‹ Médecins et empoisonneurs au XVIIe siècleChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'art de raisonner au moyen âge. — Toute-puissance du syllogisme. — Bacon et Gassendi le battent en brèche. Les théories de Galien sont l'évangile médical du xvii® siècle. — Abus meurtrier de la saignée. — Purgatifs singuliers. — Importance capitale du clystt'*r?. — Caractère scolastique et religieux des thèses. — L'Église est pour Galien et la m«îdecine est théologique. — Opposition de la Faculté de médecine aux doctrines d'IIarvey. Le médecin, tyran domestique, est en butte aux railleries des poètes.

La scolastique n'a jamais appris à personne à raisonner; son but est la démon-

stralion, et la démonstration ^~ pour me servir du terme propre — est le procédé de Tesprit qui, en partant de principes en apparence évidents par eux-mêmes, arrive par un chemin direct à des conséquences tout aussi certaines, parce qu'elles sonl tout aussi nécessaires. Mais, comme principal élément de cette démonstration.

Aristote nous a laissé l'arbitraire syllogisme, le syllogisme scientifique qui, selon lui, devait nous mettre en rapport direct avec la vérité.

Or, c'est oe syllogisme démonstratif qui a fait la base de tout le raisonnement du moyen âgç. C'est lui qui a dicté toutes les formes argumentatoires avec lesquelles on a garrotté la vérité au nom de la raison.

L'expérience devait être à tout jamais lettre morte; cela, grâce à lui qui tenait tout le délicat édifice de la pensée dans ses serres étroites. Aristote avait poussé le système tellement loin qu'il n'avait pas craint de déclarer ceci : c'est que toutes les actions de l'homme étaient l'expression d'un syllo-

gisme, ou du moins avaient comme but une conclusion syllogistique, étant donné que c'étaient son intelligence et ses sens qui en fournissaient les prémisses.

Mais, s'il est permis à la logique de dominer par sa méthode de dialectique les vives inspirations de la raison, ihne lui est pas permis de TétoufTer, ni même d'empêcher un instaniles mouvements du plus grossier instinct. Aristote ayant trouvé que le nombre des formes du syllogisme s'élevait à quatorze modes de raisonnement a enfermé ce même raisonnement dans un cercle infranchissable; car il éloignait Tesprit humain de la méthode d'invesligation des hommes et des choses, de rexploi;alion, de Tétude de la nature sans lesquelles il lui est impossible de s'élever à la moindre induction du vrai. Aussi^ est-ce vraiment le cas de rappeler ici ce passage de Bacon touchant la scolaslique et la réfutant d'avance par son irrécusable bon sens : « que ce consentement unanime qui en impose à première vue n'est qu'un signe trompeur; que cette

multitude d'hommes qui semblent tous être du même sentiment sur la logique et la philosophie d'Arislote, ne s'accordent ainsi que par l'effet d'un même préjugé et d'une même déférence qui les subjuguent tous; que c'est plutôt un assujétissement commun, une coalition d'esclaves, qu'un vrai consentement ; que, d'ailleurs, quand ce prétendu consentement serait aussi réel et aussi universel qu'on le dit, tant s'en faut qu'une telle unanimité doive être tenue pour une véritable et solide autorité; qu'au contraire, elle fait naître une violente présomption en faveur du sentiment opposé ; et que, dans les choses intellectuelles, c'est, de tous les signes, le plus suspect. »

Pour pratiquer dans son ensemble le système d'Aristote, il était de toute nécessité d'admettre ce que ce philosophe appelait les idées universelles et nécessaires, ce que Leibnitz devait nommer les idées innées, car, sans ces idées innées qui, selon lui, s'éveillaient dans tout homme formulant un jugement, il auraitfallu considérer la pensée

comme subjective, c'est-à-dire vouée à n'être jamais sans avoir été fournie par la sensation. Or, c'eût été encourir toutes les foudres de la scolaslique que de faire dépendre l'évolution du cerveau des forces de la sensation. Malheur à qui se serait permis un tel blasphème, une telle hérésie! Cette hérésie, Gassendi allait la développer cependant avec une entière bonne foi, avec une remarquable puissance, et le vieux et pédant syllogisme devait battre en retraite sous la nouvelle doctrine que préconisait, dans tout son éclat, le nouvel initiateur du dogme d'Epicure.

Mais, avant cette période de régénération, voyons comment la griffe impérieuse de la scolastique du moyen âge continuait à mettre son empreinte sur la médecine du XVII* siècle.

Jamais les théories humorales de Galien

n'avaient plus abondamment triomphé dans

la thérapeutique. Il semblait, en vérilé, que

le monde moderne n'existât plus; et, depuis

le naturalisme de Pline, depuis la médecine

6 MBDEGIIÏS ET EMPOISONNEURS

d'Aristote, la société redescendait tous les échelons parcourus, reprenait la méthode routinière, et déclarait hautement que rhommen'élait qu'un abrégé de l'univers, un microcosme, c'est à-dire un petit monde, el, selon les termes de la docte cabale, qu'il contenaiten lui les qualités identiques aux corps qui forment la création.

La thèse de Galien partait de ce principe : <( Teau, le feu, la terre et l'air, c'està-dire, les quatre éléments de la nature, sont représentés dans l'économie animale parla bile, l'alrabile, le sang, la pituite. » Si deux ou trois incrédules se permettaient de faire observer qu'on n'avait jamais vu l'atrabile, le chœur des thérapeutisles du XVII* siècle répondait que Galien l'avait vue et certifiée, et que cela devait suffire. Aussi longtemps que ces quatre humeurs restaient en de justes proportions, l'être humain n'avait rien à redouter. Mais si l'une déciles, dans l'organisme, venait à empiéter un peu plus que de raison, à être allérée dans sa composition, alors le désordre qui s'ensui-

vait devait meltrerhomme en danger grave.

Les axiomes s'enfilaient comme dès grains de chapelet et ces axiomes avaient la rigueur d'un article de foi.

1° Toute maladie provenait d'une surabondance d'humeurs ;

2"* Ces humeurs pouvaient pécher par la quantité et la qualité ;

3* S'il y avait excès d'humeurs, c'était la pléthore.

Aussi, on louvoyait entre ces bizarres définitions: production des humeurs, production d'humeurs peccantes. C'était ce que ces messieurs désignaient par cette caractéristique: la cacochymie.

Il allait de soi que, puisque toutes les maladies humaines provenaient des humeurs, la thérapeutique arborait, pour unique méthode deguérison, la saignée, qui arrêtait la pléthore, et la purgation, qui faisait évacuer les humeurs corrompues. Et Ton purgeait et l'on saignait dans le grand siècle avec une facilité de main terrifiante. Les médecins s'en donnaient à lancette que

veux-tu. Jamais lesdoctrines humorales, érigées en dogme, n'avaient eu de plus farouches défenseurs. Les plus hautes intelligences acceptaient avec une résignation stupéfiante, Faphorisme de Bolal : « Le sang dans le corps humain est comme l'eau dans une bonne fontaine, plus on en lire et plus il s'en trouve. »

Aujourd'hui encore, on retrouve dans la société des lettrés, des femmes du monde, l'expression de ce langage scientifique qui nous révèle que les doctrines humorales de Galien ont laissé dans leur pratique une trace ineffaçable. C'est un reste des courants anciens qui subsiste toujours chez les personnes, même les plus instruites, etqui leur fait réclamer parfois du médecin l'application de l'emplâtre destiné à faire couler les huipeurs, ou la saignée, l'antique et fameuse saignée sans laquelle on ne croyait pas pouvoir conserver ses jours.

Alors, cette folie ou plutôt ce délire de la saignée emportait dans son évolution les grands comme les petits. Le médecin avait

fini par devenir un meurtrier légal puisque la docte Faculté enseignait « que le corps humain contient vingt-quatre litres de sang environ, que Ton peut en perdre vingt sans mourir, ainsi qu'on Ta constaté quand un sujet est atteint d'une forte hémorragie, et que, par conséquent, on a la certitude de demeurer dans les voies de la bonne thérapeutique — celle de Galien, bien enteniiu — en n'en tirant pas une dose plus forte ».

Alors, je le répète, la saignée sévissait avec la fureur d'une épidémie. — Richelieu et Louis XIII, tous les deux phtisiques, en furent les victimes. Richelieu, sous le coup d'une pleurésie avec épanchement purulent, se laissa saigner cinq fois avant de mourir ; et le roi subit le contre-coup des terribles doctrines qui régnaient si violemment que les médecins se les appliquaient à euxmêmes. Guy Patin fit saigner sa femme douze fois pour une fluxion de poitrine et son fils vingt fois pour une fièvre.

Les fanatiques de Galien ne reculaient ni

devant Tâge ni devant le sexe. Des enfants de trois joursetdedeux mois furent saignés.

On vit cette opération pratiquée treize fois en quinze jours sur un enfant de sept ans.

Quiconque voulait se soustraire à cette obligation était regardé par ses contemporains comme un négateur delà science médicale, par conséquent comme un malhonnête homme.

Il arriva pourtant que Guy de la Brosse ne consentit pas à s'abandonner aux médecins pour ce genre d'opération. Sur la proposition de ceux qui voulaient à toute force lui donner un coup de lancette, il répliqua courageusement que c'était là le remède des pédants sanguinaires, et qu'il préférait la mort à la saignée. Il mourut donc, sans entendre les imprécations que la meute vengeresse d'Aristole fulminait autour de lui. Et comme il avait stoïquement rendu le dernier soupir, Guy Patin écrivit cette phrase enfiellée: « Le diable le saignera dans l'autre monde comme le mérite un fourbe et un athée. »

Je ne sais point si Molière n'est pas atteint parce trait de férocité comique vouant aux châtiments éternels Thommequi apumeltre en doute les théories de la Faculté de médecine en se refusant à respecter ses divins arrêts!

Ici, qu'il nous soit permis de revenir un instant sur une assertion énoncée plus haut, à propos de la doctrine galénique, et que les médecins du xvif siècle émettaient avec un sérieux imperturbable, assertion qui faisait du corps de Thomme un microcosme. Nous verrons alors que Ton peut employer à son sujet le fameux argument en usage parmi les mathématiciens et qui s^appelle la réduction à Tabsurde.

Ceci posé, appréciez cet échantillon de la science médicale de Galien.

« Il y a trois espèces d'âmes. D'une autre part ces trois âmes habitent, Tune dans le foie, l'autre dans le cœur, la troisième dans

Tencéphale. Platon paraît convaincu que, de ces .espèces ou de ces parties d'âmes, la Rationnelle est immortelle. »

Occupons-nous . d'abord des espèces d'âmes qui sont dans le cœur ou dans le foie. « Chacun de ces deux viscères a une essence propre. Nous n'avons pas ici à rechercher quelle- elle est exactement.

Rappelons seulement ce qui regarde la constitution commune à tous les corps. Il a été démontré que tout corps est constitué par deux principes, la matière et la forme; la matière, pouvant être conçue par l'esprit sans qualités, mais contenant en réalité un mélange de quaire qualités: le chaud, le froid^ Vhumide et le sec. De ces qualités résultent le cuivre, le fer, l'or, \d^ chair, les nerfs, le cartilage, la graisse, en un mot tout ce que Platon appelle corps premiers et Aristole corps homoionières. Ainsi, comme Arislolft, lui-même dit que l'âme est la forme du corps, l'essence de l'âme, ajoute Galicn, sera aussi un mélange, soit, si vous le voulez, des qualités élémentaires: l'hu-

midi té et la sécheresse, le froid et la chah leur; soit, si vous le préférez, des corps élémentaires: l'humide, le chaud, le froid, le sec. J'ai démontré que les puissances de Pâme sont les conséquences de son essence puisque ses actes en sont eux-mêmes la conséquence. Donc, toutes les espèces et toutes les parties de l'âme auront des puissances en rapport avec leur tempérament! »

Plus loin, Galien fait encore celte étrange réflexion : « Je ne sais pas pourquoi nous sommes pris, dans le délire, par uq excès de bile jaune dans le cerveau, ou de mélancolie par un excès de bile noire ou de lethargusj et, par conséquent, de perle de mémoire et d'intelligence, par un excès de flegme ou de toute autre matière refroidissante. »

Voilà quel était le fonds des dissertations habituelles des péripatéliciensduxvii^ siècle!

En résumé, pour extraire toutes ces biles qui, selon les Galénistes, constituent le tempérament de Tâme, il faut absorber des purgations ; et, ces purgations, c'est encore

TAnliquité qui en fournit le mode, la substance suprême, indéniable. L'Antiquité les administrait du temps d'Hippqcrate. Proscrites par Érasistrate, petit-fîls d'Aristote, qui les soupçonnait d'altérer la pureté des humeurs dans Técohomie, el qui allait même jusqu'à prétendre qu'elles causaient des fièvres putrides, elles furent remises en hoflneur par Galien lequel affirmait, au contraire, qu'elles rétablissaient la bonne harmonie des courants de la vie physique.

Le XVII* siècle devait donc outrer celte méthode en faisant un usage quotidien des purgatifs appelés à livrer une lutte victorieuse à chacune des quatre humeurs constituant la vie humaine, et qu'il fallait empêcher de prédominer les unes sur les autres. On créa des nèologismes pour désigner la fonction des drogues que l'on combinait; on inventa des médicaments.

Les Cholagogues agissaient sur la bile ; les Hydragogues, sur les pituites; les Emménagogues, sur l'alrabile; d'autres avaient de l'action sur toutes les humeurs à la fois.

LA MÉDECINE AU TEMPS DE AfOLTÈRE ' 15

Ne reculant devant aucune exagération mêmerisible, la Faculté imaginait des purgatifs parliculiers à chaque j'égîon dujcorps, et destinés à réagir sur chacune des humeurs qu'il contenait. 11 y en avait pour faire évacuer la bilejaunfe; d'autres pour expulser i'atrabile de Testomac, cette fameuse alrabile que personne n'avait jamais vue, mais à laquelle on croyait fermement, d'après Galien. Un troisième agent chassait la pituite de la tête, et Ton peut aisément s'imaginer coinment autant d'humeurs à éliminer des divers sièges de l'organisme aggravaient la pratique 'médicale, déjà farouche et intransigeante à l'infini.

Et toutes ces absurdes théories inspirées par la scolastique étaient, on ne saurait trop insister sur ce point, érigées en dogme et mises en pratique avec un arbitraire sans exemple, avec un fanatisme réellement effrayant.

Il est impossible de toucher à ces grands ressorts de la thérapeutique au xvii' siècle, les purgatifs, sans parler de l'instrument contemporain du Malade imaginaire^ — instrument que la Maison de Molière exhibe encore de temps à autre, — porté en sautoir par les apothicaires, et considéré comme la marque bouffonne de leur qualité. La seringue a envoyé des flots de liquides dans les nobles intestins du grand siècle, et il fallait une prodigieuse indépendance d'esprit pour oser railler ouvertement Tappareil dont Louis XIV usait si volontiers qu'à son exemple toute la Cour recevait des clystères.

Le motif, est-il besoin de le rechercher?

c'est que ce mode de traitement poussait ses racines, dès la plus haute antiquité, et qu'en conséquence il avait été trop bien vu des anciens pour ne pas être favorable-

ment accueilli par les modernes. L'ibis, dont le cou est aussi long que celui des cigognes, lorsqu'il est gêné par un excès d'humeurs, aspire de Teau de mer avec son bec et se l'infiltré dans rinleslin. Les Égyptiens connaissaient cet ingénieux procédé, et les premiers médecins grecs et

arabes le pratiquaient aux temps les plus

reculés. On y avait recours non seulement comme remède habituel pour soulager les voies digestives, mais encore pour guérir des afîeclions sérieuses; et nous savons par Hérodote que les peuples primitifs se lavaient, de celte façon, l'intérieur du corps trois jours de suite, chaque mois, pour se maintenir en bonne santé.

Il est impossible d'avoir plus défrayé les soirées et les conversations rabelaisiennes de nos aïeux, que ne l'a fait le mode de traitement incarné dans la personne de l'apothicaire Fleurant. C'a été le texte inépuisable de toutes leurs plaisanteries grasses et salées. Il n'était pas de farce véritable si l'on n'y voyait poindre le bout

de la canule légendaire. Avec Valot, Daquîn et Fagon, la machine hydraulique fonctionna sans, relâche — puisque la Faculté

n'admettait que celle méthode comme vrair

ment oxlhodo^e et digne de servir de corollaire à la saignée et aux purgatifs.

Donc, si le remède dont il est si souvent question dans Molière, a trôné, en agent souverain, s'est introduit avec une familiarité et un sans-gêne indescriptibles dans toutes les alcôves, et s'il a été tenu en si haute faveur, c'est que, tout en prêtant à rire, il a vraiment soulagé quelquefois.

Il n'y a donc pas lieu de nous étonner si un savant médecin du temps (1668), Régnier de Graaf, a écrit sur ce mode de purgation un traité^ Z)^ Clysteribus {\)^(\m concourait à prôner une fois de plus le triomphe de la médecine galénique. Nul n'a parlé avec un sérieux plus comique de ce genre d'ablution interne ; nul n'a démontré avec plus de

(1) Publié à Leyde, en 1668, sous ce titre : R. de Graaf, Med, Doct, de virorum organis generationi imfervientihus, de Clyateribus et de usu Siphonis in ancUomià.

finesse la terreur des apothicaires menacés dans leur fortune quand il» s'acharnait à préconiser l'invention d'un. instrument nouveau permettant à tout malade de s'administrer lui-même le elystère bénin^ béniîi, bénin ^ dont Orgon croit, à chaque instant, devoir rafraîchir ses entrailles. Les apothicaires prévoyant qu'ils pourraient êlre un beau malin dépossédés de leurs seringues par une invention plus décente et plus commode, — qui n'était autre que Firrîgateur ou clyso à pompe, — poussèrent des cris d'orfraie; et, c'est le cas de rappeler ici que Guy Patin n'avait pas précisément tort quand il flétrissait les dignes « pharmacopoles trop avides de gagner et trop enclins à faire des parties d'un prix excessif : Animal fourbissimum faciens bene partes et lucrans mb^abiliter. »

C'est ainsi que ce genre d'opération que M""^ de Maintenon, par pruderie, caractérise du nom de remède^ trôna avec une supériorité écrasante au chevet de tous, sans exception, et pénétra même au xviif siècle à la Bas-

lille où les prisonniers avaient enfin trouvé moyen d'en prendre eux-mêmes pour se distraire, s

On voit quels assauts les disciples d'Aristote livraient, sans trêve ni merci, à la bile et à leur soi-disant atrabile. N'élait-ce pas à ce genre de remède que faisait allusion le sonnet sur la fièvre qui tient la princesse IJranie (1) :

Ah ! faites-la sortir quoiqu'on die De votre riche appartement !

Si vous la conduisez aux hains Sans la marchander davantage Noyez-la de vos propres mains.

Quand on revient sur la puérilité des thèses traitées par les détracteurs systématiques de Gassendi, Ton se demande comment les partisans de Taristotélisme ont

(1) Les Femmes savantes, acte Ilï, scène IL

pu faire prévaloir leurs théories devant les gens sérieux pour lesquels, en matière de philosophie naturelle, Findifférence n'était pas encore érigée en système.

C'était le siècle oîi les lois de Kepler gouvernaient le monde astronomique, couronnant glorieusement les découvertes de Copernic et de Galilée ; oîi Bayle élaborait d'avance tous les matériaux du xviii* siècle dans son Diclionnaire philosophique et historique^ où un petit groupe de penseurs et de travailleurs aurait cependant suffi à prouver la marche ascendante de l'esprit humain brisant ses entraves en dépit des siècles théologiques. N'en avait-on pas vu des démonstrations victorieuses? Montaigne ne contenait-il pas en germe tout Pascal; Gassendi, toute l'école expérimentale, ou plutôt, pour parler le langage du temps, l'école sensualisle de Condillac et d'Helvélius ; et n'élait-il pas en rapport avec Bernier, Lullier, Habert de Montmor, et surtout avec le savant astronome Ismaël Bouillaud, ancien prêtre attaché à la paroisse

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de Saînt-Pierre-du-Marché , de Loudun, auteur d'une remarquable lettre adressée à Gassendi au sujet de la mort héroïque d'Urbain Grandier, lettre écrite presque' au pied du bûcher de Tin fortuné curé? (1).

Aussi le philosophe vraiment humain se révélait-il, chez Gassendi, dans ses leçons de haule morale sociale où l'on sentait bien, qu'en d^pitde tout, le siècle marchait. *

Il n'est pas étonnant que la théologie ait dominé constamment dans les dissertations de la Faculté de médecine, puisque les Pères de l'Église expliquaient et commentaient Galien. Saint Jérôme et saint Grégoire de Nysse en ont été les fervents apologistes (2). Voici pourquoi : la philosophie

(1) Cette très curieuse lettre fait partie de la collection Peiresc, à Aix. J'en ai publié quelques extraits dans mon livre à' Urbain Grandier. (Bibliothèque Charpentier. Paris, 1884.)

(2) Les remontrances de la Sorbonne sur lesquelles le Parlement de Paris donna un arrêt contre les chimistes, l'an 1629, portaient qu'on ne pouvait choquer tes principes de la philosophie d'Aristote^ sans choquer ceux de la théologie scolastique reçue dans l'Église,

L'an 1624, le Parlement de Paris bannit de son ressort trois hommes qui avaient voulu soutenir publiquement

avant détruit dans nos écoles toutes les

théories de Platon, de Pylhagore et d'Epicure, Galien s'appropriait absolument toute la doctrine aristotélique, laquelle doctrine avait imprimé son mouvement à la théologie. Or, la théologie donnant le ton à toutes les écoles, dès les premiers siècles do Tère chrétienne, pendant le moyen âge et le XVII* siècle, les Pères ne pouvaient manquer de placer très haut les théories d'un homme comme Galien, qui faisait revivre Aristole.

C'était à l'Église que l'on devait la fortune des idées de Galien. Et cette théologie inspirait précisément des thèses dans le genre de celles que nous allons signaler. L'on reste confondu en songeant que deshommes, revêtus d'une responsabilité aussi grande que celle qui consiste à avoir entre les mains la vie de ses semblables, ont pu con-

des thèses contre la doctrine d'Aristote, défendit « à toutes personnes de publier, vendre et débiter les propositions contenues dans ces thèse?, à peine de punition corporelle, et d'enseigner aucunes maximes contre les anciens auteurs et approuvés, à peine de la vie. » {Diclionnaire de Bayle. — Àristote.)

sacrer les heures si précieuses de la journée à disserter sur des sujets aussi burlesques et aussi puérils :

An formosœ fecundiores? Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les autres?

Les candidats s'empressaient de répondre affirmalivement.

An utrum Tobiœ ex piscis felle curatio naturalis? La cure de Tobie par le fiel d'un poisson est-^elle naturelle?

Et les candidats disaient encore oui, pendant que les savants maîtres, ceux qui détenaient entre leurs mains les grands ressorts de la santé publique, opinaient gravement du bonnet.

Étaient-ce des aliénés, ceux qui ne craignaient pas de demander le développement du texte suivant, bon à faire supposer que la Faculté de médecine n'était plus à Paris mais à Bicêtre?

Ex quâ parte manaveiit aqua qitae profluxit e mortui Christi latei^e perforato lanceœ acuto mucrone? De quelle partie du

corps provenait Feau qui s'écoula du côté du Christ quand, mort, il fut percé par la pointe aiguë d'une lance (1 )?

Aujourd'hui, la Faculté répondrait que celte eau venait de la plèvre et que Jésus était probablement atteint de pleurésie avec épanchement. Elle ajouterait que c'est certainement là le premier exemple connu de thoracentèse.

Faut-il citer encore une autre question dont l'impertinence est réellement faite pour provoquer le rire? La voici :

Aîi ex salacitate calvities ? Le libertinage amène-t-il la calvitie?

Au bout de six heures de discussion, en latin, il fut répondu affirmativement.

Nous avons cependant à enregistrer une thèse passée en 1646 (2), et où la cause

(1) Certains médecins américains, qui probablement ont du temps de reste, se sont occupés récemment de cette grave question, et l'un d'eux, M. le D*^ Clarke, s'appuyant sans doute sur des documents inédits trouvés dans les papiers de Renan, a conclu que ce liquide provenait de la vessie.

(2) Consulter à ce sujet un livre très intéressant et très documenté de M. Franklin : La Vie privée d'autrefois. — Us Médecins. (Pion, Nourrit et Qie, Paris, 1892.)

de la galanterie française l'emporta sur les amours-propres enjeu :

Estne femina opus naturœ imperfecturfi?

La femme est-elle un ouvrage imparfait de la nature?

A celte demande, il n'y eut qu'un élan unanime entre candidats et docteurs pour ' répondre : non!

Ainsi, il était question de tout, entre médecins, excepté de l'art de guérir. Pourvu que les malières traitées dans les savantes assemblées répondissent aux théorèmes autrefois approfondis par Hippocrale, Aristote et Galien, la conscience des ergoteurs se trouvait satisfaite. Le doute n'était même pas permis sous peine de créer une scission, un schisme dans ce concile d'esclaves de l'Antiquité prosternés devant elle comme les Pères de l'Église devant les canons du catholicisme. La nature demeurait lettre morte; tous, bacheliers et savants, se fussent bien gardés de s'attarder une heure dans ce domaine de Texpérimenlation, de tenter l'école buissonnière dans Tinconnu, de

chercher au delà de ce qui avait constitué l'antique sagesse du paganisme.

Procédant directement des dogmes d'Ppicure, Gassendi s'efforçait d'inculquer à ses élèves son culte de la nature génératrice, dans laquelle tout naissait et tout mourait pour se transformer, d'après les principes développés dans Lucrèce dont il était le traducteur. On imagine alors ce* qu'il devait exciter de haine. Molière, son disciple préféré, gardait en lui tout l'esprit de ses doctrines. Avec son maître il avait lu, commenté et traduit le poème De Naturâ rerum^ et l'on comprend pourquoi il combattait sans relâche la barbarie des médecins, leur ignorance^ leur ineptie.

D'ailleurs, l'art de guérir ne pouvait faire aucun progrès, puisque ce que les anciens n'avaient pas découvert était réputé ne pas exister. Lorsque Harvey, l'admirable physiologiste d'oulre-M anche, vint expliquer victorieusement sa découverle de la circulation du sang, il y eut un toile général. Eh quoi ! l'Antiquité n'avait pas traité cette matière.

et Ton se permeltaît d'interroger encore après elle l'organisme humain? Guy Palin et Riolan se mirent à la tête d'une opposition violente et systématique, s'efforçant

par tous les moyeps possibles d'empêcher la découverte de Harvey de s'imposer au monde savant. Si Harvey triomphait, c'était un coup porté à la maîtrise de la médecine galénique. Les membres de la Faculté de Paris ne se rendirent qu'après avoir épuisé toute la mauvaise foi des objeclions empruntées à la docte cabale.

Donc, et pour nous résumer, la tendance médicale des praticiens du xvn° siècle ne visait, nous le répétons, qu'à ressusciter dans leur absolutisme les pratiques de Galien, ne rêvant qu'un but unique : assujettir l'organisme aux quatre humeurs et aux quatre qualités qui lui étaient dévolues de par le système d'Aristote. Ah! si l'influence de Gassendi avait été assez forte pour dompter les répugnances de ses contemporains à poursuivre leurs investigations parTétudedu grandlivre delà Nature,

nul doule que la médecine moderne aurait vu poindre une brillante aurore. Mais Gassendi n'étaitpoint médecin. Gassendi ne siégeait pas à la Faculté de Paris, et la vérité avait encore de grandes luttes à soutenir.

Le XVII* siècle n'eut pas une littérature nationale, et ce fait, reproché à la médecine de demeurer prosternée devant l'Antiquité, n'est que la résultante de tout le grand mouvement du règne de Louis XIV, absolument rivé au génie antique. La langue française prend du latin la contexture de ces phrases majestueuses telles que les écrira Bossuet ; mais tout écrivain procède d'un ancien : La Bruyère traduit Théophraste. Fénelon est un Grec du temps de Platon. Molière étudie dans Térence et dans Piaule le pour et le contre de l'homme. La Fontaine reflète Esope. Boileau remet en vigueur \Art poétique d'Horace. Racine conserve la fleur d'atticisme du génie hellénique, d'après Euripide. Descartes reprend les thèses d'Aristote. La grande âme de ïertuUien frissonne dans les oraisons funèbres

de Bossuet. Rien d'original ne nous transmet, même à fleur de peau, le souffle du sentiment moderne, dans le grand siècle absolument voué aux lettres latines et grecques. Le génie français ne devait définitivement s'afl*ranchir de l'influence des anciens qu'au xviii° siècle. Et c'est Voltaire, qui, lé premier, allait donner à notre langue cette élégance et cette concision qui la font tant rechercher pour les rapports diplonjiatiqyes.

L'art médical du temps n'est donc pas un fait isolé, puisque, depuis les historiens jusqu'aux philosophes, .depuis les philosophes jusqu'aux poètes. Ton n'a voulu voir que les formules, les idées, les types laissés par les anciens, d'une façon invariable et précise. C'est l'Antiquité qui a dominé toute l'étendue des esprits, comme le ciel domine l'espace.

La théologie encombrait également la médecine; la révélation tuait la raison. La médecine était un véritable dogme qui rivait le médecin àl'observation de ses règles

auxquelles il était forcé de se soumettre comme à la religion catholique, apostolique, et romaine. Dans Uorigine, la profession médicale était considérée comme un sacerdoce. Il était défendu à celui qui portait le titre de docteur de se marier; c'est sans doute pour cette cause qu'il crut pendant longtemps pouvoir s'ériger en une sorte de grand Manitou sous le bon vouloir de qui devait évoluer Tinfirme humanité. Quand un malade atteignait le dernier période d'une affection réputée mortelle, son médecin ordinaire l'obligeait à se confesser, — ce qui équivalait h un arrêt de mort. Il n'y a pas d'exemple plus typique de la tyrannie, de l'oppression exercées dans une famille par ces porteurs de robe.

Seuls, les poètes osaient narguer ce que Taristotélisme offrait d'arbitraire et d'inacceptable, en montrant la scolastique imposant ses formules — du médecin jusqu'au magistrat. €'est au point qu'un avocat n'osait pas plaider sans invoquer le dieu humain de la Sagesse; et Racine, dans ses

Plaideurs^ ne craint pas de faire bafouer par des éclats de rire le pédant philosophe de cette Grèce lumineuse à laquelle il demandait cependant ses inspirations,

La scène, qui ne s'en souvient?

L'Intimé est en train de plaider devant Georges Dandin, à propos d'un vol domestique.

Aristote pnmo péri poliiicon Dit fort bien*....

DANDIN {interrompant).

Avocat, il s'agit d'un chapon Et non point d' Aristote et de sa politique.

l'intimé

Oui, mais l'autorité du péripatétique Prouverait que le bien et le mal

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