Na ville, op. cit
donc trouver un moyen terme; quel sera-t-il? Maine de Biran ne voit de salut que dans la légitimité, c’est-à-dire « une autorité élevée, par une adhésion unanime et traditionnelle, au-dessus de toute contestation ». Il se serait volontiers approprié cette sentencieuse formule de Royer-Collard : « Le roi, c’est ^légitimité; la légitimité, c’est l’ordre; l’ordre, c’est le repos. » Mais il importe, pour que le monarque soit puissant, qu’il ne subisse pas plus le joug d’amis trop zélés, que celui des hommes qui voudraient l’entraîner dans une voie trop libérale. Ces deux factions sont, au même degré redoutables; on doit les amener à cesser de se combattre et à « s’abriter ensemble sous la puissance bienfaisante du trône ».
Contrairement à certains démocrates, Maine de Biran estimait qu’une religion est nécessaire au peuple.
« Quelles illusions, écrivait-il en 1819, au sortir
de la lecture d’une brochure destinée aux classes populaires, quels préjugés funestes dans les hommes influents d’aujourd’hui, qui se persuadent qu’ils rendront le peuple plus heureux par l’esprit, par l’instruction, en cherchant à exciter ses passions haineuses contre les personnes élevées, en lui apprenant à mépriser les ancêtres comme ignorants, en développant ainsi, dans les basses classes de la société, l’esprit de rivalité, de cupidité, d’ambition, sans chercher pour elles aucun contre-poids,
MAINE DE BIRAN
aucune compensation dans les sentiments religieux et moraux, dans les espérances d’une autre vie. »
Mais ces réflexions, il se serait gardé de les développer publiquement, la fragilité de sa constitution et surtout une timidité insurmontable, lui interdisant d’aborder la tribune pour les exposer.
Il ne pouvait se défendre d’une angoisse impossible à maîtriser, toutes les fois qu’il montait à cette « redoutable tribune ». Il lui semblait que tous les regards étaient dirigés sur lui et ne s’en détachaient pas; chaque fois qu’il en descendait, il se promettait de ne jamais y remonter. « Pourquoi ne parlezvous pas? » lui demanda-t-on souvent. A quoi il répondait : « Je n’ai pas le talent de faire des phrases sans penser; je n’ai pas l’habitude des affaires; je suis timide et n’ai aucune confiance en moi-même. Pourquoi me mettrais-je en avant, quand je ne suis pas strictement obligé par le devoir ou la nécessité? » Insistait-on, il répliquait qu’il ne parlait pas, « afin de ne pas dire des sottises; tant d’autres s’en chargent! » Et son habitude de l’introspection faisait qu’il ne conservait, à cet égard, aucune illusion sur l’insuffisance de ses moyens.
« La nature, confesse-t-il sans embarras, ne m’a pas destiné à influer sur les autres hommes par la parole. Mes dispositions physiques, ma timidité, le défaut absolu de confiance que j’ai dans mes
moyens, l’incertitude de mon caractère, qui m’empêche toujours de prendre un parti ou de me déterminer sur-le-champ, l’absence de ces passions animées qui poussent les autres à la tribune et les font parler quelquefois avec éloquence; enfin, le défaut d’habitude de lier les idées dans une suite de phrases régulières et improvisées, voilà une partie des obstacles qui me tiennent dans le silence et m’empêcheront de jouer un rôle dans une assemblée telle que la nôtre (1). »
Aurait-il eu la présence d’esprit, le sang-froid nécessaires, son cœur n’eût-il pas battu la chamade au moment d’ouvrir la bouche, que la faiblesse de son organe vocal l’aurait desservi, de quelque talent oratoire qu’il fût doué; aussi, toutes les fois qu’il avait à prendre la parole sur un sujet prêtant matière à développements, écrivait-il son discours et chargeait-il un collègue de le lire à sa place.
Etait-il atteint d’une maladie du larynx et seraitce pour cette affection qu’il fut envoyé aux eaux sulfureuses de Barèges? Nous n’avons, à cet égard, aucun indice; tout ce que nous savons, c’est qu’il se trouvait dans la station pyrénéenne au mois de juillet 1816 (1) et que, selon toute vraisemblance, il y suivit un traitement.