‹ Médérine (volume 2)Chapitre 16 sur 30 · D.\E VIEILLE GLOIRE E · texte numérisé non relu

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d'un auieur cii vogue;... cl vous pouvez m'en croire, car j'avoue mes torts de manière à ne pas laisser de doute sur la vérité de mon récit. Mes succès, je les dus à la sympathie du public pour les idées que je dévelop[)ais, pour les émotions que je cliercliais à faire naître! Pour moi, le but des arts et de la littérature était d'élever les sentiments nobles de l'âme au-dessus des instincts grossiers; c'était à ce qu'il y a de plus généreux et de plus tendre dans le cœur que s'adressaient mes écrits : ils réussirent.

Des louanges que je n'avais pas mendiées me placèrent très-haut, si haut qu'elles immolaient à mes pieds mes devanciers et mes rivaux ! Je crus et je dus croire à ma renommée ; je reçus la couronne de la gloire avec des transports que celle de la puissance n'eut pas fait naître en moi. Je me disais : C'est une noble et incontestable royauté que celle-là ! Son principe n'est-il pas de droit divin, mais ratiflé par la voix du peuple? et mon triomphe me plaça sans doute à mes yeux trop près du ciel, car les intérêts et les plaisirs de la terre furent oubliés. Ce n'était pas encore le moment où toute gloire en France devait se traduire en argent; où l'on cotait la célébrité sur la place, où on l'escomptait en beaux billets de banque, et où l'on estimait son génie tout juste à la valeur de la richesse qu'il procurait. Les grands me cherchaient, la cour me protégeait, et ceux à qui le bruit est nécessain^ pour leur désigner le talent, accoururent autour de moi. Ainsi,

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non-seulcmciil je me serilis roi, mais je sentais que ma royanlé élail Iticn recoiiinie. cl je la crus aussi solide (]u'('clalanle ! l'ourlant je (us assez l)on roi; j'imilai mes égaux ; je {«'rmis au |inl)lic de contempler mes traits; mon visage orna les magasins de gravures dans un temps où ce n'était pas là seulcnienl (juc le publie faisait connaissance avec le nom de ceux qu'on lui montrait. Knlin, je connus les avantages et les inconvénients de cette célébrité dont un des caractères est de vous rendre... une espèce de chose sur laquelle chacun se croit le droit de parler... de la manière la plus extravagante. Tous les bruits vrais ou mensongers, dont se compose la gloire arrivaient jusqu'à Sophie, ils lui apprenaient combien le i)ublic s'occupait de moi, et ses Icllrcs rares, mais charmantes, étaient un reflet délicieux qui me renvoyait plus douce et plus poéli(;ue cette renommée qui passait à travers sou amour pour me revenir entourée d'un prestige enchanteur.

(lar j'aimais Sophie, oui, je l'aimais plus que toute autre femme, plus que tous les plaisirs du monde, plus que la fortune, plus que ma vie peutêtre, mais moins que la gloire, la renommée, l'éclat et le bruit ! et je ne pouvais renoncer à tout cela pour le bonheur qui ne m'était promis qu'à ce prix.

Le père de Sophie m'avait vu partir sans regret : il avait deviné qui;, malgré mes serments , je ne renoncerais pas à tout ee qui me rappelait à l'aris. Il espérait du temps et de l'absence l'oubli de ce

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qu'il regardait conmie un caprice de sa fille; il n'avait pas retire le consentement dninié ; il n'avait plus l'ait d'objections contre le mariage, mais il avait multiplié autour de Sophie les distractions qui devaient en effacer le souvenir.

Sophie avait dix-sept ans quand je la connus. La charmante fille que j'avais initiée à mes projets de succès, comprenait seulement qu'il fallait quelque chose de plus à mon bonheur que la vie paisible qui lui suffisait ; et son cœur si bon n'avait voulu me ravir aucune joie. C'était elle qui avait dit à son père qu'elle ne voulait pas se marier avant d'avoir vingt ans, et c'était encore son ingénieuse tendresse qui prétendait vouloir éprouver la mienne par l'absence, en rn'envoyant à Paris pendant ces trois années.

Trois années!... c'est l'immensité à cet âge. Il lui semblait que tout s'arrangerait facilement pendant ce long espace : il me le semblait aussi ; et tant que les années furent en avant de l'heure qui s'écoulait, je n'eus pas un doute : la vie agitée que je menais ne laissait d'ailleurs que peu de place à mes pensées d'amour; elles étaient toujours brillantes d'espérance. Quand j'atteignis le terme qui me parut, il faut l'avouer, arrivé trop vite... c'était le moment de mes succès, l'apogée de ma réputation.

Pauvre Sophie! les distractions qu'on inventa d'abord pour elle , ne produisant pas l'effet qu'on en attendait, la fatiguèrent; sa santé s'altéra; elle reprit sa vie paisible, ses habitudes de retraite, et

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rii'ii ne piinil cliaiisr à .s;i joyeuse vie (l'eiir.iiil ; stMileiiieiil. 1,1 joie n'y élail plus, l.a solitude rendait ses jours plus loiij^s. son allenle plus cruelle, el son inipalienee [tlus vive. Sa Irislesse duntianl, de riiunieiH' à son jière, elle essaya de la eaelier, el elle ajouta ainsi à son ennui lelournieni de In eon- Irainle. Sopliie n'juail plus de mère ; elle vivait au château près de sa f^rand'nière et d'une gouvernante; le père était un intrépide chasseur : celle [(assion , avec sa tendresse pour sa fille, occupait toute sa vie, el les parties de chasse plus ou moins nond)reusesen étaient les événements plus ou moins im()ortanls. Il désirait un «cendre dans ses habitudes, n'avait cédé qu'aux prières de sa fille qu'il adorait, en consentant à m'acceplcr, et lrionq)hail intérieurement de mon peu d'empresseinenl ; ne croyant pas le moins du monde à la possibilité d'un amour élcrnei. il se disait : Sophie se lassera d'attendre, et je lui donnerai pour mari le meilleur chasseur de la province. Kn allendant, elle est toute à moi.

AOilà comment se passèrent pour lui ces trois années; puis, un matin, il dit à Sophie : Est-ce que lu penses encore à ton Parisien? El comme elle répondit simplement : J'y pense uniquement ! Son j)èro fronça le sourcil, se mordit les lèvres, et m'écri\it d'arriver.

Sophie était pâlie el maigrie; on voyait qu'elle avait souffert. Hélas! je le vis bien... malgré la joie que lui causa mon retour... joie qui l'ciU rani-

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mec si elle eût conlinué el si un mortel chtigrin ne l'cùt détruilc au bout de peu de jours.

Que vous dirai-jc! le père de Sophie ne savait rien de mes idées, de mes travaux et de ma réputation. Ces choses-là ne l'intéressaient imllement; il n'en parlait jamais et nul n'eût osé lui en parler. Il ne savait que l'histoire des chasses de ses forêts, et ni livres ni journaux ne passèrent jamais par ses mains ni sous ses yeux; il croyait aux paroles de sa fille... Elle m'avait éloigné, elle me rappelait, elle m'aimait toujours ; il la trouvait plus constante qu'il n'eût voulu, mais une fois qu'il eut pris son parti, il crut devoir faire les choses de bonne grâce. . . Et je fus reçu merveilleusement par lui et avec une ravissante tendresse par elle.

Oui, j'étais venu supplier le père de Sophie de me la donner sans condition, de me la laisser amener à Paris.

Que de scènes , de larmes, de prières !... Moi, me jetant aux pieds de cet homme qui ne pouvait pas me comprendre, Sophie me suppliant, moi, qui ne la comprenais que trop. Tout fut iimtile. Il ne voulut point se séparer de sa fille, je ne voulus pas me séparer de ma gloire...

Sa colère , le chagrin de Sophie et ma propre douleur, tout fut déchirant... Des plaintes succédèrent aux prières, des reproches aux plaintes ; il y eut alors des paroles désespérantes et des mots amers... Il y eut des choses qui blessent, irritent et offensent... Il y en eul qui arrachaient des larmes 1 14

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à (<nis, s.iiis rien ('li;iiij;cr... (lui... cliacun... Cul iiio\or;il)lc, cl le (Irscspoir de S(i|)lii(' ;iiriva jusqu'au (Irlirc... l'ourlaiiL... je pailis ciicorc, pl je iif revins plus... Trois ans après, j'a[)pris le ma-, riaj^c (le Sopiiii'. Kilt' avail (Micorc allciidii Irois années. C'élail au moment on j'allais l'aire reprcscnler un nou\el ouvraj^e. T^a lin de mon liordieur élail proelie.

Les idées nouvelles arrivent aux esprits avancés : c'est ce que Bossuet appelle une soudaine illumina tion du ciel. Leur (aient les exprime, les gens d'esprit les compremieni, et les sols les adoptent |)0ur l'aire croire qu'ils les ont comprises. Mais les communications sont si promptes à notre époque, il se passe si peu de temps entre le moment de l'invention ou de la révélation à l'intelligence supérieure, et le moment où l'imitateur s'empare de l'idée que le génie a conçue que ce qui était encore iiier une innovation hardie est aujourd'hui une idée générale, et tombera demain dans la classe des lieux communs ou des préjugés qu'on dédaigne, comme ces modes nouvelles qu'on n'ose d'abord porler de peur de paraître bizarre et singulier, et d'être seul à les avoir, et dont, au bout de peu de jours on ne veut plus se parer, parce que tout le monde les a.

Moi , j'avais jeté dans mes ouvrages quelques idées qui parurent nouvelles, surloul par cette forme élégantequi leur allait d'autant mieux qu'elles étaient toutes d'un ordre élevé et délicat. Elles appartenaient au sentiment d'ordre et de justice qu'on

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cherchait alors à faire renaître pour rétabhr la société sur des bases solides. Elles Curent comprises, adoptées et vantées par tous ceux dont elles servaient et développaient la pensée ; puis un succès nouveau sert si bien d'anciennes rivalités, on s'en empare avec tant de plaisir pour nuire à ceux qui l'ont précédé ! C'est parfois un ballon qu'on grossit d'air et qu'on élève pour en faire un projectile redoutable qu'on jette aux devanciers, jusqu'à ce qu'il prenne assez de consistance pour otTusquer lui-même. Alors on s'acharne après lui, et à force de piqûres el de cou[is de canif dont on le perce de part en part, on finit par l'amoindrir et l'abaisser à son tour.

J'en étais arrivé à cette situation où nécessairement on offusque quelque vanité, et où beaucoup sont tentés de dire ^omme Diogène : Ote-toi de mon soleil.

Dans les temps de calme, les petites jalousies et les haines particulières s'exercent seulement par de petites intrigues et des malices qu'on peut déjouer. 3Iais depuis cinquante années, c'est différent ! On a pris l'habitude , en France , de faire de temps en temps une bonne révolution, qui sert merveilleusement toutes les haines et toutes les ambitions personnelles , au nom de quelques idées. On avait vu d'immenses fortunes politiques s'élever sur les débris des grandes positions détruites. Il était bien temps que la littérature eut aussi sa prise de la iiastille et ses barricades, et que des noms nouveaux

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vinssciil iTin|»I;ic('r celle vieille iiolilessc; de f^loire que coiilis(iii;iieiil encore cl Cniiieille el llaciiic.

JiC conibal eiil col.n de |i.irli"ulier (ju'il laissa dos deux côlés des inoris sur le champ de halailli'. sans qu'il y eut de (l'ioniplialeur nulle pari. Un enterra, dans les deux camps, un eerlain nombre de pelites {^iloires anciennes el modernes. Mais les vieilles gloires, appuyées sur le génie, n'en furent que plus radieuses... Kl il ne resta rien de tout cela; le bruit même s'évapora el disparut aussi rapidement que la fumée d'un feu de paille.

Mais les idées du publie avaient été troublées , on lui avait tant crié : C'est ici qu'est le génie ! Non, c'est là... qu'il ne sut plus auquel entendre, et (ju'il n'en aperçut plus nulle part.

J^e malade s'arréla un moment, puis il reprit ainsi :

El maintenant, que le ciel soit béni, car je vois dans la force qu'il me redonne en ce ujorneut sa volonté puissante qui se nianifeste... il veut que ma voix se fasse entendre à votre cœur et à votre pensée, Adelbert.

Eh bien ! j'avais donc atteint ce but actuel de tous vos désirs, ce but auquel j'avais sacrifié mes belles années et mes belles amours , et je l'avoue, oui, j'ai eu des torts; mais j'avais pourtant su garder intacts tous ces seniimenis d'honneur et de lierlédonl on semble s'élre dépouillé depuis quelque temps. J'aurais eu honte de réussir par les moyens que l'on emploie ; j'étais incapable de crier moi-

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même mou nom à la roiiuiiiméc ! Je ne voulais la fortune que par de légiliines et nobles ressources. Et ce fut ce qui me restait de ces délicates susceptibilités, qui acheva de me perdre.

On a tant répété au peuple qu'il est roi, qu'il se demande à cliaquc instant : Mais oùdoncai-je régné jusqu'ici? et qu'il a voulu peut-être constater au moins une part de sa royauté dans le domaine de la littérature ! Il lui a donc imposé ses allures grossières , ses formes vigoureuses, sa puissance plus violente que raisonnable, sa force plus active qu'ingénieuse, plus ardente que réfléchie. Alors tout le charme de l'expression, le fini des nuances, ajustasse des idées et la finesse des aperçus , ont cessé d'être compris et sentis.

Les plus jeunes, les plus exagérés, les plus forcés parmi les écrivains ont le mieux sympathisé avec le nouveau public, qui a plus de sensations que d'idées: puis, les journaux avec leurs innombrables voix sont venus parler avec plus de passion que de juslice, avec plus de force que de raison ; et bientôt. dans ces bruits contraires, qui se heurtaient el s'enlre-choquaient au lieu de se servir, il est des talents élevés et pleins de distinction dans tous les genres qui ont péri, comme les plus belles et les plus délicates des fleurs périssent au milieu des orages !

Ah ! je ne suis pas le seul, Adelbert, qui aie vu de nos jours disparaître l'auréole de gloire que le succèsatlachaitàmonnom : la plupart des hommes 1 14.

KiO rxK viKii.it Gi.uiiiE Kx ISîr».

(le mis jours se siiiv ivciil à nix-iiniiics. Itini ;iv;itit l'àj^c i)ù le taleiil vieillit, cl où l'iiilclli^ciRC s';iIu''IT par les aiiiK-cs ; et cela parce qu'on est trop pressé (le |)rcii(lre leur place; que la jeunesse est sans Irein. cl la vieillesse sans appui, à une époque où l'opinion pultli(iue, comme loules les puissances iiilellecluelles, a perdu sa force (levant les intérêts nialériels qui dominent tout.

Le découragement vint Irès-vilc pour moi devant l'injustice. Il me semblait que ceux qui accueillaient si vite Terreur ne méritaient fias qu'on se donnât la peine de leur montrer la vérité! l^a calomnie vint se mettre à la place de l'éloge, et le ciel ne m'avait pas donné un de ces caractères (ortement trempés qui sont inaccessibles aux douleurs de l'une et aux [)laisirs de l'autre. Pourtant, je demandai, je voulus une noble vengeance. Je la désirai aussi belle qu'elle était juste, et je conqjosai le meilleur ouvrage que j'eusse encore produit. C'était de la synqialliie du public |)our mes œuvres consciencieuses que j'attendais ma consolation... Mais on ne me laissa point arriver à ce public (jui in'eùt [icut-ètre vengé, ou du moins jusiilié par son suffrage.

Le théâtre, qui n'avait vu que des a[iplau(lissements suivre mes paroles, ne voulut plus les prononcer : la scène se ferma devant moi... il fut impossible au meilleur de mes ouvrages de se faire jour. Les petites rivalités personnelles s'étaient aidées des idées nouvelles, et des condamnations

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