MÉDECINS ET EMPOIS.ONNEURS
et Riolan. Richelieu mort, Vaulier fut délivré, et se montra de nouveau dans le monde où il fit encore assez bonne figure. Nommé médecin de Mazarin, et ensuite premier médecin de Louis XIV, il acquit fortune, célébrité, honneurs de toutes sortes, et mourut en 1652. D'autres de ses cotifrères n'eurent pas la même chance que lui, car les Mémoires de La Porte relatent Thistoire d'un médecin nommé Cérelle que Richelieu ne s'était pas gêné pour envoyer aux galères.
Guy Patin raconte que lors de la dernière maladie de Mazarin (1661) ses médecins étaient loin de s'entendre : « Hier, écrit-il, Guénaut, Valot, Rrayer et Réda des Fougerais alterquaient ensemble et ne s'accordaient pas de l'espèce de maladie dont le malade mourait : Rrayer dit que la rate est gâtée ; Guénaut dit que c'est le foie ; Valot dit que c'est le poumon et qu'il y a de l'eau dans la poitrine ; Des Fougerais dit que c'est un abcès du mésentère. Ne voilà-t-il pas d'habiles gens? Ce sont les fourberies ordi-
naîres.des empiriques et des médecins de Cour qu'on fait suppléer • à Tignorance.
Cependant voilà où sont réduits Ja plupar des princes: Sic merito plectuntur. Ici la réalité ne vaut-elle pas la comédie ? (1) »
Molière, comme Montaigne, comme Guy Patin — qui élail de la partie — poursuit avec une férocité sans pareille les méde-:
cins de son temps. En effet, les quatre docteurs qu'il met en scène dans V Amour médecin : Tomes, — en français, saigneur, — .
représentait Daquin ; Desfonandrès — tueur ' d'hommes — masquait Des Fougerais ; Ma(5roton cachait Guénaut qui parlait fort .
lentement ; et Bahis -^ qui signifiait jappant, aboyant — n'était autre que Esprit, le -fameux Esprit, fils d'un médecin de Béziers. Ces quatre personnages étaient le§ quatre médecins en réputation attachés au service du roi. Et il faut convenir qu'ils prêtaient tous aux accusations contenues dans cette saillie de Molière: « Un médecin est un homme que Ton paye pour conter
(1) Guy-Patin, l^ib^es choisies.
des fariboles dans la chambre d'un malade jusqu'à ce que la nature l'ait guéri ou que les remèdes Taient tué. » Leur extérieur grotesque les désignait d'avance à la risée parterre. Le plus souvent, ils ne s'exprimaient qu'en latin, et ils se rendaient à leurs occupations montés sur une mule, en longues robes, bonnets pointus et rabats.
Molière n'a nullement exagéré le caractère risible de ces praticiens infatués de leur mérite. Un sixain du temps nous a conservé l'expression caricaturale du personnage :
Affecter un air pédantesque, Cracher du grec et du latio, Longue perruque, habit grotesque, De la fourrure et du satin Tout cela réuni fait presque Ce qu'on appelle un médecin.
Nous sommes loin, on le voit, de cette série de jolis médecins, si aristocratiques d'allures et de vêlements, dont M"* de Sévigné recherchait la sociélé. Le scandale de leurs discussions montrait à quel
point la vie des malades était en danger avec eux, et leur vénalité fut dévoilée par un procès retentissant qui eut lieu en
Mais ce qui est plus grave encore c'est que les médecins de Rouen et de Marseille ayant porté plainte devant les tribunaux pour empiétements de leurs droits (1), il demeura prouvé, d'après les mémoires publiés de part et d'autre, que les remèdes qu'ils prescrivaient étaient de nature à tuer. Du reste, sur cette question, Guy Patin les prit plus d'une fois à partie, surtout les médecins de Cour (2). Selon lui, Daquin, attaché à la personne du roi par la faveur de M^^'de Maintenon, n'était « qu'un pauvre cancre, race de juif, grand charlatan, véritablement court de science, mais riche en fourberies chimiques et pharmaceutiques. »
Des Fougerais qu'il ménageait moins encore était « charlatan s'il en fut jamais, homme
(1) GEuvres de Molière^ 1773, avec Remarques de Bret, t. m, p. 339.
(2) Lettres de Guy Patin. Rotterdam, 1725.
de bien, à ce qu'il dît, et qui n'a jamais changé de religion que pour faire fortune et mieux avancer ses enfants, w
Ajoutez à ce portrait que le duc de Nemours (1) ayant mis M""* de Chatillon (2) enceinte, et celle-ci ayant eu recours aux expédients de Des Fougerais, elle se vit délivrée par lui, grâce à des manœuvres criminelles (3).
Quant à Guénaut, il répétait à qui voulait Tentendre qu'on ne saurait attraper (4) l'écu blanc des malades que si on les trompait. Ce qui lui fit pardonner ses victimes,
(1) Le duc de Nemours dont il est ici question fut tué en duel par. son beau-frère, le duc de fieàufort (30 juillet 1652). de duel est demeuré célèbre. Non seulement Nemours fut tué raide d'une balle de pistolet, mais les comtes du Ris et d'Héricourt, témoins de Beaufort, succombèrent dans les vingt-quatre heures aux suites de leurs blessures.
f2) Née en 1627, fille de Montmorency- Boutteville, le célèbre duelliste que Richelieu fit décapiter. Mariée à Gaspard de Coligny, duc de Chatillon. Veuve en 1649, elle se remaria au duc de Mecklembourg-Schwerin. Ses* aventures ont défrayé toutes les chroniques, Tallemant des Réaux: et Bussy se sont chargés de nous la faire bien connaître et on peut ajouter qu'ils ont parfaitement réussi. * (3) Bussy-Rabutin. '
(4) Guy. Patin. Lettres.
c'est qu'il précipita la inort de Mazarin .
Uû homme du peuple lui en témoigna naïvement sa reconnaissance, un jour, dans un embarras de voitures, en s'écfiant :
« Laissons passer M. le docteur, c'est lui qui nous a fait la grâce de tuer le cardinal. »
Le quatrième médecin du l'oi, Esprit,
était partisan de Témétique, de Tantiinoine et d'autres remèdes considérés comme un peu charlatanesques. Aussi n'était-il guère plus épargné que les autres par ses contemporains. Les médecins des princes, ainsi que nous l'avons déjà dit, étaient particulièrement en butte aux satires et aux critiques, et personne n'ignore que Valot passait pour avoir avancé, par son ignorance, la fin d'Henriette de France, ce qui lui avait valu l'épigramme suivante :
Le croiriez-vous, race future, Que la fille du Grand Henri Eut, en mourant, même aventure Que feu son père et son mari?
Tous trois sont morts par assassin :
Ravaillac, Cromwel, médecin,
Henri, d'un coup de baïonnette, Charles finit sur un billot Et maintenant meurt Henriette Par l'ignorance de Valot.
Et remarquons ceci : c'est que Louis XIV, qui se trouvait là, toujours à point nommé, lorsqu'il fallait proléger Molière contre les criailleries des sots et parfois des courtisans, Louis XIV servait lui-même de première victime à Valot, qui le purgeait invariablement toutes les semaines. Ce même Valot avait élé chargé un instant de donner des soins à Anne d'Autriche, qui se mourait d'un cancer au sein. M"* de Motteville ne se gêne nullement pour affirmer que son inexpérience et celle de ses confrères causa la mort de la Reine (1) : « Pour être versé dans la connaissance des simples et de la chimie, il paraissait devoir connaître les remèdes spécifiques pour cette maladie.
Mais il montra tant de faiblesse à soutenir ses avis contre ceux qui lui étaient opposés,
(1) Mémoires de M«n« de Motteville. Paris, G. Charpeutier et Cîo, 1885.
qu'elle s'en dégoûta. » — Séguin qui lui fut préféré « était médecin à la mode de la Facullé de Paris, qui est de saigner toujours et de ne se servir point des autres remèdes.
Il n'avait guère d'expérience, car il était venu jeune au service de la reine. Pour surcroît de malheur, il était passionné et n'estimait les conseils de personne; et, sans connaissance d'aucuns remèdes particuliers pour le mal de la reine mère, il s'opposait seulement à tout ce qu'on proposait pour elle. »
La tâche des médecins de Louis XIV fut assez ardue si l'on considère qu'après la mort de Valot (1671), Daquin (1), son successeur, se trouva en présence de plusieurs accidents sérieux dans la santé du roi : une perforation du palais, une luxation du coude (2), une chute de cheval, et
(1) Antoine Daquin, comte de Jony, fut nommé premier médecin du roi par lettres patentes du 18 avril 1692. H avait épousé en 1656 une nièce de Valot.
Disgracié en 1693, il fut obligé de se démettre de sa charge. Daquin était le fils d'un juif converti et Guy Patin ne se gêne guère pour lui reprocher cette origine.
(2) Le roi se luxa le coude gauche en chassant dans la
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enfin la fistule^ qu'il fallut opérer en 1686, celte fameuse année que chacun appelait Tannée delà fistule (1). D'après Dionis, cette maladie devint à la mode parmi les gens du bel air. Plusieurs courtisans choisirent Versailles pour se soumettre à l'opération, parce que cela attirait l'attention du roi sur eux. Dionis ajoute : (2) « J'en ai vu plus de trente qui voulaient qu'on leur ftt l'opération, et dont la folie était si grande qu^ils paraissaient fâchés lorsqu'on les assurait qu'il n'y avait point de nécessité de la faire. »
N'oublions pas, cependant, qu'à, côté de ce3 défaillances, des gens véritablement instruits, quoique livrés à un déplorable esprit de parti pris, étaient très recherchés de leurs contemporains. — Au premier rang, Guy Patin, quelque méchant qu'il fût
forêt de Fontainebleau. Ce fut Fr. Félix de Tassy père, premier chirurgien jusqu'en 1677, qui fit la réduction*
(!) Ch.-Fr. Félix de Tassy fils, qui avait succédé à son père dans la charge de premier chirurgien en 1676, opéra Louis XIV. Ce chirurgien mourut en 1703 et fut remplacé par Georges Mareschal.
(2) Rapports de Dionis,.
de temps à autre, mérite de fixer Tattention. Dans Tabandon des relations intimes, il exerçait une véritable séduction : causeur * étincelant, tout à la fois très caustique et très lettré, il ne manquait pas, paraît-il, de personnages de distinction qui simulassent une maladie pour avoir le plaisir de disserter avec lui. Il y allait sans préten- • lion, ne dédaignait pas de se faire payer puisqu'on le dérangeait, et disait à qui voulait Tenlendre : « Quand j'étais jeune, je rougissais de ce que Ton m'offrait de Targent, aujourd'hui je rougis quand on ne m'en présente pas. »
Autour de lui, nous rencontrons les Spon, les Falconnet, les Belin. Par la famille de sa femme il touchait à la magistrature,, et voyait assidûment le Président de Thou, frère de celui qui avait partagé le sort de Cinq-Mars. M. Miron, présidentaux enquêtes et M. Charpentier, conseiller au Parlement, étaient ses voisins et ses amis. « On nous appelle, écrit-il (1), les
'(1) Lettres de Guy-Patin,
trois docteurs du quartier. Noire conversation est toujours gaie. Si nous parlons de la religion ou de l'État, c'est toujours historiquement, sans songer à réformation ou à sédition. Nous nous disons les uns aux autres les choses à peu près comme elles sont. Notre principal entretien regarde les lettres, ce qui s y passe de nouveau, de considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je relourne à ma maison, où après quelques entreliens avec mes livres ou quelques consultations passées, je vais chercher le sommeil. »
a Les médecins font assez souvent pleurer pour qu'ils fassent rire quelquefois. »
Tel était le mot prononcé par Louis XIV en écoutant le Malade Imaginaire ; et tout fait supposer qu'il y eut un secret accord entre le roi et Molière pour la représentation de la pièce. Guy Patin, de son côté, tout en
ayant la haute fierté de sa profession, n'en cochait pas moins des traits mordants à ses confrères. On en estimait cependant quelques-uns ; mais Topinion publique, en général, se montrait sévère à leur égard.
Ce courant d'idées prédominait partout, si bien que les médecins sollicitèrent rintervention du roi pour empêcher la publication de la pièce du Malade Imaginaire. « Voyant, dit Georges Backes (1), leur art devenu infructueux par leur ignorance et leurs mômeries tournées en dérision, ils eurent recours à sa Majesté pour empêcher la publication de celte pièce, principalement en France où ils s'étaient fait si riches à force d'avoir tué tant de monde.
Et c'est ce qui fit qu'un de leurs amis en mit une au jour sous ce même titre, n'ayant ni rime, ni raison, ni danse, ni cérémonie. »
Cette dernière phrase semblerait indiquer que les médecins auraient prêté la main à une contrefaçon du Malade Imagi-
(1) Préface du Malade imaginaire. Bruxelles, 1674.
lût) MÉDECINS ET EMPOISONNEURS
naire (1). Sur cette question la lumière se fera difficilement. L'opinioa de M. Maurice Raynaud est que c'est là une fable inventée à plaisir. Quoi qu'il en soit, Molière conserva jusqu'à la fin de sa vie des relations avouées et suivies avec Bernier, Liénard, MauvîUain, qui lui fournirent la plupart des traits qu^il a lancés, moins contre la médecine que contre certains médecins.
Est-elle vraie la fameuse anecdote contée par Grimarest, nous montrant Louis XIV demandant un jour à Molière : « Vous avez un médecin, que vous fait-il ? — Sire, nous causons ensemble ; il m'ordonne des remèdes, je ne les fais pas, et je guéris. »
Il n'en est pas moins hors de doute que la Faculté poussa la haine jusqu'à essayer A% faire passer l'auteur du Misanthrope pour hérétique : « Molière, écrivait Perrault, ne devait pas tourner en ridicule les bons médecins, que l'Écriture nous enjoint d'honorer. » Il est vrai, comme le fait remarquer spirituellement M. Taschereau
(1) Sambîx, Cologne, 1674.
qu'on aurait pu opposer à Perrault Tautorité du prophète « reprochant au roi Asa d'avoir eu recours aux médecins, et Fautorité plus profane sans doute, mais imposante encore, des Romains défendant pendant près de six cents ans Tentrée de leur ville aux médecins, les chassant même plus tard. »
Disons-le bien haut, il était réellement difficile d'accorder quelque confiance à des gens qui prétendaient trouver dans une goutte d'or potable le remède à tous les maux !
Et comme si cela ne suffisait pas, ils se déconsidéraient à plaisir par leurs querelles personnelles et ne reculaient même pas devant le scandale. C'est encore de Guy Patin que nous tenons l'anecdote suivante :
« Un marchand d'orviélans s'était adressé au doyen de la Faculté de Paris, Jacques Perreau pour obtenir de lui un certificat favorable, relatif à un opiat inventé par lui. Répoussé, il alla trouver de Gorris, un inter médiaire peu scrupuleux, et obtint, par
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son entremise des certificats favorables de Guénaut, de Des Fougerais, de Mauvillain. etc., en tout douze affamés d'argent; Topiat en question étant une drogue du Pont-Neuf, le fait était grave. Le charlatan réitéra ses sollicitations auprès du nouveau doyen de la Faculté, Piètre, qui réussit à se faire remettre par lui l'approbation des douze médecins traîtres à la Faculté.
« Lorsque le doyen eut en sa possession cette pièce à conviction, il dénonça ses douze confrères qui furent honteusement chassés de la Faculté. Voyant leur avenir médical perdu, ils demandèrent publiquement pardon. Mais, ajoute méchamment Guy Patin, la tache leur en est restée. »
Certes, Thistoire n'était pas à la louange des coupables ; mais le doyen et quelques autres n'eussent-ils pas sauvé l'honneur de la corporation en gardant le silence?
Du reste, par un retour des choses d'icibas, Mauvillain qui avait défendu l'antimoine, Mauvillain, presque considéré
comme un révolutionnaire, fut désigné en 1666 pour le décanat. Il rentra à la Faculté, le front haut, bien vengé de son expulsion momentanée.
En résumé, il n'y eut que trop de raisons pour attaquer avec tant d'acharnement les Esculapes du xvii* siècle. Leurs doctrines n'étaient qu'un défi au bon sens et Molière ne nous parait pas encore les juger assez sévèrement, quand il prête à Béralde cette réponse. — « Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années, il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité
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et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela ; et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus. »