‹ Médérine (volume 2)Chapitre 9 sur 30 · EN I84Ô · texte numérisé non relu

EN I84Ô

La comtesse de Salvy est une femme encore jeune, toujours gracieuse, et déjà dégoûtée du monde et des fêtes, mais aimant la société avec discernement : ceux qui l'entourent, et dont elle a lait clioix pour charmer sa vie, sont quelques femmes d'esprit, quelques hommes distingués, ([ui, comme elle, cherchent une réunion intime où l'on fasse attention à ce qui est aimable, où l'on sache gré de ce qui est bon, et où l'on comprenne tout ce qui est supérieur. Son salon fait souvent éprouver le même plaisir que jessent le voyageur du désert quand il rencontre une de ces oasis. Irais bosquets enchantés où il [)eul se reposer d'uni;

112 INE VIEII.I.K (il.dlUK E> \H4ô.

Iicnililc fjiliKuo. cl se rafraichir d'une alinosphèrc hrùlaiile qui l'accablail.

Veuve et sans ctifaiil, avec une morleste forlune, un rieur tr.'ui(|uille. f:ù\ seiilenieiil pour l'aniilié, et un c.spril qui synq)alliise avec tous les talents et avec tontes les idées, madame de Salvy est heureuse et ainice. Ce sont les deux conséquences naturelles d'un scnd)lable caractère.

Un jour elle apprit à ses amis que sa paisible petite retraite de la cité d'An! in allait recevoir un bote plus jeune et moins tranquille sans doute; cl qu'un neveu, Adelbert de Sainl-Géniès, né dans le Midi, mais sortant du collège Saint-Louis, allait demeurer chez elle, avec ses dix-huit ans, sa vivacité méridionale, une âme de poêle et une lèle d'enfant gâté, (l'était le fils unique d'une sœur ainée habitant une terre près de Toulouse, et n'ajanl jamais rien refuse aux désirs de son fds. — « Je me suis inquiétée pour lui, disait madame de Salvy. dès le jour où ma sœur m'écrivit qu'il avait voulu la quitter, elle, la plus teiidre des mères; quitter le château paternel où il était libre et joyeux comme un oiseau, et quitter le bon précepteur avec lequel il badinait du matin au soir , tout en apprenant pourtant avec une merveilleuse facilite! Mais ma sœur avait espéré qu'une fois ses études terminées à l'aris, comme il l'avait désiré, il reviendrait vivre paisiblement auprès de ses parents et de leurs voisins. Cependant Adelbert a d'abord voulu doubler la dernière année de ses études, où il avait récollé

ISE VIEILLE (MOIRE E\ 184Ô. Ilô

une ample moisson de couronnes; puis il avait obtenu le prix d'honneur, et sortait ainsi du collège, le |)roniier entre tous. Certes, ma sœur avait recueilli dans son cœur de mère les éloges donnés à son enfant : les succès du jeune homme avaient été la joie des parents, mais cette joie commençait à être impatiente de montrer au voisinage et d'avoir à ses côlcs celui qu'ils aimaient avant qu'il n'eut rien appris, et qu'ils auraient voulu fêter pour tout ce qu'il avait pris la peine d'apprendre.

Les regrets furent profonds dans le château où ma sœur attendait, cpiand Adeiberl écrivit que rin)parfaite éducation du collège lui laissait nombre d'études à terminer; qu'il voulait suivre le cours de tous les illustres professeurs, et qu'il lui fallait encore au moins deux années à Paris pour satisfaire l'insatiable désir de s'instruire, que ma sœur ne comprenait pas. mais auquel sa tendresse céda après quelques difficultés.

Et moi. continua la comtesse, pour avoir le droit de veiller à son insu sur ses actions, j'ai ofl'ert ma maison, ma table à Adelbert, comme un moyen d'ajouter à l'aisance que peut procurer la petite pension paternelle ; car la fortune de ma sœur est modeste comme la mienne : son mari y a peu ajouté; et quoiqu'ils aient une existence très-honorable et presque splendide . parce qu'ils habitent leur terre toute l'année, ils ne peuvent disposer d'une forte somme d'argent pour leur fds... Chez moi il sera bien, n'éprouvera nulle privation, et

ÎI4 1>K VIKIIIK (.lUIUK V.\ l.Siô.

ItiTiulra le f^oiil de la lioiiiic cuiiipaj^nic, si rare cl si nécessaire pourlaiil aux joiiiics gens, car leur lionlieur en dépeiid... Ailclherl va donc Nciiir loj^er ici.

Kn ce MMiiiiciil. cl lorsque la comtesse s'apprèlail à l'aire coiinailre à ses amis celui p(»ur le([uel elle deinaiidail leur inlérél et leur bienveillance, un domestique ouvrit la i)orle cl annonça M. Adelberl de Sainl-Géniès... et il entra.

C'cfail un très-grand, très-mince cl Ircs-hlond jeune homme; mais s'il n'oflrait ni dans sa clicvclure, ni dans son teint pâle le caractère méridional, on le retrouvait, avec toute son expression passionnée, dans le feu de ses regards et dans l'animation exaltée de ses paroles, aussitôt que l'embarras et la timidité de la jeunesse ne mettaient ])lus de frein à ses mouvements naturels.

11 arrivait vi\enient, le cœur cl la pensée loul pleins de choses à dire. — Ma tanle ! s'écria-l-il de la porte... Mais il vil cinq ou six personnes el il fut facile de s'apercevoir que, dans son projet d'explication ou de conlldence, il n'avait pas j)révu cet obstacle, qui rétonnait autant qu'il le contrariail; car il s'arrêta stupéfait, rougit, se déconcerta el resta immobile sans rien ajouter... On devinait qu'il était arrivé avec une surexcitation, produite sans doute par un vif désir de faire comprendre sa pensée, ou par l'émotion qu'elle lui causait à lui-même ; mais il avait été interdit par la présence des personnes qui étaient là, et il éprouvait alors autant d'embarras qu'il avait essayé de montrer d'audace.

l\E VIEILLE GLOIRE EN 184Ô. 113

Adelbcrt était beau, de cette beauté vive, énergique et passionnée qui ;i|)parlient plus au caraclère qu'à la ligure. II était susceptible des émotions les plus fortes ; mais comme il était impressionnable à toutes, elles se modifiaient les unes par les autres, et le chagrin qui l'atteignait perdait en durée ce qu'il avait de trop en intensité : il en était facilement distrait.

Heureuse instabilité des âmes passionnées, qui multiplie leurs impressions pour en affaiblir les effets ! Cette nature est celle de presque tous les poètes et de presque tous les grands artistes : elle centuple leurs idées avec leurs émotions ; elle leur donne le besoin d'exprimer et d'user dans le travail ce que leur âme a de vie au delà de ce qui est nécessaire pour une existence calme et paisible. Le talent dans les arts ou dans les lettres se compose souvent de ce trop-plein de l'âme qui la tourmenterait elle-même, si elle ne pouvait porter au dehors cette force superflue et cette surabondante activité.

Adelbcrt était de ceux-là... et il avait à dépenser une énergique vivacité qui se portait toute vers l'étude ; mais il avait dix-huit jus, et la prévoyance de madame de Salvy craignait de le voir se diriger vers un but plus dangereux. Celui-là même l'inquiétait. Réaliserait-il toutes les espérances qui naissaient dans ce jeune esprit, et pouvait-il lui donner une récon)pense proportiormée à une ardeur aussi vive et aussi exclusi\e? Elle examinait en ce moment la ligure contrariée et embarrassée de son neveu; et.

I]r> i m: Nitii.iK bioiRE Eix 1843.

|M)iir le iiii'llic ;i l'.iisc cl le Idicci- ;'i s'('V|»iiiii('i . elle n'|Miiiilil ;i s;i pcnsi'i' en lin (I('iii;iiiil;iiil ri' (|iril ;i\;iil à lui (lii'o.

Apri'S un peu d'Iirsilalion. AdcliH'r! lui nvoua qu'il avait airan;;r. pour ce premier jour de sorlio du coliéfîc, un diiier avec des camarades de pro- \iuce (]ui parlaicnl le lendemain pniir rclourner dans leurs lauiilles, et (ju'il ne revcrrail i)eul-clr(; jamais.

Jladame de Salvy lui reprocha amicalemenld'è- Iro eudtarrassé pour une chose si nalurelle, cl l'engagea à rejoindre loul de suilc ses amis. Le jeune iioninic se scuLil soulagé, cl en nicinc temps louché de la boidc de sa tante. 11 eut un mouvemenl plein de grâce el de cœur en même temps, qui le |)orla à prendre vivement la main de madame de Salvy, à la porter à ses lèvres avec respect et allection, en la remerciant de son indulgence. Il s'élait approché d'elle et il resta une miimte en silence, la regarda avec une expression touchante, puis dit Irès-vife : — Surtout, ma tante, ne me croyez ])as ingrat ! Et il sortit rapidement.

— Il ne m'a pas tout dil. murmuia doucement madame de Salvy ; c'est une noble nature que celle d'Adelhert : pour\u qu'il ne se gale pas ici !

La con\ersation continua. ]Madame de Salvy n'élait pas exempte de préoccupation ; mais Tusage ilu monde et l'amitié qu'elle porlall à ceux qui étaient là, parvinrent à la calmer. Seulement, quand ou lui remit, en sortant de diner. une lettre de sou neveu,

1>E VIEILLE GLOIKE EX 184Ô. 117

elle no put s'cmpéchcr de dire : — J'en étais sûre. Puis, comme elle était au milieu d'amis intimes, après avoir jeté les yeux sur le contenu de la lettre, elle la lut tout haut :

« Ma chère tante.

«i Pardonnez-moi, et surtout ne vous affligez pas •1 et ne vous inquiétez pas de la résolution que j'ai « prise, et dont j'étais venu vous l'aire part ce ma- « tin.

<( Je sens, comme je le dois, la bonté qui vous a t: fait m'olTrir un logement chez vous; j'apprécie <i votre amitié toujours indulgente et la société qui «t vous entoure, toujours aimable, mais je ne puis li accej)lcr. je ne puis demeurer chez vous; c'est i: impossible.

•1 Je ne reste à Paris, je ne me sépare de ma mère, '! que pour arriver à un but ; et le travail, un travail <i constant et assidu, peut seul m'y conduire. Chez <i vous, ma tante, je serais trop loin des cours que « je veux suivre, trop séparé de ceux qui étudient <: encore; les heures de repas, le monde qui vient •1 chez vous, les distractions qu'il me donnerait, les <i occasions de plaisir que je trouverais à chaque Il instant, m'oleraient souvent la possibilité du tra- ' vail et finiraient par m'en ôler l'envie.

'1 Oui, ma tante, chez vous j'aurais tout à crain- «c drc jusqu'à ma propre faiblesse, qui me livrerait <■ facilement à l'oisiveté. Il m'est plus aisé de pren- 1 10.

118 vyt \ii;iiii. (il 01 ut i;^ 184Ô.

<i (Ire aujoiird'Iiui une sévôro n'-sdluliori que de la Il iiiniiileiiir contre <les séduclions de chaque ino-

•: lllOIlt.

<i Je me suis donc décidé. J'ai loué un (mil petit Il logemciil iiic Saitil-Élieinie-dos-{«rès, d.iiis uiic «i maison où plusieurs anciens caïuaradesdu collège t Saint-Louis higenl déjà. Je me trouverai en pays <i de connaissance, avec des jeunes gens (jui veui; lent comme moi travailler. iNous sommes là près <i de rÉcolc de droit, de la J^orljonnc, du Collège ic de France, et nous avons sous nos yeux le Pan- <i théon : n'est-ce pas s'être placé au centre des '1 moyens et ne j)as |)crdre de vue un instant le .1 Lut?

Il Ne vous inquiétez pas non plus, ma tante, des <i privations que je puis éprouver ; la table du coli! légc habitue à la frugalité, et ma petite chambre Il vaudra bien nos dortoirs. Quant à l'argent, je K serai riche : plusieurs de mes camarades ne reçoi- <i vent que douze cents francs par an et vivent sans <i faire de dettes, moi, j'en aurai le double : c'est Il l'opulence ici.

<i Pour vous rassurer tout à fait, ma chère tante, •i je vous dirai que, le dimanche, jour de repos, où •i les cours sont suspendus, et qui se passe en folle <i gaieté dans le pays latin, moi, je le consacrerai au « plaisir de vous voir, j'irai passer auprès de vous >' toute cette journée-là.

<i ttes-vous rassurée et contente à j)rèsent, ma '■■ chère tante?

tJÎE VIEILLE GLOIRE E.> 1S43. 119

Il Moi, je serai heureux, si vous me gardez tou- <■ jours votre indulgente amitié.

'1 Adelbert de Sa.ist-Gé.hiès. i>

Qu'y avait-il à répondre à une pareille lettre? consentir et approuver. C'est ce que fit la comtesse de Salvy.

Ses amis louèrent à l'envi la sagesse précoce du jeune homme, son ardeur au travail, son courage à s'imposer lui-même des privations. Le père d'un insouciant paresseux soupira ; une jeune femme regarda avec un peu de dédain son mari qui passait toutes ses journées sans aucune occupation et n'avait plus le courage d'ouvrir un livre; et tout le monde parut étonné de voir n)adame de Salvy accueillir avec inquiétude un projet qui eut du lui inspirer do l'admiration.

« — Allons, dit-elle en soupirant, il faut le laisser faire!... Dieu veuille lui épargner de trop grands mécomptes, ou lui donner le courage de les supporter ! Puis, souriant, elle ajouta : enfln, s'il tombe du ciel comme Icare, ce sera du moins dans les bras de sa famille; nous tâcherons de lui adoucir sa chute. i>

Ce qui avait été convenu fut fait : madame de Salvy voyait Adelbert tous les dimanches ; sa vive gaieté, le feu de ses regards, l'exaltation de ses paroles, attestaient son bonheur, et toute inquiétude eût été ridicule pour le moment. La tante

JJO i M. viEiii.i: t.ioinK i.y 18i3.

liiiit iiiriiii; par rtic tcllciiiciil .sous l'iiiildciicc (Jcs uli'i'S (le S(»ii iicvou, (juVIIc [lai laj^ca loulcs ses espcramcs. Adcllicrt dcxait un jour ccliiiscr par ses succès les plus grandes répulations lilléraires. Il n'y avait jtas une f^Ioiic si ('•!c\('m' qu'elle ne se dallai de lui voir alleindre. Knfin son aniilié devinl même si aveugle, qu'elle ne s'apereul pas du cliangemenl survenu dans les manières du jeune homme.

Longlemps il avail garde cette gentillesse gracieuse et polie, d'un enfant élevé |)rès d'une mère aimable et douce ; ces habitudes de boime compagnie, qu'un jeune homme prend sans le vouloir, lorsque nulle parole grossière n'a jamais frappé son oreille, et celle élégance distinguée, qui se gagne par imitation, lorscju'on est entouré de gens élégants et qu'on n'en peut pas voir d'autres.

Les jeux du collège lui avaienl laissé une grande partie de ses avantages; mais son séjour au milieu des étudiants, y portait d'autant plus d'atteintes, qu'il craignait de se voir l'objet de railleries, de la part de s(;s camarades, qui, déjà, lui avaient reproché son air aristocratique, et l'appelaient par dérision le viarquis. Bientôt, ses gestes gracieux et rares furent remplacés par quelques brusques mouvements ; le son de sa voix grossit; les mots simples, justes cl mesurés qu'il employait, cédèrent la place à un assez bon nombre de ces mots exagérés, burlesques, bizarres, fruit d'une imagination en désordre, et qui n'ont de sens dans aucune langue ; et Adelbert apporta jusque dans le salon élégant de

INE VIEILLE GLOIKE E> 1843. 121

sa (aille, l'odeur du cigare , parCum iiidispeusable d'une pareille conversation. La lendressc de madame de Salvy était si aveugle, qu'elle se prêtait à ses caprices nouveaux, ou plutôt, elle ne s'en apercevait pas : il avait toujours raison.

Cependant, un dimanche, Adclbert ne vint pas, et dès le lendemain malin, un domestique envoyé par madame de Salvy, annonça qu'il était au lit, malade . avec la lièvre. Une demi-henre ne s'était pas écoulée, que madame de Sah y se dirigeait vers la rue Saint-Etienne-des-Grès, allant, inquiète et désolée, retrouver l'objet de celle vive et indulgente affection.

En toute autre circonstance , la petite rue tortueuse , la maison chétive , la porte basse , l'allée étroite et l'escalier sombre et sale, qui conduisait aux deux pauvres chambres mal meublées, où gisait sur un mauvais lit le jeune malade, eussent singulièrement offusqué madame de Salvy, dont les yeux ne se reposaient jamais que sur des objets élégants, et dont la répugnance, pour une demeure triste et sale, allait jusqu'à l'exagération ; prétendant qu'elle ne vivrait pas plus de quelques jours dans un lieu où ses regards ne seraient pas satisfaits, et que son àmo en recevrait une souffrance si grande, qu'elle ne pourrait la retenir sur la terre à de pareilles conditions. Mais celle âme qu'elle calomniait était forleinent énme par l'inquiétude , et elle ne vil rien jusqu'à ce qu'arrivée au chevet du jeune homme, elle se mil à contempler sa figure colorée par la fié-

13!2 l.'NK VlKlt.l.K (W.OIItE K> 18iô.

vre, mais ro|)('ii(I;uil p.iisiblciiK'iil, on(iorinio. Alors, plus Imiiquillc p.ir ce repus iiicsitéré. riLidamc de Salvy, en alleiidaiil le ré\eil (|u"eile crai;;iiait de hâter, se mil à examiner le lieu on elle était, avec unccuriosilé où se lrou\ail pour beaucoup raiïection qu'elle portait à son neveu.

La |)elite clinnihre. fort sombre, ne recevait de jour que d'une fenêtre basse et à petits carreaux, qui donnait sur une cour, c'est-à-dire une de ces cavités sans nom qu'on appelle une cour à Paris, parce que c'est censé en tenir lieu. Sept ou huit pieds carrés, entre des maisons à cinq ou six étages, laissaient à peine parvenir le jour, et ne perniellaient d'apercevoir le soleil que dans le milieu de cet espace, en levant la tête à se donner un torticolis. Ouaiit au soleil, si les habitants de la maison soupçonnaient son existence, c'était seulement pour en avoir entendu parler.

!\Iadame de Sahy promena ses regards dans les coins obscurs de la petite chambre, que les meubles étaient loin de dissimuler. Une table en noyer, qui avait vu plusieurs générations de taches d'encre se succéder, quelques chaises de paille, une petite bibliothèque, puis des livres partout, sur la table, sur la cheminée, sur les sièges, attestaient l'étude, et l'étude seule.

Rien ne rappelait les distractions cl les plaisirs qui se mêlent parfois à la vie d'étudiant : ce n'était pas la chambre d'un jeune homme, c'était la cellule d'un cénobite fidèle à tous ses vœux.

I>E VIEILLE (iLOIKE E'^ 1845. 125

Le rajon de luiniùic qui cclairail la chambre, frappait d'abord la table qui servait au travail d'Adelbert. puis glissait sur le lit, de manière à éclairer sa lecture du matin. Aucun rideau, ni à la fenêtre, ni au lit, n'était nécessaire pour en amortir l'éclat, car c'est à peine si ce jour était suflisant pour periiH'ltre les occupations du jeune homme, et ce ne fut que lorsque les yeux de madame de Salvy se furent habitués à cette obscurité, qu'elle parvint à se rendre bien compte de ce qui l'entourait. La table, avec une chaise, était placée près de la croisée ; le lit ensuite, puis un petit espace restait encore entre le pied du lit et le mur. Ouand les yeux de madame de

Salvy se portèrent là un mouvement involontaire

la fit tressaillir, elle s'aperçut qu'elle n'était pas seule avec son neveu ; sa surprise faillit se trahir par une exclamation, mais elle resta immobile, examinant avec curiosité cet être singulier qui paraissait immobile comme elle.

C'était un vieillard , dont les bras grêles et les mains décharnées étaient appuyés sur le bois du lit, et soutenaient sa tête chauve, où quelques rares clieveux, complètement blancs, se voyaient encore. Sa figure était entièrement décolorée ; une peau lanée, livide et desséchée, donnait l'idée de la maladie en même temps que celle de la vieillesse. Une fois que madame de Salvy eut porté les yeux sur ce visage étrange dont rien ne peut peindre refTrayanle pâleur et l'altération singulière, il lui (ut impossible d'en détacher ses regards. Elle n'eut point à crain-

124 l'M >1K.MIK (.I.OIlUC K\ ISiô.

(lie (1(> ('liii(|iii'i' le xicili.'U'd |iai- une .'Mlciilioii liup rnrifiisc . car il ne s'clail pas iiiriiic aperçu qu'elle lui là... Tout ce qui restai! de \'\i- dans ccl ciro presque innniinc, clail coiicenlro dans la couleniplalioii (lu jeune homme. Madame de .Salvy pu! donc ol»server à loisir ce qui l'avait Irappée au premier aspect. Voiir elle, accoutumée à deviner facilenu'iit les caraclères effacés de la plupart des gens du monde, à lire sous des (ormes nivelées par des liahitudes seml)lal)les, à comprendre sous des expressions atténuées et contraintes, les i)assions, les idées et leurs nuances même les plus frivoles, il lut bien facile à son expérience de lire dans les larges et terribles cicatrices des blessures de l'àme , et ce fut avec une espèce de frayeur qu'elle découvrit, petit à petit, en examinant le vieillard, que les chagrins, plus que les années, avaient sillonné ses Joues de rides profondes, creuse ses yeux dont l'orbite se détachait sur un cercle noirci par les larmes. Puis un front large, élevé, développé, s'avançait sur ses yeux enfoncés : sa forme, celle des tempes, du sommet de la tète et surtout des os qui surmontent les yeux, révélaient tous les caractères d'une haute intelligence , montraient les qualités intellectuelles les plus prononcées, et indiquaient l'habitude continuelle des travaux de l'esprit. L'imagination et la réflexion avaient gravé là leurs traces ineffaçables ; tout annonçait à l'œil observateur que la puissance de la pensée avait du, comme la puissance du rnallieur, passer par là. Mais le regard était éteint . la

Page 1