‹ Médéric et LiséeChapitre 12 sur 18 · M. CAMUS TENAIT FAIRE LA PARTIE D*OI£ AVEC MAZE · texte numérisé non relu

M. CAMUS TENAIT FAIRE LA PARTIE D*OI£ AVEC MAZE

MÉDÉRIC iî.T LISÉE 97

— (( Tout joueur qui atteint le numéro cent, où est figurée une tête de mort, paye la mise et recommence comme si de rien n'était. y>

Le fermier reprenait le cornet en grommelant.

Médéric contemplait Lisée.

Il s'enivrait des ondulations de sa robe sur ses genoux, des plis d'étoffe au coin du corsage, des mouvements du cou, de l'épaisseur des nattes.

Car elle avait singulièrement embelli, la Lisée. On ne se souvenait plus de la fillette au minois chaffoin qui courait « à noisette » en bonnet de bure.

C'était un type pur de l'ancienne race, une beauté normande grave et simple. Les cheveux légers, presque blancs, ondulaient sur les tempes; elle les lissait avec un geste doux, et ses yeux purs gardaient dans leur profondeur un reflet des mers du Nord, ber-

ceau des aïeux. Sa démarche était lente, ses gestes rares.

.... Enfin, le printemps revint plein de sensations tièdes de désirs confus.

A la campagne, c'est Tépoque des plus longs loisirs. Tout Thiver, le cultivateur a

r^ besogné dans les étables ^ et dans les granges. En ;'^^|^, mai, il se croise les bras, jv.

et la terre réveillée tra- W vaille seule. Les champs

bleutés d'avoine alternent avec la pourpre

sombre des trèfles incarnats.

Les reins courbés sur les houes, les

valets sarclent dans les champs sans ombre ;

ils avancent par lignes, en tirailleurs. Le soir,

ils laissent derrière eux des brasiers de mau-

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valses herbes, fumant comme des villages incendiés.

En juin, les charrues et les herses retournent les pâturages, et la terre qui recevra en septembre la semence huileuse des colzas, reste tout Tété en friche, voluptueuse, ouverte aux caresses du soleil. Puis les « aoùteux » raffilent leurs faux, et la moisson commence par les fenaisons.

Les pâturages des Ferrard montaient vers les hautes terres, tout près de laferme Boivin, a une heure de TAbbaye. Le soir, à cause de la distance, et pour ne pas prendre sur le sommeil, les gens ne rentraient pas à la ferme. Ils couchaient dans une grange où les servantes leur portaient la soupe et le goûter.

Médéric partit avec les autres, la corne à la ceinture, la faux à l'épaule. Pour la première fois de sa vie, il allait être séparé <le Lisée, et ils se dirent adieu comme s'il ne devaient pas se revoir.

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La semaine leur parut longue, démesurément. Lisée enviait la fillette qui s'en allait, pieds nus, la cruche à l'épaule, verser le cidre aux moissonneurs. Elle lui donnait des commissions pour Médéric.

— « Tu lui diras bonjour de ma part. y>

Ou bien elle lui envoyait son couteau, qu'il avait oublié sur la table de la cuisine, et Médéric, en le recevant, se cachait pour baiser sur le manche de corne la place où Lisée l'avait tenu.

Souvent il s'arrêtait au milieu de sa besogne pour penser à elle.

Autour de lui la moisson tombait. Cous nus, bras nus, les aoûteux « versaient les seigles y>. Les faux rasaient en sifflant, et les hommes avançaient d'un mouvement fort et monotone, foulant les gerbes couchées qui dessinaient des vaguettes sur les sillons.

Le samedi soir, le travail cessa. Les moissonneuses lièrent les bottes et les dressèrent

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verticalement comme des huttes. Elles formaient des carrefours et des allées.

A l'extrémité, le disque du soleil plongeant éclairait les silhouettes par les pieds, et la majesté du crépuscule agrandissait les choses.

Médéric et Lisée se revirent avec délices.

Le gars était tout hâlé de soleil. Lisée le trouva embelli. Elle lui prenait la tête à pleines mains, et caressait ses cheveux tièdes avec sa joue.

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La moisson sera longue. Jamais ils ne pourraient passer d'autres semaines aussi désolées.

— Ah ! si tu voulais !

Ils convinrent de se retrouver tous les soirs au coin du fossé. Justement, la lune dans son plein donnait, et Médéric pourrait prendre à travers champs sans crainte de se perdre.

Ils n'imaginaient pas qu'il y eût quelque danger à se voir ainsi, tout seuls, à la clarté des étoiles. Pourquoi se seraient-ils défiés l'un de l'autre? S'ils se cachaient, c'était pour échapper à des défenses chagrines et à une peur maternelle des sommeils trop courts.

Il était près de dix heures quand Médéric sortit de la grange où ses compagnons dormaient. Un brouillard rampait à ras de terre et noyait les lointains. Il s'orienta à l'aide des clochers et prit sa course vers l'Abbaye.

Lisée l'attendait au bas du chemin creux.

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Le chien de garde était allongé près d'elle, le museau sur les pattes. Il leva la tête en entendant des pas, flaira longuement, puis se recoucha, et Lisée comprit que c'était Médéric qui venait.

Ils s'assirent côte à côte.

— Gomme tu as chaud !

Et elle lui posa la main sur le front.

Ils regardaient la nuit bleue. Simple comme il était, et ne sachant parler d'amour, Médéric contait sa journée. Deux moissonneurs avaient lutté, pendant le midi, sous les

arbres. On avait surpris des perdrix dans un sillon.

Elle le caressait de son regard clair, et il se grisait du contraste de ses yeux profonds et de sa bouche souriante.

Avant de se quitter, ils s'embrassaient.

Ils y pensaient tout le jour à ce baiser amer et doux qui les séparait. Médéric la baisait sur le cou, sur les cheveux.

Un jour, il s'enhardit à lui toucher la lèvre. Elle détourna la tête en tremblant.

— ce Oh ! non ! Médri ! »

Et comme il la pressait, amoureux, avec une tendre violence :

— <c Pourquoi, Lsée ? »

— «Je ne dois pas... je ne peux plus... »

Il s'assit près d'elle et pleura. Puis ils se séparèrent.

Le lendemain elle ne vint pas au rendezvous. Médéric se leva avec le soleil. La fenêtre de Lisée était fermée, les rideaux

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tombés. Il fallut partir pour les champs.

Le soir, comme il revenait, il rencontra Camus sur la route; Tinstituteur lui frappa sur Tépaule :

— « Vous savez la nouvelle? Lisée se marii». &

Et, comme Médéric chancelait. Camus le regarda d'un air uart|uois.

— <^ Qu'est-ce qui vous prend donc?

Ça vous fâche ? Vous aviez un faible pour la petite, n'est-c3 pas ? Je m'en doutais. Bah ! ça vous passera. Que diable aussi ! on n'est pas amoureux avant la barbe ! »

Et il le quitta pour colporter l'histoire, enchanté da sa perspicacité. '

Un cultivateur de Darnetal, venu à l'Ab-

lOG

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baye pour conclure une affaire de moutons^ avait vu Lisée et s'en était épris. Il avait demandé sa main, et, comme il était considéré dans le pays pour son bien et sa bonne conduite, Maze avait engagé sa parole.

Aux pieds de sa mère, les mains sur les yeux, Médéric pleurait à deux genoux, et sa poitrine brisée par les sanglots haletait

sous le poids d'une douleur immense, touchante comme une agonie.

— «Oh! maman, donne-moi Lisée, ou je m'en vais mourir. »

Des visions traversaient sa pensée qui le jetaient hors de lui, la menace à la bouche. Il entendait les violons de noce, il voyait

Lisée au bras du fiancé ; des rondes tournaient autour d'elle. Puis une cariole emmenait les époux; il restait seul sur le fossé, les bras tendus dans la nuit; ses oreilles bourdonnaient, et il retombait à genoux, secoué de sanglots.

Il se traîna jusqu'à son lit, cacha sa tête dans les draps et ne parla plus...

— « ... Où est-il?»

En entendant la voix du curé, l'enfant se redressa. Ses yeux brillaient extraordinairement, sa figure semblait amaigrie, allongée.

Le prêtre s'approcha du lit et lui toucha l'épaule.

— flc Mon ami, pourquoi pleures-tu ? »

Médéric lui prit le bras.

c Oh! vous m'écouterez, vous! Vous nous marierez. »

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La mère fondait en larmes, le curé l'emmena. L'état de Médéric Teffrayait.

Pour se servir d'une expression profane, il lui semblait profondément « épris », et il craignait qu'en mariant Lisée avec un autre on ne le désespérât.

— « Seriez-vous bien opposée à ce mariage? y>

Non, bien sur, elle n'avait pas d'orgueil ; elle aimerait mieux donner Lisée à son fils et le voir heureux, que de tenter une aventure dont tout le monde pourrait se trouver mal. Mais on ne devait pas songer à marier Médéric au moins avant quatre ou cinq ans, et, d'ici-là, que faire ?

Le curé réfléchit un instant.

— <( Avant tout, rompre le mariage de Lisée; puis les séparer. Je vais trouver Maze de votre part. »

Le fermier se défendit longtemps

Il n'avait pas besoin de cela pour savoir

que Mme Ferrard était une brave et digne femme ; mais il avait son honneur de paysan à sauvegarder.

Que penserait-on de lui et de sa fille dans le pays ?

Il savait bien comme marchaient les langues. On dirait : Maze est un malin qui se fait des rentes aux dépens de sa maîtresse, et sa Lisée une coquine qui a entortillé le petit gars par amour des écus.

— « Vous voyez, monsieur le curé, ça ne se doit pas. »

A la fin, pourtant, il céda.

On envoya Lisée chez une tante, à Étretat. Maze alla dégager sa parole, et l'abbé Brentôt écrivit à la Supérieure de TUrsulinat du Havre, pour lui recommander une jeune personne à laquelle il s'intéressait. Il expliqua la situation avec toute la discrétion imaginable, et lorsqu'il eut reçu réponse on fit revenir Lisée.

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Quand les deux promis se revirent, ils étaient si honteux, qu'il fallut les pousser dans les bras Tun de l'autre, et les forcer à s'embrasser.

La moisson était finie ; on profita de la fête du raffilage pour les fiancer.

Les aoûteux s'attablèrent sous les pommiers, et on réunit à dîner les convives ordinaires, pour faire honneur aux amoureux.

C'était en même temps un repas d'adieu,Lisée devait partir le lendemain pour lesUrsulines.

M. Camus fit les frais de la soirée.

C'était un bel esprit de village ; il était fort recherché dans les noces, et orateur désigné des banquets officiels, où il fallait opposer aux autorités départementales un personnage qui représentât. Il savait des « bouquets àChloris », chantait au rôti, lisait les mirlitons d'une voix sentimentale, et s'illustrait particulièrement dans les improvisations et dans les toasts.

Au dessert, il demanda la parole, se leva dans le silence, passa derrière sa chaise, et, après s'être essuyé la bouche avec sa serviette, tourna un compliment « à nos fiancés champêtres », qu'il comparait en finissant à Philémon et Baucis.

Puis Mélina apporta la cave à liqueurs, et jusqu'à une heure avancée de la soirée, on devisa les coudes sur la nappe.

Les deux amoureux s'étaient levés de table, et, dans l'embrasure de la fenêtre ouverte, en face de la nuit, ils causaient.

— « Tu vas partir, Lisée, et tu me laisses seul! Souvent je me suis demandé comment j'aurais pu vivre s'il avait fallu te quitter. Je ne voyais pas de plus grande douleur que de vivre loin de toi; mais, aujourd'hui, je sens bien que je me trompais : quand des gens qui s'aiment se séparent, ceux qui restent sont les plus malheureux. »

Il faisait encore jour lorsqu'on avait fini

de dîner; petit à petit l'obscurité était venue, et, comme la nuit était claire, on n'avait pas apporté la lampe. Dans une des bergères, l'abbé Brentôt, légèrement assoupi, fermait les yeux; Maze songeait dans son coin; Ca-

mus, très excité j| par son toast, pérorait, en face de ^ Mme Ferrard, qui l'écoutait d'une oreille distraite.

— « Je ne saurais trop vous exprimer, madame, avec quelle satisfaction égalitaire j'assiste, pour ma part, à ce mariage souligné par l'approbation de tous nos paysans. Vous avez courageusement bravé les préjugés citadins, d'ailleurs respectables, qui éloignent, on ne sait pourquoi, les jeunes gens des villes

LES AOUTEUX s'aTTABLÈRKNT SOUS LES POMMIERS

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