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Uédcric à 31. de Savii'ian.
« Monsieur,
« Je vous quitte précipitamment , excusezmoi.
« Mais je n'ai pas voulu partir sans vous écrire, pour vous marquer ma gratitude et vous remercier de vos bontés pour moi. Obligé de reprendre ma vie aventureuse, incertaine,
inquiète, je me suis mis en route avec un espoir : — celui de revenir peut-être un jour en France, dans des temps plus heureux.
< Le malheur n'est quelque fois pas éternel; — le hasard finit par se fatiguer d'essayer de briser les intelligences , et Dieu a pour les hommes quelques paroles de paix et de bonté qu'il laisse tomber du haut de son trône.
« Puisse ce jour heureux arriver bientôt, et vous me re verrez encore. »
Hédcric à Uarfe.
« Je n'ai pas eu le courage de vous dire adieu; — et je me suis enfui lorsqu'il me restait encore assez de force.
« Cependant, je prie Dieu et j'espère; — je ne veux pas encore finir ma vie lorsqu'elle est à peine commencée.
« Espérez aussi. Dans quelques mois je re-
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viendrai , et il y aura peut-être pour nous des journées de bonheur.
c Votre amitié m'a rendu fort et courageux. ■ — Soyez-moi fidèle , — ô Marie ! — nul ne pourra vous aimer plus sincèrement. Nul ne saura vous entourer d'autant d'amour.
« Si par hasard nous nous quittions pour toujours sur cette terre, — nous nous reverrons au ciel ; — là, on est uni sans difficulté , on aime plus dignement.
« Adieu ; priez , car la prière adoucit les peines de l'absence, et fait attendre patiemment le retour.
« Amitié pour la vie ,
Respectable ambition d'un artiste.
Médéric aurait voulu être riche pour Marie. Car il l'aimait d'amour, — pauvre fou, — pauvre rêveur, — insensé et enthousiaste.
C'est pour elle qu'il travaillerait désormais, — c'était du moins sa plus chère espérance.
Ah! qu'aurait-il fait dans la vie sans ce but noble et sacré?., car la femme aimée est seule capable de nous faire croire au ciel. D'un mot
elle peut nous tuer, — d'un regard, d'une caresse; elle nous élève là-haut.
Médéric espérait.
L'apprentissage de la vie devait être bien dur pour le peintre. — Comme il avait besoin d'être aimé et heureux, il était devenu hâve, pâle et exténué par manque de complète félicité.
Ses craintes retombaient sur son cœur ; — et les coquetteris de Marie lui causaient cette sorte d'irritation mêlée de joie et d'amertume que l'on éprouve parfois pour ceux que l'on aime.
Il partit dans ces dispositions, — l'âme brisée, — le front soucieux.
Ainsi, plus d'abandon, plus d'amour pour
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lui; — il lui fallait vivre loin d'elle, — son trésor, sa fiancée, — et cela pendant les plus belles années de sa vie. Le hasard se permettait de supprimer sa jeunesse, — et le faisait brutalement passer de l'enfance à l'âge mûr, — de la douce et franche poésie aux arides calculs d'intérêt.
Il était dans toute la force de son esprit et de son talent, il aurait dû employer sa puissance à jouir , et l'énergie de son âme à aimer.
Dutout! pauvre artiste! il était contraint de dépenser la plus belle partie de lui-môme dans les sentiers d'une préoccupation triste, d'une réelle gravité.
Un enchaînement de malheurs commençait pour lui.
Il devait se dépouiller de ses belles émotions, de ses pures croyances, de ses ineffables distractions, de ses rêvasseries, de ses idées de grandeur domestique. Tout ce qu'il avait en lui de romanesque, de vivacité dans les sensations, devait se désabuser et pâlir sous une série d'infortunes.
Il n'irait plus cueillir des fleurs pour orner les cheveux de Marie, — il ne la verrait plus, — ô mon Dieu! — il n'entendrait plus sa voix, ne presserait plus sa main, — il ne pourrait môme plus la suivre . dans l'ombre et de loin, souple et timide comme un chien battu.
Ne plus la voir! et vous voulez qu'il ne meure pas , — lui qui l'aime Tlui qui eût tout donné en échange d'un regard!
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Puis, — affreuse pensée ! — un autre viendra peut-être lui parler aussi d'amour 5 — les femmes sont faibles et ne savent pas se souvenir des absents, — les amours passés sont passés, — adieu donc pauvres morts !
L'amour est une folie particulière aux gens intelligents. Médéric avait offert toute sa vie à Marie, — et elle pourrait se résoudre à l'oublier !
Ah! je comprends que Médéric ne s'amusait pas de la vie et qu'il se souciait peu de jouer la sienne.
.f. (niais le souvenir de Mulhortès, son petit village à lui, — jamais la tour grise, ne se dressèrent devant lui avec autant de persévérance. — Il pensa à sa mère et à ses amis, — il re-
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gretta son enfance. — Il se rappela également qu'il avait alors la faiblesse d'aspirer à l'âgé où il était actuellement arrivé.
Ce qui fit qu'il méprisa ses idées et ses émotions passées, — comme il devait plus lard railler et méconnaître celles-ci.
Il se rappela que jadis, étant tout jeune et libre, il avait eu ses débauches de Sardanapale. Et il s'écriait avec une indignation bien sentie :
— Alors j'étais un être cacochyme, ne comprenant que l'amour payé, l'amour dans la boue, l'amour tout fait !
Je traînais une vie odieuse, — j'étais immonde, j'étais unporcd'Épicure. Un Vandale! un Tibère! — Je n'étais pas homme, mais bélître,
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mais crustacé, mais mollusque, mais corail!..
Il se ressouvint aussi d'une sorte d'amour qui avait illuminé son existence d'autrefois.
C'était pour une pauvre fille qui avait la faiblesse d'avoir deux autres amants que lui, — e'est l'usage.
C'était à Paris, — Médéric était son voisin.
Il avait commencé par lui écrire.
Puis il lui avait serré la main.
Puis il la lui avait baisée.
Puis il lui avait donné des (leurs.
Puis il avait fait son portrait. Puis il avait baisé ses lèvres.
Puis il avait fini par où nous finissons tous, et par où il serait plus naturel et plus simple de commencer.
Ce souvenir était doux, — car cette femme avait été bonne fille, exigeante et soiple, — mais il n'avait rien d'ardent, rien d'élevé, — c'était un souvenir de séduction.
Un jour, qu'il devait aller promener avec elle, — comme il s'habillait à la hâte, — une de ses bottes craqua et manifesta l'intention de l'abandonner.
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Médéric envoya son portier chez le savetier du coin, chargé depuis quelques jours de réparer, parmi une foule de chaussures humaines, une paire de bottes au peintre.
Le portier ne revenait pas.
Médéric attendit. — Quelle anxiété! — H brûlait.
Il se promenait en tremblant de colère; — pas une paire de bottes, pas de chaussures, ■ — et il attendait.
0 misère ! il attendait !
Il finit par pleurer, puis la rage lui revint au cœur.
Ses nerfs tressaillaient d'impatience, ses membres grelottaient, ses mains se battaient,
se serraient à se broyer, son sang brûlait ses veines.
Et elle l'attendait aussi. — Cette pensée le rendait fou.
Un instant il eut l'idée d'aller en mendier une paire à un marchand, — mais il la repoussa avec horreur et dégoût.
Enfin le concierge se montra à l'horizon du
corridor. Il tenait les bienheureuses chaussures ! . .
Mais lorsque Médéric se présenta au logis de sa maîtresse, on lui annonça qu'elle était sortie avec un jeune homme.
Médéric rentra chez lui, — et il lit défendre sa porte à son infidèle.
Depuis lors, il ne l'avait jamais revue. — En-
tr'euxtout avait été fini, sans regrets, sans larmes, sans blessures, sans la moindre scèu e de mélodrame.
Cela était bien raisonnnablc!
Ainsi les plus fraîches illusions peuvent tenir à une paire de bottes.
XXX vu
Rien de plus! C'était là le seul amour de sa vie.
En s'en rappelant, — le peintre apprit encore à apprécier Marie.
Il avait déjà bien vécu et son âme était inondée de cuisants regrets. Ses pensées étaient le résultat de ses souffrances.
Mais il avait pris l'immuable résolution de
travailler pour elle.
Par moments il lui semblait que la fuir pour puiser du courage, n'était pas le moyen de réussir. Puis il se rappelait ses yeux si pleins de vie, ses longs regards d'amour, sa voix angélique, ses cheveux odorants, — il se rappelait les rêveries qu'elle lui avait causées, les sensations et la grandeur qu'elle avait éveillées dans son âme.
Sa résolution était donc inébranlable.
Sa poitrine était brûlée,— tant il est vrai que l'amour que l'on ressent est tout en soi, tout intime.
Il se rappela aussi qu'il avait été bien heureux pendant des heures entières, à rester les
yeux fixés sur la petite fenêtre qui donnait le jour à la chambre de Marie.
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Car il s'était bien des fois levé, la nuit, pour
venir se promener sous celte fenêtre, — il avait
bravé la pluie, — comme Léandre pour aller
voir Héro.
Car les regards de Marie, le son de sa voix parlaient d'amour au peintre, — et il écoutait à peine ses paroles, tant il prêtait attention aux pures harmonies de cette voix.
Il se rappela encore qu'il lui avait pressé la main souvent, et que, honteuse et troublée, elle L'avait entendu môme quand il n'avait pas parlé.
D'un regard ils s'étaient dit qu'ils s'aimaient, — et pour toujours.
Alors il était libre et heureux !
Et il pensait qu'elle ne se mettrait plus à la
fenêtre pour le voir venir ; — il n'éprouverait plus la tendre sensation de s'approcher d'elle, et la douleur de la quitter.
Les souffrances causées par l'amour sont un bonheur tel qu*on les regrette tout le reste de la vie, et qu'on les préfère à toutes les félicités du monde.
Ainsi Médéric ne cueillera plus de fleurs pour ses cheveux ! — Il ne la verra plus, ô mon Dieu! — Il n'entendra plus sa voix! il ne pressera plus sa main fine !
Quand il eut quitté Nemours, — les rayons pâles de son amour s'empourprèrent encore d'espoir; — mais l'idée d'être privé de la voir lui lit sentir que toutes ses joies, toutes ses illusions, toutes ses nobles sensations restaient
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près d'elle. Marie lui était devenue indispensable, — elle était sa vie et son sang. — Sanselle il ne pouvait rien devenir.
En pensant à cela, Médéric avait une ligure à débiter le monologue d'Hamlet.