‹ Médecins et empoisonneurs au XVIIe siècleChapitre 15 sur 22 · MÉDECIN^ ET EMPOISONNEUR · texte numérisé non relu

MÉDECIN^ ET EMPOISONNEUR

comme ils y prenaient grand soin, le comte de Guiche (1), ce bel imprudent, ce téméraire, ne craignit pas de faire montre; au contraire, dé la passion que lui iqspirait Madame. La princesse, que nous avons toutes les raisons de tenir pour avoir 'été parfaitement fidèle à Monsieur, n'en était pas moins sensible au culte qu'on lui rendait, ce qui ne Tempêchait pas, d'ailleurs, de se montrer îhdignée de la conduite de son mari avec le chevalier de Lorraine. Les dissensions domestiques^ ne firent qu'augmenter. Monsieur payant d'audace, 'osa blâmer ouvertement' * la .conduite de sa femme.

Nous avons donc, d'un côté, un prince ombrageux et débauché, de l'autre , une princesse que les années douloureuses de son , enfance, la contrainte endurée auprès de la . reine sa mère disposaient à.se montrer indulgente envers ceux gui lui faisaient goûter

(1) Armand de Grajnont et de Toulongeon comte de Guiche, fils aîné d'Antoine III, maréchal de Gramont, né en . 1638, mort le 29 novembre 1613 à Greutznach dans le Pafatinat du Rhin.

le plaisir de la galanterie. Mais là se bornaient ses imprudences, si toutefois on peut appeler de ce nom une disposition à aimer se voir adulée de tous, ce qui, étant donué le raug occupé par Madame, paraît assez compréhensible puisqu'elle était en quelque sorte tenue de faire bon visage à chacun. De plus, cette inclination à aimer la galanterie ne pouvait être prise en mauvaise part au xvii® siècle oii le sens du mot s'entendait dans une noble acception et siguifiait un raffinement de politesse, une satisfaction de l'esprit à être admis dans l'intimité d'une personne de haute naissance. Il n'y avait donc pas lieu de s'étonner si Madame était du nombre de celles à côté de qui l'on aurait pu difficilement vivre sans éprouver le désir de faire quelque impression sur sa personne. Aussi Guiche fût-il à peine exilé du cercle de Madame que le comte de Vardes (1) prit sa place et

(1) François-René Crespin du Bec, marquis de Vardes, comte de Moret, gouverneur d'Aigues-Mortes^ mort le 3 septembre 1688.

que la médisance recommença à s'exercer sur les libertés d'allure de la princesse. La* reine-mère et la reine la reprirent avec aigreur sur ce qu'elles appelaient, toutes les deux, ses étrangetés, et il fallut que le roi, dont l'influence était toute-puissanle sur sa belle- sœur, tentât de la réconcilier avec Monsieur. C'est alors que le chevalier de Lorraine ayant été emprisonné dans la forteresse de Pierre-Encise et de là transféré au Château d'If, Monsieur demeura convaincu que la princesse avait sollicité son départ, et dès lors la vie devint intolérable pour les deux époux.

M"' de Montpensier, assez indifférente à l'égard de Madame, raconte <r qu'à ce moment elle se plaignait amèrement de son mari : « Si j'ai fait quelques fautes, disait- « elle, que ne m'a-t-il étranglée dans le <( temps qu'il prétendoit que je lui man- « quois? De souffrir qu'il me tourmente « pour rien, je ne le saurais supporter. Elle a en parlait honnêtement, hors quelques « mots de mépris qui lui échappèrent. Ce

« fut dans ce temps-là que le roi fit sortir « le chevalier de Lorraine du Château d'If « et qu'il l'envoya en Italie. Ainsi,' Mon-, « sieur et Madame furent raccommodés « par les exhortations du roi qui, par Touverture de la prison, voulut pacifier le « désordre qu'elle avait causé. Monsieur « croyait toujours que Madame y avait « contribué (i). »

En dépit de ces intrigues, Madame allait être appelée à jouer un rôle digne d'elle.

Dans le courant de mai 1670, Je roi eut l'heureuse pensée de lui confier une importante mission .

Il s'agissait de détacher Charles II de l'alliance de la Hollande et de la Suède.

L'Angleterre unie à la Hollande, il était certain, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, que les ports hollandais devenaient un véritable danger pour la France. Le roi méditait donc la ruine des Pays-Bas. En même temps, il n'était pas fâché de se ven-

(1) Mémoires de Af"e de Montpensie?\ Bibl. Charpentier.

ger d'un pays d'où partaient tant de libelles diffamatoires contre lui et sa belle sœur.

La princesse accepta avec empressement de servir d'intermédiaire. On prit pourprétexte de son départ un voyage en Flandre, destiné à montrer à la reine les villes provenant des droits qui lui étaient reconnus et qu'oji venait de réunir à la Couronne. En réalité, ce voyage cachait celui de Madame à Douvres. Turenne seul était dans le secret des négociations que Monsieur devait ignorer et qu'il parvint cependant à connaître (1).

La cour séjourna à Calais. Madame en profita pour gagner Douvres où se trouvait Charles II. Au bout de vingt jours, la princesse revenait avec un traité qui nous garantissait Talliance de l'Angleterre. Ce bril-

(1) Ce fut Turenne, très épris à cette époque de M™» de ^(^oëtquen, sœur cadette de M™e de Soubise qui révéla le secret des négociations. Mme de Coëtquen d'après la Palatine en fit part au chevalier de Lorraine son amant « et celui-ci à Monsieur qui fut très irrité contre sa femme et contre le roi, et qui s'emporta contre eux ». Lettre du 24 décembre 1719 (Paris, bibliothèque Charpentier, 1891).

lant succès lui assurait définitivement les bonnes grâces du roi.

Et cependant, malgré l'importance de la mission dont elle était revêtue et qui avait flatté sa vanité de femme, elle s'était montrée triste pendant le voyage. C'est que la brutalité de Monsieur ne l'avait pas ménagée. Voyant Madame fort abattue, chancelante, il avait eu la cruauté de dire, devant elle, quelques jours avant son départ « qu'on lui avait prédit qu'il aurait plusieurs femmes, et que, vu l'état de santé de la princesse, il se trouvait forcé d'avoir foi aux horoscopes » .

A son retour, Madame vint s'installer à Sainl-Cloud. Elle y trouva son mari toujours aussi mal disposé à son égard et regrettant plus que jamais l'absence du chevalier de Lorraine. On touchait à la fin du mois de juin : la chaleur était excessive et Madame , en raison des fatigues de son voyage, l'éprouvait plus particulièrement.

Malgré l'avis d'Yvelin, sonpremier médecin, elle voulut prendre, le vendredi, un bain

dans la Seine. Le lendemain, elle se trouva plus souffrante, ce qui ne l'empêcha pas de prolonger jusqu'à une heure avancée de la nuit, sa promenade habituelle dans le parc. Le dimanche 29 juin, elle se ressentit encore davantage de toutes ces imprudences .

Ce jour-là, Madame avait auprès d'elle son amie, M"' de La Fayette, M"' de Gama* ches, .M"' de Gourdon, sa dame d'atours, M"'' Desbordes et M"' de Saint-Martin, ses femmes de chambre ,

Ici il nous paraît indispensable de faire connaître M""^ de Saint-Martin, qui était fille d'un bourgeois de Paris, Jean Lottinet, condamné plus tard à être pendu comme empoisonneur.

M°^ de Saint-Martin était une aventurière dans toute l'acception du mot. Jolie^ spirituelle , elle devait sa rapide fortune à Louvois dont elle avait nourri l'un des enfants.

En reconnaissance de ce service et d'autres plus intimes encore, le jeune ministre avait fait nommer conseiller au Parlement

de Melz, le mari de sa protégée, Mazeau de Saint-Martin.

Mais la belle nourrice n'était pas femme à rester confinée dans une ville de province. A ce sujet, de violentes discussions avaient lieu fréquemment entre les deux époux. Un jour, poussé à bout, le conseiller blessa sa femme d'un coup de pistolet. M""* de Saint-Martin quitta aussitôt son mari et s'en vint trouver Louvois qui la recommanda à Madame. A Paris, Lottinet qui était un des familiers de la Voisin conduisit, à différentes reprises, sa fille rue Keauregard. On sut depuis que M"* de Saint-Martin, était venue y chercher du poison pour son mari contre qui elle plaidait en séparation, et, en même temps, pour s'y faire avorter (1).

Elle était, de plus, en rappport avec des

(1) M. Ravaisson croit que M»© de Saint-Martin fut ellemême empoisonnée par son père. C'est une erreur, M™« de * Saint-Martin succomba, en 1675, à la suite de manœuvres abortives pratiquées chez la Voisin. Elle reçut les soins de Brayer, médecin de Mazarin et d'Eusèbe Reuaudot, médecin du Dauphin qui ne soupçonnèrent même pas la nature de son mal.

empoisonneuses telles que la Bosse et la Vigoureux et avec le fameux abbé Guibourg qu'elle devait amener au Palais- Royal, pour y célébrer « une messe contre Monsieur (1) ».

El c'était cette même femme, — nous ne craignons pas d'insister sur ce fait, — qui approchait de si près la duchesse d'Orléans.

Était-elle la seule dont on pouvait suspecter la moralité? 11 s'y trouvait encore, M""* de Gourdon, la Gourdon, comme on disait alors, « qui a calomnié Madame auprès de Monsieur, en a dit du mal auprès de tout le monde, et lui a rendu tous les mauvais services qu'elle a pu (2). »

Ajoutons que, dans cet intérieur princier où l'exil du chevalier de Lorraine était de plus en plus commenté. Madame comptait de nombreuses inimitiés. Deux officiers atta-

(1) Lettre de la Reynie à Louvois du 16 novembre 1680. Bibl. nat., fonds français 7608:

(2) Leti7'es inédites de la princesse Palatine, p. 49. (Collection Hetzel.) Madame de Sévigné parlant de la Palatine écrit : « Elle est opiniâtre et résolue, elle parle juste et parle sec et souvent elle a fort bon goût : La preuve, c'est qu'elle hait M^^ de Gourdon que je ne peux pas souffrir, »

chés à la personne du prince, le comte de Beuvron (1), capitaine des gardes et le marquis d'Effiat (2), premier écuyer, « un homme corrompu et perdu de vices... qui a toujours sa chambre au Palais-Royal pleine de pulains et de jeunes garçons (3) », correspondaient avec le chevalier ; et un nommé MorelU, sorte de gentilhomme provençal l'entretenait quotidiennement de ce qui se passait. Ce Morelli, au dire de la princesse Palatine, « volait, mentait, jurait, était athée et sodomite. Il en tenait école et vendait des jeunes garçons comme des chevaux. Il allait au parterre de F Opéra pour y faire ses marchés (4). » On conçoit que, dans

(1) Le comte de Beuvron frère du marquis de Beuvron et de la duchesse d'Arpajon, second fils du maréchal d'Harcourt. Capitaine des gardes de Monsieur, puis lieutenantgénéral de Normandie. Mort à Paris le 18 septembre 1716.

(2) Le marquis d'Effiat, petit-fils du maréchal d'Effiat fils du frère aîné de Cinq Mars « grand-écuyer et grand veneur de Monsieur ». Mort le 3 juin 1719 à quatre-vingt un ans. « C'était un homme de beaucoup d'esprit, grand chasseur et fort sobre, mais sans âme et parfaitement scélérat. » (Saint-Simon addition au Journal de Dangeau.)

(3) Lettres inédites, p, 102.

(4) Lettre du 13 août 1716.

un pareil milieu, la pauvre Henriette d'Angleterre eût de nombreux sujets de tpistesse. Donc, ce même dimanche 29 juin, après s'êlre rendue chez Mademoiselle dont un peintre anglais faisait le portrait, Madame dîna et aussitôt après se coucha « sur des carreaux, ainsi qu'elle en avait Thabitude dans les après-midi », puis elle fit mettre M""^ de La Fayette auprès d'elle. Pendant son sommeil, sa figure prit une expression de souffrance qui effraya son amie. Quand elle se réveilla, son visage était si changé que Monsieur en fit la remarque. Quelques instants après, la princesse se promenait dans le salon avec le trésorier du prince, Boisfranc,et, tout en marchant, elle avouait souffrir beaucoup du côté. Monsieur étant entré peu après avec M""* de Meckelbourg, Madame vint à eux. Presque au même moment, M""^ de Gamaches lui apporta le verre d'eau de chicorée, qu'elle avait l'habitude de prendre chaque jour depuis son arrivée.

M""** de Gamaches en donna un également à M""* de La Fayette. A peine la princesse

eût-elle bu qu'elle se prit le côté disant avec une expression marquée : « Ah! quel point de côté! Ah! quel mal! Je n'en puis plus! »

Elle devint presque aussitôt livide : on s'empressa de la soutenir et de la transporter dans sa chambre. Dès qu'elle fut déshabillée, elle se jeta de côté et d'autre dans son lit, disant qu'elle endurait d'horribles souffrances. M. Esprit, son médecin ordinaire, qui fut appelé en toute hâte, prétendit que ce n'était que des coliques, ordonnant les remèdes usités en pareils cas.

Mais le mal empirait, et une demi-heure ne s'était pas écoulée que Madame se prenait à crier qu'elle ressentait des douleurs terribles dans le creux de l'estomac, qu'elle était empoisonnée et que l'on s'était trompé sans doute de bouteille. Elle insistait pour qu'on lui donnât du contre-poison.

Monsieur demanda aussitôt qu'on allât chercher de l'huile, afin de la lui faire absorber, et ordonna qu'on fît prendre le reste de l'eau de chicorée à un chien

dans Tespoir de connaître la vérité, et de rassurer Madame. Chose absolument caractéristique, la princesse se plaignait de feu et de douleurs atroces « non du ventre, mais de Testomac jusqu'à la gorge ». Elle avait les lèvres et les joues enflées. Bien qu'on prétendit que les douleurs abdominales fussent moins violentes, la princesse, dès qu'on essayait de la toucher à cet endroit, poussait des cris épouvantables. Ce quelle ressentait dans les flancs était si atroce qu'elle y portait à chaque instant les mains, et qu'elle se déchirait la peau avec les ongles.

Les médecins ne trouvèrent alors d'autres remèdes à lui donner que de l'orviétan, delà poudre de vipère, de l'huile, et différentes drogues qui lui causèrent des vomissements sans la soulager et la mirent dans un état de prostration qu'on prît pour du repos. Elle ne pouvait plus crier, et cependant elle se sentait perdue et envisageait son état avec une force d'âme incroyable, car elle n'avait pas tardé à

acquérir la certitude absolue de sa fin prochaine. Elle Tavait eue, cette certitude, sans doute dès le premier moment, puisque, avec cette abondance de cœur que nous décrit Bossuet, eUe avait dit à son mari en Tembrassant : « Hélas ! Monsieur, vous ne m'aimez plus il y a longtemps ; mais cela est injuste, je ne vous ai jamais manqué. »

D'après le récit de M"'' delà Fayette l'idée du poison ne l'abandonna jamais, et c'est parce qu'elle avait la conviction de ne pouvoir être sauvée qu'elle se résigna tout de suite à faire le sacrifice de sa vie. Les médecins, eux, qui pour tout au monde, n'auraient cependant pas commis cet oubli dans la pratique, ne pensaient même pas à lui tâter le pouls. Il fallut que M""^ de Gamaches, sur l'ordre de Monsieur, entrât dans la ruelle et s'acquittât elle-même de ce soin.

Elle en ressortit bientôt épouvantée, disant que la princesse n'avait plus de pouls et que les extrémités étaient absolument froides.

Voyant les craintes que manifestait le prince M. Esprit prétendit que cet état était ordi-

naire à la colique, et ajouta qu'il répondait de Madame. Monsieur se mit alors en colère, ajoute M""' de La Fayette, etprétendit « qu'il lui avait répondu de M. de Valois son fils, mort à Tâge de vingt-huit mois^ et qu'il était mort; qu'il lui répondait de Madame et qu'elle mourrait encore (1) ».

Le curé de Saint-Cloud vint, et Madame le reçut sans émotion apparente, sans manifester d'effroi. Lorsqu'il se fut retiré. Monsieur s'étant approché de la princesse, elle trouva encore moyen de lui dire une parole douce et obligeante. Pourtant ses souffrances ne faisaient qu'augmenter et elle ne cessait de répéter : « Que Ton me fasse charité de me saigner, car j'étouffe. » On la saigna au bras et au pied : rien n'y fit.

Les médecins Yvelin et Valot étaient présents. Madame distingua Yvelin et lui déclara aussitôt qu'elle était empoisonnée et qu'il fallait la traiter pour ce fait. M"' de

(1) Cet enfant « mourut dans des convulsions » en décembre 1666. Il est probable, étant donné l'état de santé de sa mère qu'il succomba aux suites d'une méningite tuberculeuse, maladie inconnue à cette époque.

La Fayetle avoue ne pas avoir deviné si Yvelin la crut ou non; « mais, écrit-elle, il agit comme un homme qui n'avait plus d'espérance ou qui ne voyait point de danger. »

Ce même médecin, après un entretien avec MM. Esprit et Valot, osa venir assurer Monsieur que la vie de la princesse n'était pas menacée, et Monsieur s'empressa de venir le redire à Madame. Mais elle Fécouta d'un air incrédule, et lorsque Monsieur le Prince (1) vint la voir elle lui répéta qu'elle se mourait.

Cependant, comme la saignée avait paru la soulager, Valot s'en était retourné à Versailles vers les neuf heures et demie, après avoir ordonné un lavement avec du séné. Mais l'état de la princesse empirait; elle se plaignait de douleurs atroces dans la gorge et dans l'estomac, et on* ne lui donnait rien pour l'empêcher de souffrir. En entendant gon entourage dire qu'elle était mieux, elle s'écria : « Cela est si peu véritable que si je n'étais pas chrétienne je

(1) Le grand Condé,

me tuerais, tant mes douleurs sont excessives. Il ne faut souhaiter de mal à personne, mais je voudrais bien que quelqu'un pût sentir un moment ce que je souffre. »

Le lavement ordonné n'ayant produit aucun effet, MM. Esprit et Yvelin furent rappelés. Comme son lit était souillé par les remèdes qu'on lui avait administrés, elle voulut en changer et eut encore le courage de se lever el d'aller elle-même se mettre sur un petit lit qu'on lui avait dressé. Là, son changement parut si effrayant qu'on vit clairement la mort sur son visage.

On avait approché des bougies de sa figure et Monsieur craignait qu'elle n'en fut incommodée. [1 le lui demanda. « Ah! non, Monsieur, répondit-elle, rien ne m'incommode plus. Je ne serai pas en vie demain matin, vous le verrez. » On lui fit alors prendre un bouillon, ce qui redoubla ses souffrances.

Peu après, vers onze heures el demie, le roi arriva.

Un préjugé populaire veut que la présence d'un souverain dans une demeure où la maladie trône implacable, ne précède la mort que de peu d'instants. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à partir de l'arrivée du roi ces mêmes médecins qui avaient commencé par répondre de la vie de la princesse perdirent la tête et avouèrent alors que « la froideur des extrémités et le pouls retiré étaient une marque de gangrène, » et ils engagèrent Monsieur à faire administrer Madame.

Il se trouva des personnes pour dire à Monsieur que, comme elle n'avait parlé qu'un quart d'heure au curé de Saint-Cloud ce n'était point assez et que, pour son salut il fallait envoyer chercher quelqu'un d'autre. La reine, M"* de Montpensier, la comtesse de Soissons, M"""" de La Vallière et de Montespan, étaient venues en même temps que Louis XIV. Monsieur dit alors au roi que

le confesseur de la princesse était un capucin (1) qui n'était propre qu'à lui faire honneur dans un carrosse pour que le public vît qu'elle en avait un; qu'il fallait un autre homme pour lui parler de la mort. » Et il ajouta cette étrange parole : « Qui pourrait-on trouver qui eût bon air à mettre dans la Gazette pour avoir assisté Madame?» Ce sang-froid déconcerte, même chez un prince aussi méprisable. Monsieur continua : « Ah! j'ai trouvé son fait : l'abbé Bossuet qui est nommé à l'évêché de Condom. Madame l'entretenait quelquefois. »

On décida donc d'envoyer chercher ce confesseur à mettre dans une « gazette » et on le fît avertir. Heureusement celui-là savait parler de foi, d'espérance, de miséricorde.

Mais, en attendant Bossuet, on eut la fâcheuse idée de demander l'abbé Feuillet, un chanoine janséniste d'une austérité effrayante. Et pendant ce temps les méde-

(1) Jean Chrysostome d'Amiens, aumônier ordinaire de Madame. [État de la France pour Vannée i669, 1. 1, p. 434.) 11 avait l'une des plus belles barbes du royaume : ce qui explique le langage de Monsieur.

cins continuaient à divaguer. Le roi leur proposa plus de trente remèdes sur lesquels ils ne surent rien dire; et comme il rapportait à Madame que les médecins étaient d'avis qu'il fallait attendre, elle se contenta de murmurer qu'il « fallait mourir dans les formes. »

f-iOuis XIV voulut alors persuader sa bellesœur qu'elle n'était pas en si grand péril.

Elle lui répondit simplement qu'il perdait sa plus véritable amie en elle. Puis, voyant qu'il fallait se résoudre et abandonner toute espérance, le roi en larmes, lui fit ses adieux. Mais, elle, le conjura de ne pas pleurer parce qu'il l'attendrissait.

Après le roi, ce fut le tour du maréchal de Gramont qui prit congé de la J)rincesse.

Alors on introduisit l'abbé Feuillet.

L'esprit se refuse à concevoir la sécheresse d'âme, l'épouvantable dureté de cœur avec lesquelles ce prêtre janséniste martyrisa moralement l'infortunée princesse qui avait eu le courage de dire au roi quelques minutes auparavant, qu'elle n'avait

jamais craint la mort, mais qu'elle n'avait redouté que perdre ses bonnes grâces.

L'abbé Feuillet (1), en enlretenant la princesse, lui imposait une résignation sans limites ; et, dans l'intervalle de ses exhortations, médecins et apothicaires continuaient à torturer la patiente. Les uns lui faisaient prendre une médecine composée de séné et de sirop de fleurs de pêcher ; les autres lui administraient lavements sur lavements, sous prétexte « que la bile étant fort irritée montait toujours en haut et quil fallait la faire descendre ».

Cependant lôrd Montaîgu, ambassadeur d'Angleterre, qu'on avait enfin introduit auprès de Madame, voulut savoir si ce qu'elle endurait était dû réellement au poison, comme elle le croyait. L'abbé Feuillet ayant entendu prononcer le mot poison qui est commun à la langue française et à la langue anglaise, et peut-être

(1) Cette rigueur fut sévèrement blâmée en son temps et donna lieu à un opuscule devenu fort rare : « Lettre écrite de la campagne par un docteur en théologie à une dame de qualité. » in-quarto de 9 pages s. 1. n. d.

mieux instruit qu'il n'en avait Fair, interrompit vivement la conversation comme s'il eût craint que la princesse n'en dît trop, et lui enjoignit rudement de sacrifier sa vie et de ne pas penser à autre chose. « L'Eglise demande à Dieu, lui répétait-il (1), qu'il vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par tant de mauvaises paroles, par les plaisirs que vous avez pris aux parfums et aux senteurs, par tant de regards illicites, pour avoir entendu tant de rapports et de médisances, par les ardeurs de la concupiscence, par tant de mauvaises envies, par des attouchements qui étaient défendus par la loi de Dieu (2) ».

On recule devant l'indignité de cette conduite, le manque de charité et de mansuétude d'un ministre de l'Évangile, dont la mission est de prêcher la paix, la miséri-

(1) Récit de ce qui s'est passé à la mort de H. -A. d'Angleterre par Nicolas Feuillet, Paris, Aubouyn 1686.

(2) Faut-il voir là une allusion à la calomnie rapportée en ces termes par la princesse Palatine : « Quelqu'un m'a raconté qu'il (Monsieur) avait surpris Madame et M™« de Monaco- se livrant ensemble à la débauche? » Lettre du 18 octobre 1718.

corde, la pitié. Dans les heures de son agonie, la princesse s'écria avec un affreux désespoir : « Mon Dieu ! ces grandes douleurs ne finiront-elles pas bientôt? » Ce prêtre fut assez odieux pour lui répondre :

« Quoi ! Madame, vous vous oubliez ! Il y a vingt-six ans que vous offensez Dieu, et il n'y a encore que six heures que vous faites pénitence. Dites plutôt, avec saint Augustin : Coupez, Seigneur^ tranchez, taillez ! » Heureusement, celui qui fut le grand consolateur dans cette nuit terrible, celui qu'on appelait M. de Condom, Bossuet, survint enfin pour parler de Dieu à la mourante, comme aucun ne l'avait fait encore. Ce fut, certes, la seule voix qui fil descendre dans le cœur de Madame un accent d'apaisement, un mot d'espoir, une parole de tendresse.

« Conservant, nous raconte M™** de La Fayette, toute la politesse de son esprit, Madame trouva moyen de dire à sa première femme de chambre, en anglais, afin que Bossuet ne l'entendît pas : « Donnez « à M. de Condom, lorsque je serai morte,

« l'émeraude que j'avais faitfaire pourlui. » Toutes les autres figures disparaissent devant celle du grand évêque.

A cette minute suprême oîi les dernières lueurs de la vie se mêlent — en s'affaiblissant — aux sombres brumes de la morl, il est bien le guide qui doit conduire Madame à travers les ténèbres de plus en plus envahissantes. Pasteur compatissant et tendre, il apporte à cette jeune femme qui s'éteint sans affections , poursuivie jusqu'en sa couche royale par les formes de l'implacable étiquette, les paroles d'apaiseinent que lui inspirent son grand cœur et son génie. Il déchire les voiles qui lui cachent encore le mystère, lui montre des clartés qu'elle ne voit pas, fait passer dans son âme purifiée par la douleur la radieuse espérance de la vie éternelle, et, jusqu'à la fin, la maintient dans ses bras d'apôtre, éperdue, frisonnanle, mais toujours attentive. 11 lui donne des ailes pour franchir cet inconnu énigmatique, tourment des imaginations les plus fières et les plus robustes.

Et lorsqu'elle s'éteint, c'est lui — pendant une agonie de quelques secondes -^ qui approche le crucifix de sa bouche, qui recueille les mots que murmurent ses lèvres, qui reçoit le dernier souffle de celle dont il lui reste à retracer la vie dans le plus magnifique langage qu'aient jamais entendu les voûtes de la vieille basilique de Saint-Denis.

A partir du moment où la Princesse eut écoulé l'évêque de Condom, elle fut résignée à ce point que Bossuet a pu dire d'elle : « Oui, Madame fut douce envers la mort, comme elle Tétait envers tout le monde ».

Même pour ceux qui ont abandonné tous les préjugés dogmatiques, une religion qui repose sur des problèmes aussi augustes, aussi inquiétants que ceux de la destinée humaine a sa grandeur. Si elle implique Terreur, elle nous apparaît, avec la présence de Bossuet au chevet de Madame, comme revêtue d'une souveraine majesté.

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