CHAPITRE V
Médéric avait eu douze ans à la Saint- Jean, Lisée onze à la Chandeleur ; il fallait songer à la première communion et à la vie qui suivrait.
Mme Ferrard n'avait pas d'ambition pour son fils. Elle en voulait faire un honnête homme, vivant sur sa terre.
Quand le curé lui parla d'envoyer Médéric au séminaire d'Yvetot, elle refusa de s'en
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séparer. Elle craignait qu'il ne prit loin d'elle le goût de quelque carrière aventureuse qui Téloignât.
On lui avait déjà enlevé son mari : elle garderait son fils.
L'abbé Brentôt célébrait c: la communion i> vers les premiers jours de mai, parce qu'à cette époque on a' peu d'ouvrage dans les fermes, et que, entre deux sarclages, les petits échardonneurs ont plus de temps pour suivre les exercices. En dépit des insinuations de Camus, le curé n'était ni un exalté, ni un mystique. Il aurait volontiers restreint <c l'essor des miracles de sainte Glotilde )>, mais il craignait la marchande de cierges qui l'accusait m de manquer de religion 2>. Il prêchait peu, brassait son cidre lui-même, donnait aux pauvres, achetait tous les ans une soutane neuve, et dînait régulièrement^ le dimanche, chez Mme de Croix-Maure, au château du Bac.
Toute la naïveté des Évangiles passait dans ses instructions. Il disait les enfants bénis au bord des chemins, les jeunes filles réveillées dans les fossés, les enfances de Jésus et de saint Jean. C'était un monde meilleur, entrevu, qui revivait pour les petits paysans dans les vitraux flamboyants de l'abside et des nefs.
Il contait le trouble des âmes à l'approche de celui qui vient peupler les cœurs, les élans de la foi, la rosée des grâces.
Médéric et Lîsée écoutaient ravis la légende de la tendresse pure.
Ils la connaissaient cette angoisse que chantent les cantiques, cette vague souffrance qui emplit les âmes, ces joies qui les font déborder ; et, à côté de cet amour divin que leur prêchait le prêtre, ils apprirent à connaître et à nommer l'autre.
A la campagne, la grand'messe commence de bonne heure et finit tard.
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Médéric arrivait avec sa mère. Il fendait la foule des goujars qui restent à jouer au bouchon devant la porte, entrait, prenait Teau bénite, et gagnait son banc. Celui des Maze était de l'autre côté, presque en face.
Médéric se retournait pour voir venir Lisée. Elle montait, les yeux baissés, les mains dans son tablier de soie ; une épingle fixait son fichu dans son dos. Elle lui jetait un regard doux en passant, et, sans savoir pourquoi, ils rougissaient.
Après le Kyrie ^ hurlé la bouche à l'oreille^ les chantres exécutaient le Credo. Puis Mme de Croix-Maure montait aux orgues pour jouer XOffertoire et \Agnus...
Malgré eux, leurs yeux quittaient leurs livres et se retrouvaient.
C'étaient des rêveries troublantes, des désirs de baisers, qu'il fallait dire le lendemain, à confesse, et qui devaient singulière-
GK MONDE QUI REVIVAIT DANS LES VITRAUX FLAMROYANTS DE L*ARSIDE ET DE LA NEF
ment scandaliser Tabbé Brentôt, à juger par la rigueur de ses pénitences.
Au sortir de Téglise, on s'arrêtait sur les marches pour voir a: ces dames de Croix- Maure 3> monter en voiture.
Elle avait grand air, la haute calèche
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armoriée, avec sa paire d'étalons secouant les gourmets, et ses valets, en bottes molles, dont les sombres livrées pendaient au revers du siège, étoilées de boutons de métal.
Mme de Croix-Maure avait fait visite à l'Abbaye. On causait un instant avant de se séparer : un mot sur le sermon, une banalité polie, une poignée de main par-dessus la
portière qui se ferme, et le brillant équipage filait comme un. éclair.
Le jour où ces dames rendirent le pain bénit, elles invitèrent Médéric à déjeuner au château. M. le curé le ramènerait, le soir, dans sonboc.
Médéric n'avait pas de plaisir sans Lisée.
Il aurait voulu refuser; mais sa mère, fière de l'honneur qui les distinguait, accepta. Il fallut s'exécuter et monter dans la belle voiture, sous les yeux de toute la paroisse.
La journée sembla interminable à Lisée. D'instinct elle était jalouse de cette petite
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demoiselle, qui portait des toilettes claires et des gants noirs à six boutons.
Elle ne craignait pas la comparaison avec les autres campagnardes, mais la petite Parisienne l'effrayait.
Aux vêpres, où Médéric ne vint pas, elle renonça à prier. Vingt fois elle reprit son chapelet, baisant la croix, égrenant les perles : les Ave mouraient sur ses lèvres, et ses yeux se tournaient vers le banc vide de son amoureux.
Aussi, le soir, quand il lui revint, avec le récit de sa journée, elle lui jeta les bras au cou, et, d'une voix suppliante :
— « Tu n'y retourneras pas, dis? »
Le jour de la première communion arriva.
En entrant dans la cuisine, Médéric vit Lisée que l'on achevait d'habiller. Deux servantes à genoux épinglaient le voile de mousseline. Dans un coin, Maze regardait.
Médéric eut un éblouissement.
— « Tu as Tair d'une mariée, Lisée! 3>
Et ils se mirèrent, bras dessus bras dessous, dans la vitre de Thorloge.
En gravissant les marches de Téglise, ils se promirent qu'ils reviendraient un jour, la main dans la main, et que cette fois encore, Lisée remettrait sa robe blanche et sa couronne.
Le soir, on reçut, à l'Abbaye, M. le curé, Angamarre le maire, et l'instituteur. On avait enlevé les housses des bergères.
Les deux « communiants d étaient assis près l'un de l'autre. En face, Mme Ferrard faisait les honneurs entre le maire et le curé, Camus avait Maze pour vis-à-vis.
La conversation roula sur les récoltes, l'assolement triennal et l'éducation des enfants.
L'ecclésiastique conta des historiettes de séminaire, des mots d'évéque et risqua des calembours. Camus riposta par des anec-
dotes tirées de Talmanach et lança une exposition de principes qui jeta un froid.
Il mangeait les bras en cerceau, la serviette sous l'aisselle et entonnait sa cuillère avec un gloussement plaintif.
Le couvert levé, les bézigues finis, les convives reconduits, on installa des chaises devant la porte, et Maze parla gravement.
Les enfants prenaient de Tâge, il fallait songer à l'avenir, lui se faisait vieux et voulait établir Lisée avant de s'en aller. Quant à Médéric, s'il voulait un jour conduire habilement sa ferme, il fallait qu'il mit la main à la charrue, et apprit toutes ces choses qui ne sont pas dans les livres.
Mme Ferrard l'approuva, mais, en même temps, elle demanda une semaine de repos pour les deux enfants que les exercices de la retraite avaient fatigués.
Ils furent bien employés ces derniers jours d'enfance. Médéric et Lisée refirent toutes
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leurs promenades, visitèrent Soudri sur le chemin d'Épouville, et, un jour de beau soleil, allèrent porter l'argent du mois au « bergué » Joli-Cœur, qui paissait ses bêtes vers le plateau.
Celui qui portait ce sobriquet était un être hirsute, étrange, objet de haine et de terreur dans le pays.
Orphelin, borgne et manchot, élevé par la pitié campagnarde, qui lui vendait cher son pain noir, il avait grandi, couchant dans les porcheries, buvant à plat ventre aux mares, et volant des pommes vertes le long des chemins.
Au crépuscule, quand sa silhouette déguenillée se découpait sur le soleil couchant, les gens faisaient un grand détour pour éviter sa rencontre.
Il passait pour jeter des sorts aux bêtes et ensorceler les personnes.
Un soir de Noël, en même temps qu'il
CJNE LAITIÈRE AVAIT ÉTÉ POURSUIVIE jusqu'au havre par un TRÉPIED
mangeait la soupe de minuit avec les valets, un cultivateur de Manéglise l'avait rencontré sur la route de THomerie. Il conduisait des moutons noirs et avait demandé rheure, en passant. Une autre fois, une laitière qui n'avait pas répondu à son salut, s'était vue poursuivie jusqu'au Havre par un baquet plein d'eau, courant sur son trépied.
Lisée et Médéric le trouvèrent couché le long de son parc, désœuvré comme à l'ordinaire. Épars autour de lui les moutons broutaient, et le chien, toujours en éveil, rabattait les <c aventureux d en faisant sonner sa clarine.
Lisée était la seule personne qui eût jamais témoigné de la pitié au berger.
Il se leva pour aller au-devant d'elle, l'appela <c Mamzelle Lisée d et lui oflfrit des « mates » qu'il tenait au frais derrière un fossé.
N'ayant qu'une cuillère, ils s'empâtèrent
MÉDÉIUC KT LISÉK
à tour de rôle, comme des mauviars au nid.
Quand Técuelle fut vidée, Lisée tendit la main au sorcier :
— « Joli- J
bonne aven- Le l>erîïer
Cœur, dis-moi ma ture. »
fit des façons, protesta qu'il n'y connaissait rien; mais, quand elle eut dit : « Je veux ! j> il se décida.
Avec la pointe de son couteau, il suivit la ligne du cœur, ri la ligne de tête, et la ligne de vie, marmottant des paroles; il lui promit « toutes sortes de prospérités, avec le paradis à la fin de ses jours :&. Puis, comme le soleil baissait, il cria :
— « A la volte ! »
En un clin d'œil, le chien eut ramassé les
bètes dépenaillées, qui fuyaient devant son abois avec un frôlement doux de leurs épaules laineuses.
Le berger marchait devant, et la foule mouvante du troupeau s'achemina vers la couchée.
Médéric et Lisée s'en retournèrent par les trèfles. Gomme ils arrivaient au bord extrême du plateau, le soleil disparut.
Des hauteurs de Manéglise un nuage accouru gardait une lueur rosée ; un souffle passa sur les bruyères. Saisis par la tristesse du soir, ils s'arrêtèrent, et Lisée posa sa tête sur la poitrine de son amoureux.
En face d'eux, la chênée n'était plus qu'une ligne d'ombre; à leurs pieds un brouillard montait des rivières, en roulant comme des quenouilles les peupliers tremblants; un enfant chantait dans la cavée.
Elle leva les yeux sur les siens, et, presque sans remuer les lèvres :
— « Mon Médri, m'aimes-tu? :»
— « Lisée ! »
Il sentit la taille souple se renverser sur
son bras, et, dans le mouvement qu'il fit pour la saisir, elle s'abattit contre son corps. Ses deux bras dénoués pendaient comme un collier brisé. Il la soutenait autour des hanches, entre les genoux; lentement il ap-
procha les lèvres de cette petite bouche où les dents brillaient.
Un frisson les prit. Ils se sentaient mourir.