CHAPITRE III
Médéric connaissait de la nature ce qu'on peut en entrevoir par une fenêtre de caserne ; des poulets, étique gibier de cantine, cherchant leur vie dans le fumier des écuries; un coq déplumé, qui s'enrouait à chanter plus haut que les dianes, et un rucher malingre, bourdonnant autour des pois de senteur, dans le jardin des adjudants. Aussi, à chaque pas, c'étaient des éblouissements, des questions qui divertissaient Lisée.
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Elle lui fit visiter tout son domaine.
La maison de ferme, en caillou noir, charpentée de chône et de noyer, était coiffée d'un toit de chaume à lucarnes, rabattu sur les fenêtres, comme une casquette de fourrure sur le nez d'un garde. Les pignons en saillie protégeaient les pieds des murs, ombrageaient les portes. Des grilles treillageaient les fenêtres à petits carreaux verts, soufflés en bouteille, et une tête mutilée grimaçait au-dessus de la porte.
Dans la vaste cuisine dallée, une cheminée
immense occupait tout un côté de la salle.
Au-dessus pendaient des fusils de chasse,
des cages vides, des colliers d'œufs, des nids
cloués au mur avec leurs branches.
Au fond, entre Thorloge et Tarmoire, un dressoir étalait au milieu des plats d'étain un parterre d'assiettes fleuries.
Près de la porte, sur un bahut énorme, les « goujars 3) entassaient pêle-mêle des cruches
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de grès, des poteries bleues,du pain de seigle, du laitage et des écuelles de noyer.
Contre la fenêtre, la table bien lavée, polie sur les bords par les manches des dîneurs, s'allongeait entre deux bancs de bois, et le soleil plongeant dans cette ombre, faisait valser la poussière.
Lisée montra à Médéric le banc sur lequel elle montait pour servir la « panade », et elle enferma le chien Bourru dans le tambour de la rôtissoire, pour faire voir comment tournait la broche.
Derrière la maison, il y avait un potager, clos par une haie vive et une barrière blanche. C'était un jardin de curé, avec des plans de cassis, des poiriers en quenouille et de l'oseille en bordure. L'ombre des toits y entretenait une perpétuelle fraîcheur. Les pas s'enfonçaient dans les allées sans gravier.
Lisée prit un saladier à fleurs bleues, dit à Médéric de la suivre et courut au potager.
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Leurs souliers se bottaient de terre moUe^ alourdissant les petits pieds. Ils posèrent le saladier sur une touffe de buis, et Lisée dit à son compagnon :
— « Attrape-moi. y>
Alors, comme deux poulains lâchés, ils coururent à travers les plates-bandes, tour-
nant autour des massifs, se lassant Tun l'autre, lui tout essoufflé, elle souple comme une anguille de haie poursuivie par des dénicheurs.
Sur le soir, après dîner, l'instituteur et le curé vinrent saluer la veuve.
. Ils se détestaient et ne se quittaient guère,
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dévorés d'un feu de dispute qui renaissait de ses cendres. Uun représentait à RoUeville Télément du progrès et des réformes, l'autre la routine et les traditions.
L'abbé Brentôt s'occupait d'archéologie. Il gardait précieusement, dans un coffret de coquillages, quatre lettres de l'abbé Cochet,
ayant échangé avec lui une correspondance, au sujet d'un vitrail. C'était un brave homme indulgent. Il avait des prétentions à la musique et volontiers lui sacrifiait les prédications. Les jours de fête il faisait chanter la grand'messe en quatre parties, « l'une après l'autre, pour simplifier d.
M. Camus était le premier instituteur de
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Rolleville qui eût refusé de s'asseoir au lutrin.
Cette impiété dissimulait de profondes ambitions politiques. Il possédait une érudition de manuel, raisonnait pédagogie et professait un beau mépris pour le latin, à cause de ses « accointances cléricales 3>.
Il recevait un journal de Paris, ce qui lui attirait beaucoup de considération.
Ces deux personnages emplissaient la salle de leur importance. On avait allumé les bougies sur la cheminée, et Ton causait lentement, avec cette gêne secrète des gens qui s'étudient. Médéric était assis entre sa mère et M. le curé. Le prêtre lui posait la main sur la tête avec un geste bénîsseur.
— « Et quand ferons-nous notre première communion? j>
Oh ! on n'était pas pressé. On attendrait bien un an de plus. D'ici là l'enfant se forti-
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fierait, il prendrait des couleurs, il s'instruirait un peu, ses leçons ayant été dans ces derniers temps terriblement négligées.
Alors M. Camus offrit ses services. L'école communale ne convenait pas à un enfant « de sa sphère ». Il y ferait des connaissances de va-nu-pieds. Et d'ailleurs, que pouvait-on bien enseigner à de jeunes campagnards ignorants, paresseux, pressés de fermer l'Abécédaire pour aller « trâcher les vaques »?
On leur apprenait à lire, tout au plus, — et quelques leçons de choses. Mais la botanique, la géographie, les sciences naturelles, l'agronomie, tout ce qui pourrait déraciner la routine « dans notre bon pays de Calâtes > ?
Il n'y fallait pas songer.
Et il citait toutes ces sciences, comme s'il les eût possédées.
Neuf heures sonnèrent.
On convint que le magister viendrait tous
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les jours donner une leçon à Médéric, et que Lisée y assisterait.
Puis les deux visiteurs se levèrent.
Au seuil de la porte, rabl)é Brentôt, re-
dressant sa grande taille, donna une petite tape sur la joue de Médéric.
— « Nous en ferons un chrétien, madame. ï>
— <c Et un savant, ajouta l'instituteur. ^
— « Les deux choses ne s'excluent pas, monsieur Camus, d
Puis, comme Mme Ferrard élevait la lampe pour éclairer les marches, le curé remercia d'un geste.
— « Ne vous dérangez pas, madame, nous y voyons. »
Et ils s'en allèrent en se querellant.
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