ET LA VOITURE CLIQUETANTE 8 EN VA SOUS LA PLUIE
MÉDÉRIG KT LISÈE 12Î
arrière, traînant le sac de la poste. Il se hisse péniblement sur le siège.
— «Y sommes-nous? »
Un violent efiort arrache la diligence à son ornière.
A la vitre, Lisée fait signe de la main.
— a: Poulotte ! i>
Et la voiture cliquetante sort de la cour en rasant la borne.
Médéric a pris par le sentier et le bois de traverse ; il court contre le vent, la pluie dans les yeux, franchissant les branches mouillées qui lui barrent le passage. Il va tout d'une haleine jusqu'au Moulin-Rouge.
La diligence monte la pente au pas, et il reverra Lisée une dernière fois...
Le vent balayait la pluie par grandes rafales. Elle claquait dans les flaques, ruisselait au bord des fossés, et le ciel, couleur de terre, se confondait avec les champs dépouillés, la moisson fauchée. Pas un chaume.
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Au loin, dans la côte, la maison de Soudri.
Debout sur le fossé, Médéric attendit longtemps, battu par l'averse.
La diligence était passée...
... Il reprit sa vie monotone comme si rien n'était changé. On le voyait tous les jours, patient à la besogne, accomplir aux mêmes heures les mêmes travaux.
Il était doux avec les domestiques, attentif auprès de sa mère; mais il avait l'œil distrait et l'allure machinale de ceux dont l'âme est loin.
Souvent il faisait un long détour pour venir par la sente, où il rencontrait Lisée, autrefois. Un jour, du haut du plateau, il crut l'apercevoir dans le potager. Il s'arrêtait à suivre du regard des femmes qui marchaient comme elle. Un son de voix, un pli de vêtement, tout lui rappelait l'absente.
Et pourtant il n'en parlait jamais.
Lisée donnait régulièrement de ses nou-
voiles. On trouvait sa lettre le dimanche, en rentrant de l'église. On la lisait à la fin du repas. Elle écrivait sur du papier quadrillé, à entête imprimée, orné d'un cœur brûlant dans un soleil, avec l'encadrement d'une devise.
Et ses lettres étaient pleines de ces riens qui vont à l'âme, de ces mots que toute femme trouve, qu'on répète tout bas, etqu'on baise au passage.
Médéric emportait la page bleue, et la lisait seul, dans la chambre de Lisée. Il retrouvait la voix, le regard, le baiser, enfin toute la femme, et il pleurait en lisant.
Autrefois, Lisée avait une écriture massive, qui serpentait d'une ligne à l'autre, pleine d'hésitations et de lenteurs. Au bout de deux mois de couvent, les lettres étaient transformées, embellies.
Médéric s'en attrista.
Il avait fidèlement répondu dans les pre-
miers temps; mais, quand il sut que les mères lisaient ses confidences, il cessa d'écrire, par timidité campagnarde, pudeur de tendresse. Au fond, il était inquiet.
Une visite de Camus acheva de le bouleverser.
Avec le tact qui inspirait toutes ses démarches, l'instituteur lui conseilla de se défier. Il lui conta des histoires de vocations imposées. Des jeunes personnes, après avoir été enlevées à leurs fiancés, étaient tondues de force et ensevelies vivantes dans le mystère des couvents. Il fallait redouter Texal-
MÉDÉRIG ET LISÉE 131
tation contagieuse des nonnes et Tenjôleraent des confessions.
Et il parla avec éloge d'un feuilleton anticlérical, publié dans son journal, et qui était véritablement a: tapé ».
Médéric ne savait plus que croire.
— « Pensez-vous que Lisée puisse m'oublier? d
— « On ne sait jamais; ces gaillards-là sontsi forts ! Ils en ont fait passer bien d'autres sous les fourches caudines! »
Et il s'en alla, ravi de l'effet qu'il avait produit.
Depuis quelque temps, ses allures étaient mystérieuses. Il avait donné sa démission et s'était fait nommer adjoint. On disait qu'un héritage l'avait subitement mis à l'aise et qu'il attendait la retraite d'Angamarre pour poser sa candidature à la mairie.
Il restait encore quelques beaux jours; on en profita pour semer les blés.
132 MÊDÉRIG ET LISÉE
D'ordinaire, Médéric travaillait dans la compagnie de Maze — son père, c'était encore quelque chose d'elle, — et l'amoureux prenait plaisir, quand il relevait la tête, à contempler ce rude visage de laboureur.
Ils allaient l'un devant l'autre, sans parler, pendant des heures. A la volée, Médéric ensemençait les pièces de terre en suivant les sillons; derrière lui, guidant les poulains, Maze traînait les herses. L'ombre de la chênée s'allongeait démesurément sur eux, et des vols de corbeaux descendaient en tournoyant des cimes, pour s'abattre derrière les râteaux, sans peur des gaules et des gamins.
La saison à blé était finie.
De toutes parts, les bêtes rentraient des champs passer l'hiver. La bergerie était pleine de bêlements; les vaches couchées, l'œil rond, la queue fouettante, ruminaient dans la tiédeur des étables, ou, lasses de l'immobilité des stalles, raclaient leurs chaînes