‹ Médérine (volume 2)Chapitre 14 sur 30 · AC> IM \IK11I1. (.1(11111 I.K 1S1Ô · texte numérisé non relu

AC> IM \IK11I1. (.1(11111 I.K 1S1Ô

|ilcurail. (■( (pii dail incdiiim de tous ceux (|ui l'approcliaiciil.

— Ah! (|ue son dcniicr V(t'ii soil exauce, du iiKÙiis ! s'roria le vieillard. (|ui sVlail laiiiiiK' coiuinc par cnclianlomeiil : à mesure (jue l'auliiie parlait, SCS yeux (■(eiuls avaieul repris un peu de vie... les souvenirs semblaient y réveiller l'inlelli^'ence... Puis tout à coup la passion, eetle surabondance de l'ànie qui soulève, exalte et dé|)loie toutes les lacullés, se fit jour sur ce visage longtemps immobile et impassible.

— Ah!... que son dernier vœu ne soit pas repoussé, (■) mon Dieu ! répéla-l-il avec l'exaltalionla j)ius passionnée; que sa lille soit heureuse ! Emmenez-la, vous à ([ui son sort est confié; au nom du ciel ! ne la laissez pas un jour, une heure, une minute de plus auprès de ce jeune homme, de cet insensé qui ne vit que pour une chimère, pour une folie!... qu'elle ne sache [)as, la niallieureuse enfant, que sa jeunesse, sa beauté, ses charmes pleins de grâce, et son cœur rempli de tendres et doux sentiments, ne sont rien pour un pareil fou ! que sa beauté, il ne la verra \ms ! son cœur, il ne le comprendra pas! 11 détruira l'une, et brisera l'autre sans pitié, sans voir ses regrets, ses larmes, ses soulTrances et sa mort! Et cela pour... Mon IJieu ! est-ce que c'est possible? Pour je ne sais quoi sans nom, qui n'a pas de sens... qu'on ne peut définir, (ju'on ne peut nommer, tant colle inconcevable folie échappe... au souvenir!.,. Oui! dit-il en pa-

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raissani chercher avec peine dans sa mémoire afTaiblie, c'est un nom répété par des inconnus... un bruit qu'on croit réel, mais que seul on entend ! des louanges ! des honneurs ! mais, non pas!... ce sont.au contraire, des injures, des calonmies !... des mensonges... puis le mépris de quelques-uns, l'injustice du grand nombre, et enfin l'oubli de tous!... Alors on se réveille... mais seul, froid, glacé!... dans un tombeau !...oùron sent pourtant qu'on vit encore !

Et , au tremblement de ses membres faibles et décharnés, il semblait qu'en effet un froid subit venait de glacer en lui ces restes de vie qui s'agitaient encore d'un mouvement convulsif !... Il ne fit plus entendre que des phrases inachevées, des mots sans suite, qui bientôt même ne furent plus articulés, et ne présentèrent plus qu'un bruit confus de plaintes et de sanglots. La force factice qui avait paru l'animer un moment fut suivie d'une faiblesse plus grande encore : incapable de se soutenir, sa main s'étendit comme pour cherciier un appui... Il ciiancela, et, sans le bras d'Aflclbert, il fut tombé aux pieds de la comtesse, de Pauline et de madame de Celcourt, toutes trois troublées, surprises et effrayées de cette scène inattendue.

On porta chez lui le malheureux vieillard ; mais il ne reprit pas connaissance : les dames se retirèrent chez elles silencieuses et préoccupées; Adelberl . inquiet ol troublé, resta près du mourant

lis VyV. VIEILLE <;i(IIUE f.'S IH'iô.

pour vciliiT Jiiix soins (pii lui ('•(.liciil ii ('•cessa ires, ol ne le quill.i pus de 1,1 niiil.

Après queUiues liemcs d'inie aj^ilnlion (iévreiLse qui inqniéla vivcnienl le médecin que CInisloplie l'()l;u(l ;i\ail Ole chercher, le malade s'ciidurmil. Les deux jeunes pens ne W. (luittèrent. pas, el (Christophe, prolilaut de roecasiou . récita les trois premiers clianls de son poëme à Vdelbert, (jui parut écouter d'autant plus tranquillemcnl, qu'il s'élail endormi vers h\ lin du premier. Mais l'enlhousiasmc du lecteur ne lui permit pas de s'en apercevoir, cl le troisième chant se terminant par une de ces scènes pleines d'horreur qui i,dacenl d'é|)ouvanle jusqu'à l'auteur lui-même, (lliristophe n'étant plus maître de ses impressions, se laissa emporter à faire un geste si peu proportionné avec l'espace qui le séparait du llambeau et de la table qui le supportait, que l'un et l'autre londtèrent avec un bruil (jui réveilla Adelberl dont la (rayeur passa pour un mouvement d'admiration.

Il se garda bien de rien dire qui put faire connaître à Christophe l'eniploi qu'il avait l'ait des heures qui venaient de s'écouler, et le bruit ayant également réveillé le malade, tous deux ne lurent plus occupés qu'à lui donner les soins que son état réclamait.

il y avait du mieux : le sommeil lui avait rendu quelque force 5 il en profila pour s'informer de la jeune lille, et demanda instamment à la revoir. Adelberl transmit son désir à madame de Salvv

ISE VIEIIIE MOIliE E-S 1.S4Ô. MS)

(jui l'iivoyait savoir de ses nouvellos, ol vers midi elle arriva avec niadaiiie de Celcourt et l*;iiilinc, dont le départ était retardé. Il y avait trop de malheur dans tout cela ; la lionlé eût suffi |)our qu'on n'abandonnai pas le vieillard : la euriosilé Inl bien un peu de la partie, et l'on se décida à ne pas quitter Paris. Puis comment résister au désir d'un mourani qui exprime ses derniers vœux? On vint donc. Le malade était au lit. Madame de Salvy entra, Christophe Potard était là, il aidait Adelbert à transporter près du malade un vieux secrétaire qui était dans une autre chambre, et que le vieillard avait vainement voulu aller visiter lui-même. Sa faiblesse remj)èchait de se soutenir, et il avait avoué à ses jeunes voisins que son désir d'avoir des papiers contenus dans le secrétaire ne Ini laisserait pas un moment de repos.

— Si vous ne pouvez aller à la montagne, il faut donc que la montagne vienne à vous, mon vieux, avait (lit Cihrislophe Potard... parodiant le propjiète musulman, et il avait été chercher le meuble qu'A delbert l'aidait à placer le plus près possible du malade, lorsque la visite si in)patiemment désirée vint troubler de nouveau le vieillard, qui, depuis la veille, était sorti de son apathie ordinaire pour une agitation aussi douloureuse que l'avait été son immobilité.

On laissa le secrétaire près du malade, et on plaça quelques sièges autour de son lit... Il voulut que Pauline lût assise de manière que le jour 1 mi;[>i;rinp. 15

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éclairai sa jolie (i^iirc, qu'il contoiiipla lofifçlciiips avec une proloiule alleiilion; Adclbcrl s'était pcnrliô sur son lil, cl lui aussi rcfi.iniail l';iulin(\ mais avec celte àuie de j(!Uiie lioninie (jui coniuiuuique sa llatniue inlérieurc à la l'euiuic aimée, cl comme la jeune fille embarrassée rouj^il en se (lélomiiaMl de SCS regards, une indélinissable expression anima pour un moment le visage du vieillard, et relombanl sur son oreiller d'où il s'était soule\é, un douloureux gémissemeul s'échappa de son cœur avec ces mots :

— Oh! c'est bien cela!...

Il y avait queUpie chose de si profonflément désespéré dans l'aceeiilqui accompaj^nail ces paroles, qu'elles retentirent au Cond de l'âme de chacun pour y porter une mélancolie que tout contribuait à augmenter, et qui imposa un silence religieux à ceux qui étaient ainsi réunis près d'un mourant...

La chambre était assez vaste, très-sombrc. La tenture était brune, de vieux fauteuils d'une nuance Concéeen composaient l'ameublement; on n'y voyait aucun livre, nulle trace de travail. Les dames étaient assises en cercle au[)rès du lit; l'auliiic plus près et tremblante, Adelberl deboul et ému de l'autre côté, et Christophe, au pied du lit de mort, examinait avec plus de curiosité que d'intérêt. Un prêtre de Saint-Sulpiceparutà la porte, le malade lui fit signe d'approcher; c'élail un ami, il resta debout, calme et écoulant avec tous.

l'NE VIEILLE GLOIRE EN I84Ô. loi

Quels qu'aient été les malheurs de cette vie. il y a dans riuccrtilude de ce qui est réservé dans l'autre une imposante solennilé... Sera-t-elie une expiation? Sera-t-elle un dédommagement, cette vie nouvelle qui va commencer?... Et croyants ou incrédules, au moment suprême, laissent parfois échapper sur le lit funèbre le secret d'angoisses cruelles et de subit effroi, ou les font naître dans la pensée do ceux qui sont témoins des soulTrances de leur agonie.

Le lit de mort recueille souvent ainsi des confidences inattendues. Souvent la vérité cachée par tant de soins. coni|)rimée par tant d'efforts, se fait jour, et se montre tout entière à ce moment où l'on n'a plus rien à espérer ou à craindre de l'opinion des hommes. Alors l'àme se laisse voir quelquefois dans une hideuse laideur, quelquefois aussi dans une céleste beauté !... Elle n'a plus d'intérêt à rien déguiser. On a vu des caractères qui avaient paru pleins de douceur se révéler haineux, envieux et cruels; mais on a vu aussi la vertu méconnue et calomniée reprendre toute sa puissancede consolation, pour rendresublimeslesinstants douloureux qu'elle regardait comme un passage conduisant au séjour de toute justice.

Parfois encore des souvenirs cruels et des images terribles du passé viennent agiter de mille angoisses l'être affaibli qui va leur échapper, et parfois aussi quelque gracieux tableau de ses plus beaux jours \ient adoucir les terreurs des derniers instants, lui

15'2 I M. vitiiLK. i.idiui; t.y 1843.

Ciirt' oiihlicr U-s iiiaii\ prc'sciils. <•! r(;\(T le l)uiilu'ui ;'i venir.

11(11 lui ;iiiisi pour k; p.'iuviT vieillard iiioriboiiil; sa ligure siiurTianle, qui senililail i^iKncr depuis si luiigtetM|is qu'on |)ouvail sourire, s'illumina louL ù coup d'un ériair de joie!

Kl après un nionienl do silence :

— Oui, c'est cela, rcpril-il d'une voix douce et cahne, el doiil l.i sibialioii elail pleine d'Iiarnionie. C'est celle première el ravissante extase du cœur, c'est ce rayon d'en haut (pie Dieu nous envoie pour révélera noire âme les délices du ciel; et qu'il place ainsi aux premiers jours de la vie pour projeter sa douce lumière sur tout ce qui doit suivre

Sophie... conlinna-l-il en s'adressant à l'auline, (pli fil un inoiiNcinenl en disant à \oi\ basse : Le nom de ma mère! Sophie, reprit le malade, c'est toi... Voilà tes traits charmanls... Ta jeunesse brillante et joyeuse... Ta Iraiclie toilelle et les grâces ravissantes! Sophie, oh! comme elle court légèrement dans le parc! comme les Heurs l'entourenl! \a! lu semblés leur S(eur ou plubH leur reine... Ah! lu m'échappes encore? mais non, non, tu m'attends... Tu ris en le caciianl, mais je te vois... Je t'arrête... Je liens tes mains! qu'elles sont douces et charmantes! Pourquoi rougis-tu, toi? l'ourqui»! Ireinblé-jc , moi? Ah! c'est que nous nous aimons... ^ ieiis donc là, sur mon cœur! II bat... bien vile... Le lien aussi. Oli ! joies iidiiiies ! beau jour qu'après lanl de jours je re-

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{ïie'llo; seuls, oui, seuls inslaals de la vie que je \oudrais voir renailre... Mon Dieu ! Je vous ai perdus, sacrifies, maudits!... Et les paroles manquèrent alors au pauvre malade; il parut descendre sur la terre, revenir à la réalité. Ses yeux, dont le regard était lixe et voyait en dedans de lui-même, se portèrent au dehors sur ce qui l'entourait, et chacune des personnes qui étaient là devint tour à tour l'objet de son attention... il cherchait comment et pourquoi tous étaient rassemblés...

— ic Oh ! dit-il enfin, et comme se souvenant, oui, je vous ai tous désirés, appelés : c'est pour me voir mourir... Ah, ne vous effrayez pas!... quand le rêve a été horrible, le réveil est un grand bien... mais... Ne rêvez pas comme moi, Adclbert, ajoutal-il en prenant la main du jeune homme qu'il attira près de lui, et béni soit le ciel qui a réveillé quelque chose de ma pensée avant le réveil éternel ! Oui, je sens en ce moment un peu de jour qui pénètre dans mon cerveau, où depuis longtemps je ne distinguais plus rien ; toutes les idées y étaient si conluses, que je ne les voyais plus. Il y avait là une nuit sombre, orageuse, effrayante, dit-il, en portant la main à son front... je souffrais, mais je ne savais plus d'où venait ma souffrance ; je ne pouvais plus la comprendre, et encore moins l'expliquer... Ainsi je sentais... Adelbcrt... qu'un péril vous menaçait, que vous couriez vers un abîme que vous ne voyiez pas. Je voulais vous avertir, vous arrêter, et je n'avais plus de voix, ou plutùt, 1 1-.

D'il t.\K \ii;iiiK (.1(11111. l;^ ISIÔ.

jf ne Ironvais plus les mois pour pjirlcic! me (jiirc ciilctidie, et ce supiilicc... il (''l;iil l,i suite d'un autre! J'avais parlé, erié,... el l'on n'avait pas en lentlu ma voix, on n'avail pas voulu me eompren- «Iro, el toutes mes paroles... avaient élc' perdues quand je croyais qu'elles auraient eu le pouvoir d<! tout sau\er... Ah! qu'elles vous sauvent au moins, vous! (pi'elles vous réveillent... car c'est un rèvc sans repos, voyez-vous... (pie celui de la gloire, que celui de l'ambition! Ali! peut-être fut-il un tenq)s... où le malheur des hommes tenant à leur ignorance, celui qui jetait à son siècle une lumière qui l'aidait à s'éclairer, trouvait dans la conscience d'avoir lait le hieii une force qui le soutenait contre l'injustice ou le malheur : peut-être... est-il encore des âmes si élevées que les douleurs de la terre ne les atteignent pas, ou des âmes si basses qu'elles ne craignent pas d'en être atteintes. Mais le ciel ne m'avait donné ni tant de vertus, ni tant de vices ! J'avais besoin, comme vous,... de l'estime de mes semblables, de leurs louanges, de leur admiration, et, aussi, le besoin de leur amitié... je vivais... I)our eux... pour mes compatriotes... pour mon temps... pour mon jjays... pour un nom glorieux... Kh bien! ce nom... pour me punir d'avoir tout sacrifié au désir de le rendre illustre, je me suis condamné à le vouer au néant, à l'oubli ! oui, nul ne le saura !... nul ne l'entendra plus!... et s'il est encore des gens qui le connaissent el qui puissent y attacher des idées de gloire ou de renommée, pour

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