Monselet, Oubliés et Dédaignés . Paris
chercher : l’état des hôpitaux, l’hygiène de la rue, ce qui y vit et ce qui s’y agite.
Mercier est le type du badaud parisien; il aime le pavé de Paris et s’amuse à tous les spectacles qui se déroulent sous ses yeux. Tout ce qu’il écrivait, il avait pour habitude de dire qu’il l’écrivait avec ses jambes. La lecture des affiches, le bruit et le danger des voitures, le vendeur d’orviétan et le Chevalier Tape-Cul; huissiers et racoleurs, empiriques et médecins, il a crayonné tous les types, au hasard de la rencontre.
On a comparé l’ouvrage de Mercier au contenu d’un tiroir renversé (1); il suffit d’en parcourir les tables, pour renoncer à la pensée d’y trouver seulement un soupçon de méthode, ou une apparence d’ordre.
L’infatigable curieux notait ses impressions et ses réflexions au fur et à mesure qu’elles lui venaient, sans souci ni de classification ni de rangement, et cette incohérence, ce disparate, font précisément l’intérêt de son précieux recueil.
Le Tableau de Paris nous permet, mieux qu’aucun autre document de la même époque, d’évoquer la vie de la cité dans toutes ses manifestations. Sans doute, il y a eu, avant Mercier, des voyageurs qui ont visité la capitale et narré ce qu’ils avaient
1. Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre et son temps, d’après des documents inédits, par Léon Béclard. Paris, H. Champion, 1903.
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observé; mais lui seul nous a donné un livre « pensé dans la rue, écrit sur la borne », comme le qualifiait Rivarol, qui croyait ainsi en faire tout l’opposé d’un compliment.
« C’est un excellent bréviaire pour un lieutenant de police », en disait un autre appréciateur, guère plus bienveillant que le précédent; tout cela prouve que Mercier explorait un terrain vierge et que sa manière n’était pas, ne pouvait pas être comprise de ses contemporains.
Elle ne rappelle ni les Caractères de La Bruyère, ni les Maximes de La Rochefoucauld, ni les Lettres Persanes, de Montesquieu. Mercier, loin de chercher à imiter ses prédécesseurs, se flatte, d’ailleurs, d’innover. Sa profession de foi a même un certain air de crânerie, qui n’est pas pour nous déplaire.
« Si en cherchant de tous côtés matière à un crayon, j’ai rencontré plus fréquemment dans les murailles de la capitale la misère hideuse que l’aisance honnête, le chagrin et l’inquiétude plutôt que la joie et la gaieté, jadis attribuées au peuple parisien, que l’on ne m’impute point cette couleur triste en dominante. Il a fallu que mon pinceau fût fidèle. Il enflammera peut-être d’un zèle nouveau les administrateurs modernes, et déterminera la généreuse compassion de quelques âmes actives et sublimes. Je n’ai jamais écrit une ligne que dans cette douce persuasion, et si elle m’abandonnait, je n’écrirais plus.»
Dans son ardeur, philanthropique, jamais il ne fait porter à la société la peine des maux qu’elle endure, jamais il ne désespère d’y apporter remède. D’un optimisme foncier, il aime son temps et le proclame.
Il est persuadé que les hommes qu’il observe ont des mœurs plus douces que leurs ancêtres; que si l’amour des plaisirs est devenu plus vif, si les vertus qui tiennent à la pureté et à la continence sont plus rares, d’un autre côté se sont améliorés les rapports de société, la bienfaisance a plus d’étendue et de délicatesse.
On arrête davantage ses regards sur les êtres souffrants de la dernière classe, « et l’orgueil qui ne les apercevait pas s’est humanisé au point que notre pensée même ne les avilit plus ». Le terme de solidarité sociale n’est pas encore créé, mais la pensée en apparaît déjà nettement.
A l’inverse des esprits chagrins, Mercier rend justice à son temps, et s’il marque ses vices, il enregistre ses qualités.
La cuisine lui paraît « plus délicate et plus fine, même plus saine, que celle qu’on faisait il y a quarante ans... La médecine est moins meurtrière et la chirurgie offre des cures merveilleuses. La chimie est étonnante dans ses découvertes nouvelles ».
Un homme avait exercé sur Mercier une influence considérable et cet homme était un chimiste, qui
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SEBASTIEN MERCIER
SÉBASTIEN MERCIER
attirait, par sa fougue oratoire, à ses leçons, tout ce qui comptait à Paris.
« Qui n’a pas entendu Diderot et Rouelle, c’est Mercier qui parle, ne connaît pas l’empire de l’élocution, ni la force entraînante de l’enthousiasme; il ne sait pas ce qu’un homme obtient sur un autre. De tous les hommes que j’ai entendus dans ma vie, les plus éloquents furent Rouelle et Diderot... Quand Rouelle parlait, il inspirait, il foudroyait, il me fit aimer un art dont je n’avais pas la moindre idée. Rouelle m’éclaira, me subjugua, c’est lui qui m’a rendu partisan de cette science qui doit régénérer tous les arts l’un après l’autre, et depuis ce temps, la chimie m’inspire de la vénération; sans Rouelle, je n’aurais su voir au delà du mortier de l’apothicaire. »
Mercier voyait en la chimie un des leviers qui devaient redresser le monde :
« Je ne sais, écrivait-il, si je ne me trompe dans mes vœux ardents, mais je pense que la chimie pourra tirer un jour de tous les corps un principe nourrissant, et qu’il sera alors aussi facile à l’homme de pourvoir à sa subsistance, que de puiser l’eau dans les lacs et les fontaines. »
Mercier pressentait la boulette alimentaire de Berthelot et l’alimentation électrique de Bergonié.
La chimie n’eut jamais plus fervent adorateur que Séb. Mercier; elle l’enthousiasme, elle le trans-
porte; il tient les chimistes pour les plus utiles des hommes :
« Grâces soient rendues à M. Parmentier! s’écriet-il dans un accès de lyrisme. Qu’importe que sa méthode ne soit pas nouvelle, qu’elle soit usitée ailleurs ! Il nous l’a fait connaître, à nous qui en avions besoin. Il a fait des expériences pour la panification des pommes de terre et si le succès, comme il s’en flatte, parvenait à substituer en partie ce végétal, d’une culture facile et assurée, au froment que les travaux et les sueurs de l’homme paient si cher, ce physicien aurait fait une découverte infiniment utile et donné un présent inappréciable à la nombreuse classe des nécessiteux... Je suis, sur cet article, de l’avis de M. Linguet... Je pense, comme lui, que le blé qui nourrit l’homme, a été en même temps son bourreau; je crois que la chimie, la plus utile des sciences, pourrait nous donner un pain moins chèrement acheté, moins à la disposition des grands propriétaires, de ces tyrans de la société, lesquels protègent toujours les avides calculateurs parce qu’ils partagent avec eux. L’expérience a prouvé qu’il était possible de fabriquer un pain d’une autre substance que la fleur du froment : c’est déjà un grand point. Eh! qui pourrait demeurer indifférent sur une pareille découverte, et ne pas voir les avantages immenses qui en résulteraient pour la félicité publique?... »
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Ayant constaté que l’eau de la Seine est « légèrement purgative » ; qu’elle « relâche l’estomac pour quiconque n’y est pas accoutumé et que les étrarn gers ne manquent presque jamais l’incommodité d’une petite diarrhée », il affirme qu’on éviterait tous ces désagréments, en prenant « la précaution de mettre une cuillerée de bon vinaigre blanc dans chaque chopine d’eau ». Il va plus loin et conseille d’« épurer chez soi l’eau de la Seine, si l’on veut la boire légère et salubre ».
Après avoir établi l’ignorance générale de ses contemporains sur « les qualités nuisibles ou salutaires des corps que nous avalons ou respirons », il célèbre le mérite des savants qui, après avoir analysé l’eau, ont décomposé l’air et ont montré tous les inconvénients et les dangers du méphitisme.
« Dès que l’air ne contribue plus à la conservation de la santé, il tue; mais la santé est le bien sur lequel l’homme se montre le plus indifférent. Des rues étroites et mal percées, des maisons trop hautes et qui interrompent la libre circulation de l’air, des boucheries, des poissonneries, des égouts, des cimetières, font que l’atmosphère se corrompt, se charge des particules impures, et que cet air renfermé devient pesant et d’une influence maligne. »
Le Parisien veut-il respirer l’air des champs, « à peine a-t-il mis le pied hors des barrières, qu’il trouve les exhalaisons infectes qui sortent des
gadoues et autres immondices..., ses promenades sont infectées, parce qu’on n’a pas l’attention de porter les boues un peu plus loin. »
Mercier se plaint, à une autre place, qu’on ait détruit des arbres, qui « tendent à conserver l’atmosphère dans un état de salubrité, à la purger même de toute corruption : voilà pourquoi les anciens environnaient leurs temples et leurs places publiques de grands arbres ».
Il serait à propos, disait-il encore, de « reléguer l’établissement des fonderies hors de l’intérieur des villes, dans des lieux isolés, afin que les chaudières ne pussent ni empoisonner les voisins, ni mettre le feu à leurs maisons ».
Les cimetières devraient être situés hors des villes : songez qu’au moment où écrivait Mercier, le cimetière des Innocents était en plein cœur de la cité et qu’on enterrait encore dans les églises!
« L’odeur cadavéreuse, consigne notre chroniqueur, se fait sentir dans presque toutes les églises : de là l’éloignement de beaucoup de personnes qui ne veulent plus y mettre le pied. Le vœu des citoyens, les arrêts du Parlement, les réclamations, tout a été inutile : les exhalaisons sépulcrales continuent à empoisonner les fidèles... »
Indépendamment des cimetières, faut-il s’étonner que l’air soit vicié?
« Les maisons sont puantes, et les habitants per-
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pétuellement incommodés. Chacun a, dans sa maison, des magasins de corruption; il s’y exhale des vapeurs infectes de cette multitude de fosses d’aisance... Ces fosses, souvent mal construites, laissent échapper la matière dans les puits voisins. Les boulangers, qui sont dans l’habitude de se servir de l’eau des puits, ne s’en abstiennent pas pour cela et l’aliment le plus ordinaire est nécessairement imprégné de ces parties méphitiques et malfaisantes. »
Ajoutez à cela que les vidangeurs, « pour s’épargner la peine de transporter les matières fécales hors de la ville, les versent, au point du jour, dans les égouts et dans les ruisseaux. Cette épouvantable lie s’achemine lentement le long des rues vers la rivière de Seine et en infecte les bords, où les porteurs d’eau puisent le matin dans leurs seaux l’eau que les insensibles Parisiens sont obligés de boire ».
Quelque chose de plus incroyable encore, « c’est que les cadavres, que volent ou qu’achètent les jeunes chirurgiens pour s’exercer dans l’anatomie, sont souvent coupés par morceaux et jetés dans les fosses d’aisance. A leur ouverture, l’œil est quelquefois frappé de ces horribles débris anatomiques, qui réveillent des idées de forfaits ».
Heureusement qu’à l’ancienne méthode des vidangeurs vient d’en être substituée une nouvelle, « confirmée par l’expérience et approuvée de l’Aca-
demie des Sciences » : elle consiste à purifier les vapeurs méphitiques, et à combattre leur influence dangereuse et meurtrière. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, les chimistes ont donné un avis utile, et l’administration trouve toujours profit à les consulter. •
« C’est par eux (c’est-à-dire grâce à eux) qu’on a proscrit l’ancien usage de n’employer que des vaisseaux de cuivre, dont les débitants de sel, de tabac et de fruits, étaient dans l’habitude de se servir; car la moindre décomposition de ce métal est funeste et cause des ravages cachés dans l’économie animale; et il a fallu non seulement l’apprendre au peuple, mais l’en garantir encore par autorité.
« C’est à la recommandation des mêmes chimistes, que la police a fait prohiber chez les marchands de vin les comptoirs ainsi que les tables de plomb, qui offraient à la liqueur incessamment versée une dissolution fatale et aisée. Le vin ne s’adoucissait, en passant sur ces comptoirs, qiie pour se transformer en poison et l’abus, antique et dangereux, a été enfin supprimé. »
Une autre question qui n’intéresse pas moins la santé publique, est celle des fraudes alimentaires.
« On devrait, déclare le clairvoyant observateur dont nous analysons l’œuvre, par endroits si étonnamment prophétique, on devrait éclairer de plus près toutes les opérations des meuniers, boulangers,