‹ MédéricChapitre 7 sur 9 · XXXV11I · texte numérisé non relu

XXXV11I

Médéric n'avait pas un talent complet, mais il avait du talent. — Il avait l'âme de son art, il ne lui manquait que l'étude et l'observation.

Car il s'était formé tout seul, loin des ateliers, des sectes, des professeurs, — il s'était révélé la nature. Il avait appris à la bien voir.

Il y a dans la vie un moment où une puis sance inconnue, une force, une majesté vous révèle, pour le peintre comme pour le poète, ce que c'est que la poésie.

Depuis le jour où il avait fait le portrait de Marie, — Médéric était poète.

Car avant, — son métier était misérable, il se contentait de reproduire la sotte figure des bourgeois parisiens, des députés, des princes de toutes les nations, des imbéciles, des assassins illustres, des gens de lettres et des marchands qui dénotent pour ce penchant la plus avide témérité.

Toutes ces faces lui importaient médiocrement, aussi lui était-il arrivé de se fâcher avec ces ridicules personnages pour les avoir fait trop ressemblants.

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Un homme bien amoureux croit au ciel, mais n'en a plus besoin , — il professe la même indifférence pour ceux qui veulent perpétuer leurs personnes déjà trop gênantes par ellesmêmes.

Médéric quitta donc Nemours avec une émotion parfaitement contraire à celle qu'il éprouvait à la seule pensée de voir Marie.

Or, — en route, — il se livra aux réflexions suivantes :

Méd Mations tic notre l»«;ms.

Nous vous faisons grâce d'une bonne partie de ces pages, — attendu qu'elles renfermeraient trop de lieux communs, — nous vous prions donc de laisser deux pages blanches, — et de continuer.

t>7(j MEDERIC.

HEDERIC.

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«Au moins, je ne. ferai plus de portraits bourgeois, — ce qui me rendrait furieux. Car les gens qui donnent de l'argent en échange d'un livre ou d'un tableau, se figurent que les artistes leur doivent une grande reconnaissance, — absolument comme si ces derniers ne leur avaient rien donné,— ni leur temps, ni leur art.

« . . . . L'indépendance est une chimère. — Hélas! les grandes œuvres donnent l'immortalité, mais les petites font vivre. Sans pain la vie finirait , — et l'immortalité ne voudrait peut-être pas d'un homme aussi misérable

« 0 mon Dieu ! donnez-moi un

jour une petite maison pour me loger, Marc

pour m'aimcr, — et la mer, le ciel, les magnificences du soleil , la pensée, la paresse, la

méditation et le silence des frais ombrages.

Où l'auteur médite à son tour.

Le bonheur fuit sans cesse devant nous, — nous le devinons sans le connaître, et nous ne pouvons l'atteindre jamais. Une horrible ambition nous sèche le cœur. Infatigables, nous voulons toujours aller en avant jusqu'à ce que nous tombions sans forces et sans souffle. La femme pour laquelle nous soupirionsluer, nous

paraît inférieure aujourd'hui que nous la possédons.

Ces graves pensées nous sont inspirées par la position même de notre héros qui va chercher le bonheur bien loin, prés d'un oncle qu'il ne trouvera peut-être pas, — tandis que le bonheur est là, derrière lui, à Nemours, — avec celle qu'il aime.

Ah ! Médéric , — reviens sur tes pas , tu t'éloignes de ce bonheur, — pauvre aveugle!

Tes souhaits eux-mêmes sont impossibles.

Quant à moi ; — puisqu'il faut tout vous révéler, — je ne demande rien de plus au ciel, que de ne pas m 'empêcher d'aller presque chaque jour dans une rue de Paris, laide et triste, où est caché tout ce que j'aime au

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monde, tout ce que j'ambitionne, tout ce que j'espère , et tout ce qui devrait être à moi,

— si Dieu avait un peu pitié de mes larmes.

C'est une chose assez insignifiante de s'attacher à une femme plutôt qu'à une autre, c'est une bêtise , un instinct , un hasard , une folie ,

— mais une folie terrible , irrévocable, qui nous lie et nous attache. Plus nous faisons d'efforts pour briser nos liens, plus ils nous retiennent et nous blessent.

Nous aimons, en général, mieux les femmes de vingt ans, — et ceci s'explique encore. Elles sont à peine finies, — or les choses finies manquent souvent de ce mystère, de ce vague qui fait tant rêver.

Ainsi, reproduisez sur la toile la femme qui

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aura le plus séduit les cordes de votre âme, peignez non-seulement ses chairs, mais sa vie, mais sa pensée, son regard, son âme; nonseulement son parfum, mais les palpitations qui se trahissent sous son sein, eh bien! quelque belle elle soit, quelques divines qu'aient été vos émotions, — vous détruirez toute l'illusion, toute la poésie, si vous la laissez absolument nue.

Mon ami H. Boillot — fit pour moi, l'an passé, — une femme ravissante de jeunesse.

Elle vit! elle existe! En contemplant ses formes adorables, on sent sa douce et pénétrante chaleur, — c'est une traduction vraie, une inspiration heureuse.

Mais cette femme est demie-nue, — octume

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disent toujours les poètes de rhétorique.

Son sein se laisse seulement deviner, sa pose est pleine de grâce et de naturel.

t'n de ses grands charmes, c'est la pudeur. Il semble qu'il reste quelque chose à faire, quelque chose qui ne manque pas pourtant et que l'on cherche.

Or, pour en revenir à mon idée, — de même que nous préférons un tableau inachevé à une peinture toute finie, nous aimons mieux les femmes de vingt ans que celles de seize et qus celles de cinquante.

A cinquante ans, elles sont trop formées ; — à seize, elles ne le sont pas assez.

u autre côté, ce qui séduit chez la fem-

me aimée, — ce n'est pas toujours elle, mais sa tournure, sa pose, sa robe noire 5 et ce qui nous rend heureux, c'est la certitude de n'avoir à partager avec personne ses sensations, — c'est de voir la brise délier certains cheveux dont on aime à baiser les boucles, — c'est de savourer le parfum de cette femme — ce parfum si connu de nous et (jue nous recueillons en jouant.

Car son corps est pour nous de gaze blanche, — frêle comme une nuée, — indécise de formes comme une vision.

Ces rêveries sans mots pour les peindre partageaient en ce moment l'âme de Médéric, — et l'inondaient d'un océan de tendresse. Elles se coloraient dans son imagination des plus suaves et des plus splendides couleurs.

La femme aimée est pour nous un de ces rcves tombé du manteau étoile de la nuit, dans notre infatigable cerveau.

Ah! voyez cette âme divisée par tant d'amour, et qui supportera tant de douleurs ! Plus tard, elle souffrira de mille bonheurs, de mille désespoirs. Maintenant, voyez- là dans votre rêve, comme elle est légère, comme la joie s'échappe de ses yeux, — comme tout ce qu'il y a de délicieux et d'enivrant se confond bien chez elle !

Voilà votre maîtresse, la femme à laquelle vous pensez sans cesse, qui vous attriste et exalte votre génie naissant ; — obéissez à vos mystiques sympathies et ne laissez pas sa poésie se mêler à la prose de votre vie.

Sachez qu'elle est née pour le luxe et la

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suave paresse, — que ses mains doivent toujours rester blanches et pures, que ses pieds doivent être préservés par vous de tout grossier contact, que c'est pour elle que les fleurs ont été créées, afin que le parfum de son haleine se mêle à leur arôme.

Ses joies, c'est l'amour; ses extases, c'est l'amour; ses rêveries, c'est l'amour; ses espérances, c'est l'amour; ses larmes, c'est l'amour. Toujours l'amour pour elle, rien que l'amour !

Sachez que les fêtes sont inventées pour elle, — que nous sommes son esclave puisqu'elle daigne nous aimer et nous jeter un regard de tendresse sous sa prunelle transparente.

Sachez que c'est pour elle que vous devez

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travailler jour et nuit, que vous devez suer et pâlir, pour l'entourer de soins et d'élégance, — pour une fantaisie, pour un bijou.

Que Dieu me donne la fortune pour elle, — afin qu'elle ne s'abaisse pas aux soins du ménage, afin que ses riches mains que j'aime ne perdent pas leur douceur, afin que ses traits ne perdent rien de leur éclatante pureté;

Car je serais trop à plaindre si je la voyais se livrer à des travaux pénibles, si je savais qu'elle va à pied dans les rues, exposée aux brutalités de la foule et à ses regards.

— • Oh! s'écria Médéric en réfléchissant à ces choses graves et poignantes, — que je sois riche un jour, afin d'épouser Marie!

Que Dieu daigne réaliser mes espérances, — et j'aurai la religion qui soutient dans la vie les nobles cœurs!

Que le ciel me conserve Marie, — car lui seul sait combien je l'aimerai !

Pendant ce temps-là son chien le suivait avec cette répugnance pleine d'humilité chrétienne qui caractérise . les êtres bons et laids.

Réflexion* philosophiques.

A beau mentir qui vient Je loin!

Et puis il se promettait de revenir, et d'abuser du droit de narration que s'adjugent les voyageurs.

Ces derniers se montrent, en fait d'acci-

dents, «Tune prodigalité d'autant plus grande

qu'elle ne leur coûte rien.

Pour sa part, Médéric n'aurait pas osé prononcer un mot qui ôtât à une femme une de ses riantes couleurs, qui froissât cette douce fleur, qui fit tomber une de ses dents si blanches, un de ses cheveux si noirs. — Il savait que la calomnie est une arme infâme.

Ces scrupules étaient beaux et nobles, mais n' é laient pas le partage des â mes vulgaires de Nemours.— Pendant que Médéric, réunissant tous ses efforts et toute son énergie, s'enfuyait du pays, — les bourgeois inoccupés, poussés par M', de Cusbienne, s'appliquaient activement à dire sur le compte de Marie si pure de ces paroles mprudentes, de ces méchancetés qui font per-

dre plus que la vie, qui fout perdre le repos, la joie et l'espérance, qui font tomber la [poésie dont l'âme se nourrit avec ferveur.

Médéric avait à peine vécu, — mais il avait souffert; il avait eu le temps de penser.

Ses croyances étaient basées, — il préférait la foi au doute, les fleurs au désespoir.

Pendant que l'on brisait sa Marie, — lui s'éloignait avec l'espoir. Il se formait un avenir empourpré avec un fanatisme complaisant.

Son esprit était aveuglé de croyances, enchaîné par de tendres préjugés.

Il s écriait ;

Je suis arrivé au réel de la vie, — j'avais

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rêvé ! j'ai trop aimé Marie!... Mais son âme est un miroir dans lequel se réfléchissent mes moindres impressions.

J'ai profité d'un rayon de soleil pour réchauffer mes membres engourdis, et maintenant que les cieu\ sont chargés de nuages, j'ai plus froid que jamais* Pour moi, je n'ai jamais été si malheureux après tant de joies.

Je suis devenu humilié de mes modestes vêtements, honteux de ma pauvreté, désireux de la parure ridicule des gens à la mode; — j'ai caché au fond de moi ce que j'avais de meilleur, — et je suis devenu envieux des regards d'une femme.

Depuis un mois j'ai fait plus de folies, j'ai rêvé plus d'extravagants bonheurs que le plus nsensé des aliénés *

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J'ai beau fouiller dans ma vie, — je ne trouve pas un temps semblable en aucun point à celui-ci.

Ainsi, je me suis enfui ce matin en maudissant ma misère ; et quand reviendrai-je à Nemours, — théâtre de mes plus vives émotions et des plus grands malheurs qui ont tourmenté ma vie?

Quand reviendrai-je chercher l'âme que j'y ai laissée?... 0 Marie! te retrouverai -je iidèle? 0 douleur! n'appartiendras-tu pas à un autre alors, — à un autre qui aura le droit de me chasser?. . . Et toi-même, fatiguée de mon absence, ■ — oublieuse comme presque toutes les femmes, belles au dehors, froides au dedans, — toi-même, ne me repousseras-tu pas comme un importun, comme un paria, comme un

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étranger?. . Ah! si un tel malheur devait arriver, je nierais Dieu; — car L'amour me brûle le cœur. Pauvre et seul j'étais un enfant, « — aujourd'hui je suis plus qu'un homme.

Adieu, Marie, — pour toi je braverai tout; — ton amour m'inspirera et chassera les soucis de ma route.

Or, pendant que Médéric s'abandonnait à ces réflexions, — il arriva à Rouen, — cette superbe patrie des confitures, de la toile, du cidre, et de M. Barbet, député. Ce dernier se promenait sur le port, livrant à l'admiration publique sa belle tête de vieillard. Médéric le salua.

Ensuite de quoi il se livra à l'aphorisme sui\;mt :

xl m

Aphorisme.

«On n'aime pas pour aimer, mais parce qu'il « est impossible de faire autrement.»

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