‹ Médecins et empoisonneurs au XVIIe siècleChapitre 13 sur 22 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. — Monsieur, son mari. — Liaison indigne de ce prince a^ec le chevalier de Lorraine. — La cour de Madame. — M™® de la Fayette, amie de Madame. — Attachement de Louis XIV pour sa belle-sœur et jalousie de Monsieur. — Témérité dii comte de Guiche. — Ressentiment du chevalier de Lorraine contre Madame. — Elle le fait exiler. — Madame est envoyée vers son frère Charles II pour négocier le traité de Douvres. — M™« de Saint-Martin, sa femme de chambre est une empoisonneuse avérée. — Intelligences du chevalier de Lorraine dans la maison de Madame et dans celle de Monsieur. — Le verre d'eau de chicorée. — Douleurs violentes et subites. — Impuissance des médecins. — Les confesseurs de Madame. — Le curé de Saint-Cloud, le chanoine janséniste Feuillet, M. de Coadom. — La mort de Madame, le 30 juin 1670.

L'histoire pourra-t-elle jamais dire son dernier mot sur les personnalités impliquées dans les mystérieux rouages de TÉtat. sur les morts tragiques, sur les disparitions

survenues à l'heure où il s' agissait pour un parti de triompher coûte que coûte?

Oui, si la science lui vient en aide, en tirant une conclusion vraie des rapports mé^ieaux qui nous ont été transmis et qui, seuls, sont capables de mettre en lumière certains faits qu'on avait intérêt à laisser dans Fombrè.

S'il est une figure captivante, 'c'est certjainement celle de cette jeune princesse que sa destinée a jetée dans toutes les fluctuations d'événemenis romanesques, dès son bas âge ; de cette petite-fille "de Henri IV, née sur le •trône des Stuçirts, et qui vint mourir, un peu après sa vingt -sixième année dans toutes les affres d'une agonie atroce, à peu de distaftce du .trône de France.

Henriette- Anne d'Angleterre, duchesse, ' d'Orléans, première femme de Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, est entrée dansla.vie marquée par le destin cruel. Elle y est entrée, sous les auspices. d'un deuil' immense, pour en ressortir, atteinte par ce

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coup 'de foudre qui fit éclater en accents splenaels, sous la voûte de Saint-Denis, la

voix puissante 'de Bossuet planant majestueusement sur les grands de la terre :

« nuit désastreuse! ô-nuit effroyable où retentit tout à coup .comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte !»

C'est que le temps a beaii faire son œuvre et je.ter sur de royales physionomies . Teffacement des cotileurs de la vie. C'est qu1l a beau les reculer de plus en plus loin

'' dans le passé : notre pitié, notre sympathie va les chercher dans le néant. Il suffit que

.leur existenee les ait mêlées- à .celle de.

notre pays pour qu-un charme indicible leur soit acquis; et c'est le propre de notre génie national d'empêcher les belles et nobles figures de s'évanouir dans l'ombrée de l'oubli par rimpérissable rayonnement dont il les illumine à jamais. •

Henriette d'Angleterre, en devenant la femme de Monsieur, de cet indigne époux livré à la merci d'un favori comme le che-

âftO MÉDEQNS ET EMPOISONNEURS

valier de Lorraine (1), que Saint-Simon appelle « un vrai Guisard », n'avait que sa nature droite, son bon sens naturel pour se défendre des entraînements que TabandoB devait lui susciter. L'existence était donc douloureuse pour cette petite-fille du Béarnais, qui voyait son mari tenter de ressusciter chez lui la cour de Henri 111, car Monsieur n'était qu'une fille dans l'abominable acception du mot et si Louis XIV toléra la liaison de son frère avec le chevalier de Lorraine (2), c'était afin d'avoir un moyen

(1) « C'étoit l'homme de France qui avoit été le mieux « fait, avec un fort beau visage, et qui jusqu'à la fin de sa « vie avoit conservé le plus grand air et le plu^ audacieux; « aussi l'étoit-il au dernier point, quoique poli extrême- « ment, mais toujours avec hauteur et plus audacieux « avec Monsieur qu'avec personne. Le goût de ce prince « pour le chevalier de Lorraioe a été si public, si opiniâ- « trémeut éclatant que rien n'a été si public dans toute « l'Europe et a duré, depuis leur jeunesse, jusqu'à la fin de « la vie de Monsieur qu'il a toujours gouverné en maître « absolu, à travers tous les mignons qui se sont succédé « les uns aux autres. » {Journal de Dangeau^ tome IX, p. 60, addition du duc de Saint-Simon.)

Le chevalier de Lorraine mourut subitement dans son hôtel à Paris, frappé par une attaque d'apoplexie « jouaat chez lui à l'hombre, le vendredi 8 décembre 1702 ».

(2) H ne considéra son empire sur Monsieur que pour en

LA MORT DE MADAME 2il

assuré de le dominer. Le duc d'Orléans s'habillait en femme (1), dansait la pavane ^ le menuet^ la courante avec ce favori que rimporlance de sa situation avait rendu audacieux. Philippe de Lorraine, né en 1643, était filleul d'Anne d'Autriche et de Mazarin, maréchal de camp et chevalier des ordres, frère des comtes d'Armagnac et de Marsan.

Il était aussi chevalier de Malte, abbé de Saint- Jean-des- Vignes, de Soissons, de Saint-Benott-sur-Loire, de Saint-Pierre de Chartres et de la Trinité de Tyron. On voit que son importance était grande et qu'il fallait compter avec lui.

Dans cette cour corrompue qui effrayait parfois Louis XIV par les abîmes d'auda-

tirer de quoi vivre et répandre splendidement, comme il fit, à ses dépens, toute sa vie, et pour en tirer de la considération et des ménagements du roi, à quoi il réussit pleinement en se mettant entre les deux frères pour ployer le cadet à toutes les volontés de l'aîné et le tenir Las devant lui. Ce fut à quoi le roi l'employa toujours avec succès, . moyennant des distinctions et des grâces, et surtout beaucoup d'argent à Monsieur et au chevalier. » (Journal de Dangeau, tome IX, p. 60, addition du duc Saint-Simon.) (1) Mémoires de V abbé de Choisy, collect. Petitot, t. LXIII, p. 127.

cieuse dépravation qu'elle éntr'ouvrail sous ses yeux, une princesse à .peine âgée de seize ans était, faite pour porter ombrage par sa beauté, et surtduî par Tinfluence que son esprit lui avait donnée sur le roi.

A qui sa perte pouvait-elle profiter,, sinon à ceux qui avaient intérêt à senjer la division

. parmi les souverains alliés de Louis XIV?

Comme jious le verronsi par la suite^ la princesse ne devait-elle pas faire tout au monde pour détacher Charles it de la Hollande que son alliance avçc TAngleterre rendait redoutable à la France, puisque cette même alliance donnait à la flotte an-

; glaise accès dans tous les ports hollandais? Quoi qu'il en soit, et avant d'étudier cette question, si Madame ne fut pas aussi bien la victime d'un crime passionnel que d'un crime politique, voyons à quelles causes il • faut attribuer sa mort, objet de tant, de

ieontroverfeès de la part de nos principaux •

historiens.

Les débuts du mariage de la princesse avaient été heureux.. Madame s'était choisie

un bmllant enlQurage. On voyait auprès d'elle la duchpsse de Valeritinois (1), sœur du comte de Guiche; M"** de Châtillon(2) et de Créqui (3) ; M"" de Tonnay-Charente (4) et de la Trémôille (5) ; enfin la comtesse de

. La Fayette, belle-sœur de la fameuse Louise deLa Fayette, àmieplatonique de LouisXI II, devenue supérieure du couvent des filles Sainte-Marie-de-Chaillôt, sous le nom de Mère Angélique. Marie -Madeleine Pioche

.de la Vergne, avait épousé, 'en 1655; le frère de Louise de La' Fayette,' et s'était .trouvée liée, dès sa jeunesse, avec Henriette d'Angleterre qui habitait alors le couvent de Chaillot avec la reine, sa mère, veuve de

1. Catherine-Charlotte de Gramont, mariée en 1660 à Louis Grimaldi, duc de Valentinois, prince Se Monaco, morte en 1678. •,

2. Isabelle- Angélique de Montmorency-Boutevilfe, née en 1626, veuve en 1649 de GaspaM de Coligny, duc de Châtillon^ remariée à Christian-Louis di^c régnant de Mecklembourg.

3. Anne-Armande de- Saint-Gelais de Lansac femme de Charles UI duc de Gréquy,- morte en 1709. .

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