CHAPITRE VI
La du Parc, maîtresse de Racine. — Elle meurt à la suite de manœuvres abortives et Racine est accusé par la Voisin de Tavoir fait empoisonner. — La messe noire de Janvier 1678, dite pour M™e de Montespan. — Folies criminelles et obscènes. — Égorgement d'un enfant. — Les messes noires et le judaïsme. — Les sacrifices d'enfants dans l'antiquité, chez les Juifs et au xvii» siècle. — Aperçu sur Tesprit sémitique. — Il est un ferment de crime et de dissolution au temps de Louis XIV. — La mort de M^^« de Fontanges. — Les empoisonnements jettent la terreur dans Paris. —Le clergé et surtout les confesseurs reçoivent Tordre d'empêcher les révélations. — Les dehors et les dessous d'une société.
Nous Tavons dit : quelques-unes des étoiles de l'hôtel du Marais et de Fhôtel de Bourgogne avaient traversé, fugitifs météores, la maison de Catherine Voisin ; non seulement la de Brie, mais encore la
du Parc, une des meilleures actrices de Molière. Le nom de Molière et celui de la du Parc nous remettent fatalement en mémoire la terrible aventure dont Racine fut le héros — aventure qui faillit le faire jeter à la Bastille.
Thérèse du Parc, ou plutôt Marquise- Thérèse de Gorla, fille d'un opérateur du roi à Lyon, avait épousé dû Parc, dit Gros- René. Corneille, déjà, vieilli, et son frère Thomas Corneille, furent attirés par cette femme d'un esprit et d'une éducation que Ton ne rencontrait alors que chez les gens de qualité. D'une beauté qui pouvait tenir en échec celle de la Champmeslé, la fascination qu'elle exerçait sur les hommes de son temps lui avait valu les soins et le culte de Molière et de La Fontaine. Corneille, repoussé par elle à cause de ses cheveux grisonnants, se vengea doucement du dédain qu'elle lui témoignait en lui décochant les stances suivantes qu'on ne se lassera jamais de relire :
LA VOIâN . • 171
Marquise, si mon visage.
A quelques" traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'à* mon âge, Vous ne vaudrez guère mieux^
Le temps .aux plus belles choses Aime à faire cet affront :
Il saura faner vos roses Gomme i) a ridé mon front. .
Le même cours dés planètes
Règle nos jours et nos nuits : . *
On me vit ce que vous êtes,
Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas tro.p d'alarmes Dé ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore, Mais ceux que vous méprisez Pourroient bien durer encore Quand. ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloi're Des yeux qui me semblent doux.
Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit.
Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle Marquise, Quoiqu'un grison fasse effroi, Il vaut bien qu'on le courtise Quand il est fait comme moi.
Ne sont -elles pas délicieuses de fine ironie ces strophes du grand poète mettant la gloire des œuvres de la pensée au-dessus des attraits périssables? Par quelle singulière erreur a-t-on cru qu'elles étaient adressées à une marquise bel esprit de Thôtel de Rambouillet? Sans doute à cause du prénom de Marquise précédant celui de Thérèse de Gorla inscrit sur le poème, prénom qui prêtait à Téquivoque avec le titre de noblesse qu'il représentait* Si jamais la puissance myslérieuse qui fait de la poésie la dominatrice des âmes et des cœurs a exercé son pouvoir, c'est bien dans le sentiment qui s'exhale de ces vers du grand tragique déjà effleuré par l'aile de la vieillesse, mais toujours fier^ toujours noble, toujours convaincu qu'il est l'expression d'une royauté supérieure sur laquelle ne prévaudra point la déchéance du temps : les lettres françaises.
Quant à Molière, il ne se gênait nullement lorsque, devant toute la cour, il adressait à Thérèse du Parc cette déclaration amoureuse dans le Mariage forcé :
« Vous allez estre à moi depuis la teste jusqu'aux pieds et je serai maistre de tout : de vos petits yeux éveillez, de vostre petit nez fripon, de vos lèvres appétissantes, de vos oreilles amoureuses, de vostre petit menton joly, de vos petits tétons rondelets, de vostre Enfin toute vostre personne sera à
ma disposition. »
Or, ni Molière, ni La Fontaine, ni Corneille ne furent encouragés par cette belle.
Racine, que Louis XIV citait comme un des plus beaux hommes de son temps, et dont la physionomie rappelait le plus celle du roi, qui, par ses manières révélait une grâce achevée. Racine fut celui que distingua Thérèse du Parc et dont elle accepta la cour assidue. Leur liaison fut publiquement avouée. Non seulement « ces Messieurs », comme on disait des écrivains de Port- Royal, refusèrent de voir leur ancien élève j
mais ils attaquèrent ouvertement les poètes dramatiques qu'ils dénoncèrent coînme .
des « empoisonneurs publics ». La querelle, littéraire au début, prit un caractère agressif de personnalité et Racine écrivit contre ses maîtres, sous ce titre : « Lettres à l'auteur des hérésies imaginaires et des deux visionnaires » un violent pamphlet.
Il ne fallut rien moins que la bonne amitié de Boileau pour Tempêcher de publier le second factum (1) aussi profond et aussi aigu que les Provinciales. Et cette verve frondeuse qui fit détester de son temps Tau leur d'Iphigénie n'a pas peu contribué à lui valoir Tinimitié de la plupart de ses confrères.
En tout cas, il est certain que cette inimitié devint assez dangereuse à un moment, donné. Au plus fort de la liaison de Racine avec Fancienne artiste de Thôteldu Marais, Thérèse deGorla, veuve alors de Gros-René,
(1) D*après les conseils de Boileau, Racine ne publia pas cette seconde lettre, il se contenta de l^nvoyer. Cette leltre fut retrouvée plus tard dans les papiers de Tabbé Dupin.
devint enceinte. Ils en ressentirent tous deux un vif déplaisîf, soit à cause del'opinion, soit plutôt pour d'autres motifs qu'il vaut mieux taire. .
M"* du Parc avait à son service comme femme de chambre une ancienne sagefemme, du nom.de Manon, que la Voisin lui avait procurée. . .
Or, chez la devineresse de la rue Bteauregard, M^" du Parc avait rencontré toute une bande de matrones vouées aux ténébreux travaux de Lucin.e (1). C'étaient :
la Lepère, la Thomas, la Caillet; la Desponts, et ce furent celles-là qui, précisément, apportèrent leur concours à la comédienne en cette circonstance. Il s'ensuivit une catastrophe, et l'élève favorite de Molîère, cette Marquise célébrée par le grand poète Corneille, mourut peu de temps après, en proie à des douleurs épouvantables qui
(1) La déposition de la femme Boutier est très explicite sur les visites de la du Parc rue Beauregard. Voici ce qu'elle déclara.: « Se èou vient bien néanmoins y avoir vu entr'autres et bien souvent la du Parc, comédienne, qui était la commère de la Voisin et son intime amie. »
firent naître plus tard l'idée d'un empoisonnement.
Et cette fin tragique est corroborée par le témoignage de Boileau (1). L'ami de Racine très lié également avec la du Parc affirme, en effet, qu'elle mourut des suites d'un accouchement.
Cet accouchement prématuré, provoqué par des manœuvres abortives, détermina une péritonite suraîguë qui, en quelques jours, emporta la comédienne — H décembre i668.
D'où avait donc pu surgir ce soupçon du poison versé par Racine à sa maîtresse?
D'un aveu arraché à la Voisin, au cours d'un de ses nombreux interrogatoires. La Voisin avait, en effet, déclaré « avoir fréquenté M"" du Parc pendant quatorze ans et que la belle-mère de celle-ci, nommée de
(1) Sur les amours de Racine avec la du Parc consulter le très curieux fragment intitulé : Conversation de M. Despréaux du 12 décemhi^e 17 OS recueillie et émte par M. Mathieu Marais avocat à Paris,
Ce fragment se trouve à la page 326 du volume des Mémoires inédits de Brosseite sur la vie et les ouvrages d€ Boileau-Despi'éaux.
Gorla, lui avait dit que c'était Racine qui l'avait empoisonnée ». Et pourse disculper d'avoir pris une part quelconque à ce tragique événement la Voisin ajoutait « n'avoir connu la mort de du Parc que quand son corps fut à la porte, exposé pour son enterrement ».
Quelques jours après, interrogée de nouveau sur ce sujet la Voisin déclara qu^^elle s'était présentée maintes fois pour voir la jeune femme, mais qu'on n'avait jamais voulu la laisser entrer — cela, par ordre de Racine. Elle se prétendait informée de ce qui se passait parla belle-mère de la du Parc. De plus les filles de la comédienne, retirées à l'hôtel de Soissons chez la fameuse Olympe de Mancini, ne s'étaient nullement gênées pour lui affirmer que Racine était cause de tous leurs malheurs.
Enfin, dans un troisième interrogatoire, la Voisin aggrava encore ses précédentes réponses en déclarant que « de Gorla lui a dit que Racine, ayant épousé secrètement du Parc était jaloux de tout le monde
178 Mé])EGINS ET EMPOISONNEURS
et particulièrement d'elle, Voisin, dont il avait beaucoup d'ombrage et qu'il s'en était défait par poison et à causé de son extrême jalousie, et que pendant la maladie de du Pare, Racine ne partait pas du chevet de son lit, qu'illui tirade son doigt un diamant de prix et avait aussi détourné les bijoux et principaux effets de du Parc qui en avait pour beaucoup d'argent; que même on n'avait pas voulu la laisser parler à Manon, sa femmede chambre qui est sage-femme ».
A la tortiire la Voisin persista énergiquement dans ses déclarations.
Ce fut un moment de stupeur générale:
Sur les ' assurances renouvelées de la célèbre empoisonneuse, Louvôis, avec sa brutalité ordinaire, n'hésita pas. Il écrivit à M. de Bezons^ du .château de Saint-Germain^ le 11 janvier 1680 : a Les ordres du. , Roy pour l'arrêt du sieur Racine vous seront euvoyés aussitôt que vous les demanderez. » M. de Bezons était précisèment le collègue de Racine à l'Académie française.
Que se passa-t-il? L'influence du roi s'exerça-t-elle immédialement sur M. de Bezons pour épargner celte honle suprême à l'ami de M"* de Mainteuon? Ful-ce, au contraire, M. de Bezons qui comprit, en adroit courlisan, que Tarreslalion . d'un homme comme Racine lui vaudrait des revanches contre lesquelles il né ferait pas bon se heurter? Quoi qu'il en soit, Tordre d'arrestation ne surprit jamais le grand poète à son domicile.
Quant à nous, et bien que ses contemporains aient pu le supposer capable d'une telle infamie, nous n'hésilons pas à croire qu'il n'en a jamais rien été. M"' du Parc, il faut le dire très haut, mourut positivement des manœuvres criminelles pratiquées sur elle par des sages-femmes. Elle ne fut pas empoisonnée, et la mémoire de son amant, si peu sympathique qu'il fût alors à ses contemporains, doit demeurer indemne d'une pareille accusalion.
Et d'ailleurs, qui n'aurai l-on pas soupçonné dans ce trop fameux procès? Les
gens de cour comme les gens de lettres n'avaient-ils pas tous traversé l'antichambre et le cabinet de la Voisin, ce fameux cabinet derrière les tapisseries duquel était dissimulé un four destiné à faire disparaître des ossements humains? La Fontaine, le grand 1
bonhomme, plus bonhomme que jamais, était absent pendant la durée de la Chambre Ardente. A son retour il vint rendre visite à la devineresse. On lui apprit qu'elle était incarcérée et même qu'elle venait de subir la question. Soit feinte naïveté, soit distraction réelle, il avait été le
dernier à être informé de ce qui se passait.
Et maintenant, il nous reste à soulever le voile d'horreur sur les détails desquels l'enquête de la Chambre Ardente reposait spécialement, enquête qui avait trait, avant
tout et surtout, à la fameuse cérémonie de la Messe noire célébrée chez la Voisin pour cette grande dame que le populaire n'osait encore nommer et qui n'était autre que la fameuse Françoise-Athénaïs de Mortemart, marquise de Montespan.
C'était au moment de la plus grande vogue de la Voisin, à la fin du mois. de janvier 1678. Ce soir-là, le couvre-feu était sonné depuis longtemps (1), lorsqu'une chaise à porteurs, aux rideaux de cuir hermétiquement fermés, s'arrêta rue Beauregard devant une maison située à peu de, distance de l'église Notre-Dame-de-Bonne- Nouvelle. Lé coup de heurtoir répondait sans doute à un signal convenu car la porte s'ouvrit presque aussitôt. L'inconnue descendit de sa chaise, et Ton vit alors apparaître une femme habillée avec le luxe des personnes de haut rang, le visage couvert d'un masque. Une jeune fille reçut la visiteuse et la fit entrer dans une salle basse.
Cette maison n'était autre que celle de la
(1) Il était environ dix heures du soir lorsque M™® de Montespan vint rue Bes^uregard. Au dire de la fille Voisin elle n'en sortit qu'à minuit.
Biblioth. Nat. F. Fr. 7608, procès de la Vpisin.
182 MÉDECINS ET fiKPOISONNEURS
Voisin. On traversa ensuite un jardin. A Textrémité était un pavillon dans lequel la personne attendue fut introduite, et là, un spectacle bien fait pour terrifier, la frappa subitement.
Une pièce toute tendue de noir était disposée, et, dans le fond, se dressait un autel préparé comme pour le sacrifice de la messe. Derrière, on apercevait une draperie funéraire, portant une croix blanche tissée dans Tétoffe. L'autel se composait d'un matelas recouvert d'un drap mortuaire avec au milieu, un tabernacle surmonté d'une croix et entouré de cierges noirs. Ces cierges étaient fabriqués avec la graisse des condamnés pendus par le bourreau (1). Un
(1) Le savant et regretté M. RavaissoQ, dans les très intéressantes notes de ses Archi'Des de la Bastille^ dit que la Voisin était la maîtresse de Sanson, le bourreau, qui ha*bitait rue Beanregard. C'est une erreur. Charles Sanson de Longval ne fut nommé exécuteur des hautes oeuvres à Paris que le 23 septembre 1688, c'est-à-dire huit ans après le supplice de la Voisin. {Archives iiational6S> V% l»40.)
Ge Chartes Sanson épousa, le M juillet i699, à Téglise Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, Jeaane-Renée D«ibitt, fille ' d'un mattro touracâr de la rue Beauregard. Les Sanson
tk VOISIN tô3
prêtre à l'aspect vénérable, ôgé 4'envirw soixante-dix ans, était là, revêtu d't)raiem^ents sacerdotaux blancs, brodés de pommes de pin noires. U attendait rinconnue.
C'était Fabbé Guibourg (i).
On le voit, la mise en ftcène avai4 été préparée par une main habile, par un cei*^ veaiu ingénieux qui connaissait aon époque, et qui savait qu'avant tout il fallait frappetr l'imagination.
Lorsque celle qu'on attendait — suivie de la jeune personne qui n'était autre que
tkttbiUieot un vaste immeuble} diam la xue Nçu:9!eTSaint<*- Jean, au faubourg Poissonnière.
On a encore désigné comme ayant été Tamant de la V^oi^. sin le fameux M* Guillaume, celui-là même qui exécut^k si prestement la marquise de Brinvilliers. Mon opinion est que le bourreau dont il est ici question nlétait autra que Nicolas Levasseur, dit Larivîôre, qui fut destitué en 1688 par arrêt du Parlement. Ce Levasseur demeurait rue Beauregard et était Vamant de la Voisin et en même temps Fami du mari. U avait pris pour confesseur et confident lé trop célèbre abbé Davot, vicaire de Bonne- Nouvelle, brûlé vif en place de Gn^ve pour impiétés ei sacrilèges. Levasseur, dans la circonstance, obtint de ne pas faire office de bourreau, et Davot fut exécuté par ses aides.
(1) C'est ainsi que la fille Voisin, dans sa déclaration décrit les babits sacerdotaux de Guibourg.
Marguerite Voisin, fille de la Voisin — fut entrée, elle se dévêtit aussitôt complètement. On vit alors apparaître une de ces nudités splendides, faites pour tenter le ciseau d'un Coysevox ou d'un Coustou et qui révélait des formes d'une opulence merveilleuse : les hanches étoffées et serpentines soutenaient un torse aux lignes inapeccables et la gorge débordante accusait toute la puissance et la fougue d'un tempérament ardent. Le visage demeurait toujours masqué, mais on voyait rouler jusqu'à terre une chevelure blonde crêpelée^ lourde, bien faite pour supporter le poids d'un diadème, et dans, laquelle avaient dû s'égarer maintes fois les lèvres d'un prince amoureux, car cette femme, on l'a deviné, n'était autre que la fameuse Montespan.
Oui, c'était elle, la superbe, la provocante, l'impudique créature, à cause de qui La Vallière avait pleuré toutes ses larmes.
C'était elle qui se livrait à l'obscène curiosité d'un vieillard, elle qui offrait volontairement son corps pour servir d'autel à la
célébration d'une messe sacrilège et sur lequel un ministre de la religion catholique allait faire descendre Thostie en prononçant les paroles de la consécration. C'était bien Montespan telle que nous Ta peinte Mignard, avant de nous montrer Françoise d'Aubigné en robe puce et coiffe dévote, et qui nous a initiés aux grâces orgueilleuses d' Athénaïs de Mortemart, à cette nudité opulente dorée par un dernier rayon de jeunesse. Et cette femme, atteinte du délire des grandeurs au point de se laisser imposer des postures humiliantes devant des prêtres et des sorcières, domine de son écrasante personnalité toute la série des messes noires I .
Elle se coucha donc sur cet autel étrange, les jambes pendantes d'un côté, et, de Tau-tre, la tête appuyée sur un oreiller que soutenait une chaise renversée. L'abbé Guibourg plaça la croix sur la poitrine de la marquise, étendit une serviette sur le Ventre et y déposa le calice; aptes quoi la cérémonie impie commença, Marguerite
iS6 MÉDECINS ET EMPOISONNEURS
Voisin remplissant l'office de clerc (1), Aux différentes phases du sacrifice, lorsque le célébrant doit baiser l'autel, Guibourg baisait le corps de la marquise de Montespan.
La forme obscène que prenait cette messe est donc assez démontrée par ces attouchements lubriques. Mais précisément à cause de celle parodie impie du rite catholique, d'accord avec la marquise de Montespan, on avait choisi un prêtre âgé sur lequel un tel acte ne devait plus produire aucun effet (2).
Le moment de la consécration était arrivé, La clochette de Marguerite Voisin résonna; mais c'était un glas qu'elle sonnait I Une porte s'ouvrit. On vit paraître une femme portant un enfant de deux ou trois ans
(1) Biblioth. Nat. manuscrits F. Fr. 7608. Procès de la Voisin, déclaration de Marguerite Voisin.
(2) Voici traduite en quelques mots lutins la façon dont on procédait dans les messes noires : Quotiescumque altare osculandum erat Preshyter osculabatur cotyus, hosiiamque conseci^abat super pudenda^ quitus hostiœ portiunculam inserebat : Missd tandem peraclâ^ Presbyter mulierem inibatt etmanibus suis in calice mersis, pudenda stia et muliebina lavabat.
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dans ses bras. L'esprit se détourne avec horreur de cette scène sinistre- L'imagination a peine à en concevoir les détails. Un être frêle, un petit garçon acheté un écu à celle qui l'avait mis au monde, à la plus abjecte des créatures, jeta Télrangeté de sa grâce touchante dans ce sanctuaire maudit. Mystère effroyable, il y eut cette nuît-là un prêtre, un ministre de l'Évangile pour tuer l'un de ceux dont le Christ avait dîten caressantleurs têtes blondes : « Laissez venir à moi les petits enfants 1 » Muet, effaré, le malheureux petit être regardait autour de lui. Guibourg se saisit de la frêle victime et l'éleva au-dessus du calice en prononçant les paroles sataniques : « Astaroth, Asmodée, « princes de l'amitié, je vous conjure d'ac- « cepterle sacrifice que je vous présente de « cet enfant pour les choses que je vous de- « mande (1). » Puis le couchant sur la table il regorgea, sans être troublé par son doux regard, sans que la vue de son enveloppe délicate d'oti il venait de trancher la vie dans
(1) Bibliothèque Nat. Manuscrits Fonds Fr. 7606.
sa fleur fit tressaillir en lui la moindre fibre!' Quel cri terrifiant, promptement étouffé par les associés de Guibourg, répondit à cet acte monstrueux I
L'histoire nous montre qu'il est des assassins qu'un regard innocent a fait reculer
dans l'exécution du meurtre, mais, plus barbare que les pires scélérats, le prêtre (1) n'hésita pas à commettre ce forfait épouvantable. L'enfant laissa donc retomber sa tête, comme un agneau sous le couteau du boucher, et le sang ruissela dans l'or du calice, sur les vêlements du prêtre, et souilla les membres nus dç celle qui lui servait de complice. La descendante d'une des plus nobles
(1) Dans une seconde note adressée à Louvois, La Reynie fait de nouveau le portrait de Guibourg : « Cet homme qui ne peut être comparé à aucun autre, sur le nombre des empoisonnements, sur le commerce du poison et des maléfices, sur les sacrilèges et les impiétés, connaissant et étant connu de tout ce qu'il y a de scélérats, convaincu d'un grand nombre de crimes horribles et soupçonné d'avoir eu part à beaucoup d'autres, cet homme qui a égorgé et sacrifié plusieurs enfants, qui outre les sacrilèges dont il est convaincu confesse des abominations qu'on ne peut concevoir. » Bibliothèque Nation. Manuscrits F. Fr. 7608.)
lignées de France n-eut pas un cri, pas une révolte, pour empêcher Taccoinplissemeiit d'une pareille monstruosité.
Nous qui évoquons, à travers le passé, cette scène atroce, nous en sommes remué jusqu'au fond de Tâme, et il nous semble entendre la voix de Guibourg prononçant lès paroles sacramentelles, en agitant dans le calice la rouge rosée humaine : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. ».
Cette consécration terminée, l'officiant , lut à haute voix cette bizarre et incompréhensible formule écrite sur du parche- ' min vierge :
« Je,, (ici Guibourg prononça à voix basse les prénoms, noms et qualités de Françoise- Alhénaïs de Mortemart, marquise de Mon-
tespan), demande Famitié dii Roy et celle de Monseigneur le Dauphin, et qu'elle me soit continuée; que la Reine soit stérile.; que le Roy quitte son lit et sa table pour moy et mes parents; que mes serviteurs et domestiques lui soient agréables. Chérie
MËDEaNS ET EMPOISONNEURS
pectée des graods seigneurs, ^e je ; être appelée aux conseils du Roy et ' ce qui s'y passe; et que cette amitié blaot plus que par le passé, le Roy et ne regarde Fontanges; et que la estant répudiée, je puisse épouser le
fin, celle messe odieuse acheTée, le ; arracha les entrailles de l'enrant, iposa dans un récipient préparé, avec g et le fragment d'hostie restant de la lunion, et les remit à la marquise de ïspan.
cette messe dite en 1678 fut la derde toutes celles qui avaient été célé-
dans le même but et avec le même lonial, depuisl'année 1667 (2), époque
bliothèque Nat. Manuscrits Foadi Pr. 7608.
I Reynie. dans un des nombreux mémoires odreiié* ois, insiste tout paTticiiliùrement sur les messea célébrées par Gulbourg, et il croil fermement a la lité de Uioe de Monteapaa. « Guibourg, La FiloaCre t, écrit-il, en ont convenu aprùa la question de la e Filastre et à la confrontalion, et ils ont fait lUX et à leur égard une preuve complète sur cet
rt, effrayé de ces révélations, voulut à lout prit
à laquelle k marquise entra eu relations awc la Vofôin.
Il est impossible de s'expliquer commefit l'amour, Féloquent et sublime mouTement q«i est le noble commentaire de l'origine
sauver M«« de Montespan dont il était l'allié et l'ami. Il eut recours aux lumières d'un avocat célèbre, Claude Dtt^lessis, et lui communiqua les rapports de La Reynie et les interrogatoires des accusés. Duplessis qui avait le talent de toatembrouiller, sut tirer de ces pièces, tout en n'y croyant pas lui-même, un semble;nt de preuves pour la non-culpabilité de M^*»» de Montespan et de Vivonne, et le mémoire qu'il composa, véritable plaidoyer en faveur de la lài*orite, fut remis au roi. Après en avoir pris lecture, Louis XIV décida que M"»« de Montespan ne serait pas impliquée dans cette triste affaire, et il se fit adresser directement les procès-verbaux « dans la pensée, ajoute La Reynie, de ne donner connaissance des charges contre M«A« de Montespan à ceux qui, en jugeant la Chapelain, Guibourg, Galet, etc., devaient trouver les mêmes charges n. De son côté, le lieutenant de police fit parvenir à Lottiâ XïV, par Tintermédiaire de Louvois, un mémoire absolument accablant pour M^^ de Montespan au sujet des messes noires et des poudres destinées au roi. De ce rapport il résulte que « les charges contre M""» de M^on» tespan ont encore été de nouveau confirmées, la Fiiastre n'ayant rétracté que le premier fait » c'est-à-dire celui ayant trait à l'empoisonnement dé M»» d« Pontanges. Ce second mémoire prouva au roi combien l'accusation était fondée, et pour mettre un terme à ces monstrueuses révélations, Louis XIV n'hésita pas k donner l'ordre au président Boucherat de clore les séances de la Chambre Ardente.
des races, a pu faire naître dans un coeur féminin ces instincts sanguinaires, ces vertiges terrifiants du désir^ cet irrésistible besoin de profaner Tidée divine et de parodier une cérémonie sainte? L'homme qui aime peut-il donc être cruel? Le véritable et immuable privilège de la passion n'est-il pas de communiquer au plus dur, au plus vaniteux des mortels, ce délicat flécîiissement du cœur, cette tendresse et celte immolation de la volonté à un principe supérieur, aux intérêts d'un être aimé pardessus tous les êtres ? Lorsque les légendes préhistoriques nous montrent Héraklès, jusque là invincible, dompté par un regtird de femme, et filant au rouet d'ivoire le fil ténu et soyeux, symbole du lien avec lequel Omphale l'enchaînera, n'onl-elles pas voulu montrer par là le cœur du fauve vaincu par la mystérieuse et adorable blessure, par la piqûre sacrée de l'amour? — S'il a suffi d'un regard de femme, d'une caresse de la voix pour amollir les impassibles et les demi-dieiix, comment, je Je répète,
expliquer que la passion moderne ail vu surgir les. barbares coutumes qu'au con- Irairé le seul .nom d'Eros faisait disparaître de la terre àFaube de Thumanité.
A quelle cause faut-il donc attribuer ces troubles psychiques, qui ont poussé Athé-^ nais de Mortemart à se faire T autel vivant sur lequel devait s'accomplir untel crime?
En reprenant les faits un à un, il nous semble plausible de dire ceci :
La cause principale fut Tambition — une ambition démesurée — et non Famour qu'elle affectait d'avoir pour Louis XIV. Ce n'est que dans l'état névropathique de M"" dé Montespan, état que venait encore aggraver la crise cataméniale, qu'il faut chercher l'explication de ces actes qui confondent la raison. M"" de Montespan allait entrer dans sa trente-huitième année.
Quoique sa beauté eût jusqu'à ce jour
HËDECIHS ET BKPOISONNEURS
: aux injures du temps, sa santé ait. Elle avail, fréquemment des vapour nous servir d'une expression ge au grand siècle. Les scènes qu'elle Roi avec accompagnement de larmes attaques de nerfs sont demeurées es, et le grand Bossuet (1) lui-même, tant d'autres, a pris soin de nous en ire.
a cour d'ailleurs, où tout se savait, manqua pas de la railler de cetle déce physiologique, et les chansonlui adressèrent les couplets les plus mis et les plus cyniques. En voict un oins sanglants :
lavez- vous pourquoi Mo nies pan ^ du chagrin depuis un an ?
C'est que notre monarque
Veut de celle qui marque 3h bien !... Vous m'entendez trop bien !
plus, le xvii" siècle est l'époque des . mises en scène. Le clergé comprenait
liivres de Bosauet. T. XXXVU. Lettres à Louis XIV,
le pouvoir qu'exerçait sur les folles toute cette solennité d'appareil; et ces tragiques spectacles hrusquemenl étalés, laissaieitot une ineffaçable impression, aussi bien daoss rimaginalion des grands de la terre que dans celle des petits. On ne s'assimilait pas impunément ce sanglant viatique de la Messe noire. Aussi les prêtres savaient-ils disposer mieux que d'autres des énergiques moyens suggestifs; ils avaient à un haut degré la conception théâtrale, et le crime commis par l'abbé Guibourg rentre dans la catégorie des sacrifices humains agréables à la divinité.
Un des nombreux rapports de La Reynie (1) fait mention de ces effroyables pratiques qui, cependant, n'étaient pas nouvelles dans l'histoire de la criminalité puisque « l'Écriture Sainte indique cette coutume parmi les Juifs. Dans le procès de la Chambre Ardente, plusieurs accusés, en ont parlé. L'un des enfants de la Pilastre parait avoir été ainsi sacrifié.
(1) Bibliothèque Nat. Manuscrits Fonds Fr. 76(^8.
Guîbourg convient d^en avoir sacrifié cinq.
La fille Voisin déclare en avoir vu sacrifier deux et a laissé de grands soupçons qu'il n'en ait été égorgé un grand nombre chez sa mère. Elle n'est pas la seule qui dise d'étranges choses sur ce fait, w
A Paris, au mois de septembre 1676, sur un truil qu'on enlevait des enfants pour les égorger, une véritable émeute éclata. Le peuple se porta à divers excès contre des femmes soupçonnées d'être « des preneuses d'enfants ». Ajoutons aussi que, déjà, en 1638, on avait prétendu qtie les enfants trouvé.^ se vendaient vingt sols pour servir à des opérations magiques.
• Dans les religions primitives, les sacrifices humains sont des actes absolument légaux. Les hommes croient se rendre la .
divinité favorable en lui ïmioaolant des êtres pleins de vie, et ce sont des jeuues filles, des enfants, qu'ils dévouent à ces pratiques monstrueuses. Seul, le dogme grec semblait répugner à d'aussi farouches sacrifices; et
cependant Athènes n'en envoyait pas moins
un tribut annuel de sept jeunes garçons etde sept jeune.s filles à la Crète, Iphigénie élait éventrée par Calchas sur les rivages d'Euripe, et Polyxène, fille de Priam, irnmolée.
par Pyrrhus sur le tombeaud'Achille. Euri- .
pide avait chanté ce rite païen. Toutefois, le Jéhovisme gardait le monopole de. ces sortes de crimes. Le farouche chasseur, laveh, ainsi que les Hébreux définissaient Dieu, ne se réjouit que devant les agneaux égorgés. Abraham est tout prêt h tuer son fils, au nom du Très-Haut^ et les livres saints exaltent cette effrayante liturgie du sacrifice. Le meurtre, la veille de Pâgues, d un enfant étranger à la race juive, est virtuelle- 7 ment jprescrit dans V Exode, chapitre XIII.. . Qu*on Yi^^V Exode ouïes Nombres. A chaque page il est question de se. racheter par des sacrifices sanglants. L'histoire juive est pleine d'immenses tueries. Après la scène du Veau d'Or, Moïse fait tuer vingt-trois mille hommes, 11 fait massacrer tout le peuple madianite, mettre à mort les prêtrej5 et les enfants qu'on avait épargnés
et ordonne de ne réserver que les filles Tierges.
On ne saurait établir la stalistique des enfants sacrifiés, sous Louis XIV, à ces pratiques abominables. Mais ce qu'on peut affirmer c'est qu'au xvii* siècle, le clergé (1) était fortement imbu de cet esprit judaïque qui a dicté alors tant de crimes anonymes, perpétré tant d'œuvres ténébreuses, jeté le trouble dans bien des consciences et amené, par contre, toutes sortes de représailles.
(1) Il y eut sous Louis XIV un très grand nombre de prêtres qui furent condamnés et exécutés pour avoir dit des messes noires et sacrifié des enfauts. £n dehors de ceux que je viens de citer, j'ai eu la curiosité de rechercher dans les papiers de la Bastille, les noms des prêtres ou religieux poursuivis pour impiétés et sacrilèges. La liste en est longue. Pour une période de quelques années seulement (de 1673 à 1680), j'ai relevé les noms suivants : L abbé Chapelle, mort à l'Hôtel-Dieu, empoisonné par Vaneiis; Nail, curé de Launay; les abbés Olivier, Parizot, Sacchi, Sebault, Malescol, curé de Saint-Lambert; Guignard, curé de Bourges; Dulong, chanoine de Notre-Dame; Bouchot, confesseur des religieuses de la Saussaye ; Lefèvre, un ami du surintendant Fouquet; Dupsis, Boucher, Lefranc, Lépreux, Bobie, Lempérier. Tierce, Brigallier, aumônier de la graude Mademoiselle ; Dulaurens, vicaire de Saint-Leu : Dubousquet, Rebours, Sey^son, Deshayes, les capuc ns Lejeune et Gérard; Martinet, frère miuime ; Gabriel, religieux de Picpus ; Morel,i>aruabite, etc., etc*
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LA TOISIN 199
Un nouveau point d'interrogation se dresse dans notre esprit, lors de la courte apparition de M"* de Fontanges à la cour de Versailles.
M"' de Montespan, contrairement à ce qui en avait été dit, ne contribua pas à la mort de la jeune favorite. Depuis quelque temps déjà M"' de Fontanges paraissait gravement atteinte. Elle avait de fréquentes hémoplysies que venait encore compliquer, à la suite d'une fausse -couche, une métrite hémorrhagique. Mais, comme des personnes inconnues, des subalternes avaient essayé de s'introduire chez elle; comme on avait reconnu des tentatives d'empoisonnement sur sa personne, l'opinion publique accrédita certainfe bruits qui prirent une réelle consistance (1).
On chercha à qui sa mort pouvait profiter, et d'un accord unanime, on désigna la marquise de Montespan, que la défa-
(1) « U courut beaucoup de bruits sur sa mort au désavantage de M"»« de Montespan. » — Souvenirs de M»« de Caylus.
veur du roi frappait , irrémédiablement.
Mais c'est ici que le devoir de rbistorien est de donner un démenti à- celle accusation très nettement formulée par Saint- Simon et la Palatine. Grâce au rapport des médecins, il est facile aujourd'hui de prouver que la mort de M"'' de Fontanges ne fut pas le résultat d'un crime, — attendu que LouisXIV, effrayé des événements, ayant
réclamé l'autopsie de la jeune femme (1),
cette autopsie lui donna l'irrécusable témoin
(i) M. Pierre Clément, dans son beau livre lie la Police soîis Louis XIV, cite à propos de la mort de M"« de Fontanges, une lettre du roi adressée à M. de Noailles (Manuscrits de la Bibliothèque du Louvre, brûlés en 1^71. Cote F 325), lettre dans laquelle Louis XIV semblé désirer qu'on ne fasse pas l'autopsie de la jeune favorite.
« Ce .désir exprimé par Louis XIV, ajoute M. P. Clément, « s'explique nôturellement par- la crainte de fournir un « nouvel aliment au procès. Dans tous les cas, ce désir « étant un ordre, on peut assurer gué V autopsie n'eut pas « lieu. »•
M. P. Clément se trompe étrangement. L'autopsie de Mlle de Fontange fut pratiquée à. Port-Royal de Paris, en présence de plusieurs médecins. Le Journal de Hurel, toujours bien renseigné, confirme le fait, et je m'étonne qu'un écrivain aussi sagace et aussi consciencieux que M. P. Clément ait pu commettre une semblable erreur. Voici ce que dit Ilurel : «Le vendredi 27 juin, Madame de Fontanges est décédée la nuit au Port-Royal où l'on a fait ouvrir son
gnage que la duchesse de Fontangés avait succombé aux suites d'une affection de poitrine : pleuro-pneumonie d'origine tuberculeuse, avec épanchement considérable de liquide, « trois pinles », dit le procèsverbal d'autopsie (1).
corps par ordj^e de Sa Majesté. On lui a trouvé un abcès 'dans l'estomac {sic) ou plutôt un épanchement d'eau et les poumons ulcérés. » (Bibliotlièque Nation.)
y) Voici quelques extraits du procès-verbal d'autopsie de Miio Fontangés que M. P. Clément prétend n'avoir pas été faite.
« ... Hydropisi* dans la j^oitrine, èontenant plus de trois pintes 'd'eau, avec beaucoup de matières purulentes dans les lobes droits du poumon dont la substance était entiè*rement corrompue et gangrenée et adhérentes de toutes parts. Les lobes de l'autre côté seulement un' peu altérés, le cœur un peu flétri, de l'eau sur la membrane qui l'enveloppe en trop grande abondance et de mauvaise odeur. Le ventricule s*est trouvé fort sain et net. Le foie d'une , grandeur démesurée et sa partie droite non s'euleçaent altérée, mais sa substance cori^ompue' et sa couleur fort chargée.- La rate et les reins, les. intestins et le mésentère ' dans une disp'osition naturelle, excepté quelques glandes au côté droit fort dures et tuméfiées. La matrice et la "vessie, très saines et .naturelles. »
A la suite de cette autopsie pratiquée par le chirurgien Chermineau (?) les médecins présents, Bellay, Petit, Moreau', Thùillier et Vezou conclurent gravement que : «• la cause de la mort de la dame doit être uniquement attribuée à la pourriture totale des lobés droits du poumon qui s'est faite en suite de l'altération et intempérie chaude et sèche . de son foie qui, ayant fait .une grande quantité de sang.
Si celte nouvelle accusation (1) avait atteint la marquise de Montespan, c'est qu'on savait de bonne part qu'elle s'était rendoç chez la Voisin (2) pour lui demander un poison énergique, et que celle-ci l'avait mise en rapport avec deux empoisonneurs avé-
bilieux et acre, lui avait causé les pertes qui ont précédé, » Molière, on le voit, est dépa<*sé : il n'a jamais prêté aux médecins de son temps un langage plus grotesque.
(1) Outre le procès-verbal d'aiïtopsie qui justifie complètemect Mm« de Montespan, il y a encore une autre preuve en sa faveur. C'est la rétractation de la femme Pilastre. Soumise à la question, cette ^misérable avait formellement accusé M™« de Montespan d'avoir fait empoisonner Mil* de Fontanges. Mais, au moment d'être exécutée, prise de remords, « elle a, écrit La Reynie « dans nu rapport à Louis XI V, d< mandé & nous parler « pour nous dire que ce qu'elle a dit ce matin pendant « la question, et même depuis, de la dame Chapelain « sur le fait de M^° de Montespan, n'est pas véritable ; « que ce qu'elle a dit à cet égard n'a été que pour se « libérer de la peine et douleur des tourments et, dans la « crainte qu'on ne la réappiiquât à la question, après en
« avoir été tirée , mais elle ne veut point mourir, sa
« conscience demeurant chargée de ce qu'elle a dit « contre la dame. » (Bibliothèque Nat. Manuscrits, Fonds Fr. 7608).
(2) A différentes reprises, M™® de Monteppan était allée rue Beauregard. La fille Voisin, dans ses interrogatoires, déclare formellement « qu'elle la connaît, qu'elle Ta vue plusieurs fois en lui portant des poudres et autrement ». Mémoires de la Reynie ^ Blbl. Nat., manuscrits 7608.
rés, Romani (1 ) et la Pilastre (2), qui devaient compromettre beaucoup de monde par leurs dénonciations.
(1) Ce Romani, valet à tout faire, était un des familiers de la Voisin. Il sut se rendre indispensable et la célèbre empoisonneuse, .potir acheter son silence, dut lui promettre de le niarier à sa fille Marguerite. Romani, on ignore pourquoi, ne fut pas jugé par la Chambre Ardente. Il resta trois ans pri&oanier à Vincennes; puis de là fut transféré dans la prison de la citadelle de Besançon et « attaché par une chaîna à une muraille I le 5 janvier 1683 ».
(2) La Kilastre avait d'abord été femme de chambre d'une empoisonneuse de marque, Madeleine Gardé, femme de François Chappekin, contrôleur -général des décimes et trésorier des offrandes et aumônes du roi. Voici au sujet de ces deux femmes une note bien suggestive de la Reynie :
« Pilastre et Chappelain, pour laquelle Filastre agissait sont les deux plus extraordinaires femmes dont on ait encore entendu parler. Il y a plusieurs années qu'elles sont Tune et Tautre dtns la recherche de toutes sortes de poisons et de maléfices, et il serait difficile d'imaginer de plus grands crimes que le sont ceux dont ces deux femmes se trouvent malheuri^usement chargées...., etc. »
La Pilastre fut condamnée à été brûlée vive en place de Grève. Ou lui fit préalablement subir la question ordinaire et extraordinaire des broquedins, 30 septembre 1680. Bibl. Nat., manuscrits F. Fr., 7608»
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A la Cour, et à Paris ces révélations eausèrent un douloureux étdnnement. En haut lieu on exerça une pression énergique sur le clergé. On ordonna aux confesseurs d'imposer le silence à celles d'entre leurs péni- • tentes qui avaient assisté aux messes dites chez la Voisin, ou qui avs^ient entretenu des relations avec elle ou ses affiliés. Jamais .
consciences, imaginations ou esprits ne furent travaillés plus violemment. Il s'agissait de faire taire ceux ou celles qui, se croyant damnés, voulaient livrer leurs complices quand même; d'apaiser les scrupules des têtes faibles , les terreurs des gens superstitieux; d'empêcher les délations par . les menaces, la douceur ou la ruse. Jamais la puissance occulte du clergé parisien n'çut à s'affirmer dans des circonstances aussi délicates. Que de larmes furent versées derrière le rideau du confessionnal, que
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: de soupirs étouffés , que de supplices secrets endurés par la vision des supplices éternels .
• que savaient éyoquer en temps et lieu les
; dispensateurs d'absolutions !
Lorsque le roi eut connaissance désaveux que la torture arrachait chafc[ue jour aux coupables, il denaèura terrifié des consé- * quences qui pouvaient résulter, plus tard, de la procédure contre les empoisonneurs. Il donna donc Tordre au Président Çoucherat de couper court jaux séances de la Chambre Ardente (1). Il demeurait écrasé sous cette foi*ce inexorable. qui anéantissait sans cesse .
.autour de lui ses proches et. ses amis, et surtout frappé de voir le bras mystérieux
' de TEglise surgir dans Tombre et servir de complice aux crimes de Toccultisme. A sanguine abhorret Ecclesia^ disait-Qn. Mais
(1) La Chambre Ardente établie par lettres patentes du 7 a^ril 1^77 a tenu 810, séances'. D'après, la Reynie « la Chambre a décrété de prise de corps contre 319 personnes,» de ce nombre, il en a été emprisonné 194 à qui on a fait le procès ». Bibl. du Corps législatif. Chambre Ai^dente. , Extrait fait par M® Brunet, notaire, de i2 cartons remis entre les mains de M. le Chancelier garde dfes sceaux, par les; héritiers de la Reynife.
HÉDBCmS ET EMPOISONNEURS
; eo ayant horreur, toul en refusant :écuter elle-même, puisqu'elle livrait bras séculier, cela ne l'empêchaii pas e prêter à la suppression de ceux qui la aient, d'avoir un pied dans toutes les igues, et, quoique ayant une conception . haute et absolument souveraine de la ndeur morale, de sombrer dans toutes persécutions et dans-tous les abaisse-' ils.