‹ Médérine (volume 2)Chapitre 18 sur 30 · UNE VIF,ILI.K UI.OIHK, K> 18-1Ô · texte numérisé non relu

UNE VIF,ILI.K UI.OIHK, K> 18-1Ô

nu' cloiiiiait (h'jà ccl ;iii- de irpromr mis ;'i la iiioclc par l'école romanliquc. Ainsi les idées nouvelles qui n)e nuisaienl avaient alleini jns(|n'à mon visaj;;e.

So|)liie soupira en me \oyaiil si elian^é... Un soupir s'échappa de mon eceui pour ré[»on(lre au sien... Klle me regarda alors... e( (ousdeux ininiol)iles, pâles el mueis. nous considérâmes avec une profonde doniciir les cliangemenls (pii. pour d'autres yeux que les noires, nous eussent tous deux rendus méconnaissables.

Kn ce momeiil, un homme s'approcha pour lui présenter sa main... Il venait, dit-il, au-devant d'elle craignant qu'elU; ne s'égarât dans la ville (}u'clle ne connaissait [)as, et je devinai... que c'était son mari; je m'aperçus alors qu'elle était en grand deuil... Son père était mort.

Je la vis s'éloigner sans qu'il me fût possible de l'aire un mouvement el de dire un mol... Je ne l'ai plus revue... L'année suivante j'appris sa mort.

Un long voyage m'eideva à ces mille petits chagrins qui viennent assaillir ceux qui sont en malheur.

En revenant, ma résolution était prise. Pourtant je voulus tenter encore un essai... Je cherchai à l'aire représenter un ouvrage : c'était devenu plus impossible que jamais. Le théâtre n'était plus une arène où de nobles et généreux rivaux venaient se disputer la gloire, c'était une boutique où des esprits plus ou moins habiles se disputaient l'argent.

Je vis le n)onde. Il était insouciant de tout ce

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qui n'était pas un plaisir matériel et positif du niouienl présent. Il ne pensait jamais à l'avenir, et ou bliait du passe tout ce qui ne lui était pas rappelé chaque malin par les journaux.

Dans un salon où le domestique m'annonçait à haute voix, un jeune poëtc demanda à un journaliste qui j'étais. Ceux mêmes qui s'occupaient uniquement de ce qui m'avait occupé dix ans avec succès ne connaissaient pas mon nom. Il avait suffi de quelques aimées pour l'effacer.

Je renouvelai pendant quelque temps des tentatives qui me prouvèrent combien peu d'importance s'attachait à ce nom pour ceux qui le savaient encore; combien il en était d'oubliés comme le mien ; combien il y en avait en évidence pour le moment qui le méritaient peu ; combien d'estimés qui ne le méritaient pas ; et combien de misérables qu'on entourait d'éloges et d'hommages, parce que ceux qui les portaient étaient puissants, ou qu'ils avaient, à force de charlatanisme et de bruit, éveillé l'attention et fait croire à leur puissance!

J'étais devenu misanthrope; je fuyais, je haïssais les hommes; eux aussi s'éloignaient de moi : je ne leur apportais que ma tristesse et mes ennuis, pourquoi m'aurail-ils aimé? Je tombai malade, et je fus aussi seul dans la ville où j'étais né, où j'avais vécu, où j'avais même été célèbre, que je l'aurais été dans une ville étrangère où je me serais tout à coup trouvé transporté.

Pendant cette longue maladie, que d'angoisses

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|>livsi(|iics cl iiiitrnlos vinrrni nr.'irr.ililcr ! Puis je p('iis;iis ;iii iiioiiiciit où nus Ioitcs nu- pcrincl liaient (le nouveau de sortir de chez moi, cl loin d'éprouver celle joie (|iiiiii malade ressent en revenani à la vie, à ses amis, à ses hal^ilndes, je m'ediayais de renaiire à ces milles peliles doidenrs (pii rii'allendaienl. Je connnenrai d'abord par sorlir le soir et loin du eenlreoù j'avais vécu. Un jour, encore Caiblc, je parcourais celle rue où nous sommes, quand une voilure me renversa en me Taisant une large blessure à la tête. Un ouvrier, un menuisier me releva, me porta dans sa boutique, cl comme j'élais hors d'étal d'èlre transporté, il me garda quelques jours chez lui, sa femme et ses enfants me soignèrent à l'envi sans savoir qui j'étais.

Dès que j'eus assez de force pour exprimer ma volonté, je mis à exécution le projet que j'avais conçu. Je louai ce petit logement, et je résolus d'y vivre seul; inconnu de tous, et en cachant à jamais mon nom. Je voulais aussi essayer de rendre mon expérience utile aux étudiants qui habitaient avec moi ce quartier. Mais souvent au moment de leur parler, je me pris de découragement : je savais que chacun veut se faire sa propre expérience cl ne consent pas à se servir de celle des autres. Puis mes facultés s'étaient affaiblies dans ma maladie et avaient presque disparu à la suiie de ma blessure. J'étais arrivé à la vieillesse, à la caducité, bien avant l'âge; étaient -ce les organes, ou bien mon intelligence elle-même surexcitée, tourmentée jadis, qui

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nianquail de moyens de se maiiiiester? Mais souvent il m'était arrivé de ne pouvoir exprimer la pensée njcme la plus vive et la plus fortement empreinte dans mon esprit. Alors un ïiouveau désespoir m'accablait : ce n'était pas seulement à ma gloire que je survivais, c'était encore à moi-même ! 11 me semblait que c'était donner raison à TindilTérence, à l'injustice et à la haine, et toutes les douleurs assiégeaient alors mon esprit impuissant à rendre une seule de ces pensées qui le déchiraient.

Je restais donc silencieux, suivant avec curiosité ces jeunes gens qui commençaient avec tant d'espérances et de joies cette vie que je finissais avec tant de découragement et de souffrances.

Alors vint Adelbert : le nom de sa famille ne m'était pas inconnu, je l'avais entendu prononcer à Sophie. C'était celui d'un voisin de campagne et ami de son père, et ma mémoire perdue avait cela de particulier qu'en se refusant à tout autre souve nir, elle restait fidèle, ou plutôt se réveillait à un mot, un nom, une chose quelconque ayant rapport à Sophie.

Je m'attachai donc à Adelbert , sans retrouver pourtant la facilité de me faire comprendre... Puis, ni'eùt-il compris?

Mais Pauline! l'enfant de ma Sophie... de la Sophie de mes beaux jours... parut devant moi. Elle me vit, elle me reconnut ; alors il me sembla qu'un voile se déchirait dans ma pensée pour me laisser voir encore mes jeunes amours radieux comme au- 1 m

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Irefois, Cl ce qui arhcv.i de me mimlirr cLiiromciit tons inos inalliciirs o( Ions mes Idils, cVst qii.'ind je criis voir loiilcs les (loiilcnrs de la iiirrc prrics à ri'coiniiicnrcr pour rciil'anl; loulcs les erreurs du vieillard prcLcs à rccoinnieiiccr pour le jeuni^ hoiiuuc!

Il s'arrêla... fatigué et affaibli, cl prenant des papiers qu'il a\ai( lires du secrétaire :

— ^ <! Adellierl, dil-il. je vous renicls ceci : vous y apprendrez ce que vous devez faire pour moi quand je ne serai j)lus ; Dieu veuille l)énir mes paroles et vous apprendre ce que vous devez faire pour vous! !>

Depuis quel(]ue temps déjà la voix du vieillard s'aflaiblissait coiisidérahlemenl... ses yeux se lermèrcnt alors, et tous ceux qui étaientprcsents firent un mouvement d'effroi.

— Pas encore, dit-il doucement, comme répondant à leur pensée; éloignez-vous pourtant

vous en savez assez... le reste... est entre Dieu et moi !

J! fit signe au prêtre d'avancer : Adelbert ! ajoutat-il encore, m'avez-vous compris?

Adelbert répondit par un oui qui ravit le malade dont il serra la main avec une afTeclion toute filiale; puis il conduisit les dames dans la pièce voisine où Christophe les suivit.

Ouand ils rentrèrent, le malade avait cessé de souffrir, tout était fini pour lui dans cette vie...

Les dames se retirèrent silencieusement; Pauline

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pleurait : il y avait tant de soleiitiilé dans cette scène de mort, qu'Adelberl n'eut pas l'idée de rompre ce religieux silence , et son regard seul alla chercher le regard nojcde pleurs de la jeune fille; il la conduisit à la voiture, puis il revint près du lit du mort pour remplir les dernières volontés qui lui étaient confiées...

De simples funérailles , une pierre sans nom , quelques aumônes aux pauvres du quartier, un legs à la famille du menuisier qui assurait son aisance, puis celle lettre à Christophe l'otard : voilà tout.

i; 3Ion cher Christophe,

•■ Quoique tu ne sois qu'un sot rempli de confiance en toi-même, un composé de grandes vanités et de petits moyens ; que les habitudes soient grossières et ton langage peu délicat, cependant il serait possible, malgré cela, que lu ne fisses pas fortune! Tu as un penchant à désirer la gloire et à concevoir parfois quelques idées gétiéreuses, qui est capable de le nuire, cl si ces nobles inslincls allaient prendre le dessus, tu pourrais bien un jour mourir de faim ! Pour prévenir ce malheur, je te laisse quinze cents livres de rente, dont voici le contrat. »

Christophe l'otard lit la grimace, mais il avait trop de bon sens pour écouter une vaine susceptibililé; cl il ne renonça pas à l'héritage pour un défaut de forme.

170 tAK NIK.IML (il.OfUK f.y 1S13.

OucIcjiR's jours apiTS, Ailclhcrl partit pour allor \oir sa more cl à la prirrc (I<> la (diiilcssc de Salvy, inailanie ilc ("-clccuirl lui donna place dans sa voilure; les deux liabilalioiis de campagne étaient voisines et le jeune lion)nic, en arrivant, devait trouver ses parents an ciiAtean de Oelcourl.

Un mois plus tard, ma<lanie de Salvy faisait emballer les effcls de son neveu, |)our les joindre aux nombreuses em[ilèles donî elle avait été chargée à l'occasion du mariage d'Adelbert de Sainl-Géiiiès avec Pauline de Celcourl. Un gros manuscrit roulé frappa ses regards, une lettre y était jointe; elle était ouverte, cliilTonnée et même un [)eu déchirée : les yeux de madame de Salvy y lurent involonlairemcnl les phrases suivantes :

<! Volro ouvrage a des scènes du plus grand intérêt, de belles pensées et un style élégant. 11 aurait cerlaineuKînt un succès glorieux, mais non {)as un succès d'argent.

<( Nous le refusons donc. Il n'y aurait qu'un moyen de le faire jouer, ce serait de le porter chez l'auteur avec lequel nous avons un traité [)articulier, il l'arrangerait, et nous le rei)résenterions à la condition que voire nom n'y paraîtrait pas. ;>

Celle lettre avait six semaines de date : Adelbert devait l'avoir reçue à l'époque de la mort du vieillard... Jladame de Salvy la jeta au feu pour qu'elle ne rappelât point au jeune homme sa déception ;

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mais die fit nietlre dans les malles le manuscrit qui pouvait être un souvenir d'espérance... Il ne sera pas fâché, pensa-t-elle en souriant, de pouvoir se dire un jour, comme la plupart des bons pères de Camille : > Moi aussi j'avais lait, à vingt ans, ma pièce en cinq actes!... •

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