Promenades philosophiques, 2e série
LÉONARD DE VINCI 33
Ce qui ne peut être contesté, c’est que Léonard de Vinci, comme l’a dit un de ses biographes M. Eug. Müntz, est le seul, dans l’histoire de l’humanité, qui ait su, à la fois, remonter aux sources les plus secrètes de la vérité et évoquer la beauté la plus radieuse; réunir en lui la science d’Aristote et l’art de Phidias. Nous ajouterons : et s’élever pour l’amour de cette science et de cet art, au-dessus des préjugés admis de son temps, s’exposant à tous les dangers (on sait que l’Inquisition fut maintes fois sur le point de se saisir de lui). Cela seul lui vaudrait le respect admiratif de tous ceux que passionne la recherche de la vérité.
CERVANTES PSYCHIATRE
On a beaucoup épilogue sur le chef-d’œuvre de Cervantès. Les traducteurs et autres auteurs de gloses érudites ont, à l’envi, disserté sur l’histoire admirable du seigneur Don Quichotte de la Manche. Cervantès, a-t-on dit généralement, entreprit de guérir son pays d’une maladie chronique qui présentait tous les caractères d’une épidémie. La lecture des romans de chevalerie avait depuis longtemps perverti le goût du public et fait tourner toutes les têtes. Les grandes découvertes, les expéditions lointaines et les conquêtes prodigieuses des Espagnols aux xve et xvT siècles n’avaient pas peu contribué à favoriser cet esprit d’aventures et d’héroïques extravagances, dont le résultat final fut de préparer avec tant d’éclat la décadence de la monarchie espagnole.
Certains commentateurs ont même prétendu, non sans quelque apparence de raison, que le chevalier Don Quichotte n’était autre que l’Espagne ellemême, déjà si malade à cette époque, et rêvant, sur
le penchant de sa ruine, cet empire universel qu’elle poursuivait sans jamais le réaliser.
Que ces hypothèses soient ou non exactes, il n’en est pas moins avéré, pour nous, que Cervantès a écrit l’histoire d’un fou; qu’il a suivi pas à pas les étapes de la maladie de son héros, avec une rigueur, une précision, que les aliénistes les mieux qualifiés se sont plu à reconnaître (1).
Le premier qui ait noté cette originale particularité est un médecin espagnol, le docteur Morejon (don Antonio Hernandez), dans son grand ouvrage posthume sur l’Histoire bibliographique de la médecine espagnole. Le docteur Morejon a pris le chevalier errant pour sujet d’étude; il a examiné son cas en critique, mais en critique doublé d’un médecin, et il en est résulté pour lui la conviction que Cervantès, dans la partie descriptive de l’aliénation mentale dont il a traité, a surpassé le célèbre Arêtée, « le plus grand peintre des maladies, le Raphaël de la médecine ». Dans son enthousiasme admiratif pour son illustre compatriote, le docteur Morejon va jusqu’à s’écrier : « Moïse et Homère ont eu cha-
1. Le docteur Baillarger, au cours d’une visite que Champfleury fit un jour à la Salpêtrière, disait au romancier, en parlant de Cervantès : « Il a donné le portrait d’une sorte d’idiote dans la Maritorne; il lui aplatit le derrière du crâne, et précise ses observations aussi nettement qu’un aliéniste moderne. » Champfleury, Souvenirs et portraits de jeunesse, p. 282.
CERVANTES PSYCHIATRE
cuii les honneurs d’une dissertation, le premier grâce à quelques notions de chimie, très bornées; le second, pour ses connaissances anatomiques, quoique bien imparfaites. Thucydide, Virgile et Lucrèce, pour avoir décrit la peste, sont loués par les médecins, et cités comme modèles dans la description des maladies pestilentielles. Montesquieu tient aussi sa place dans l’histoire de la médecine, à cause de sa théorie de l'influence des climats sur les institutions. Mais Cervantès ne mérite-t-il pas, à meilleur droit, d’être offert comme modèle à la jeunesse espagnole, pour la description des désordres de l’intelligence? »
Cervantès avait à décrire une espèce de folie connue sous le nom de monomanie : on va voir l’esprit de méthode et de logique rigoureuse qui le guide, dans une œuvre qui paraît être toute d’imagination.
Le docteur Morejon (1), dont le travail, bien que datant d’un autre siècle, peut être suivi presque à la lettre encore, nous le montre commençant par étudier la manière d’être et les habitudes de son sujet, le genre, le caractère et la nature de l’affection qu’il va peindre, donnant l’ensemble de toutes les prédispositions et des causes occasionnelles qui peuvent le plus contribuer à son développement : il
1. In. Etude médico-psychologique sur l’Histoire de Don Quichotte, traduite et annotée par le docteur Guardia.
en marque le siège, passe en revue ses périodes, sans négliger les changements et la terminaison; il raisonne sur le pronostic, adopte les moyens de traitement les plus convenables, se conformant si exactement aux règles de l’art, qu’il peut servir de modèle à tous les médecins philosophes. Cervantès recherchera d’abord, d’après les données en cours, quelles sont les conditions qui prédisposent à la folie, et il y adaptera son personnage. Quelles sont ces conditions? 1° Les tempéraments bilieux et mélancolique. — Don Quichotte « était de haute taille, d’une complexion robuste; le visage maigre, le corps sec et velu ». 2° L’âge viril ou l’âge mûr. — Don Quichotte « frisait la cinquantaine ». 3° La pénétration et la culture de l’intelligence. — Don Quichotte avait « de l’esprit, une mémoire excellente, et beaucoup d’instruction; il possédait toutes les connaissances d’un chevalier errant : la théologie, la jurisprudence, la médecine, la botanique, l’astronomie, les mathématiques, l’histoire, etc. ». 4° L’orgueil de race et la noblesse. — Don Quichotte était gentilhomme (hidalgo), et de la Manche, descendant en droite ligne et par les mâles ( por linea recta de varon), de Gutierre Quijada, le vainqueur des fils du comte de Saint-Pol. 5° Les exercices violents. — Don Quichotte était grand chasseur de lièvres. 6° La transition d’une vie active à l’oisiveté. * — Don Quichotte en vint à « négliger presque de
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