CHAPITRE IV
L'arsenic. — Le poison des Empereurs. — La Magie nalutelle, par J.-B. Porta. — De suhtilitate, par Cardan. — Les parfumeurs italiens à la cour des Valois. — Henri IV au Louvre. — A la recherche des antidotes : Ambroise Paré, Césalpin, Mercnrialis de Forli, Hardouin de Pise et Fioravanti. — Réglementation de la vente des poisons : ordonnance de Marie Tudor. — UAqua Toffana, — La marquise de Brinvilliers. — Les pénitenciers de Notre-Dame. — Du haut de la chaire ils dénoncent les empoisonneurs. — Effroi de Louis XIV. — Croyances populaires relatives aux empoisonnements.
Les poisons ont été employés dès les siècles les plus reculés. Il semblerait que Thomme n'a découvert les secrets de la nature que dans un but de destruction contre les êtres créés. Les plus terribles poisons indiens avaient leurs équivalents dans Tan-
cienne Rome où la science des toxiques était appliquée d'une façon redoutable. Ce n'est pas vainement que Locuste expérimentait sur des esclaves, qu'elle cullivail pour Néron Tart abominable des empoisonnements :
Teffet était aussi sûr qu'effroyable. Nous savons aujourd'hui que l'agent destructeur de Locuste, le poison que Mithridate gardait dans le chaton de sa bague, n'était autre que l'arsenic blanc ou sublimé décrit par Pline et Dioscoride. L'orpiment ou sulfure jaune d'arsenic était plus usité dans certaine^ classes lorsqu'il s'agissait de se défaire d'un ennemi, parce qu'il était moins coûteux. C'était en Mysie, sur THellespont, qu'on le trouvait plus particulièrement, tandis que l'arsenic blanc, très rare, et d'un prix fort élevé, ne servait qu'aux Empereurs et aux rois. S.uétone, dans ses Vies des douze Césarsy laisse supposer que Britannicus fut empoisonné avec un mélange de plantes vénéneuses et d'arsenic blanc. Ce fut ce toxique-là qu'on préférait pendant l'Empire romain, le seul que les sorcières thessa-
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tiennes préparaient sur les monts déserts, dans les nuits constellées ; le seul qui régnait dans les tentatives de magie faites par le moyen âge. El pour s'en convaincre, Ton n'a qu'à ouvrir le fameux livre de Jean-Baptiste Porta, la Magie naturelle^ lequel n'est qu'un traité de toxicologie où Ton peut reviser toute l'histoire du merveilleux (1).
Mais ce qui a préoccupé plus particulièrement l'auteur du livre, c'est l'analyse des sucs de certains végétaux : le pavot, la belladone, la jusquiame; car c'est grâce à leur préparation, au dosage de leur absorption qu'on obtient les hallucinations dont le rôle va s'accentuant dans l'histoire psychologique des crises religieuses, hallucinations qui remplirent nos annales judiciaires, et tinrent un instant en arrêt les canons des
(1) n ne faut pas oublier que l'arsenic, associé d'une part aux substances organiques et d'autre part combiné avec les poisons tirés du règne végétal, possède une activité extrêmement énergique.
Comme on le voit, les 'arsines qu'on osait à peine soupçonner et que Selmi mettait en évidence, il y a quelques années, étaient depuis longtemps exploités par ces experts en poisons»
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conciles et la théologie , tant elles prirent d^importance dans Thistoire des luttes religieuses.
Au xvi' siècle, au moment où la France voyait Tintroduction à la Cour des parfu* meurs italiens, venus à la suite de Catherine de Médicis, un autre chimiste, non moins savant que Porta, Cardan, écrivait un ouvrage intitulé : De subtilitate. Il vulgarisa la connaissance des plantes vénéneuses, et principalement de Taconil tue-loup, ainsi que d'autres d*une action tout aussi active. L'arrivée de René le Florentin, de Cosme Ruggieri, mit en lumière certains travaux sur les poudres et les cosmétiques; et la toute-puissante autorité de la reine permit à ces étrangers de faire de nombreux élèves. Les adeptes affluèrent à Paris, et Pierre de TEstoile ne craignait pas d'écrire en 1572 que, par suite des troubles religieux, on avait relevé le chiffre de trente mille sorciers, tant les croyances à Toccultisme étaient répandues, tant les creusets étaient interrogés, les pierres pré-
cieuses broyées, tant Fétude de la toxicologie était approfondie.
Je pense, toutefois, que les trop merveilleux récits de fleurs, de gants, de vêlements empoisonnés doivent être depuis longtemps réduits à néant. Le roman de Jeanne d'Albret mourant pour avoir porté et respiré des gants demeurés quelque temps dans le laboratoire des parfumeurs de la reine est une pittoresque invention que dément complètement la science moderne. D'ailleurs, il est reconnu que la mère d'Henri IV (1) était atteinte de crachements de sang, avant son arrivée à la Cour, et qu'elle mourut, en quelques jours, d'une pneumonie tuberculeuse^ tout comme Charles IX s'éteignit, atteint de phtisie (2).
(1) Elle fut prise le soir du 3 juin de fièvre violente avec point de côté. Le 11, elle expirait.
(2) D' A. Corlieu. La mort des rois de France. Paris, H. Champion, 1892.
Au sujet de la mort de Charles IX, je signalerai deux très curieuses et très intéressantes lettres de Catherine de Médicjs, datées « du boys de Vincennes ce dernier may 1574 » à Henri III, alors roi de Pologne, pour lui annoncer la mort de son frère et & M. de Matignon pour lui notifier «a régence. {Bibliothèque nationale, fonds Dupuy 500.)
Lorsque ces terribles Florentins étaient chargés de servir les sinistres desseins de la reine Catherine, c'était la poudre blanche d'arsenic mêlée à des confitures et à des gâteaux qu'ils employaient. C'était dans des mets préparés à l'avance qu'ils glissaient leurs toxiques meurtriers. Aussi Henri IV, pendant son séjour au Louvre, ne mangeait-il que des œufs qu'il faisait cuire luimême, et ne buvait-il que l'eau qu'il allait puiser à la Seine de ses propres mains.
Chose d'une importance capitale et qu'il faut bien constater, c'est que les René et les Ruggieri étaient de si parfaits préparateurs qu'ils excellaient à réduire en poudre impalpable la matière arsenicale, si bien que les efforts des médecins restaient impuissants à déceler les traces du toxique chez ceux qui mouraient en proie aux convulsions déterminées par l'horrible substance, et que le trépas des victimes était attribué à des causes absolument naturelles.
L'inquiétude des vrais savants, des hommes de bien, comme était le chirurgien
Ambroise Paré, visait donc à trouver un antidote au poison régnant, à Tagent favori de la reine italienne. Celait une lutte digne d'un grand esprit, d'un grand cœur que celle qu'il s'agissait de livrer à ces empoisonneurs pour leur arracher la vie des princes et des gentilshommes que la haine de Catherine poursuivait, quand ils refusaient d'obéir à ses projets. C'était une oeuvre aussi patriotique qu'humanitaire.
Et, chose digne d'être observée, c'est que ce fut un chirurgien, et non un médecin, qui se préoccupa de trouver ce remède.
Aussi les recherches d'Ambroise Paré nous ont-elles valu un chapitre d'un haut intérêt dans son curieux ouvrage, ayant pour titre : Les Venins.
Le contrepoison préconisé par Ambroise Paré n'était autre que la fameuse Ihériaque prise dans du vin de Malvoisie, à laquelle il conseillait d'ajouter les toniques et les cordiaux. Lui, chirurgien, il s'élève avec indignation contre les médecins qui n'auraient pas craint^ dans la circonstance, de
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saigner Fempoisonné à blanc, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il rendit Tâme. 11 montre que ce n'est pas avec de semblables pratiques qu'on pouvait enrayer le mal.
La Cour de France est faite à l'image de celle des Borgia. On procède par tueries, par trahisons. Le spectre de la mort semble se glisser jusque dans les fêtes dû Louvre oïl le guette la figure sibylline de Catherine de Médicis. La reine a contracté une alliance avec la sombre déité. La mort est l'amie de la reine. On comprend qu'à un semblable moment où l'arme mortelle était absolument occulte, chacun s'efforçât de découvrir des antidotes. Tout homme occupant une situation un peu élevée se trouvait fatalement en' butte aux coups d'ennemis invisibles. Les sbires vénitiens, ces tueurs masqués, n'étaient rien auprès de ces empoisonneurs qui introduisaient leurs drogues dans les alimentsavec une adresse merveilleuse et sans qu'on pût jamais les surprendre. 11 ne faut donc pas s'étonner de trouver dans la plupart des livres de médecine
de cette époque un nombre prodigieux de recettes vantées comme antidotes.de certains poisons. Mais leur inanité est démontrée par Ambroise Paré et voici la dramatique anecdote qu'il raconte à ce sujet.
Charles IX était alors à Clermont-Ferrand. Un seigneur lui apporta d'Espagne une pierre d'une qualité bizarre qu'il appelait le « bézoard (1) qu'il lui affirmait estre bonne contre tous venins et l'estymoit grandement ». Comme on le pense, Ambroise Paré opposa les négations les plus formelles aux dires, du gentilhomme, qui persistait cependant dans ses affirmations.
Le roi voulant trancher la difficulté et n'écoutant' que ses instincts cruels, fit appeler M. de La Trousse, le prévôt de son
(1) On donDâit le nom de bézoards à des concrétions calcaires trouvées dans l'estomac de divers animaux. On attribuait à ces pierres des propriétés merveilleuses. Le bézoard le plus estimé venait d'Orient et naissait dans Testomac d'une sorte de bouc. D'après Laureus Catelan {Traicté de l'Origine, vertus, propriétez et usage de la pierre bézoar, Montpellier, 1623, in-12), c'était « le plus excellent, le plus certain et le plus efiicacieux antidote contre toutes sortes de venins et de maladies contagieuses ».
hôtel, et lui demanda s'il n'y avait pas dans les prisons quelque condamné à mort. — Comme on le pense, il y avait toujours cas pour des condamnations capitales, dans ces époques où l'arbitraire faisait d'un malheureux un gibier de potence. M. de La Trousse fît donc aussitôt amener au roi un pauvre diable qui allait être exécuté et auquel Charles IX proposa de faire grâce s'il voulait se prêter à l'expérience en question, qui consistait à avaler le poison et ensuite l'antidote destiné à le préserver d'une mort certaine.
Persuadé de la vertu de cet antidote, le condamné accepta la proposition. L'apothicaire servant lui administra aussitôt le breuvage empoisonné et, immédiatement après, le fameux bézoard.
L'horreur de la scène qui s'ensuivit ne saurait se traduire. A peine le malheureux eut-il avalé les deux drogues, nous raconte Paré, qu'il se prit à vomir, « à aller à la selle avec grandes espreintes, disant qu'il avait le feu au corps, demandant de l'eau
à boire ». Le chirurgien du roi elles autres personnages présents virent « le pauvre dyable cheminant à quatre pattes comme une beste, la langue hors de la bouche, désirant toujours vomir, avec grandes sueurs froides, et jetloit le sang par les oreilles, nez, bouche et par les sièges ».
Ce fut alors qu'Ambroise Paré, pris de pitié, lui fit boire un demi-selier d'huile, dans l'espoir d'apporter quelque adoucissement à ses atroces douleurs.
Après sept heures d'affreuse agonie, le malheureux rendit l'âme. L'autopsie faite par le grand chirurgien révéla que « l'estomach étoit nob\ aride et sec comme si un cautère y eût passé (1) ». Au sortir de cette inutile et cruelle épreuve on jeta le bézoard au feu par ordre du roi.
Telles étaient les vertus de ces soi-disant antidotes.
(1) D'après Tautopsie faite par Ambroise Paré on peut conclure à un empoisonnement par le sublimé corrosif.
Ce n'était pas seulement en Franqe qu'on étudiait la question des poisons, que Ton rêvait aux moyens d'enrayer le mal. Un savant médecin italien, Césalpin, se livrait à Rome, aux mêmes recherches qu'Ambroise Paré dans son pays. Seulement, il confondait dans ses anathèmes, dans ses emportements tous les médecins-chimistes et affectait de les considérer comme de véritables empoisonneurs.
Un autre médecin également célèbre, Mercurialis, de Forli, attaché à la personne de l'empereur Maximilien, esl celui qui fit accomplir à la science des poisons Télcipe la plus grande. Mais, loul en passant pour le plus savant et le plus sa«:ace parmi ses contemporains, il n'en inmgina pas moins un bizarre moyen de neutraliser les effets des difTérents poisons et, en particulier, de l'arsenic. Ce moven consistait à
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se mettre dans le corps d'un bœuf ou d'un cheval aussitôt qu'on venait de les abattre.
Et comme preuve à l'appui, Jérôme Mercurialis citait le cas de César Borgia qui, empoisonné dans un festin, avait fait ouvrir le corps d'une mule, s'y était mis complètement nu et y était resté plusieurs heures.
On ne saurait prendre au sérieux de pareils procédés, que des gens réputés intelligents préconisaient cependant très haut.
Il y eut également en ce douloureux et sanglanl xvf siècle, un aulre savant, Hardouin, de Pise, qui traita l'abominable et insoluble énigme. D'après lui, les empoisonnements les plus communs étaient plutôt causés par Torpiment que par les oxydes d'arsenic, attendu que Torpiment s'achetait en Allemagne à un prix minime, tandis que l'arsenic sublimé, venu d'Orient, était fort cher. Sa préoccupation fut de trouver *'étymologie du mot venin qui, à ce qu'il prélendait, était né du vocable voia, puisque « c'était par les veines et les artères qu'il pénétrait dans le corps ».
Enfin, à côté de ces chercheurs, il ne faut pas oublier Léonard Fioravanti, Finvenleur du baume de ce nom, dont la composition lient encore une grande place dans les prescriptions de notre médecine moderne. Son traitement consistait à envelopper le malade dans des draps imbibés de ce fameux baume au moyen duquel Fioravanti assure avoir opéré des cures merveilleuses.
On voit quelles généreuses inquiétudes travaillaient les cerveaux des penseurs, des savants, dans ce xvi* siècle traversé par le meurtre, les crimes de la royauté, les guerres de partisans. De tous ces travaux accomplis par des médecins animés de Tamour de leur art, il résulte que le moyen le plus radical, selon eux, consiste dans l'emploi des toniques à Textérieur comme à rintérieur.
Les poisons jouaient alors un tel rôle dans la politique que les souverains s'en émurent. L'Italie en était la dispensatrice et les Juifs passaient pour maîtres
« en Fart des venins ». Aussi, les rois de France pressentant, les événements néfastes qui devaient découler de la possession de pareils toxiques entre les mains de gens cupides, ambitieux ou' passionnés, avaient commencé d'en réglementer la vente. Ce fut le roi Jean le Bon qui en prit l'initiative. Son exemple ayant été suivi par les autres pays, nous retrouvons en 1557, une ordonnance de la reine Marie d'Angleterre faîte aux autorités du collège des physiciens, ordonnance qui enjoint dans son texte « d'avoir à réunir devant elle les gardes épiciers et tous les apothicaires, et expressément leur donner charge et commande que de temps en temps désormais tous et chacun d'eux ne se mettent à vendre, en gros et en détail, aucunes marchandises, substances ou drogues contenant aucune trace de venin ^ ou soupçon de poisons, ou autre semblable qui puisse, entre les mains d'aucune personne ignorante ou mal intentionnée, ou mahcieuse, procurer par quelques moyens de graves
accidents et mettre en péril ou danger la vie d'aucuns de nos subjects, dans quelque état ou position il ou elle puisse être, à moins que le vendeur d'aucunes des drogues ainsi désignées ne soit bien assuré de l'honnêteté, de la véracité, des bonnes intentions et du talent de l'acheteur. Et d'abord, qu'ils interrogent celui-ci sur Tusage et l'emploi qu'il veut en faire, et qu'en outre, ils notent le nom de l'acheteur, le temps de la vente, ou autrement que lesdits épiciers ou apothicaires gardent l'ordonnance (manuscrite) de quelque médecin discret, instruit, autorisé pour leur décharge. Voulons ^t ordonnons expressément que lesdits épiciers et apothicaires ni aucun d'eux ne manquent à observer notre bon plaisir,
« Doftné sous notre sceau, en notre palais de Saint-James, le vingt-troisième jour de juin, dans la quatrième et cinquième année de notre règne (1557)
(( Signé : Mary d'Angleterre. »
Même à Tépoque où Tite-Live (1 ) racontait éloquemment Thistoire de la république romaine, les poisons jetaieat déjà leurs éléments destructeurs dans la société. Cent ans avant Tère chrétienne, des femmes, de Yéritables monstres, employaient pour se débarrasser de leurs proches les substances meurtrières. Cent cinquante dames romaines furent condamnées pour ce fait; une entre autres, précédant la Lucrèce Borgia de la Renaissance, et nommée Hieronyma Sparra, s'était rendue experte dans la sombre science et vendait ses services à ceux qui trouvaient trop lents les héritages attendus. Elle fut condamnée et pendue ainsi que ses complices.
Le mal continua quand même à sévir. Au moyen âge, les sorciers, les pâtres soidisant jeteurs de sorts, inoculaient le poison au bétail. Les bêtes mouraient, mais on avait beau brûler les coupables, ils laissaient des adeptes; et Von vit, en 1696, une famille de pâtres du nom de Trovato,
(1) Tite-Live. Ann. 423.
arrêtée pour avoir vendu des ingrédients destinés à faire périr des troupeaux.
Vers le milieu du xvif siècle, c'est TAqua Toffana qui fut le poison à la mode, en Italie. Celle préparation, due à une femme, la Toffana, causa, au dire de cette misérable,. la mort de six cents personnes parmi lesquelles on compte les papes Pie III et Clément XIV.
D'après Garelli, médecin de Charles VI d'Autriche, \Aqua Toffana était une dissolution d'acide arsénieux dans de l'eau distillée de cymbalaire, additionnée d'une sorte d'alcoolat de cantharides.
C'est en 1631 que parut l'ordonnance officielle qui enjoignait à tous les apothicaires et épiciers de la ville de Paris de garder sous clef les différentes sortes de poisons^ venins ou drogues réputés dangereuXy et de ne les vendre qu'à des per-
sonnes connues, dont ils étaient tenus d'inscrire les noms sur un registre afin qu'on pût savoir, si besoin en était, quel emploi avait été fait de ces substances.
Quant à Louis XIV, ce n'est qu'en 1682, qu'il s'occupa sérieusement de la réglementation des ordonnances sur la vente des poisons. Les terribles poudrés d'Exili avaient donc eu le temps de faire de nombreuses victimes. Cet Exili n'avait-il pas lui-même été l'auteur du meurtre de cinquante personnes sous Innocent X?
Nous verrons dans le prochain chapitre en quoi consistaient les manœuvres de la Voisin. La Brinvilliers l'avait devancée dans cette voie criminelle. Et pourquoi, sans motif de haine, sans raison aucune, cette femme allait-elle trouver les pauvres dans leurs mansardes, les mourants à l'Hôtel-Dieu? Pourquoi chez ses amis apportait-elle les gâteaux et les sucreries destinés à donner la mort? et quel épouvantable besoin de destruction ravageait le cerveau de cette misérable? On croirait à
la personnification de quelque sinistre divinité de la tombe. Les cris des désespérés lui fournissent les voluptés de ses après- .
midi. Les blasphèmes des torturés ne font pas blêmir sa joue et frémir ses lèvres. Ellemême donne à boire le breuvage épouvantable qui doit corroder Teslomac et faire cliqueter les os. L'œil vitreux des victimes ne la. poursuit pas dans ses nuits, elle n'y découvre pas la malédiction prophétique qui, tôt ou tard, la voue au bras séculier. Escortée de ses valets qui portent la livrée du petit vair, coiffée en cornette montée, elle assiste aux offices de sa paroisse dans le banc d'œuvre où lui donnent droit d'entrée ses titres et qualités.
Et lorsqu'on se décide enfinà rechercher le nom des victimes de ses fureurs, les résultats sont tels que les juges hésitent à la poursuivre, sachant qu'elle est l'alliée de toute la magistrature et qu'elle y a recruté des complices.
Comme Caligula, comme Héliogabale, ces monstrueux aberrés qui avaient la
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monomanie du crime, la Brinvilliers, cette détraquée du grand siècle, avait le délire des empoisonnements. Elle tuait en artiste, en dilettante passionnée, comme Néron mettait le feu à Rome pour se procurer une vision dramatique et artistique de Tembrasement de la ville aux sept collines. Au xvii* siècle, on ne distinguait encore qu'une grande criminelle dans cette femme que les médecins d'aujourd'hui considéreraient comme une véritable monomane.
Disons-le à son honneur, c'est à la médecine contemporaine que la judiciaire des sociétés actuelles devra sa transformation.
Là où le juge, dans lequel on retrouve toujours du tortionnaire, ne reconnaît qu'un coupable, le médecin, le savant discernera un déséquilibré, souvent même un fou, ^t c'est à son intervention toute-puissante que les constitutions de l'avenir en appelleront pour la modification de leurs lois* C'était donc au sein même de la nation que le mal sévissait dans toute son horreur et les souches de cette magistratur*e, tout à la
fois cruelle et méprisable, se sont perpétuées dans notre société habituée à saluer en elle la gardienne de ses lois.
Cependant, fait caractéristique, les pénitenciers de Notre-Dame commençaient h violer le secret de la confession en donnant pour avertissement du haut de la chaire « que la plupart de ceux qui se confessaient à eux depuis quelque temps s'accusaient d'avoir empoisonné quelqu'un ».
Ainsi, un besoin falal d'imitation emportait, comme dans un aveugle mouvement, sur les pas de la Brinvilliers, les dispensateurs des toxiques. On tuait pour le plaisir de voir râler des êlres et bleuir la peau humaine. On tuait parce que l'on subissait la suggestion de cette volonté qui s'affirmait dans son rôle implacable, dans sa surnaturelle puissance, dans son écrasante et terrifiante domination. Les plus sages étaient vaincus et roulaient dans la pente, sous le vent de cette folie qui faisait tourner toutes les têtes dans l'enfer du mal, dans l'assoiffement du meurtre. Le roi lui-
même demeurait frappé de stupeur en présence de ce beau pays de France devenu la proie des successeurs d'Exili.
Le sublimé corrosif, Fopium et l'arsenic étaient donc plus que jamais les agents criminels de toutes les morts anonymes, qui frappaient les personnes de condition moyenne, aussi bien que les grands de la terre. Toutefois, les préparations restaient grossières. A Tarsenic et au sublimé employés en solution dans l'alcool, on ajoutait des décoctions de morelle noire, de pavot, de mandragore, d'aconit tue- loup, de drouée, d'épurge (herbe aux gueux), de belladone.
Les moyens d'expertise pour reconnaître les ravages causés par ces poisons minéraux ou végétaux ne variaient pas beaucoup.
Les experts forçaient un animal à avaler le toxique suspecté de donner la mort. Si la bête ne mourait, pas on déclarait la drogue inoffensive et elle pouvait entrer dans la composition des médicaments.
Nous dirons dans le chapitre consacré à la Voisin à quel point Louis XIV s'est trouvé
frappé en découvrant que le ministre d'État Hugues de Lionne, le comte de Soissons, le chancelier d'AIIgre, Henriette d'Angleterre, le président de Lamoignon, étaient morts empoisonnés ; que La Vallière et Fontanges avaient failli périr de la même façon ; qu'on avait fait semblables tentatives sur le Dauphin ; que lui-même n'en avait pas été à l'abri, non plus que Colbert; et que son cousin Charles 11, le roi d'Angleterre, avait manqué de succomber d'une mort identique, ainsi que Jean Sobieski, roi de Pologne, et la reine sa femme.
Nous rappellerons encore une fois que toute une bande d'empoisonneurs, ayant établi son siège à Paris, poussait ses ramifications dans la plupart des Cours d'Europe. L'instruction ouverte au sujet du comte et de la comtesse de Bachimont, du comte de Chastuel, major au service de la Savoie, du chevalier de Vanens et de Cadelan, n'avait pas tardé à démontrer à quelles causes terribles il fallait attribuer la mort du duc de Savoie ; et M"* de Sévi-
gné se faisait Técho de Topinion publique lorsqu'elle écrivait à sa fille : « N'êles-vous pas étonnée de cette mort si prompte et si inattendue à quarante ans? »
Veut-on savoir comment on s'y prenait pour empoisonner certains objets : gants, vêtements, bas, et plus particulièrement les chemises? Voici la formule que nous avons retrouvée dans les procès-verbaux du temps :
« Prendre gros de savon noir comme une noix ; mêler trois ou quatre fois autant d'arsenic; le bien battre, — en frotter le bas des chemises devant et derrière. »
Ceci était l'empoisonnement par la peau.
Mais on comprend qu'aujourd'hui, dans l'état actuel de la science, il est impossible de discuter un seul instant l'action toxique de cette manière.
Pour empoisonner les tasses, les écuelles et autres objets de vaisselle plate, on employait la formule suivante :
« Prendre un crapaud, le fouetter et lui faire prendre et avaler de l'arsenic, et ensuite le faire crever dans la tasse ou
au Ire vaisseau d'argent qu'on veut empoisonner (1). »
Ce qui, par exemple, avait une action décisive, c'était l'emploi du lavement empoisonné. On se servait pour cela des décoctions de plantes telles que la mandragore, le pavot, avec addition considéi*able d'opium.
Et plus on va dans l'histoire de la toxicologie au xvif siècle, plus on comprend la nature des angoisses qui durent secouer les vastes épaules des puissants du monde lorsqu'ils se virent menacés par des tueurs invisibles, qu'on eût dit dérobés dans les entrailles de la terre, tant ils avaient pour eux le pouvoir de se rendre invulnérables, d'être partout et insaisissables, de rester les témoins muels des souffrances qu'ils faisaient naître, d'assister aux deuils qu'ils causaient. La moitié du pays était menacée dans son aristocratie, ses corporations. La dynastie des Bourbons semblait prête à
(1) Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits, pièces originales du procès de la Chambre Ardente.
mourir, non pas sur un champ de bataille, comme ses glorieux ancêtres, mais dans une agonie sans noblesse et sans grandeur, qui la ravalait aux postures de la bête, ou la montrait évacuant sur une chaise percée, ironique leçon réservée par la destinée aux princes superbes qu'elle humiliait ainsi par le spectacle de la trivialité de leur tin, qu'elle marquait d'un trait de suprême déchéance, entre les convulsions du basventre et les nausées de l'estomac.