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CHAPITRE II

Galéiiistes et chimistes. -- La pharmacie en Europe et plus particulièrement en France et en Italie. — Opposition violeute de la Faculté «le médecine de Paris contre les novateurs. — Intervention du Parlemeut. — Surveillance exercée par les médecins sur les apothicaires. — Origines de l'alchimie et de la pharmacie. — Serment des apothicaires. — Une boutique au xvïie siècle. — A l'enseigne de la Rose rouge, chez Christophe Glazer. — Son élève Nicolas Lémery,

Si la médecine a jamais possédé un temple, ce n'est pas celui d'Esculape, mais bien Tinlérieur de ces officines où s'aménageait le laboratoire mystérieux dans le silence duquel les apothicaires conspiraient contre la durée de Texistence des mortels.

Les Parques terribles n'habitent plus, au XVII* siècle, les confias de la terre, mais

Tanlre pharmaceutique où s'agilent lepour et le contre^ la vie et la mort.

L'Allemagne, le Danemark, la Suisse, l'Angleterre, TEspagne, dès le principe, admirent la nouvelle méthode expérimentale c'est-à-dire la chimie qui donnait l'analyse des corps.

Mais, en France, où les apothicaires étaient les hommes-liges de la médecine, les rivalités entre Galénistes et chimistes continuaient à faire ressentir leurs effets aux humbles préparateurs de médicaments.

De l'autre côté des AJpes la situation était la même.

^Entre castes savantes, on se montrait le poing. En France, le chirurgien était peu considéré du médecin, et le médecin regardait de haut le pileur de drogues. Mais c'était surtout entre Galénistes et chimistes que la querelle s'accentuait. Les Galénistes reprochaient aux médecins chimistes de n'avoir d'autres connaissances approfondies que celles qui avaient traita l'emploi du mercure et de l'antimoine, agents qu'ils fai-

saient payer fort cher et qu'ils livraient au public sans discernement , absolument comme des herboristes qui tiennent boutique des plantes les plus communes.

En Italie, comme en France, les deux principes de Técole Galénique de pharmacie étaient semblables. Que voyait-on alors dans les tiroirs de ces officines? — des poudres, des parties d'animaux, des cornes de rhinocéros, des vipères, des produits d'animaux de toute sorte, T épine dorsale de la lamproie, des emplâtres de térébenthine, des gommes résines, des dents de loup, etc. ; et, parmi les onguents : l'Egyptiac, le Populeum, le baume Opodeldoch.

C'est aussi en Italie que Ton voyait figurer dans la médecine galénique les pierres précieuses, la poudre de diamant, les électuaires — toutes préparations magistrales qui consistaient en une infinité de Juleps, de Loochs,enyadjoignantIacompositiondes pilules et des sirops de formules particulières.

Mais, soudain, la chimie fit une irruption forcée dans la pharmacopée; et,

alors, naquit une série de préparations qui reçurent la qualification de mystérieuses.

C'est ainsi que nous citerons dans cette agglomération étrange : le Crocus Veneris, le Crocus Martis^ le Réalgar^ le Cuivre^ VAi'senic blanc, le Mercure^ V Antimoine^ le plomb et le zinc.

Donc, il y a peu de différence entre les officines étrangères et les pharmacies françaises.

D'après un fort curieux document paru à Londres, en 1656, sous ce titre: Accomplished s'Phisician A'pothicary and Surgeon, nous voyons que la base de la matière médicale et de la dispensation des drogues est à peu près la même partout.

Les doctrines pharmaceutiques d'Outre- Manche subirent, les premières, Timpulsioii des chimistes qui s'imposaient déjà dans le monde médical de l'Europe. Toutefois, les oftîcines oii se vendaient les drogues et cil s'exécutaient les ordonnances différaient peu des apothicaireries françaises.

Ajoulons que, dès le xyi*" siècle, quelques

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années après la découverte du Nouveaur Monde, Tabondance des plantes exotiques avait exigé de plus vastes emplacements ^et des laboratoires mieux agencés.

Si Ton prend pied une minute dans ce monde des poisons où tous les produits de la création se trouvaient entassés, Ton se demande comment.des hommes de savoir ont pu extraire la vérité de Terreur, le bien du mal, la vie et la santé publiques de ces cornues et de ces alambics sur lesquels tes alchimistes du moyen âge étaient restés penchés toute la durée de leur mystérieuse existence, sous le chimérique prétexte de trouver la pierre philosophale. La pierre philosophale, après tout, n'était-ce pas le grand problème du bien-être universel, du soulagement de rhumaine nature, de l'amélioration des races, de la prolongation des années? — Canidie, maudite et chantée tour à tour par Horace, semble avoir légué son art infernal et ses vieilles amphores, dans lesquelles ont bouilli les plus bizarres mélanges de plantes et d'animaux, aux phy^

siciens et aux alchimistes du moyen âge.

Mais, dans ces amphores des sorcières du mont Etna, le savant moderne mettra les douces solanées qui apaisent la souffrance.

Il versera dans les veines de son semblable, non plus les philtres terribles, les aphrodisiaques contre lesquels les sages étaient impuissants, mais le divin népenhès — la fleur de l'oubli — la jusquiame, la belladone, qui, si elles ne détruisent pas le mal, rendent à l'infortuné le sommeil réparateur et lui laissent le rêve, Tillusion généreuse et féconde. Du sombre cratère antique ne sortent plus les sinistres fumées des conjurations. La marmite funèbre est renversée. La science, tout en gardant son profil sibyllin, se dégage de ces charmes, de ces sorts, de ces abominables ingrédients qui rendaient le corps de Fhomme esclave de la bête. La science fait un bond dans la sphère du vrai, brise les formules d'Aristote , proclame que le règne du surnaturel est passé, et que les combinaisons de la chimie fournissent amplement à la méde-

cine les moyens de soulager ou de guérir.

Malheureusement, celte rénovation fut lente, car la Faculté de Paris restait impitoyablement mui'ée aux découvertes nouvelles, et, par suite, les apothicaires, dans leur pratique , en recevaient le contrecoup. D'ailleurs, ce mouvement ne s'opérait pas sans les mesquines tracasseries qu'exerçaient les Galénistes sur les chimistes. Il n'est pas jusqu'au Parlement qui ne se soit mêlé de ce qui ne le regardait pas, qui n'ait parlé comme un aveugle des couleurs ou comme une collectivité ignorante de la matière dont il n'avait pas la clef. C'est le Parlement qui, en 1566 (1), sur l'avis solennel de la Faculté de médecine, regardant l'antimoine comme poison, en avait interdit l'usage. De plus, en 1609, un médecin du nom de Paulmier, fut chassé de la Faculté pour avoir passé outre à cet arrêt.

Toutefois, à Lyon on était plus désireux

(1) On trouve tous les détails de ces différents procès dans les Commentaires de la Faculté pour les années 1566 et 1615.

d'utiliser les effets de cette nouvelle médication que dans les Pays-Bas et à Paris, Parisrestait défiant, presque toujours fermé.

Veut-on savoir en quoi consistait la querelle enlre Galénistes et chimistes? Une fort curieuse lettre d'un célèbre médecin chimiste, Boërhaave, résume toute la situation :

« Avant que Ton connût la chimie dans a son application à la thérapeutique, la <( médecine qui ne consistait presque, dans « les écoles, que dans un jargon vide de « sens, était devenue complètement galé- (( nique et uniqutoient soumise à la doc- (( trine des Arabes. Ainsi, n'employant « que la saignée, la purgation, un petit « nombre de remèdes qui avaient quelque « efficacité, elle fut hors d'état de dompter « bon nombre de maladies, et fut obligée, « par là, de céder aux remèdes héroïques « que fournissait la chimie, ce qui aug- « menta les trophées de cette dernière « science. Par là, la condition de l'an- « cienne médecine galénique semblait ré- « duite à un état très fâcheux. Car les

« médecins, après s'être donné beaucoup « de peine pour connaître la nature de « rhomme dans la vue de découvrir par ce « moyen l'origine et la manière de guérir « les maladies, voient que tout ce qu'ils ont « découvert avec tant de travail sur les « causes, les signes, les pronostics, l'expo- « sition et la guérison des maladies est « contrecarré par l'introduction de la « chimie dans la pathologie. 11 serait à « souhaiter que les médecins qui ont de « Téloignement pour la chimie voulussent « bien réfléchir et ne pas condamner un «. art qui peut leur être d'un grand secours <( sans leur nuire jamais. J'avoue, poursuit « sagement Boërhaave , que si des chimistes « ont fait beaucoup de mal en pratiquant « la médecine sans en avoir uuq connais- « sance suffisante, cela est arrivé par la « faute des hommes et non par celle de la « science. »

On le voit, une fois de plus, l'école des chimistes eut à lutter longtemps contre les préjugés qui rendaient intraitables les

médecins de Tancienne école striclement renfermés dans les doctrines d'Aristole et de Galien au nom desquels il se faisaient honneur d'exercer toutes les représailles contre les novateurs scientifiques (1). C'était du reste toujours le même esprit routinier et clérical qui dominait en France et dans une partie de TEurope, ce même esprit qui avait fait un instant condamner Christophe Colomb et Galilée au nom de la Bible.

Mais, chose très caractéristique et bien digne de nous arrêter : les apothicaires subissaient un contrôle des plus sévères.

La suprématie médicale planait sur eux

., (1) Toutes ces luttes de la Faculté de Paris contre les apothicaires et contre leur ami Théophraste Kenaudot ont été magistralement décrites par le regretté professeur Maurice Raynaud dans son beau livre: Les Médecins au TEMPS DK Molière.

Je cite, ici pour mémoire, le Théophraste Renaudot du D' Gilles de la Tourette. C'est un livre curieux et original, mais mal écrit et insuffisamment documenté. Depuis M. Gilles de la Tourette a racheté amplement cette œuvre de jeunesse en publiant une monographie de Sœur Jeajine des Anges d'une allure et d'un style absolument remarquables.

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3ans toute sa rigueur, et il était absolument interdit à tout pharmacien de délivrer un médicament sans Fordonnance du médecin.

A cet édit datant de 1595 vint, peu après, s'en ajouter un autre, grotesque et odieux à la fois, qui les condamnait à la perte d'une oreille en cas de violation dudit arrêt. Mais ces différentes mesures ne paraissent pas avoir beaucoup troublé la tranquillité d'esprit des apothicaires, et les jeunes /?otards du temps persiflaient tout aussi joyeusement l'autorité qu'ils le font de nos jours (1).

Molière avait sans doute connaissance de ces édits lorsqu'il nous faisait le portrait de M. Fleurant, le maître-type des apothicaires passés, présents et futurs, « réputés, disait-on, ennemis de Dieu et véritables homicides, ne se conformant pas aux pres-

(1) La situation des apothicaires au xvii^ siècle a fait l'objet d'une étude très intéressante et très fouillée de M. Emile Gilbert, de Moulins. Je suis heureux de pouvoir rendre ici cet hoinmage à un savant aussi modeste qu*érudit et de signaler son beau livre sur « la Pharmacie à travers les siècles, » — Toulouse, imprimerie Vialelle et C'«,

criplions des médecins et rendant les cimetières bossus avant leur ferme v.

Les officines de l'Occident, c'est-à-dire les laboratoires où l'on se livrait à l'étude des simples et à la distillation des plantes, ont pris naissance dès la fin du v' siècle.

Mais on ne possédait encore que les traités de botanique des écrivains grecs et lalins. Le monde était menacé de sombrer dans la barbarie. Seuls, les moines avaient conservé l'art de déchiffrer les papyrus et s'étaient rendus maîtres de certains secrets, La science où s'illustrèrent plus tard les Paracelse, les Agricola et les Van Helmont les eut pour premiers disciples. Aussi les cloîtres possédaient-ils des laboratoires — ce qui établit déjà des embryons de pharmacies dans les villes. A côté des monastères, les châteaux eurent aussi leurs offi-

cines d'où les femmes nobles sortaient pour porter des secours. aux serfs et où travaillait, au milieu des cornues et des alambics, le chapelain desservant.

Entre ces deux pionniers de la médecine et de la pharmacie, la noble dame et le moine, il y avait une autre espèce de guérisseur auquel le peuple recourait fréquemment : c'était la sorcière, celle qui lui tenait de près par ses origines, mais qui se rapprochait de la noblesse parce qu'elle en avait secrètement la clientèle. Elle exerçait une sorte de contravention à Tordre établi, mais elle préparait, sans s'en douter, la voie aux alchimistes des xiv* et xv* siècles. L'alchimie prit ainsi naissance entre ces divers éléments de la science populaire et, plus tard, fit de nombreux emprunts aux travaux de Paracelse et d'Agricola.

Sous les Valois, Bernard Palissy ouvrit à la science de nouveaux horizons. L'on connut alors, grâce à lui, l'usage des sels chimiques. La science véritable refoulait donc, peu à peu, l'alchimie dans les for-

mules gothiques du moyen âge* Plus tard des chercheurs, en têle desquels n'avait pas craint de se montrer François Bacon, introduisaient encore de^ idées neuves et hardies dont il fallait tenir compte.

Les boutiques de pharmacie qui allaient se fonder au XVI* siècle subirent Tinfluence du mouvement médical, et le xvii* siècle s'ouvrit — comme nous l'avons montré précédemment — en pleine lutte entre la Faculté de Paris, armée de pied en cap, et la médecine chimique. — Dans cette guerre la Faculté ne cessa de s'ingénier à trouver des taquineries de toute nature contre les pharmacopées chimiques, expression courageuse des théories nouvelles (1).

(1) Tout semblait bon à la Faculté lîe Paris pour tracasser les apothicaires. Sous prétexte qu'on pouvait introduire par la voie rectale des aliments dans Testomac, ladite faculté eut la bizarre idée de faire soutenir la thèse suivante : An clysterium frangat jejunium ? Cette question, on le comprend aisément, faillit jeter le désarroi parmi l'honorable corporation des apothicaires. C'était, en effet, la ruine du clystère en carême. Fort heureusement, un anatomiste distingué, Gaspard Bauhin, vint démontrer à cette bande d'ignares que les aliments ne pouvaient pénétrer au delà du gros intestin parce qu'ils y trouvaient un obs-

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Ils étudient^ ils analysent, ils pèsent, ils pilent dans les mortiers, ils distillent les drogues aux reflets d'ambre, de pourpre, d'indigo; ils pensent, ils cheminent et ils rêvent, ces patients, ces rusés, ces forts, ces humbles débitants de remèdes que Ton ridiculisera pour les fonctions de nature fort intime dont les aura revêtus la Faculté. Ils portent pourpoints noirs ou bruns, hauls-de-chausses et bas de laine, larges cols et calottes noires. Leur allure révèle tout de Suite à quelle corporation on a affaire. Détail non moins précis à relever :

un médecin historien, Jean de Renou (1) a déjà marqué la distinction qu'il faut faire entre les deux termes — pharmacien et apothicaire : « Il y en a, écrit-il, qui font la différence entre le nom de pharmacien et d'apothicaire, car ils disent que le pharmacien compose et mixtionne les médicaments,

tacle qu'on nomma, par reconnaissance, valvule de Bauhin on valvule iléo-cœcale. On l'a déàignée également sous le nom pittoresque et expressif de Barrière des apothicaires, (i) Jean de Renou. Institut pharmaceutique^ traduit du latin par de Serres. Lyon 1626.

tandis que l'apothicaire les entasse en un lieu propre et les vend en gros et en détail. »

Mais quels que soient la dénomination dont on les salue et le sarcasme qu'on leur jette, ils ont le sentiment de leur importance. Eternellement, le monde des railleurs et des liseurs les verra dans l'évolution du cortège du Malade imaginaire, marchant en brandissant leurs seringues comme des sceptres. Mais n'oublions pas que ceux-là sont les bafoués de la vieille médecine, de celle dont Molière se moquait avec raison. Ce n'était point ces humbles officiants d'Esculape que le grand auteur tournait en dérision, mais bien, je le répète, la vieille et déboutée Faculté, aux idées rétrogrades, et dont les errements sont faits pour crouler sous le mépris. Aucun doute ne nous est permis à cet égard, lorsque nous lisons dans la préface de son Tartufe : « La médecine est assurément un art profitable et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons; cependant il y a eu des temps où

elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. »

Il n'en est pas moins assez amusant de tenir sous ses yeux la gravité de la formule du serment prêté par les apothicaires et de la comparer à la trivialité de certaines fonctions qui leur étaient dévolues. Voici celte formule :

« Je jure devant Dieu, auteur et créateur de toutes choses, d'aimer et honorer mes parents le plus qu'il me sera possible ; d'honorer, respecter et faire servir, en tant qu'en moi sera, non seulement aux docteurs médecins qui m'auront instruit en la connaissance des préceptes de la pharmacie, mais aussi à mes précepteurs et maîtres, pharmaciens sous lesquels j'aurai appris mon métier;

« De ne médire d'aucun de mes anciens docteurs, maîtres pharmaciens ou autres qu'ils soient ;

« De rapporter tout ce qui me sera possible pour l'honneur, la gloire, l'ornement et la majesté de la médecine ;

« De n'enseigner aux idiots et ingrats les

[ secrets et raretés d'icelle ;

« De ne rien faire témérairement sans Favis des médecins et dans l'espérance de lucre tant seulement ;

« t)e ne donner aucun médicament, purgation, aux malades affligés de quelques maladies que, premièrement, je n'aie pris conseil de quelques doctes médecins ;

« De ne toucher aucunement aux parties

honteuses et défendues des femmes, que ce

soit par grande nécessité, c'est-à-dire

lorsqu'il sera question d'appliquer dessus

quelques remèdes ;

« De ne découvrir à personne le secret qu'on m'aura commis ;

« De ne jamais donner à boire aucune sorte de poison à personne, et de ne conseiller jamais à aucun d'en donner, non pas même à ses plus grands ennemis ;

« De ne jamais donner à boire aucune potion aborlive ;

« De ne jamais essayer de faire sortir du ventre de la mère le fruit, en quelque façon

que ce soit, que ce ne soil par avis du médecin ;

a D'exécuter de point en point les ordonnances des médecins, sans ajouter ou diminuer en tant qu'elles seront faites selon Fart ;

« De ne me servir jamais d'aucun succédané ou substitut — quid-pro-quo — sans le conseil de quelque autre plus docte que moi ;

« De donner aide ou secours indifféremment à tous ceux qui m'imploreront, et finalement de ne tenir aucune mauvaise et vieille drogue dans ma boutique.

<( Le Seigneur me bénisse toujours tant que j'observerai ces choses. »

Esl-ce que, vraiment, l'on ne croirait pas lire plusieurs versets du Cantique des Cantiques paraphrasé ?

Le serment officiel fut, paraît-il, modifié au commencement du xvii® siècle. Sans doute, chaque université, Montpellier, Toulouse, Poitiers, dut posséder des formules particulières dont se servait le candidat ;

toutefois ce serment était quand même calqué sur celui que nous venons de citer textuellement (1).

Mais, pendant que grandissait l'importance des pharmacopées, la querelle sur Tantimoine — c'est-à-dire sur Téxtension des médicaments chimiques — s'envenimait chaque jour davantage; et, tandis, qu'à Montpellier par exemple, on tenait pour l'antimoine, Paris se déclarait fallacieusement pour les trois S : saignée, séné, seringue.

Elles ont leur caractère les officines où se perpétraient les travaux pharmaceutiques. Si l'on peut évoquer par la pensée le décor extérieur d'une cité du moyen âge il est facile alors d'imaginer ce que devait être la boutique d'un apothicaire primitif.

(1) Les apothicaires et V ancienne Faculté de médecine de Paris, par le D^ R. Chancerel, thèse pour le doctorat en médecine. Paris, 1892.

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Dès rorigine, on a le droit de dire que, bien qu'on y vendît fort cher la santé aux malades, les conditions hygiéniques de Taménagement étaient déplorables : ni air, ni lumière dans ces vieilles constructions.

La boutique avait un auvent abritant une porte d'entrée ogivale ; à Finlérieur, de gros bahuts de chêne sur lesquels étaient déposées des balances, tandis que des mortiers en fer montés sur des billots de bois servaient à la trituration des médicaments, Sacs de toile et sacs de peau renfermant des herbes, pots et amphores en terre cuite ou caisses de diverses dimensions, voilà ce qui constituait avec des statuettes du Rédempteur, de la Vierge, de saint Côme ou de saint Christophe, comme ornements extérieurs, l'aspect d'une apothicaîrerie.

Mais en Italie, dès le xv* siècle, des boutiques d'un grand luxe s'établirent; bientôt, le Nord imita la splendeur du Midi. En 1610, le type de la construction moyenâgesque finit par disparaître pour faire place à un bâtiment aéré, élégant^ à porte

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large et haute, avec une vaste fenêtre par où il était possible de servir les acheteurs stationnant dans la rue. Le maître apothicaire, autant par amour-propre que par intérêt, avait soin de s'installer dans un quartier cenlrai touchant les marchés.

' C'est ainsi que l'archéologue qui a fouillé le vieux Paris, comme on fouille les in-folios, retrouve encore l'emplacement, dans la rue du Petit-Lion, qui commençait alors rue de Tournon pour aboutir rue de Condé, de la pharmacie de Christophe Glazer , à l'enseigne de la Rose Rouge.

Vous croyez peut-être que cette pharmacie n'est qu'une salle remplie de bocaux?

Erreur grave. C'est tout un monde, sinon une terre vierge découverte par les Christophe Colomb de la pharmacopée. Et la géographie de l'endroit vous fait mettre le cap aussi bien sur les îles lointaines d'où l'on extrait le cacao et la vanille, que sur les prés fleuris arrosés par la Seine, tant les plantes exotiques y coudoient la botanique française.

La devanture^ demeurée ogivale, présentait pittoresquement l'étalage des produits pharmaceutiques les plus connus : fioles de juleps,. violats, rosats, racines, herbes, condits d'angélique et de coing, parfums dans des vases étiquetés ; et, souvenirs typiques du mystérieux laboratoire du moyen âge, des animaux empaillés tortillant leurs croupes ou leurs anneaux, principalement des salamandres, celte bête caractéristique de Tarchilecture sous François I".

Dès 1663, ce seuil de pharmacie élail franchi par des personnages de distinction, et il est probable que plus d'une épigramme fut aiguisée entre ces bocaux et ces tiroirs, ces pots de mélasse et ces guirlandes de feuilles desséchées, tandis que des discussions de savants y naissaient à la faveur des rencontres.

Là, étaient rangés, sur des rayons, élablis du sol au plafond, des vaisseaux de terre, d'étain et de plomb. Sur les plus hauts étaient disposées méthodiquement les substances auxquelles on avait le moins

souvent besoin de recourir. On y lisait les noms des terres et des bois renfermés dans des boîtes étiquetées. Au milieu, la logique de Thabitude avait justement placé les sirops, les élecluaires aronaatiques, les pilules, les huiles, les onguents, les cérats et les emplâtres dont l'usage était presque quotidien. De beaux et solides coffrets d'airain contenaient les pilules, et le vulgaire étain conservait les élecluaires et les opiats. Dans de longs vases à anses et à becs étaient des huiles obtenues par la pression, tandis que les huiles aromatiques, fabriquées à l'aide d'appareils de distillation, étalaient leurs couleurs ambrées dans des fioles de verre.

Des papiers graissés d'huile enveloppaient des emplâtres et des cérats ; d'autres papiers trempés dans de la cire fondue ' entortillaient les pilules qu'enfermaient aussi des vessies ou un morceau de peau de chevreau. Pour ces divers produits on choisissait l'endroit le plus sec, tandis que les eaux distillées demeuraient dans

la région la plus tempérée de la pharmacie.

Qu'y a-t-il dans ces pots à long col?

Des liniments. Dans ces pots d'airain?

Des onguents. Voici des boîtes rangées sur de lointains rayons et qui conservent des métaux, des pierres précieuses, des trochisques : tout cela est à droite deTofficine. On voit, écrit sur des étiquettes, en gros caractères, le quantième du mois, le jour et Tannée où ils ont été composés.

A gauche de la salle, les narines des visiteurs, nobles ou bourgeois, humaient les balsamiques odeurs de l'herboristerie : fines écorces, fleurs, poudres, que préservent de la poussière des vases en bois et des sacs de toile. Ces sacs sont distants du sol d'au moins un pied. Les collections de racines liées en paquets sont voisines. Dans ces vases vernissés, voici des semences. Sur les plus hauts rayons de rherboristerie, l'œil découvre des coffrets d'airain contenant des gommes résines, des larmes, des mousses, des parties d'animaux. Les épices fines sont dans des vaisseaux de verre et des sacs de

cuir cousus. Dans les récipients d'airain qui conservaient les poudres était également une petite cuillère d'airain indispensable à leur manipulation.

Enfin, et pour se reconnaître au milieu de cet étrange assemblage de substances plus ou moins toxiques, il importe de mentionner le catalogue des préparations de remèdes quotidiens, avec les noms des médecins et leurs formules. Grâce à ce catalogue, il était possible aux praticiens de s'assurer par eux-mêmes de la ponctualité d'exécution qui répondait à leurs ordonnances dans l'officine de Glazer, où venaient tour à tour Fouquet et le fameux Sainte- Croix, complice de la Brinvilliers (1).

Il fallait que Glazer fût bon pilote pour louvoyer sous le calme plat des santés publiques ou les temps orageux des épidé-

(1) Christophe Glazer mourut, fort heureusement pour lui, quatre ans avant le procès de la Brinvilliers, quiTaccusa formellement de lui avoir fourni des poisons par Tintermédiaire de Sainte-Croix. C'était un chimiste distingué, grand ami du surintendant Fouquet, pour le compte duquel, au dire delà Brinvilliers, il était allé à Florence, en 1656, étudier sur place Tactioa des toxiques alors en vogue en Italie.

mies, entre ces huiles et ces vinaigres, ces sels et ces emplâtres, ces baumes et ces élecluaires, parmi lesquels on voit courir par la pensée toutes les déchéances et toutes les décrépitudes physiques ; dérivatifs, laxatifs, bocaux sur lesquels flamboient avec volubilité les vocables grecs et latins , que viennent déchiffrer en nasillant des savants à mine ascétique et aux cols aussi longs que ceux des amphores où ils enfermaient hermétiquement leurs dangereux ingrédients.

L'officine de Glazer était non moins bien pourvue en meubles qu'en produits. Du côté droit, près de la porte, était le comptoir, sorte de bureau, au milieu duquel se trouvait un pertuis où l'on glissait Targentdes clients. A gauche, une table en chêne sur laquelle on disposait les médicaments déjà tout préparés, à côté de mortiers, de spatules et de couteaux.

Le 3 varie ts ou apprentis occupaient le fond de la pharmacie.

Sur une autre table, munie d'un râtelier supportant des balances et des ciseaux grands et petits, on pesait et dispensait les drogues de toutes sortes. Ce meuble, qui avait la forme d'un comptoir, contenait un casier tout spécial pour y ranger les poids médicinaux que Ton ne voulait point confondre avec ceux du marc, valant huit onces.

Dans le laboratoire installé derrière le comptoir on fabriquait les sirops, on faisait confire les fruits et les condits, au milieu des cornues, des alambics, des bains de sable, des cribles, des chaudrons, des bassines coudoyant fraternellement les vaisseaux en métal et les presses. Rien n'y manquait : meule d'airain pour broyer les semences, et mélanger principalement les compositions comme le Diaphœnix ; mortiers de bronze, de plomb, servant à concasser ou à pulvériser les substances les plus diverses; puis, d'autres mortiers à couvercle, destinés à confire les herbes et

à empêcher l'évaporalion ; spatules de bois et de fer; tamis de crin et de boîs; tables en bois, en marbre, en pierre, pour préparer certains ingrédients. Quelques-unes de ces tables étaient même à rebords et munies de couvercles, afin de couvrir les remèdes en préparation, s'il advenait que le patron de l'établissement, Giazer, fût contraint de s'absenter ou d'attendre l'arrivée des médecins sans lesquels il ne devait rien exécuter.

Dans ce même laboratoire on arrivait, par trois ou quatre escaliers, à une porte donnant dans une chambre où étaient des réserves de sucré et de confitures sèches.

Cette chambre aboutissait à une autre pièce contenant des médicaments exotiques, dans des sachets, des vaisseaux de verre, des coffrets, etc. Ces chambres communiquaient entre elles par un judas vitré d'une certaine dimension, et Giazer, pouvait passer, à juste titre, pour un Argus à cent yeux, voyant et discernant tout ce qui se faisait dans sa maison, quel que fût^l'en-

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droit où il se trouvait et à tous instants de la journée.

Telle était celte pharmacie, à Tenseigne de la Rose Rouge, que fréquentaient alors les gens de qualité.

Au plus fort des querelles sur Tantimoine, Christophe Glazer tenait tête, à Paris, à Fancienne routine de la Faculté, déjà vigoureusement secouée sur sa base.

D'origine suisse, et jugeant avec raison, comme ses compatriotes, qu'il avait besoin de la consécralion parisienne, il s'était d'abord installé comme pharmacien au faubourg Saint-Germain, près le Petit Marché. C'est là qu'il devint apothicaire du Roi et de Monsieur. La vogue de sa maison l'obligea à prendre un emplacement plus vaste, et il transporta alors son officine un peu plus loin, à l'endroit que nous venons de décrire.

D'une science incontestable, tout fait supposer — et c'est aussi l'opinion de la Reynie — qu'il fournit des substances vénéneuses à certains grands personnages

avec lesquels il était en relations constantes et dont la protection ne contribua pas peu à sa vogue.

Or, c'était Tépoque où Guy Patin, tout homme d'esprit qu'il fût, s'escrimait à bombarder les apothicaires. Glazer ramassa la balle et écrivit audacieusement : « Je m'assure qu'on ne peut être ni bon médecin, ni bon philosophe sans être bon chimiste. »

La fureur de Guy Patin et sa stupéfaction n'eurent plus de bornes. Ces messieurs se jetèrent à la tête, en guise de bonnets carrés, des épilhètes dont les plus tendres étaient celles-ci : « Empoisonneurs, pharmacopoles, triacleurs, quiproquoqueurs, »

et autres aménités du même genre. On dirait la querelle de Vadiuset de ïrissotin, entre Philaminte et Bélise :

Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier ! Allez, rimeur de balle, opprobre du métier !

Au sortir de ces prises de bec, maître Glazer revenait tranquillement à ses occupations de démonstrateur au Jardin du Roi.

La science continuait ses étapes et les savants recommençaient leurs injures.

Pendant ce temps, un jeune homme, Nicolas Lemery, né à Rouen le H novembre 1645, travaillait assidûment sous les ordres de Glazer. Il devait ouvrir plus tard un cours de chimie dans l'hôlel du Prince de Condé, avoir pour auditeurs Tourneforl, du Verney, Hombert, Régis, recevoir le bonnet du doctorat à Caen, et finalement être persécuté comme calviniste.

Pour le moment, il était de ceux qui entraient courageusement dans la mêlée à la suite de Glazer, le brillant polémiste, qui devait porter un coup terrible à la solennelle emphase de ces vieux maîtres qu'on associait, dans Topinion, aux vendeurs d'orviétan du Pont-Neuf.

Et ceux-là sombraient de plus en plus sous le ridicule, assommés par les boniments des bateleurs charlatans, qui les prenaient pour types de leurs imitations burlesques, entre Tabarin et Gautier-Garguille. Mentor, lui-même, se serait déclaré vaincu.

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