‹ Médéric et LiséeChapitre 8 sur 18 · LE CERF VOLANT DE MEDÉRIC · texte numérisé non relu

LE CERF VOLANT DE MEDÉRIC

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connaissance, il répétait en se bassinant le front:

— « Sûrement, maître Médéric n*est pas fier, pour un jeune homme qui aura dans les six mille livres de rentes. 2>

Au mois de septembre, à l'époque où les premières charrues entrent dans les champs moissonnés, ils montèrent sur le plateau faire voler les « écoufîes ».

Médéric bâtit un cerf-volant avec une baguette d'osier et deux branches de saule. Il écrivit le nom de Lisée sur le fronton, et on le lança par un bon vent.

Lisée élevait le cerf-volant, très haut, audessus de sa tête ; Médéric courait à travers les sillons, haletant, heurtant les mottes, avec la brûlure de la corde filant entre les doigts. L'écoufle, déployant sa queue, s'élevait majestueusement.

Quand il fut en balance, il tirait si fort, qu'il fallut le retenir à quatre mains. Et ils

riaient, assourdis par le grand vent de septembre, qui balayait le plateau dans son vol.

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nait de MonfivillitTs pnr les sentes.

Il les rencontra comme ils abattaient leur écouffe, et profita de Toccasion pour leur inculquer quelques notions élémentaires sur la pesanteur.

Il tenait son panama à deux mains, à cause du vent qui emportait ses paroles. Il critiqua «l'ossature de Tengin » et donna des conseils.

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Médéric construisit un autre cerf-volant sous ses yeux. Il satisfaisait à toutes les lois de la physique, mais il ne s'enleva pas.

A la ferme on rentrait les derniers foins.

Quand le crépuscule ramenait les étoiles, les charrettes apparaissaient au haut de la cavée. Elles balançaient leur charge au-dessus des fossés et laissaient des toufles de paille pendues aux branches du chemin. Au coin de la barrière, les chevaux tournaient seuls ; ils secouaient leurs naseaux couverts de rosée, et les foins remisés sous la grange emplissaient la cour d'un acre parfum.

Patientes, soufflant une haleine tiède, les vaches livraient leurs pis aux laitières. Le lait montait dans les moques sonores, cerclant sa blancheur mate d'une clarté bleue.

Médéric et Lisée menaient les bêtes à l'abreuvoir.

Ils écoutaient la chanson du seau descendant au milieu des scolopendres; un bruit

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frais annonçait qu'il venait de toucher la source; alors le treuil s'arrêtait, et il fallait le remonter avec de grands efforts, en tournant la manivelle. Enfin, le cercle de fer apparaissait au ras du puits; le seau émergeait en dégouttant, et la nappe d'eau renversée emplissait l'abreuvoir où les chevaux s'ébrouaient.

Puis les barrières grinçaient sur leurs gonds, et pour la nuit tout rentrait dans le silence.

Mme Ferrard attendait les enfants dans sa chambre, pour la prière. Elle récitait, la tête dans ses mains, d'un ton monotone.

Agenouillés au pied du lit, les petits répondaient. Et, quand on arrivait à cet endroit, où ceux qui prient invoquent miséricorde (L pour les voyageurs et les agonisants », les deux enfants se serraient l'un contre l'autre, saisis d'un étrange efiroi qui les faisait frissonner.

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Ils songeaient à ceux qui s'en vont dans la mort et dans la nuit ; ils rêvaient à la clarté de la lune sur les tombes, à la plainte des hiboux dans le clocher; toutes ces choses, mêlées aux élans de leur piété naïve, se tournaient en vague tendresse, et ils s'aimaient plus.

Eux, ils chérissaient la vie et le soleil.

Aussi quand une absence de M. Camus leur laissait un jour de liberté, ils quittaient la ferme sans rien dire et couraient au bord de l'eau.

Ils avaient vite fait d'ôter leurs galoches et de s'asseoir, les pieds au fil de la rivière, sur la vieille écluse.

Quand ils étaient las d'arrêter les branches au passage et de guetter la promenade des épinoches, ils cherchaient à embrasser l'autre enfant, que l'on voit à fleur d'eau, quand on se penche, ou bien ils se poursuivaient dans l'herbe, eflrayant le sommeil des reines.

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11 n'y avait pas de faneurs dans les prés^ pas de pêcheurs aux abords de la rivière.

Leurs éclats de rire s'envolaient au travers des saules, et leurs cœurs étaient pleins d'amour.

Sur la semaine, selon la coutume des cultivateurs, Maze se rendait au marché de Griquetôt, pour vendre ses colzas et se renseigner sur les « cours 3>. Il avait pour ces excursions un bac suspendu sur deux roues^ avec un tablier de cuir, et un garde-crotte piqué au fil.

Un jour, il emmena les enfants au marché*

Sous d'énormes parapluies de cotonnade rouge et bleue, épanouis en tulipe, les marchands vendaient en plein vent, rangés sur deux lignes.

Une foule bigarrée, bonnets blancs, blouses bleues, caracos noirs, s'agitait dans la lumière, au milieu des boniments des camelots, des beuglements de bêtes, ennuyées

dans les parcs, des gloussements de volailles, liées par couples, et des querelles d'étalons amoureux. Au fond des cours on voyait les carrioles, brancards en Tair, et, quand la porte des cafés s'ouvrait pour laisser passer les maquignons, il en sortait une odeur de cognac et des criailleries.

Tandis que Maze vaquait à ses affaires,

Médéric et Lisée traînaient dans la foire.

Ils s'étaient arrêtés, ébahis, devant un marchand d'Étretat qui vendait au rabais les rossignols de la saison de bains.

— « Tout à treize sous, et un franc quatrevingt-quinze ! y>

Médéric acheta pour Lisée une bague d'argent et un collier de perles bleues.

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Elle aurait voulu lui offrir un couteau, mais elle avait oublié sa bourse.

Ils déjeunèrent chez Aubourg.

On les laissa courir dansTauberge, qui est

un musée d'antiquailles. Ils ne s'intéressèrent pas aux assiettes à la pomme ni aux cof- ^ fres à avoine, mais ils s'arrêtèrent, dans un couloir, en face d'un tableau qui les intriguait.

C'était une toile de l'école de Boucher, une scène d'idylle, au bord d'un ruisseau, dans un paysage idéal. Une nymphe se pâmait aux bras d'un satyre.

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Ils regardaient, très rouges, sans rien dire, et Médéric ayant demandé ce que cela représentait, Lisée répondit :

— « C'est Adam et Eve. »

Mais les pieds du faune les déroutaient, et, quelqu'un ayant passé au bout de la galerie, ils se sauvèrent.

Il était nuit quand Maze vint les rejoindre.

Le brave homme avait absorbé force rincettes, entre parties de dominos, et il se sentait la tête lourde en faisant détaler son petit cheval. Il conduisait les bras écartés; les guides lâches battaient la croupe du poulain et s'y blanchissaient d'écume. Les enfants étaient serrés sous la couverture, à cause du brouillard [^ui se levait. Lisée, un peu lasse, dormait en serrant sa bague. Médéric silencieux regardait tourner les roues, et le tiède chatouillement des cheveux de Lisée sur son cou lui causait un doux bien-être qu'il aurait voulu sentir durer toujours.

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Quelques semaines plus tard, comme ils jouaient ensemble dans la grange, Lîsée s'arrêta tout d'un coup, moite, échevelée, et dit qu'elle voulait se reposer.

— « Si nous dormions? »

Ils arrachèrent le lien d'une botte, l'éparpillèrent sur le parquetage, et Lisée se coucha sur le foin.

Médéric veillait à la lucarne.

— « Dors, je te défendrai. »

Et, tandis qu'elle fermait les yeux, un bras replié sous la tète, il la gardait avec une fierté d'homme qui protège. Le soleil de cinq heures caressait les toits, les pigeons s'ébattaient sur les colombiers; au loin, le tic-tac d'une machine à battre»

Lisée faisait semblant de dormir. Une clarté filtrait entre les cils, un frais sourire effleurait ses lèvres ; son corsage, dégraflfé, bâillait.

Longtemps à genoux près d'elle il la con-

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templait en extase. Pour la première fois il pensa qu'elle était belle, plus belle que la dame de la peinture dont le souvenir lui revint.

Et, chastement penché sur elle, comme sur un berceau, il lui dit en fermant les yeux :

— « Oh! Lisée, ta bouche sent bon ! »

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