‹ MédéricChapitre 4 sur 9 · G. SAND · texte numérisé non relu

G. SAND

Il y avait un mois que le jeune peintre Médéric Galdini habitait chez M. de Savinian.

Un jour, il se promenait dans le fond du parc, lorsqu'il entendit du milieu des arbres un léger bruit.

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II se retourna, c'était Marie.' Elle pleurait d'amour.

Elle voulait fuir pour échapper au danger , mais elle n'en eut pas la force, son âme ardente était inondée de désirs inconnus....

Et pourtant elle tenait à son honneur ; — le seul bien de la vie qui n'a pas son amertume, s'il faut en^ croire les gens sérieux. Mais elle croyait en celui qu'elle aimait.

Son sein était palpitant ; — et ses larmes trahissaient cette longue existence de douleur, d'amour et d'inquiétude qu'elle menait depuis quelque temps.

Sa tête se pencha sur l'épaule de Médéric; — leurs pleurs, leur amour, leurs regards se confondirent. Médéric imprima sur le front de Marie un doux baiser, et elle ne le repoussa pas.

Cependant la position devenait critique, plus ils étaient ensemble , et plus leurs cœurs se comprenaient, plus leur passion fécondait.

— Médéric , Médéric, lui dit Marie, je vous en conjure, éloignez-vous. Ne faisons rien qui puisse offenser Dieu; — au nom du ciel, chassez loin de vous toute pensée mauvaise.

....Puisque vous voulez que je vive toute pour vous , il faut que vous laissiez dans mon cœur un pur et chaste souvenir.

Si vous m'aimez , respectez-moi.

Tousdeux ils croyaientau bonheur de la vertu- — peut-être parce qu'ils pouvaient l'apprécier.

Mais un trouble inconnu remplissait la belle âme de Marie et «elle de son amant.

M» dêric la quitta brusquement ; — il réunit

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toutes ses forces morales, et surmonta ses désirs; — car il l'aimait.

Marie se retira; — si Médéric fut revenu, elle n'en aurait peut-être pas eu le courage; — elle ne voulut pas essayer ses forces, et mettre son courage à l'épreuve , et en cela elle agit avec sagesse et prudence. ■

Du reste, la femme qui succombe est souvent une créature beaucoup plus noble, plus aimante et plus dévouée que celle qui résiste.

Médéric avait le plus vif désir de faire le portrait de Marie, mais il n'osait le demander; — Marie se chargea de ce soin, M. de Savinian en fut enchanté, et alla lui-même en prier

Et le jeune peintre se mit à l'ouvrage.

Il créa pour ainsi dire la femme de son imagination -, il la fit belle dans son œuvre comme la nature l'avait fait belle en réalité.

En travaillant, Médéric oublia les sots de la terre , êtres ennuyeux et insipides, remplis d'une obstination prodigieuse et pour lesquels il avait une aversion profonde.

C'est, en vérité, une race malveillante et bornée que celle des sots qui se croient intelligents, et qui ne se contentent pas d'efforts commerciaux mais qui osent tenter des efforts d'esprit.

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Il est nuit. — Quand vient le soir, le cœur se serre involontairement. — La nuit est une parodie de la mort. — Il semble qu'on redoute de ne plus jamais revoir le soleil.

O le beau clair de lune qu'il fait dans le parc ! ô quelle belle nature parfumée, endormie!...

quelles suaves senteurs, quel mystère, quelle nuit riante, vermeille, argentée!

Médéric se promène dans le jardin; --il regarde la fenêtre de Marie; — il est heureux, — son âme est remplie d'un bonheur immense, d'un amour céleste, qui l'étourdit et l'étremt, le brise, l'excite, le transporte. Il verse à longs ilôts sa poésie; son cœur est tellement e\alté que sa volonté ne guide plus ses membres; son corps tressaille, son front bride, il marche sans se sentir marcher, il parle sans s'écouter, il n'a plus ses idées ; toutes ses facultés, toutes les fibres de son être sont tendues et crispées; il est sublime et élevé, et se sent possédé d'une noblesse touchante, d'une force, d'une énergie indicibles.

Pour lui la nature se l'ait belle ; il s'atP ïbue

ses parfums et ses grâces parce qu'il aime. Il lu" semble voir Marie partout, dans toutes les fleurs. Il croit qu'elles lui parlent d'elle. — Il s'invite au banquet de la nature. Son cœur déborde. Il croit entendre une musique douce et 'impidcse mettre en harmonie au-dessus de sa tête en feu ; — les insectes qui chantent dans les hautes herbes chantent pour lui, les étoiles brillent pour lui, la lune le caresse de son regard blanc. L'air est suave à son intention j tout est pour lui et à lui ; — il est le maître de la création, le roi des créatures. — 1! est plus qu'un ange, — il est amoureux! — 1/ n'y a pas d' amertume pour l'homme aimé. Chacun de ses soupirs se rapporte à la dame

de ses pensées, et le noir génie de la misère fuit au loin.

Un effet, quelles paroles humaines, quelles

lignes pourront donner une idée de la valeur d'une caresse! Qui osera se lever et dire : — Moi, je puis définir et analyser chacun des rayons de ce diamant à mille facettes que l'on nomme l'amour !

Aussi Médéric, silencieux et recueilli sous les fenêtres de son amante, s'écrie en tendant les bras au ciel : — U mon Dieu ! merci de tant de bonheur '. merci de tant d'amour ! Ne me réveillez jamais de ce songe enchanteur, ne me faites pas retourner parmi le monde, où les hommes sont si mauvais ! Ne m'arrachez jamais aux causeries ineffables, aux craintives caresses, aux regards curieux qui font mon bonheur !

Marie, les yeux baignés de langueur, entr'ouvre sa jalousie et montre sa blanche main, car elle l'aime avec force \ elle est ardente,

passionnée, nerveuse, vive, dévorée par des désirs voluptueux et brûlants; — elle l'aime, et elle est vierge, elle est pure. — 0 Médéric ! homme privilégié, possédant une pareille amie, il est impossible quand on a l'amour d'une telle femme de retomber dans les angoisses de la vie réelle, dans les sentiers du matérialisme, du mécanisme ordinaire.

0 Médéric, — après une semblable nuit, — il faut mourir, la volupté doit l'étouffer...

Marie lui dit un charmant : — Bonsoir, avec sa voix vibrante, sa voix qui va droit au cœur.

Et Médéric, penché, à genoux, recueille ce simple et naïf épanchement, ce seul mot qui le rend grand et capable de belles choses.

Il s'en contente, parce qu'il l'aime sans arrière pensée, sans luxure, sans débauche ; —

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il la respecte comme quelque chose de saint, île divin, comme une création magnifique, — comme tous les hommes devraient respecter les femmes belles et aimantes.

Il est réellement impossible de décrire les expressions, les désirs, les émotions brûlantes de leur âme. Lui était agile, vif, heureux, — elle craintive, émue-, elle répandait sur lui tout son chaste amour, toute sa tendresse en rayons — comme le soleil.

Un aveu craintif sortait des lèvres de Médéric; — elle l'écoutait tremblante, transportée, et sa beauté devenait plus belle, son âme plus large et plus élevée, plus mélodieuse.

Médéric saisit la main blanche de Marie posée sur le balcon ; — elle est brûlante et douce et lui procure une sensation magnétique.

— Avez-vous peur, Marie ? lui dit-il.

— Oh ! non. . . puisque je suis avec vous. . .

Puis elle devient confuse de cette sublime et simple volupté, car en elle comme en lui tout est beau et grand. Ils sont merveilleusement organisés. Leur amour est également ressenti, également compris, également parfait et sans souillures; — son étendue ne peut être mesurée, — il ressemble à Dieu. Aussi leur dévouement sera sans bornes et pur comme un ange.

Aussi avec quelle joie ils se voient, s'entendont, se devinent! Comme leur cœur est plein et creusé par L'amour ! quelles âmes angéliques ! quelle sensibilité vraie ! quelle tendresse

folle <l joyeuse!...

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Le jeune homme remonte dans sa chambre, et il pense à son amante adorée.

Il se rappelle sa voix si délirante, si flexible et si riche, qui respire les larmes et l'ardeur, — car elle a chanté près de lui. — Il se rappelle son regard voilé rempli de passion ; — aussi il veille, recueilli et enivré.

Alors il voue à cet ange un culte éternel dans son cœur; il se promet de l'entourer de soins, d'en faire sa reine, son Dieu, son idole, si jamais il a le bonheur de pouvoir la posséder toute.

Pendant ce temps, — ô amant mille fois heureux, — Marie pense à lui, une douce joie embellit son front, ses lèvres brûlantes et avides de baisers murmurent des mots d'au, ou r, son esprit caresse de chastes souvenirs; son

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âme s'ouvre à l'amour comme une fleur timide qui s'épanouit,— de beaux rèvesd'avenir jouent sur son front.

Elle est heureuse et fière, avec abandon et candeur, — elle sourit gracieusement; pour elle l'avenir se remplit de clartés, de chimères, de chants mélodieux, de parfums, de joies, d'ivresse et de plaisirs délirants.

Aussi l'hymne fervent et pur de son âme ravie monte jusque vers Dieu.

Oh ! jeunes amants, soyez joyeux des sourires et des regards de vos fiancées, goûtez ce bonheur suprême promptement. — A vos y^ux s'ouvre une route nouvelle dans un monde tout nouveau, le bonheur se révèle à vous c'est alors que la vie commence...

Poètes, poètes remplis d'amour, vous ai-

niez trop pour sonder la profondeur de votre cœur, — abîme sans fond; — vos pensées intimes appartiennent aux créatures angéliques que vous aimez, jetées dans vos bras au gré du hasard, comme la feuille au gré du vent, plus légères qu'un rêve d'enfant, plus amoureuses (pie les anges.

0 pauvres fous, incompris et couverts d'opprobres, — rêvez toujours de baisers, de jouissances, d'amour et de gloire; et soyez sans soupirs, sans regrets, sans larmes; — que vos amantes soient fidèles ! . . .

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