PSYCHO-PHYSIOLOGISTE
« Le plus grand métaphysicien qui ait honoré la France depuis Malehranche », ainsi le caractérise un homme dont le jugement a du poids, le philosophe Victor Cousin.
Presque oublié, longtemps méconnu ailleurs qu’en Allemagne, Maine de Biran relève doublement de notre domaine : Il nous appartient à la fois comme malade et comme médecin.
Non pas qu’il ait suivi des cours réguliers, en vue de la conquête de notre parchemin. Son père, qui avait pratiqué la médecine, non sans distinction, l’aurait, sans nul doute, poussé dans cette voie; mais le tempérament frêle, la nature impressionnable du jeune homme l’auraient détourné de l’exercice de l’art médical si ses goûts l’attiraient vers certains de ses côtés.
Toute sa vie, Maine de Biran témoigna de l’attrait pour les problèmes qui touchent aux rapports du
physique et du moral, et les questions d’hygiène sociale, notamment, le passionnèrent. Il se plaisait dans la compagnie des hommes de science, avec lesquels il s’entretenait de physique, de chimie, d’histoire naturelle. De ces connaissances multiples, sa maturité réfléchie devait recueillir les fruits.
Fondateur et président d’une Société Médicale, dont nous nous proposons de parler un jour, Maine de Biran a écrit un Traité des rapports des sciences naturelles avec la psychologie . Il s’est préoccupé de la question du sommeil, de celle des songes et du somnambulisme.
Sous le titre de Cabinet médical et littéraire , il avait eu l’idée de grouper des médecins et des philosophes, afin d’étudier en commun les relations du corps et de l’esprit, problème dont il ne cessa d’avoir la hantise. On lui prête même le projet d’une Société d’anthropologie, qui aurait reçu un commencement d’exécution (1). Il n’a pour tout dire, «négligé aucun des procédés d’information de la science objective », pour donner à sa philosophie une base solide.
Un des caractères les plus frappants de cette philosophie c’est, comme l’a fait observer M. de La Valette-Monbrun, qu’elle « s’est développée en
1. Cf. Maine de Biran (1766-1824), thèse de Paris, pour le doctorat ès-lettres, par A. de La Valette Monbrun. Paris, 1914; p. 318.
Photo Giraudon
MAINE DE BIRAN
MAINE DE BIRAN
quelque façon parallèlement à sa vie». Si, comme nous le pensons et l’avons maintes fois exprimé, la connaissance du tempérament de l’écrivain ou de l’artiste est intimement liée à son œuvre (1), il ne saurait être indifférent de suivre les phases des variations philosophiques du personnage que nous étudions.
Dans une première période, Maine de Biran n’a pas encore dégagé son individualité; il se montre le disciple déférent de Locke, Condillac et Cabanis; il ne professe pas d’autres doctrines que celle des philosophes; c’est dans son Journal surtout que se décèle cette sorte d’imprégnation.
L’état moral serait-il donc en corrélation étroite avec l’état physique; notre bonheur ou nos chagrins sont-ils donc en accord avec les fluctuations de notre santé? Notre philosophe ne paraît pas en douter.
M. de Biran semble convaincu que l’explication des mouvements alternatifs de joie et de tristesse, d’espérance et de découragement, doit être recherchée dans l’instabilité de notre santé. Le bien-être réside avant tout dans l’équilibre, le jeu régulier des diverses fonctions de la vie. Et il s’offre luimême en exemple pour illustrer sa théorie.
Si nous en croyons un de ses biographes, « il avait
i. « Qui ne connaît point l’homme, a dit Taine, n’est pas sur de bien juger l’œuvre. » L’inverse pourrait être soutenu.
hérité de ses parents une constitution délicate et un de ces tempéraments nerveux caractérisés d’ordinaire par la vivacité et la mobilité des impressions. On ne peut contester que ce tempérament délicat n’ait exercé une très vive influence sur la direction des études de M. de Biran. Une constitution si mobile et si faible contribua pour beaucoup à diriger son attention sur les faits intérieurs dont l’âme est le théâtre. »
Contrairement à Cabanis, Biran reconnaissait deux vies, dont l’une peut être appelée vie organique; l’autre, vie intellectuelle : la première, passive, à laquelle se rattachent les opérations de l’instinct, les sensations purement affectives, les passions, l’imagination, en tant qu’elle est mise en jeu par ces mêmes passions, etc.; la seconde, toute active, d’où dépendent la perception, le jugement, la volonté et tous les mouvements, signes naturels ou institués, qu’elle détermine, la mémoire enfin ou le rappel et toutes les opérations qui en dérivent. Ces deux vies ou facultés organiques ou intellectuelles pouvant prédominer l’une sur l’autre ou se maintenir en équilibre, de bonnes habitudes ou un bon régime physique et moral pourraient amener cet équilibre ou rendre la vie organique subordonnée à la vie intellectuelle (1).
1. Lettre de Maine de Biran au citoyen de Gérando, envoyée de Grateloup, près Bergerac, le 26 vendémiaire an XI (Cf. La Quinzaine , 16 novembre 1906).