OE VIEILLE GLOIRE EN
l)hysionomie altérée, la vie absente. C'était encore le type d'une belle tète intelligente; mais l'intelligence semblait l'avoir quittée , et ses formes affaissées s'étaient amoindries et avaient dépéri, faute sans doute de Téiément nécessaire à leur existence. Quelque chose avait manqué sans doute à cette âme, et elle manquait à son tour à ce corps qu'elle était faite pour animer. La souffrance de l'une avait causé la souffrance de l'autre. C'était un de ces êtres nombreux dont le vulgaire dit que la lame use le fourreau ; mais le fer aussi s'était usé dans son incessante douleur, et ce qui restait de la vie, ne traînait plus vers le tombeau qu'un corps sans force et une âme sans volonté.
Les souffrances morales et physiques des gens du monde sont toujours un peu arrangées, et pour ainsi dire parées : quand on n'a plus assez de force pour soutenir dignement le poids de ses malheurs, on s'éloigne du monde ; et c'est seulement dans la solitude, dans quelque coin retiré, à l'abri de tous les regards, que se trouvent des infortunes effroyables accablant un être sans puissance pour leur résister. Là, le chagrin et la maladie se montrent dans tout ce qu'ils ont d'amer, de cruel, de délabré et de hideux. C'était pour la première fois de sa vie que madame de Salvy pouvait considérer, sous leur aspect le plus horrible, la vieillesse, la misère et le désespoir réunis.
Longtemps elle regarda ce triste spectacle. Le vieillard ne bougeait pas, ses traits avaient une ef- 1 11
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!r;iy;mlt' imiiKibililr ; pdiirl.U)! de ses ycMx ('•Iciiils <lcu\ l.iriiK'S Idiiiliriciil le lonj; des joues (h'iiriint'cs, cl ajoulrrciit à r;iii}^()iss(' (m'éprouvait iiiadainc de Salvy. Rien n'est plus aiïn ii\ ([iic les larmes d'un vieillard... Puis il lui scmlila (pic ces larmes coulaient pour son neveu, et dans son eilroi, elle s'écria : Est-il donc si mal?
En ce moment, Vdelberl ouvrit les yeux, sourit, se souleva, et voyant sa tante, dit doucement sans surprise, mais d'un ton joyeux qui annonçait la bonne santé : <: Ah ! j'en étais sur !... merci !... je suis guéri! ' et la main qu'il tendait à sa tante, sa gaieté, l'expression de sa ligure, tout confirn)ait ces paroles et annonçait que le sommeil avait fait passer jusqu'aux plus légères traces de son indisposition.
Cependant celui qui avait paru pleurer sur son sort, s'était soulevé doucement, et regardait d'un air presque hébété ce qui se passait autour de lui, paraissant chercher à comprendre pourquoi il trouvait là une troisième personne qui lui était inconnue. II portait sa main à son front, et considérait madame de Salvy et Adcibert tour à tour, comme voulant rappeler sa mémoire infidèle :— >' Sa tante... dit-il en balbutiant, après qu'Adelberteut prononcé plusieurs fois ce mot... sa tante !
— ic Ah ! reprit le jeune homme sans paraître étonné, c'est le vieux! ■■> Il lui semblait apparemment que cette explication dut suffire, qu'il était connu, ou îie valait pas la peine de l'être, car il se remit à parler d'autre chose à madame de Salvy qui. pleine-
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inenl rassurée sur l'état d'Adelbert, avait machinalement reporté ses regards sur celui que son neveu traitait avec tant d'insouciance.
Le vieux avait paru reprendre petit à petit
l'existence ; son visage s'était un peu ranimé. On aurait dit que les idées lui revenaient, et que sa mémoire lui rapportait les souvenirs qu'il y avait cherchés... Tout à coup, une exaltation soudaine enûamma ses yeux, il s'agita convulsivement et s'écria : — <: Sauvez-le , madame, sauvez-le ! il est perdu... si vous ne le sauvez pas!
Adelbert parut elïrayé autant que surpris : — ti Ah! qu'a-t-il donc? dit-il, jamais je ne l'ai vu ainsi. »
Les paroles d'Adelbert, un mouvement assez vif de madame de Salvy, et, plus que tout cela, le bruit que flt un jeune homme en ouvrant brusquement la porte et en criant : — Eh bien ! comment allez-vous ce malin?... troublèrent le pauvre vieillard ; il trembla de tout son corps, se dirigea vers la porte, et avec tout ce qui lui restait de force, se sauva sur l'escalier, non pas sans avoir heurté en passant le nouveau venu.
— Ah ! c'est le vieux, dit celui-ci ; tu donnes dans les vieux, toi! C'est ça, l'ancien régime ! El après un bruyant éclat de rire, il remit son cigare à sa bouche et envoya une grosse bouffée de fumée dans la chambre avant de s'être aperçu que madame de Salvy était là.
Adelbert était mécontent, madame de Salvy étonnée.
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— (llirisloplio ! ilil le jeune liDiiiiiir tl'iiii Ion de reproelie. Kl eelui-ei, jetant alurs un coup d'œil auloiir «le l;i (IliiiiIiic p(Uir clierclier ce qui provoquai! le niccontentenienl de son ami, aperçai enfin madame de Salvy ; el ne disi influant d'aljord (|uesa loilelle qui, même dans sa simplicité, annonçait une opulence élégante, il avança ses lèvres en faisant un petit bruit et en tournant la tète d'une manière qui exprimait une surprise burlesque, j)uis il dit à part avec une expression railleuse : — <: Uien (pie cela, excusez !.. » 31ais Adelberl reprit avec un ton plus sévère : — <i Christophe, c'est ma tante, la comtesse de Salvy ! » Par un mouvement spontané, Christophe retira d'une main une espèce de casquette informe, et de l'autre son cigare, puis il salua avec un respect involontaire, en bégayant avec trouble le mol '■. l'ardon ! ;> Toute sa contenance montrait un embarras où il y avait de l'humilité et de la surprise : — <( C'est un voisin, ma tante, dit Adelberl : la chambre à côté, porte à porte; et en- Ire jeunes gens on ne se gêne guère... i' Pendant ce peu de paroles, la physionomie de l'arrivant s'était modifiée, des idées nouvelles avaient effacé l'impression reçue au premier abord. On voyait qu'il se redonnait du courage, qu'il voulait prendre sur lui, mettre de côté ce respect, vieil usage que ne permet plus le nouveau genre adopté par la mode des étudiants ; et petit à petit sa tenue dégingandée, l'audace de ses regards et la brusquerie de ses manières annoncèrent qu'il rentrait dans sa dignité