régime végétarien, mis depuis à la mode, comme une nouveauté :
« Ne vivez que de végétaux frais, lui écrivait-il, évitez les aliments gras, et tout ce qui agite les sens comme le café et les liqueurs spiritueuses, et les passions fortes comme l’amour. »
Il engageait sa première femme, Félicité Didot, qui mourut de consomption et qui avait de fré-
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quentes hémoptysies, à user « d’un exercice modéré et d’un régime rafraîchissant ».
Rien de meilleur, à l’entendre, que les bains, pour dissiper la mélancolie : le citoyen Bailly avait récupéré, grâce à eux, le repos et l’appétit qu’il avait perdus; mais le citoyen Bailly n’était probablement pas tuberculeux. Bernardin tient, néanmoins, à sa médication. Les bains « soulagent la poitrine et surtout calment les maux de nerfs; enfin, s’ils ne font pas de bien, ils ne peuvent pas faire de mal ».
Le 31 juillet 1798, Bernardin informe Félicité, qu’il règne à Paris une petite vérole fort dangereuse, et il lui prescrit de ne pas quitter Essonnes, où elle réside, dans l’intérêt de ses enfants; il lui prodigue les conseils hygiéniques, pour eux et pour elle-même; mais c’est surtout la santé de sa chère Virginie qui le préoccupe; qu’elle mêle un peu de miel à son lait, cela vaudra mieux que le sucre; un autre jour, il lui envoie une ordonnance du médecin Desessartz, à qui il avait demandé un remède « pour le rhume d’une petite fille de trois ans ».
Virginie a de la fièvre, parce qu’elle mange trop de viande (1) ; il faut lui tenir le ventre libre, en lui
1. « Ne nourris ta fille que de végétaux, écrivait-il à sa femme, car il n’y a plus de doute que les sucs animaux augmentent la putréfaction. Si les enfants des paysans guérissent plus aisément de la petite vérole que ceux des bourgeois, c’est qu’ils mangent fort rarement de la soupe à la viande, et que leur sang est beaucoup moins alkalisé. »
coupant son lait avec moitié orge perlée et, de temps en temps, une cuillerée à café de sirop de violettes; ou encore, additionner son lait de manne grasse, passée. Il termine son ordonnance, en recommandant la lecture de l’« Avis au peuple, de Tissot, où il y a un traitement pour la rougeole des enfants et pour ses suites ». Il lui promet, finalement, de consulter, pour leur fille, son collègue Lassus, bibliothécaire de l’Institut, « quoique médecin ». Le trait est décoché à bon escient, mais il est sans portée.
Telum imbelle sine ictu, pouvons-nous dire une fois de plus. Avant et depuis Molière, les épigrammes n’ont jamais été ménagées à la profession médicale, qui, d’ailleurs, ne s’en porte pas plus mal.