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CHAPITRE III

La maladie à la mode. — Les vapeurs. — Hygiène des Parisiens au xyii® siècle. — Baignades en Seine. — Les eaux thermales et les grandes dames. — Les marquises de Sablé et de Sévigné et leurs médecins. — La Rochefoucauld et Pascal. — Faveur dont jouit le médecin Vallant dans ce cénacle de beaux esprits. — Vautier, médecin de Marie de Médicis, puis premier médecia de Louis XIV. — Les médecins au lit de mort de Mazarin. Molière les met en scène dans V Amour médecin. — Opinion de Guy Patin sur Daquin et des Fougerais. -— Guénaut jugé par un homme du peuple. — Épigramme à l'adresse de Vallot. — Maladies de Louis XIV. — Il met la fistule à la mode. — Intervention des médecins pour empêcher la publication du Malade imaginaire, — La Faculté, en haine de Molière, veut le faire passer pour hérétique. — Douze médecins peu scrupuleux sont chassés de la Faculté. — Le roman de la médecine.

Si jamais la médecine a défrayé Toisiveté des femmes, c'est bien au sujet de cette maladie, caractérisée du nom de vapeurs,

qui permettait aux grandes dames de faire jouer entre leurs doigts le flacon de cristal taillé ou d'or fin, et qui les rejetait sur le sofa dans une pose languissante et abandonnée. De même que, dans Tanfiquité, il n'était pas loisible à tous d'aller u Corinlhe, de même il n'était pas permis à toutes les femmes d'avoir des vapeurs, ce malaise propice aux évanouissements instantanés, aux dégrafages d'ajustements mettant à nu une poitrine luxuriante et réunissant autour du lit de la belle névrosée tout un groupe d'amis et d'amies empressés. « Les pauvres filles de ma sorte, devait dire plus lard la Suzanne de Beaumarchais, n'ont point de maladies de cette nature. » L'aveu est bien typique. En revanche, les vapeurs étaient le privilège des femmes de qualité qui s'en donnaient à cœur joie de les ressentir pendant des après-midi entières.

Mais les vapeurs tenaient encore moins de place dans l'existence que les médecins.

Ceux qui n'ont vu dans ces médecins du

xvii' siècle que des êires ridicules, flagellés par le bon sens moliéresque se sont trompés. Les hommes qui vouaient la plus grande partie de leur existence aux œuvres de la science ne peuvent cependant pas être considérés comme des esprits dépourvus de grandeur et de dignité ; seulement, ils tuaient plus qu'ils ne guérissaient.

La classe des médecins, d'ailleurs, ne se recrutait pas parmi les gens du commun (1 ) ; et c'était, à côté de la profession de peintreverrier, celle qu'un gentilhomme avait le droit d'exertîer sans déroger. Beaucoup, d'ailleurs, étaient titrés. Quant à ceux qui naissaient en dehors de la noblesse, la profession de médecin la leur conférait. Il est reconnu qu'ils avaient de droit le titre d'écuyer — puisqu'à Montpellier l'on n'enterrait pas un médecin sans déposer sur son cercueil l'épée et les éperons. Le premier médecin du roi avait le titre de comte dont il portait par conséquent la couronne

(1) Éloge historique de V Université de Paris ^ 1788, par Hazon.

el les armoiries, et qu'il transmettait à ses enfants. N'obéissant qu'au roi, il était considéré comme appartenant au corps des grands officiers, et avait droit aux mêmes privilèges que les grands chambellans. De plus, il recevait un brevet de conseiller d'État dont il touchait les honoraires et dont il revêtait le costume dans les réunions officielles (1). A la Faculté de médecine, les bacheliers et les bedeaux étaient tenus d'aller le recevoir à la porte. Enfin il avait un droit général de juridiction sur toute la médecine et la pharmacie du royaume, pour tout ce qui concernait la médecine légale. C'était à lui qu'incombait de nommer, dans chaque ville, les chirurgiens experts chargés d'écrire des rapports judiciaires. Comme Louis XIV incarnant l'État dans sa personne, le premier médecin aurait pu écrire à juste litre : « La science, c est moi !»

(1) Sabatier. Recherches historiques sur les Facultés ^ Paris, 1837. — Gazette médicale de Paris ^ année 1860, p. 275.

Tout cela ne doit pas faire oublier qu'un grand personnage qui demandait ses soins à un praticien du xvif siècle s'imaginait lui faire beaucoup d'honneur (1).

S'il est vrai qu'au xviii* siècle, la médecine fut un moment l'objet d'un véritable engouement, c'est que la science avait fait une gigantesque enjambée. C'est qu'il était de haut goût d'avoir parmi ses familiers des ingénieurs comme Vaucanson, avec qui l'on pût causer mécanique, des poètes qui rimaient galamment, ou des littérateurs comme Marmontel qu'on pensionnait, des docteurs avec qui l'on pût disserter d'histoire naturelle. Mais, au xvn" siècle, la noblesse restait encore un peu la protectrice du praticien à qui elle se confiait, ce qui n'empêchait nullement le médecin d'imposer son rang, la caractéristique de sa profession et son indépendance frondeuse. Nous n'en voulons pour preuve que Guy Patin dont le tempérament accusait une réelle personnalité, bien tranchée,

(1) Mémoires de Saint -Simoiu

bien à part. Le médecin sentait qu'on avait plus besoin de lui qu'il n'avait besoin dea autres. Son autoritarisme sur ses clients était absolu. Il faut se rappeler que Louis XIII, dans une seule année, se vit infliger par son premier médecin, Bouvard, deux cent douze lavements, deux cent quinze médecines et quarante-sept saignées.

Mais si le médecin était hanté par l'idée fixe de saigner son malade ou de lui faire administrer des laTcments, il se désintéressait malheureusement trop de tout ce qui avait trait à l'hygiène. Ainsi, il ne lui serait jamais venu à la pensée d'élever une protestation contre les rares établissements de bains, situés sur la Seine, gui étaient d'une malpropreté révoltante! Les Parisiennes, il est vrai, n'en paraissaient guère choquées, car elles mettaient beaucoup d'empressement à venir se promener sur les grèves à l'époque de la belle saison et surtout à se munir d'éventails à jour, qui leur servaient à se voiler le visage, pendant qu'elles regardaient , évoluer les nageurs

à travers les trous de Tétoffe. « Les éventails à jour dont les fenimes se servent, disait un recueil du temps (1), quand elles vont à la porte Saint-Bernard prendre le frais sur les bords de la Seine, et, par occasion, pour voir les baigneurs, s'appellent lorgnettes.» Un écrivain contemporain, en faisant allusion à leur présence dans cet endroit de la ville, écrivait : « Tout le monde connaît cette longue allée qui borde et resserre la Seine du côté où elle entre à Paris avec la Marne qui vient la recevoir. Les hommes s'y baignent au pied, pendant la chaleur de la canicule ; on les voit de fort près se jeter à Teau; on les en voit sortir,, c'estun amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les femmes ne s'y promènent pas encore, et quand elle est passée, elles ne s'y promènent plus. »

C'était là tout ce qui concernait l'usage des bains pour la masse de la population..

Comme le remarquait un poète, qui avait sans doute, pratiqué, pour son propre

(l) Ménagiana.

compte, l'usage des bains à fond de. bois, les véritables délicats préféraient les. bains en pleine eau dans des rivières non encloses. L'eau du bain qu'il venait de prendre lui

inspira un jour cette épîgramme : '

Ne cherchons point en ce bain nos amojirs, Nous y voyons fréquenter tous l^s jours De gens crasseux une malpropre bande..

Sire baigneur, ôtez-ftioi de souci.

Je voudrais bien 'vous faire une demande : Où lave-t-on ceux que Ton lave ici?...

Il est plus que probable que cette malpropreté générale régnait aussi en particulier chez nds grandes mondaines, puisque l'on cite ce propos tenu par un gentilhomme' du temps de Henri IV, demandant pourquoi cette coutume de se laver les mains et pas . les pieds? ;

Etait-ce bégueulerie? Etait-ce . outrance

de pudeur ou paresse naturelle? Qui pour-

rait en donner la juste raison? On allaitcependant aux Eaux pendant la belle saison, et c'est là que le médecin se trouvait

. forcément avoir un rôle d'une -importance capitale, car il était mêlé, à Texislence du Tout-Paris monarchique. Les services, les visites, les entretiens, les consultations le transformaient en un personnage d'une importance de premier ordre, bien que Ton fût un peu porté, comme SaintrSimon., à né voir en lui qu'un homme « habile dans son métier ». Du reste, v.oués au service de rhumanité défaillante, ces guérisseurs- ont éprouvé de tout temps et plus encore que les* autres les effets habituels de Tingralitude de leurs semblables.

Cependant, le rôle du médecin était tracé dans la famille, où son influence paraissait être des plus considérables. M"® de Sévigné, cette immortelle railleuse, ne pouvait pas les épargner ; ils subirent le contre-coup de son terrible esprit, dont ils se vengeaient en lui faisant payer fort cher leurs ordon- . nances et leurs visites (I). Elle les appelait les premiers ignorants du monde, et n'avait pas de plus grand plaisir, en passant dans

(1) Lettres de M»« de .Sévigné, Édition Monmerqué.

une ville, que de réunir une demi-douzaine desavanls, de les jeter sur le brûlant terrain de la discussion, de les harceler de questions, et de les voir se livrer à une controverse dont ils sortaient furieux les uns contre les autres, après s'êlre donné des démentis ou des rebuffades. Elle faisait collection de recettes, les offrait à ses amis, et en usait pour son propre compte, heureuse de jouer ce tour à la médecine, peutêtre parce qu'elle en avait peur au fond.

Ce qu'il y a de plus étrange, chez la marquise qui touchait à tout comme un enfant terrible, c'est que ses plaisanteries visaient les princes de la science, les premiers de la Facullé. Pour les autres, elle les tolérait volontiers. Au contraire, un charlatan quelconque, un vendeur de remèdes exerçant illégalement la médecine, la trouvait pleine de tolérance. Les fameux religieux que Ton appelait « les Capucins du Louvre » reçurent fréquemment sa visite. Il est vrai que son compère et ami, le duc de Chaulnes, les tenait en grande estime, ce qui n'était

pas une médiocre raison. Aussi, les vénérait-elle de tout son cœur,, en les appelant les « pères Esculapes ».

Cependant, ce qu'elle demandait à un médecin n'élait point tant la science réelle qu'une certaine allui:e et des agréments physiques qui lui rendissent ses consultations plus attrayantes. Il existe d'elle une lettre où elle parle avec enthousiasme d'un jeune docteur italien établi à Chelles (1), le seigneur Amonio, et qui, d'après la description qu'elle en donne, prouve qu'il avait fait une certaine impression sur la noble et provocante railleuse : « Ma chère, c'est un homme de vingt-huit ans, dont le visage est le plus beau et le plus charmant que j'aie jamais vu ; il a les yeux de M""* de Mazarin, et les dents parfaites, le reste du visage comme on imagine Rinaldo ; de grandes boucles noires qui lui font la plus agréable tête du monde... Voilà mon joli médecin...

il est habillé comme un prince et bon garçon au dernier point. »

(l) Lellres de M™<» de Sévigné. Édition Monmerqué.

Il y a donc une différence el une opposition notables entre le médecin des eaux minérales et le médecin de la noble et pédantesque Faculté. Le premier a le don spécial d'amuser, àe retenir les grandes dames, de leur inspirer confiance dans les sources thermales où elles vont faire une cure, d'être pour elles ce que M"'' de Sévigné appelle mi « bon g[arçon ».

La vie que Ton menait à Vichy est dépeinte dans ces quelques lignes ': « On va à six beui^es à ki fontaine — tout le monde s'y trouve. On boit les eaux et Ton fait une fort vilaine mine, car, imaginez-vous qu'ellë^ sont bouillantes et d'un, goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend ses eaux, on parle confidemment de la manière dont on les rend ; il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin on dîne ; après -dîner on va chez qiielqu'un, on lit la ^Princesse de C lèves ou VArioste... A cinq heures on va se promener aux bords charmants de l'Allier où l'on trouverait encore des ber-

gers de TAstrée. On soupe légèrement à

sept heures, et Tpn se couche à dix (1). »

Ce n'est pa^ tout, il y a encore la douthe,

la fameuse douche, qui avait le don de ré-

belliontier les plus fiers tempéraments^.

M"* de Sévigné et d'autres aristocratiques

n^alades usaient d'un singulier moyen pour

.enduçer ce supplice et le voici tel quelle

nous le décrit : « Derrière un rideau se met

quelqu'un qui vous soutient le courage pen-*

dant une demi-heure.. C'était pour moi un

médecin de Gannat que M"* de Noailles a

mené, à toutes ses eaux, qu'elle aime fort",

qui est un fort beau garçon, point char-

latan, ni préoccupé de rien — pâ:s même

de médecine — qu'elle m'a envoyé par pure

et bonne amitié. » (2)

La phrase finale est caractéristique : « Je

le retiens, dût-il m'en coûter. mon bonnet,

s'éfcrie-t-elle comiqùement. Il a de l'esprit,

de l'honhêtefé, il connaît le monde, enfin

j'en suis contente. >) ' » . '

(1) Lettres de Af«e de Sévignp du 19 et du 20 mai 1676.

(2) Lettres de 3f"« de Sévigné.

Tel est Taimable et élégant praticien pour lequel les aristocratiques baigneuses d'alors sont sur le point de faire sauter leurs coiffes par-dessus les sources thermales.

Son rôle est-il terminé? Nullement. Le « bon garçon » en question a encore la tâche d'amuser la marquise pendant qu'elle se rendra à la suerie et qu'elle transpirera. C'est elle qui se charge de nous l'apprendre: « Voilà encore où mon médecin est bon ; car, au lieu de m'abandonner à deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer de la sueur, je le fais lire, et cela me divertil; il sait vivre; il n'est point charlatan ; il traile la médecine en galant homme. Enfin il m'amuse. »

Amuser Marie de Rabutin-Chantal ! voilà certes qui n'est point d'un médiocre ou d'un banal. « Il traite la médecine en galant homme », c'est-à-dire qu'il n'en fait pas une déesse renfrognée, jalouse de tous ses privilèges. Mais quel était le plus favorisé^ la grande dame ou le jeune docteur soignant une malade si séduisante ? Les

illustres de la Facullé eussent regardé ces cajoleries envers la marquise comme audessous de leur dignilé médicale — c'est possible — et cependant il nous paraît à nous que celui-là même dont parle avec tant de complaisance M"'* de Sévigné n'était pas à plaindre. Cela, d'ailleurs, prouve en faveur du personnage qui avait su captiver Fun des plus malicieux esprits du i*oyaume.

Le médecin Valant (l) était attaché à la maison de M"*' de Sablé (2), et nous savons de quelle délicatesse de santé était l'amie de M. de La liochefoucauld. M'"'' de Longueville (3) avait noué avec «lie la liaison la plus aimable. La moindre ii^disposilion de M'"'' de

(1) Né à Lyon, mort à Paris le 22 juillet 1685. « C'était, dit Cousin, un homuie instruit, aimant la littérature et surtout fort curieux. »

Sous le titre de Portefeuilles Valant^ la Bibliothèque Nationale possède huit volumes in-folio de lettres, de recettes médicales et de pièces diverses d'un haut intérêt.

(2) Madeleine de Souyré, née en 1599, mariée au marquis de Sablé, de la maison de iMontmorency-Laval. Veuve en 1640, elle se retira à Port-Royal de Paris, où elle mourut le 16 janvier 1678.

(3) Anne-Geneviève de Bourbon, sœur du Grand Condé, née en 1C19, morte en 1679. M. Coui^in lui a consacré une très intéressante et curieuse étude.

Sablé la troublait, et, dans sa' sollicitude, elle liii demandait de lui faire parvenir de . ses nouvelles-, në.craignanf pas d'insister sur Tinquiétude qu'elle ressentait à son sujet :

, ,« On ne saurait savoir que vous avez esté , saignée sans estrè en peiné de vous, quoique . vous mandiez à M"^ dé Vertus que vous ne l'avez €sté que pour un accident qui vous est assez ordinaire depuis quelque temps.

Cependant tout ce qui vous met en peine estant un assez grand mal pour vous touche ceux/qui, comme moi, sont sensibles à vos inquiétudes, et j'envoie sçavoir comment vous êtes aujourd'hui.

« On me dit hier que vous éliez malade.

J'en suis en peine et j'envoie apprendre des nouvelles de votre sanJé. Mais si elle n'est pas, meilleure aujourd'hui que ces jours passés, ne m'en mandez point vous-mesme, car je sçai combien cela vous incommoderait, mais ordonnez à M*** de Chalais de m'en mander, ou à M^ Valant (1). »

(1) Portefeuilles de Valant. — Mémoires et œuvres de la duchesse de Longueville.

Témoin encore celte autre lettre, adressée

à*M"* de ChalaiS : « Je suiç tout à fait en peine de ce que M'"'' de Saint-Loùp me vient de dire , que M"** de Sablé est malade; je vous prie de lû'^claircir ce que ce peut estre, car ce mot de malade m'a eflfrayée; et d'autant plus qu'elle m'a fait quelque mentiop de fièvre. Tout ce qui tourne sur ce Ion-là est effrayant pour ceux qui sentent pour M"*" de Sablé ce que je sens. Nos noces m'ont tellement occupée que Je n'ai pu retourner la \oir. J'espère que ce sera après la bonne feste, si'devant cela elle n'avait bef^oin de moi, car en ce cas^e quitterais lout. »

Une chose qui surprend d'un grand caractère comme celui de M""^ de Sablé, c'est qu'elle a une peur terrible de la mort. Aussi n'est-il point de recettes qu'elle ne charge Valant de lui écrire pour ^Idigner d'elle toutes les incommodités de la vie (1). Les Facultés de Paris et de Montpellier y sont dépassées en inventions de toutes

(1) Lettres de M"« de Longueville, citées par Cousin dans * son Étude sur Af »« de Sablé,

sortes. Valant ne lui suffisait pas toujours. M"** de Longueville la consolait de son mieux sur ses malaises : « Ne pouvant pas eslre assez heureuse pour soulager vos maux, j'aime à les sçavoir, afin de les sentir et d'y participer au moins par là, en la manière que Ton peut. S'il y avait eu en ce pays des médecins à voslre mode, je les aurais bien consultés et je vous en aurais rendu un compte fort exact; mais je n'en connais qu'un seul, qui est très bon assu*rément, mais de celte bonté des médecins de Paris qui ne vous convient point. Néanmoins, si vous voulez, je le consulterai, et je vous manderai son sentiment. Mais encore une fois, c'est un homme tout tourné à la méthode de Paris. »

Détail piquant à noter : les deux amies correspondaient quotidiennement , après s'être promis de brûler leurs lettres, cha~ cune après les avoir reçues. M'"^ de Longueville exécutait fidèlement la convention, mais M""" de Sablé l'oubliait parfois, ou abandonnait les lettres de M'^Vde Longue-

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ville à Valant (1) qui en faisait (Jes copies et gardait même les originaux. C'est ainsi que nous a été conservée celte précieuse correspondance.

Dans le même cercle que M""® de Sablé, il ne faiit pas oublier le savant évêque d'Avranclies, Daniel Huet (2), ni le célèbre abbéTeslu(3). Ce dernier était légèrement goutteux, juste assez cependant poiir se faire consoler par l'accueil plein de bonne grâce des plus grandes dames de son temps.

Mais, quoique membre de l'Académie française, quoique lié avec M"*' de iMaintenon, MC^'de Sévigné,rabl)esse de Fonlevrault (4)

(1). Valant était égalemeat le médecia et l'ami de Tabbesse de Montmartre, Françoi^e-Reuée de Guise, fille de. Charles de Lorraine, duc de Guise et de HenTiettç-Catherine de Joyeuse. On trouve un grand nombre de ses lettres dan^ les portefeuilles de Valant.

(2) Paul-Daniel Huet, né en 163u, membre de l'Académie française, sous-précepteur du dauphin eu 1670, évAque de Soissons, puis d'Avranche.^, mort à Paris en 1721. Toute sa correspoudauce avec l'abbesse de Fontevrault a été conservée par Valant, portefeuille 17050.

(3) Jacques To^tu, né eu 1626, abbé de Beîeval, prieur de Saint-Deuis et de la Chartre, niort en juin 1706.

(4) Alarie-Madeleine-Gabrielle de Rocliechouart-Mortemart, abbesse de Fontevrault était une des femmes les

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et ses deux sœnrs, M"" de Montespan, et de Thianges, quoique soumis aux pré-

ceptes de la docte Faculté de médecine,

l'abbé ne parvint jamais à être évêque.

M"* de Sévigné, qui ne pouvait souffrir tout ce qui tenait aux Mortémart, disait en parlant de Tabbesse de Fontevraull : « L'abbé Testu.la gouverne fort ^) (1), ce qui n'était qu'une médisance, mais ce qui prouvait aussi, que 1^ goutte de l'abbé n'était qu'apparente et qu'il restait d'assez fringanfe humeur (2). Du reste ces dames se prêtaient volontiers leur médecin, et il est assez amusant de voir Valant aller de Tune à l'autre, M"** de Sablé apprenant la maladie de

M"** de Schomberg, lui écrit aussitôt (3) :

plus instruites de son temps. Valant^ a conservé dans ses portefeuilles la plus grande partie de sa correspondance * qui a*été publiée par M. P. Clément.

(1) Lettres deM°»e de Sévigné.

(2) A propos de l'abbé Testa, M™« de Caylus cite ce joli mot de M»« d'Heudicourt, recommandant ledit abbé au Roi qui « ne le trouvait pas assez homme de bien pour conduire les autres. » n Sire, il attend, pour le devenir, que votre Majesté l'ait fait évêque. »

(3) Lettres de M™« de Sablé, recueillies par Cousin dans son Éiude sur Af™» de Sablé.

« Hélas I mon adorable amie, vous estes donc malade? Je Vous envoyé M. Valant, afin que vous en disposiez coHifme moi^ mesme, pour vous servir comme il me sert ' dans mes frayeurs, qui sont aussi grandes pour vos maux que pour les miens; car vostre vie m'est toute précieuse. »

Et M"* de Schomberg de répondre immédiatement : « J'espère de même que le billçt

que vous me faites l'honneur de m' écrire fera

plus d'effet et de bien que toute la science d'Esculape et de Galien. M. Valant est trop raisonnable pour n'en pas tomber d'accord.

Voilà qui ferait un grand chapitre si on le voulait approfondir. Je vous rends de très humbles actions de grâce de la bonté avec laquelle vous m'avez envoyé M. Valant dont je suis fort contente, bien qu'il m'ait ordonné une saignée à laquelle je me Soumets, quelque répugnance que j'y puisse avoir. Il me semble qu'ayant votre appro-r bation, cela doit me faire passer par-dessus toutes mes aversions. »

La comtesse de Maure complète ce petit

cénacle à qui La Rochefoucauld faisait d'abord entendre la lecture de ses manuscrils avant de les livrer à la publicité.

C'est donc, on le voit, dans l'intimité de certains grands seigneurs beaux esprits qu'il faut chercher les savants les plus honorés de l'art médical. Et l'on peut dire que ce n'était pas seulement à litre de médecins qu'ils avaient une place à part dans ces intérieurs princiers, mais encore à titre d'amis et de confidents, même de consolateurs. Le rôle dé Mauvillain auprès de Molière a été le même que celui de Valant auprès des grands personnages de son temps. Certaines de ces pages, douloureusement écrites par l'auleur des Maximes^ ont été pensées dans le cercle dont faisaient partie le cardinal de Retz, l'abbé de la Victoire, M""* de Sablé, W de Lafayette, W de Sévigné et ce même Valant. C'était aa. jugement si ferme et si plein de bon sens de cet auditoire que le duc les soumettait d'abord (1).

Donc, le rôle du médecin au xvii" siècle

(l) Lettre de Larochefoucauld àM^^e de Sablé.

se doublait de celui d'un leltré, quand ce même médecin était appelé à prolonger la vie d'un de ces penseurs qui regardaient cependant l'existence avec quelque dédain.

En souriant aux prescriptions, aux recettes que lui donnait la Facullé, M. de La Rochefoucaud (1) répétait : « C'est une ennuyeuse infirmité que de conserver sa vie par un trop grand régime. »

N'oublions pas aussi qu'il y a un bon nombre des pensées de Pascal dans les portefeuilles de Valant. On y constate une fois de plus que M°* de Sablé et ses amis entraient

(1) La Rochefoucauld mourut en quelques heures d'un accès de goutte. 11 fut soigné en dépit du seus commun. Les médecins qui Tenlouraient avaient perdu la tête. « l\ n'a fallu, écrit M™« de Sévigné, que quatre ou cinq heures pour l'emporter et à minuit il a rendu Tàme entre les

mains de M. de Condom (Bossuet) Il était bien disposé.

Quant au resle, on eût dit qu'il ne s'agissait pas de lui; c'est la maladie et la mort de son voisin dont il était question. 11 n'en était pas eftleuré, il n'en était nullement troublé; il entendait plaider devant lui la cause des médecins, du frère Ange et de l'Anglais (le médecin anglais Talbot)

d'une tête libre sans daigner quasi dire son avis

Croyez-moi, ma fille, ce n'est pas inutilement quil avait fait des réflexions toute sa vie; il s'était approché de telle sorte ces derniers moments qu'ils n'avaient rien de nouveau ni d'étranger pour lui. » (Lettres des 13, 15, 20 mars 1686.)

fort avant dans ses travaux. N'était-ce pas par une sorte de flatterie à Uégard de ces femmes, si bien faites pour suggestionner le cœur et Tâme des hommes distingués de leur siècle, gue Pascal écrivait cette phrase : « qu'une vie est heureuse quand elle com- .

mence par Tamour et finit par Tambition.

Si j'avais à en choisir une, je prendrais cellelà! » Mais Pascal était d'une santé chancelante. A travers les marques d'amitié de ses aimables auxiliatrices dans le sentier de la vei'tu, il voyait la mort sous toutes les faces, sous toutes lesformes. Il étaitsi délicat que Ton. était obligé de lui faire chauffer les purgatifs quotidiens auxquels le condamnait rimpitoyable médecine d'alors (1).

On peut voir par. là combien la thérapeutique qu'on lui appliquait dut secouer le corps de ce grand et fier martyr, et quel élément de souffrance elle fit entrer [dans son existence. %

Nous aurons tout résumé sur les docu-

ments de Valant quand nous aurons dit

(1) Vie de Pascal^ par M™« Jacqueline Perrier, sa sœur.

qu'ils sont les archives de M"* de Sablé et de son cercle intime, tout comme les manuscrits de Conrart nous donnent le ton de la société de M"' de Scudéry. Et sa liai- . son toute platonique d'ailleurs, avec M"* de Sablé était assez universellement acceptée pour qu'on lui écrivît : « à M. Valant, doeteur en médecine, chez M°* la marquise de Sablé, en l'hôtel de Souvré, rue Croix-des-

Petits-Champs, à Paris. »

Dans celte société si dogmatique que les doctrines jansénistes venaient encore assombrir, celui qui voulait faire sa trouée devait ménager toutes les susceptibilités. ^Les difficultés de situation étaient très impérieuses à vaincre pour les médecins de Cour, qui, s'ils plaisaient aux souverains et aux princes, soulevaient de profondes antipathies dans leur entourage. Le roi, pour faire acte d'indépendance à l'égard de la Faculté

de Paris, tie choisissait pas toujours ses médecins parmi ses membres. Le fameux Vautier, attaché à la personne de la reine Marie de Médicis, qui fut si activement mêlé à la politique de son temps, exerçait à Montpellier. Grâce à son astuce, à ses intrigues, il se fît recevoir premier médecin de la reine. Son influence était telle qu'on disait hautement, en parlant de ceux qui se groupaient autour de lui : le parti Vautier.

Or, ce parti Vautier tenait hardiment tôle à Richelieu. II faut lire dans Tallemant des Réaux les curieux détails qui le concernent :

« Un cordelier, nommé Père Crochard, l'avait pour domestique, comme un pauvre garçon ; M""* de Guicherville le fit médecin du commun chez la reine mère,àtrois cents livres de gages. Or, quand elle fut à Angoulême et que de Lorme l'eût quittée à Aigre, — aux enseignes qu'elle disait en son style qu'elle lui avait dit des paroles plus aigres que le lieu où elles avaient été dites, — elle eut besoin d'un médecin. Il ne se trouva que

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Vaulier, que quelqu'un qui en avait été bien traité lui loua fort. Il la guérit d'un érysipèle, et ensuite il réussit si bien et se mit si bien dans son esprit, qu'il était mieux avec elle que personne, d'où vint la grande haine du Cardinal contre lui. C'était un grand homme bien fait, mais qui avait de grosses épaules : il faisait fort l'entendu. Il était d'Arles. Sa mère gagnait sa vie à filer, et on disait qu'il ne l'assistait point (1). »

On s'imagine aisément que la clientèle de ces médecins de Cour l'emportait sur celle des membres de la Faculté. Toutefois, le règne de Vautier fut interrompu* presque tragiquement : le cardinal de Richelieu l'envoya méditer sur les dangers de la politique à la Bastille, où il resta douze ans.

Dans cet intervalle, Marie de Médicis, retirée dans les Pays-Bas, sollicita souvent ses conseils ; mais ce fut en vain. Vautier ne sortit de la Bastille qu'après la mort de Richelieu, et xMarie de Médicis dut accepter les soins de deux autres praticiens : Piètre

(1) Historietles de Tallemant. Édition Paris Montmerqué.

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