‹ Médérine (volume 2)Chapitre 28 sur 30 · CÉLINE ET V^0N1VA · texte numérisé non relu

CÉLINE ET V^0N1VA

■1 |)i'U |irès (lispiini de iii:i pciisri; . ne me luissatil (r.illciiliùii que pour les preuves d'inlérèl que je reoev.iis «le quelques personnes. i\I, et luaihiine de Sailli \;ilier oui pris pour moi, «lès le premier momeiil. une evirème hieiiveiilaiiee el m'oiil dil les choses les plus llatlcuses sur le bonlieiii (ju'iis avaient de nrapparlenir. J'aurais élé peu capable de répondre à leurs eomplimenis. s'ils n'eusseiil pas [lorlé le caraclère de l'aiiiilié, mais seulemeiil celui des l'ormules de politesse. J'ai le bonheur de Irou- \er d.iiis ma pareille une l'emme sensible qui, prcssenlanl ma position au milieii de ma ramille, cherche à me dcdommager de la Iroideur (jii'on m'y tc'moigne : ce qui m'éloime, c'est qu'elle ait pu deviner (]uelques-uns des procédés dont j'ai à me plaindre; elle me l'a fait entendre assez finement, sans quoi j'aurais pensé qu'elle me croyait chérie de mon père, qui, devant elle, m'a donné mille marques d'all'eclion; à chaque instant il me demandait si j'étais bien, si je ne me trouvais pas fatiguée ; il paraissait me regarder avec tendresse ; il me souriait : j'étais toujours prête à me livrer à la joie d'avoir recouvré mes droits sur son cœur; et si le passage de celte conduite qui allait presque à l'excès dans un sens opposé à celle qu'il tient habituellement n'eut pas été trop rapide pour être vraisemblable, j'aurais cru au bonheur d'être aimée (le mon père. Mais la fâcheuse réflexion que ces marques de tendresse s'adressait nt plus à la cousine du préfet qu'à l'enlanl qu'il avait traitée si

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sévèrement in'ôlail toute la joie de ses caresses. Après le dîner, madame de Saint-Valier m'emmena dans le parc pour me parler en particulier. Elle commença par me mettre à mon aise, en me traitant on amie et en parente dont le bonheur l'intéressait vivement; sans s'expliquer d'une manière positive sur ce qu'elle soupçonnait de mon sort dans la maison paternelle, ce qu'elle dit me fit assez connaître qu'elle ne m'y croyait pas habituellement traitée avec autant de bienveillance que mon père avait affecté de m'en montrer devant elle. Sans répondre directement à ce qu'elle-même ne faisait qu'indiquer, je témoignai n'avoir qu'à me louer de ce qui m'entourait. C'est bien, dit madame de S;iiril-\ alicr : mais, ma chère cousine, vous êtes parveime au moment qui va décider de la durée entière de votre existence ; c'est celui de choisir un époux tel que vos qualités, votre naissance et votre fortune vous donnent le droit de l'espérer. Si vous permettez à une parente de votre mère de la re- [>résenter ri de s'occuper de ce soin, je me chargerai de présenter à M. de liloye un lionnne qui réunit, à ce qu'il me paraît, les titres qui peuvent l'autoriser à prétendre à vous. Je frissonnai, mon amie: tu sais qu'il n'est qu'un honmie auquel je puisse m'unir! madame de Saint-Valier ajouta : J'ai cru devoir chercher à coiniaiire si vous n'auriez pas personnellement quelques objections à faire avant de présenter à votre père les vœux de M. <le > alblanc ; son nom est fait pour honorer la femme 1 2t.

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(|iii 11' porlora ; son cararlèro est osliinalilc ; sofi esprit, son cxtcriour (nil de l'af^n'Hicnl : lailct d'une (arnillc riche el illustre, on désire de l'élal)Iir. parée (jue son IVèn- aîné, marié définis près de quinze ans, n'a point d'enl'anls. cl [)ar sa faible santé ne laisse pas l'espérance de lui en voir jamais. Cependant ce frère possède les terres de l'ainé de la famille ; le chevalier n'est donc point riche. Vous avez une belle fortune, ma chère cousine, el si vous n'avez pas de répugnance pour ce jeune homme, je ne vois pas que vous puissiez faire un usage plus convenable de cette fortune que de la partager avec lui. Dites-moi donc, sans détour, si vous m'autorisez à parler en sa faveur à votre père. Tu dois sentir, mon amie, quel embarras j'éprouvais ; cependant je fis ctTort pour le surmonter ; el réunissant mes forces, j'osai faire un aveu complet à madame de Saint-Valier, de mes sentiments, de mes projets el même de mes loris ; je ne cachai que le malheureux égarement de M. de Jouval ; je fis ronriaitre ses aimables cl allachantes qualités, je demandai à cette dame son appui près de mon père et la priai de faire connaître à M. de Valblanc que mon cœur n'était plus libre.

J'avais craint de détruire, par ces aveux, la bienveill.uice de madame de Sainl-Valier; mais, heureusement, la naïveté, la sensibilité que j'avais mises à mon récit la touchèrent; elle m'assura, en m'embrassant tendrement, qu'elle me rendrait tous les services qui dépendraient d'elle, et me promi!

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de recevoir la visite de M. de Jouval dont le nom ne lui est pas inconnu ; je me proposai de faire instruire ce dernier par le docteur, de la permission et de la proleclion qu'elle veut bien lui accorder. Il est inutile de te dire, mon amie, quelle reconnaissance m'inspire la bonté de mon aimable parente; les expressions me manquèrent pour la lui peindre ; je ne pus que lui serrer les mains et verser des larmes, mais son cœur entendit le mien.

M. et madame de Sainl-Valier partirent après le déjeuner ; ils invitèrent mon père à leur rendre leur visite, et mon père s'est engagé formellement à aller passer quelques jours à B... dans une quinzaine, temps où le nouveau préfet aura fini la tournée de son département. Un regard de madame de Saint- A alicr m'indiqua qu'elle se proposait de tirer parti de ce séjour pour faire auprès de mon père les tentatives qui pourront me conduire à l'accomplissement de mes vœux.

J'eus le temps d'instruire 31. Blondel de ce qui s'était passé et de le charger verbalement de ce que je n'osais écrire à 31. de Jouval ; tous les étrangers nous quittèrent aussi, et nous nous trouvâmes de nouveau en famille.

Je voyais mon sort changé, et d'une manière si imprévue, qu'à peine pouvais-je sufiire aux mouvemcntsdont j'étais agitée; mes pensées étaient trop tumultueuses pour être distinctes ; celle de faire cesser la tristesse de 31. de Jouval, en lui api)renant que les obstacles paraissaient s'aplanir, était la

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seule qui se |tt(';sciilàl cl.iirciiifiil ; clic ('(ail doua,'; j'en ap«rccvais encore une consolante dans l'acquisi.'ioii (juc je crois avoir l'aile d'une amie, madame de Sainl-\ alier; mais d'un aulic côlcje |)rcssentais (juc j'avais élé la sourced'une niorlilicalion cl d'une contrariélé pour mon père; j'apercevais que Ibrcé de céilcr à l'ascendant que sa faiblesse cl sa siluation donneni sur lui à l'Iiomme au pouvoir, il s'allligerail de n'avoir [las le courage «l'y résisler : il se présenlail aussi à mon iniaginalion (jue, peul-ètre, celle jouissance de ma l'ortune que lui ravirait mon mariage, élail nécessaire à son bonheur, et que, plus égoïste que lui, je calculais avec barbarie les moyens de parvenir à mes fins sans considéralion de ce que pouvait lui couler mon succès. 31on cœur se serrait alors; mais je ne développais pas soigneusement cet aperçu, et mallieureusemenl je revenais à juger que mon père, très-riche par lui-même, pouvait, et même devait céder sans répugnance une portion de revenu qui élail peu. comparalivcnienl à ce qui lui restait.

En jetant ainsi un coup d'œil sur les sujets de peine et de satisfaclion, j'éi)rouvais tour à lour des sensations opposées; le temps s'écoulait sans que j'y fisse allenlion, et j'étais plongée. dej)uis mon réveil, dans une profonde rêverie, lorsqu'on vint m'avertir, le premier jour où nous devions nous retrouver seuls, que le dîner était servi. Une seule inquiétude couvrit alors toutes les aulres et se mofilra la plus tbrle; je me demandai ([uellc récep-

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(ion allait m'èlre laite. J'arrivai Ireniblante cl m'adressai d'abord à madame de Bloye. Moins froide qu'à l'ordinaire, elle me répondit ; mais l'aigreur avait succédé au dédain, je vis qu'elle me haïssait davantage et voulait plus sauver les apparences.

Mon père avait l'air mécontent, mémo triste ; il me parla cependant, et me parut s'cfTorccr de rapprocher son ton et ses manières de celles de la veille ; la conlrainle perçait; nous étions tous trois mai à notre aise, ce qui ne m'empêcha pas de rester une partie de l'aprcs-dîner au salon. Depuis ce moment nous ne nous sommes plus retrouvés de même ensemble, il y a toujours eu quelques étrangers. Admise au repas, restant en société, je dis même quelques mots quand l'occasion s'en présente; mais la gêne existe, je ne suis pas aimée ! Je cherche à lier conversation avec mon père, désirant qu'il apprenne enfin à me coiniaître. et lui. il évite avec un soin constant toute explication ; il craint d'être éclairé sur les qualités de sa fille; il ne veut pas m'aimer ! Mon amie, fais des vœux avec moi pour que sa tendresse me soit rendue, et que l'espoir qui commence à me luire ne soit pas obscurci par le chagrin d'être indillérente à l'auteur de mon existence.

Je compte à tel point sur ton attachement, que je jouis d'avance de la satisfaction avec laquelle tu apprendras que mon sort a cessé d'olfrir celte accablante uniloniiité qui reculait pour moi l'espoir

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d'un cliangcnicril (avoiablc, jusqu'à un avenir si incertain, qu'il (lis|)araissait à mes yeux.

Au U'Hips li\c mou prre |iaiiil . cl lu peux (U'ésuiiicr, iiioii amie, avec qui-lli-s iiKjuiéludcs j'ai passé le temps (le l'absence de mon père, 'i'anlôl bercée de douces espérances, je revais à la possibilité d'être enlin, de l'aveu de ma famille, unie à ce que j'aime; je voyais une carrière de jours beureux s'ouvrir devant moi. Dans d'autres moments, elTrayée sur les suites de la tentative de ma parente, je me représentais nion père revenant irrité contre moi, me séquestrant dans une pension pour m'y faire attendre l'époque de ma majorité, ou nu' renouvelant l'ordre de rester dans mon appartement, livrée, comme je l'étais il y a (juelque temps, à de tristes réflexions et à des vœux'inutiles; [)unition qui pourrail lui paraître méritée par ma transgression de l'ordre qu'il m'avait donné de me taireà jamais sur AI. de .Touval.

Tourmentée de ces différentes pensées, à peine pauvais-je me rendre assez maîtresse de mon attention pour fournir à une languissante conversation avec madame de Bloye et quelques étrangers qui se succédèrent au château.

Pendant les heures où je ne pouvais me dispenser de rester au salon, je n'étais arrachée à ma rêverie que lorsque quelqu'un s'adressait directement à moi; et quand j'étais retirée dans mon appartement, j'y étais entièrement livrée. Les jours me paraissaient d'une longueur excessive, et en comptant

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ceux qui s'étaient écoulés, je voyiiis approcher avec une sorte d'effroi celui qui pouvait détruire complétomoiif mon espérance. Ces inconséquences , liabiluellcs à ceux qui attendent une décision importante et douteuse, fatiguent l'àme en l'agitant en tous sens, et l'énervent au point d'y rendre la crainte seule dominante ; c'est ce qui m'arriva, pendant les derniers jours je ne doutais presque plus du renversement de mes plans ; je ne concevais pas sur quelle base j'avais appuyé la conjecture de ma réussite, je passais une partie des nuits à pleurer.

Madame de Bloye reçut des nouvelles de mon père par un de ses gens envoyés exprès ; j'étais près d'elle : point de lettre pour moi. Celle adressée à ma belle-mère était longue ; je souffris cruellement pendant qu'elle la lisait : je la vis rougir, témoigner de l'impatience; et lorsqu'elle se remit à sa place après avoir lu, elle avait l'air irrité : je tremblais; cependant je pris sur moi de lui faire une q uestion sur la santé de mon père, elle ne daigna pas me répondre ; la lettre était de lui, j'en avais vu le dessus, je n'eus donc pas d'inquiétude qui lui fut personnelle; je pensai qu'il faisait part à sa fennne des instances de ma parente, qui, sans doute , lui avaient été désagréables, puisque madame de Bloye paraissait s'affecter d'après lui, et dirigeait contre moi son mécontentement. Cette idée me fit beaucoup de peine ; je fus convaincue que ma conjecture était fondée en m'assuranl qu'il n'y avait point de lettre pour moi de madame de Saint-Valier; elle ne s'est

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pas pressée, nie dis-je, de m'annoncer une mauvaise nouvelle. Dniis le inonienl où. préoccupée de celle pétiiide pensée, j'avais peine à relenir mes larmes, je m'ai)erçus que madame de IJioyc me regardait avec ciiriosilc ; je rougis et perdis contenance; son humeur s'en aecrul, elle se leva brusquement et quitta le salon , me laissant bien peu en élat d'y tenir compagnie à deux ou trois personnes. I.e i)on curé, qui lieureusemctit en élail une, s'était aperçu de la scène muette qui venait d'avoir lieu, il me suppléa en entretenant la conversation jusqu'au départ de nos holes.

J'ai passé bien Irislenienl quatre jours qui se sont encore écoulés jusqu'au relourde mon j)ère; madame de Bloye avait pris avec moi un ton plus désobligeant encore qu'elle ne l'avait eu, et le jour même où il revint, elle eut un procédé qui me fit une peine inexprimable.

J'ai employé ce temps à m'occuper de mes (rères et de ma sœur. Maintenant ces enCants m'aiment beaucoup ; la petite suit l'exemple de ses frères et balbutie le nom de sœur en me présenlant sa jolie petite figure pour recevoir mes caresses; elle vient jouer près de moi . je la promène , je la porle sur mes bras; ces jeux lui plaisent autant qu'à moi; elle me demande souvent; tout cela m'attache à elle : je la tenais assise sur mes genoux le jour dont je te parle ; elle me souriait lorsque sa mère entra ; je me levai pour saluer, sans quitter l'enfant que je soutins sur mes bras : madame de Bloye, avec un njou-

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vcmcnt (le colère, la prit , et appelant,, d'une voix élevée, la bonne qui était dans l'anliclianibre, lui dit qu'elle ne devait point quiller son élève sans nécessité, et qu'alors elle prétendait qu'on la remit à une des femmes de la maison qu'elle désigna. Je ne veux pas, ajonla-t-elle, que mes enfants soient avec d'autres que moi ou mes femmes. La petite, effrayée par ce ton brusque, se mit à crier et me fendit les bras en m'appclant sa sœur : le croirais-tu , mon amie! sa mère la frappa et lui dit : Ce n'est pas votre sœur. Je ne pus retenir mes larmes. Madame de Bloye , haussant les épaules, dit à demi-voix à la gouvernante : Je ne me soucie pas que ma fille apprenne à faire des grimaces sentimentales. C'est la fière madame de lîiojc que la passion égare au point de faire une aussi ridicule scène devant une femme de cette classe! Sa haine lui fit oublier sa dignité! Il est bien cruel d'être haie à ce point de la mère de mes frères : ma joie actuelle est encore troublée de l'idée qu'elle s'opposera à l'attachement que ses enfants seraient disposés à me conserver ; si elle le peut, jamais je n'aurai en eux une famille.

Malgré mon projet bien formé de résister à ratteinte desexpressions désobligeantes et de continuer d'occuper ma place au salon l'après-diner, je n'eus pas la force ce jour-là d'y rester jusqu'au soir; je montai chez moi , j'y réfléchis avec amertume sur la cause présumable de celte humeur si dissimulée; je me fortifiai dans l'idée que le mécontentement, les plaintes de mon père l'autorisaient, et je m'afïli-

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geai (l'avance des nouvelles rigueurs auxquellosj'allais être vraisenihlahlcmenl exposée.

Dans ces Irislcs disposilionsj'enlondis la voilure do mon pôro ; je IrendjJai , je scîilais la luTcssilé d'aller nie présenler d('\anl lui , je n'en avais pas le courage : enfin je me décidai ; mon cœur ballail avec force tandis que j'avançais vers l'appartemcnl, oùj'enlrai presque atissilôl que lui; il rameriaildeux élrangers; témoins de la réception qui me l'ut faite, ils durent croire que j'étais très-aiméo. Mon père m'embrassa, me demanda affectueusement de mes nouvelles, nie i>réscnta à ses hôtes d'un air à faire penser qu'il était fier de moi ; on répondit d'après cette vraisend)lance, et je devins l'objet d'attentions flatteuses. A peine j'en croyais le rapport de mes sens; mais sans pouvoir démêler le motif de cette conduite de mon père, elle détruisit mon pressentiment et me tranquillisa en grande partie.

Dès le môme soir, l'incertitude qui m'était restée cessa : mon père me remit hii-mènie une lettre de madame de Saint-V'ali(M% contenant des félicitations sur mon prochain mariage. Je ne te transmettrai pas les expressions de cette lettre, mais chacune d'elles se grava dans mon cœur, parce que toutes portent le caractère de la bonté et de rattachement. 3Ia parente m'apprenait qu'elle n'avait pas eu beaucoup de peine à obtenir le consentement de mon père; mais qu'elle l'avait trouvé triste et soucieux depuis qu'il l'avait donné, ce qui lui faisait soupçonner qu'il craignait les reproches de sa femme,

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de laquelle éinannil probablement la résistance faite d'abord, et qu'il s'était proposé de prolonger. 3Iadanie de Saint-Valier blànie doucement mon père de se laisser ainsi asservir par sa femme, tout en ni'engageanl à respecter la faiblesse de l'un et à ménager le caractère de l'autre. Je suis bien disposée à suivre ces sages conseils; mais elle s'était trompée sur la cause de la tristesse cl de l'inquiétude de mon père; l'événement qui me l'a fait découvrir m'a mise à portée de les faire cesser. Mon bonheur ne coûtera de regrets à personne, et c'est par là surtout qu'il est inappréciable pour moi.

La mélancolie de mon père était visible; il paraissait agité, mais rien n'indiquait qu'il fut mécontent de ma conduite; il n'avait pas d'humeur contre moi. et madame de Bloye s'était même décidée à dissimuler la sienne devant lui : en remarquant les efforts qu'il faisait pour me parler avec modération d'une chose que je ne pouvais me dissimuler être la source de son chagrin , j'en étais plus péniblement affectée ; il se mêlait donc à ma joie un sentiment douloureux ; et quand mon père jugeait à propos de me parler de mon mariage, je me bornais à dire quelques mots de ma reconnaissance sans oser prolonger la conversation sur ce sujet, et sans faire aucune question qui y fut relative.

Je m'aperçois, mon amie, que la suite de ce récit prolongerait trop ma lettre; l'heure de me réunir à ma faniillc est arrivée , je reprendrai demain

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ces dél.iils. Adieu, je n'oublie pas plus l'amitié dans les inslanls de bonheur qu'au niilicii du eliagrin.

Céline.

DE LA MCniE A LA IVIBniZ:.

Les beaux jours coninieiuenl, à renailre |K»urceux qui liabilenl la campagne, (juoique dans les villes on soit encore en plein hiver, et déjà il m'arrive assez souvent d'aller goûter dans lesjardins le charme des premiers rayons de soleil. Il y a quelques jours j'avais engagé mes frères à venir courir avec moi; ces cidanls se j)laignaient du froid lorsque nous rentrâmes ; je m'arrêtai dans l'aniiclianibre, où la chaleur d'un poêle, faite pour s'insiimer plus doucement que celle du brasier du salon, devait leur rendre moins préjudiciable le passage du froid au chaud, .l'étais donc assise près de la porte, serrant dans mes mains les mains glacées de l'aîné, pendant que le cadet , monté sur les bâtons de ma chaise, réchauflait les siennes en les croisant autour de mon cou. Mon père entra, et considéra quelques moments en silence le groupe que nous formions ; puis il avertit mes frères que leur mère les demandait ; ceux-ci ne me quittèrent pas sans m'embrasser avec tendresse, et je leur fis à mon tour des adieux caressants. Vous les aimez, me dit mon père d'une voix sombre en les regardant s'éloigner; vous devez aussi les plaindre ; ils ne seront pas

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élevés comme ils devraient l'èlre ; el enlrc eux deux ils n'auront pas, après moi, autant de fortune que vous en avez aujourd'hui. Ce propos me surprit; je fixai les yeux sur mon père avec étonnement, il avait l'air profondément peiné; il parut ensuite se reprocher ce qu'il avait dit, et s'éloigna : je le suivis, j'entrai avec lui dans son cabinet, où, saisissant ses mains, et avec le ton le plus rempli d'intérêt, je le priai de m'expliquer ce qu'il venait de dire ; il resta longtemps sans répondre et il me faisait signe de le laisser seul. Il s'était assis : un mouvement involontaire me précipita à ses genoux; je sollicitai sa conliance d'une manière si tendre et si pressante, qu'il se détermina à me l'accorder ; il me releva, me fit asseoir à côté de lui, et voici ce qu'il me dit :

Avant d'avoir eu le malheur de perdre votre mère, la dépense de ma maison se balançait exactement avec mes revenus, et j'étais très-riche. Paisible, heureux, entouré de la bienveillance de sa famille, je n'étais pas tenu à chercher la considération dans une représentation fastueuse; ceux que je croyais mes amis m'auraient vu de même œil quand j'eusse été borné à la médiocrité : je n'avais pas présumé qu'on m'identifiait momentanément avec ma femme pour pouvoir me considérer et in'aimer , et qu'elle enqjorterait avec elle l'estime entière que je croyais également répartie sur nous deux; c'est ce qui m'est arrivé cependant; j'ai vu l'indifférence el enfin le mépris de mes anciens al-

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liés s'nll.'K'Iu'r à moi ri à ma ridinclli' compagne, cl ruif^ucilkHiso famille (le \(ilrc iiiric i(|iuiiss«'r a\ec iiaulciir une rcmmcdc grarnl ridin. (jiii m'avait fail homieiir l'ii unissanl son sort an mien, iiiic rcmmc (ioiil riiiii(|UO(lcraiit ('ta il. (le ii'avoirpoiiildt- Ibrlimo! .le !'a\(iu(', ma (illc, j(r suis lier; j'ai voulu |»roii- MT à ceux qui me Irailaicul ainsi que j'étais ifKl('|K'n(iaul d'eux, cl dans une position qui me permc'llail de ne consulter que mon |)enelianl dans le choix d'une seconde ("enmie. I^e luxe de ma maison, que je n'avais entretenu jusqu'alors que par une sorte d'habitude, d(!vinl une spéculation de vengeance. Je me suis plu à accueillir chez moi les gens litres qui réellemenl sont mes égaux et ceux de ma Ccmmc, cl ma dépense a excédé mes revenus ; j'ai contracté quelques dettes. Le l'rère de madame de Bloye s'est trouvé dans une position malheureuse ; des créanciers allaient l'aire mettre en vente l'ancien patrimoine de ses pères; je me fis un devoir et un plaisir de venir ])ubliquement à son secours, et j'ajoutai beaucoup à mes dettes pour acquitter les siennes. Si à la suite de cet effort on m'avait vu restreindre le ton de ma maison, j'eusse été regardé comme une dupe et une victime de mon dernier engagement : la nécessité de me soustraire à la honte de cette observation m'a contraint à ne rien changer à notre façon de vivre : j'ai pleinement rempli mon objet; on a vu avec étonnement l'étendue de mes ressources, et vous pouvez juger, d'après l'empressement de 31. de Saint- Valier à répondre à mon

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invitation, que vos parents inèmes, gens qui prisent d'autant plus la fortune que leur origine, Irès-rapprochée de nous, prend sa source dans la finance, sont très-disposés à profiter de la possibilité de me recevoir, et se reprochent probablement leur ancien abandon.

11 me reste encore un aveu à vous faire, ma fille; c'est que, dans cet état de choses, l'immense revenu des biens que la tendresse d'une tante avait laissés à votre mère, et dont j'avais le droit de jouir jusqu'à votre établissement, m'étant nécessaire, je l'ai employé à diminuer ma dette; quelques années de plus de cette jouissance l'auraient éteinte. Je ne vous cache pas, Céline, que l'intérêt de mes autres enfants, et le désir d'éviter l'humilialion d'une réforme subite, me font regretter que vos vœux impatients aient hâté une époque que ma tendresse pour vous ne m'aurait pas permis de retarder au delà du terme nécessaire pour mettre mes propriétés à couvert d'une vente forcée.

Oh ! mon père, m'écriai-jc, pourquoi n'avez-vous pas éprouvé le cœur de votre enfant? Pourquoi avez-vous douté qu'il put m'inspirer un sacrifice qui vous était nécessaire? Je ne veux plus les former, ces nœuds qui vous couleraient le repos ; je vais écrire à M. de Jouval que je ne serai, que je ne veux être à lui qu'à l'instant de ma majorité. ÎSon, ma fille, dit mon père avec attendrissement, il n'est plus possible de revenir sur l'engagement que j'ai pris; vos vœux n'ont point laissé d'incertitude sur

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VOS sciiliiuciilij cl vos désirs; «c rclanl parailrail mon ouvrage, cl la cause qu'on lui sou|)('(»Miierait nraltirerail d'une autre manière la cotd'usion que je crains. J'ai en loi I de ne pas deviner que la fille de colle femme adorée, (|iii réunissait lonles les vcrlus, en avail liérilé de sa mère; je suis [)uni de ma réserve, mais le mal csl irréparable. Il ne l'esl pas, répondis-je, el me jeliinl de nouveau à ses genoux, couvrant ses mains de baisers cl de larmes, je lui proposai de continuer à louclier les revenus de ces biens, qui me paraissaient précieux dès l'inslanl seulement où j'acquérais la certitude qu'ils pouvaient lui être utiles, avec la possibilité de les lui offrir. Devenue éloquente parle désir de réussir, je fis connaître à mon père le noble caractère de M. de Jouval, el je lus le garant de son empressement à se prêter à mes vues ; je promis en son nom qu'il se trouverait heureux d'aider mou père à dissimuler au public la gène momentanée qu'il éprouvait; je détruisis les objections; je priai, pressai, et j'obtins enfin la permission de confier à M. de Jouval ce que je venais d'ai)prendrc; je lis accepter l'abandon que nous serions tous deux si salislails de faire.

Mon père souffrait cruellement; même devant son enfant il était froissé, humilié, el j'eus besoin d'employer pendaiiL longtemps ces expressions ardentes el vraies que la sensibilité peut seule dicter, el que l'art n'imite jamais, pour le convaincre que c'était à moi que ce traité était avantageux, cl que

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je le pensais réellement; c'esl bien i'exacle vérité, tout mon regret est de n'avoir pas su plus tôt que d'un sacriflce aussi léger dépendait la tranquillité de mon père : en lui remettant chaque année les trois quarts de mes revenus, le quart qui nie restera montera eneore plus haut que le revenu entier de la fortune de la famille de Jouval; je n'aurai donc pas préparé à mon mari des privations pour donner du superflu à mon père; tous deux existeront connne ils l'ont lait jusqu'à présent. M. de Jouval pourra céder à ses sœurs les propriétés qui leur sont comniunes, sans se trouver au-dessous de l'aisance dont il a l'habitude; fiers tous deux de notre honorable médiocrité, suite du respect et de l'amour filial, elle deviendra pour nous une jouissance. Oh ! mon amie , c'en sera une délicieuse, ajoutée à toutes celles qui me sont réservées.

Je ne quittai mon père qu'après l'avoir vu reprendre sa sérénité; j'allai réfléchir chez moi à ce qui venait de se passer et à l'heureux hasard qui m'avait mise à portée de connaître ce que je pouvais pour lui. Si j'a\ais ignoré les peines secrètes que cet instant venait de me dévoiler, j'eusse été barbare sans m'en douter, et l'accomplissement de mes vœux eut été la source du supplice de mon père et des privations de mes frères, sans que mon bonheur se fut accru : j'aurais usé de ma fortune sans la priser. Ce n'est pas des avantages indépendants des plaisirs du cœur que mon existence peut être embellie ; un sourire de M. de Jouval devenu mon

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opoux. un mot, un regard bienveillant, voilà mes biens rcols. Le laste d'un noml)reux domosliciue, de m('ul)Ies som|)lueux, tout cela sérail nul i)our moi, el i)eul être end)arrassanl. De ce que j'aime, nai Iront mes peines, mes plaisirs; il me les dispensera à son gré; j'attendrai, j'espérerai tout de lui.

Quand je me retrouvai avec mon père après la conversation particulière que je viens de te rendre, jechereliai avec inquiétude dans ses regards, dans le son de sa voix, dans toute sa manière d'être, s'il ne restait pas quelque trace de l'impression pénible que je n'osais me flatter d'avoir entièrement détruite ; je crus remarquer un reste d'embarras , d'inquiétude que son ton afTectucux ne déguisait pas eonqilélement. Il m'annonça que le docteur Blondel devait amener le lendemain M. de Jouval, el me recommanda avec une gaieté assez naturelle, de montrer un peu de bienveillance à ses hôtes; mais je vis que ses yeux cherchaienl à me dire beaucoup de choses que j'interprétai en les i)renant pour des recommandations de m'occuper autant de sa délicatesse que de ses intérêts, en traitant avec tous les ménagements possibles la négociation dont son honneur et son repos dépendaient également. Je répondis de la même manière; mes regards, s'ils peignaient tout ce que j'avais dans l'âme, durent exprimer la tendresse, le respect et la reconnaissance. Je ne cherchai point à parler de nouveau à mon père en particulier; je sentais qu'il lui en coûterait de traiter encore un sujet tourmentant pour

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sa fierté, et où mon rôle me donnait une apparente supériorilé sur lui.

Tu présumes assez, mon amie, que je n'eus pas beaueoup d'instants à donner au sommeil, la nuit qui précéda le jour où je devais revoir M. de Jouval, après tant de temps passé dans la tristesse et le découragement. Il y avait des moments où je doutais de la réalité de mon bonheur, et où me croyant le jouet d'un rêve séduisant . je craignais que le réveil ne vint en détruire l'illusion et me rendre mes chagrins. Plus calme, plus heureuse dans l'instant qui suivait, je ne suis pas déçue par une erreur , me disais je ; pendant ma vie entière je jouirai du bonheur qu'à peine j'ose croire possible; mon sort va être arrêté sans retour et à l'abri de toute atteinte ; je n'ai plus de vœux à former.

Quoique M. de Jouval ne dût arriver qu'à l'heure du dîner, j'étais levée bien avant que le jour parût; j'étais agitée, mais cette émotion était agréable; les variations perpétuelles de mes idées ne m'offraient que de riantes images. Jamais mes yeux ne s'étaient arrêtés sur M. de Jouval heureux, c'était heureux que j'allais le revoir ! Comme mon cœur palpitait à celte pensée ! Le bonheur de l'objet qu'on aime suffirait, ce me semble, pour consoler des chagrins personnels; mais ce bonheur, si soi-même on en est la source, si l'on est assuré qu'il ne peut être complet pour lui que parce qu'il est commun entre nous, oh ! mon amie, à peine la nature nousa-t-elle donné assez de facultés pour suffire à une pareille

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Jouissance. Toul oiilirrc à ci'liii quo j'allais revoir, à mes rêveries, je iii'oiildiai. pour ainsi dire, moiniènie; je ne |)ensai pas à me parer; je mis un simple vêlement blanc. Ici (joeje le mets à l'ordinaire ; je n'ajoulai pas une fleur, pas un rniian à ec inodesle costume avec lequel M. de Jouval m'avait vue aulrefois. avec le(|n(l je lui avais paru la (cmme faite pour lui |)laire. La toilelle est un hommage poli rendu aux indifférents ; je crois que pour l'ami qu'on préfère on aurait regret à s'embellir presque autant qu'à se déprécier par une rebutante négligeriee.

Je ne le dirai pas combien de fois je parcourus mon apparlemenl pour aller à la croisée et revenir m'asscoir près de ma lable pour me livrer à des pensées sans suite; à quel point le moindre bruil me faisait tressaillir: eondiien les heures me parurent longues, quoiqu'elles s'écoulassent agréablement. Le moment vint enfin où j'entendis réellement le roulement d'une voilure : depuis le malin, lout ce que j'avais entendu me semblait être le bruit de celle qui amenait mes amis; et lorsqu'elle arriva en efl'et, je doutais que ce fût ell(î; je craignis en quelque sorle de me livrer à une espérance qu'il m'eut été pénible de voir détruire. La voix du docteur, celle de l'homme chéri, se firent enfin entendre distinclement ; ils avançaient, ils montaient chez moi. Oh! comme le cœur me battit ! quel trouble! quelle émotion! Ce fut le docteur qui me parla le premier, et je pense que sa délica-

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Icsso le porta à fcmpcrcr, par le paisible senlimenl (le l'aniitic. l'agilation que me causait l'amour. Mon père me présenta ensuite M. de Jouval ; je ne fis que tourner les yeux vers ce dernier, il me fut impossible de prononcer un mol; lui-même balbutia quelques paroles sans suite, où je ne distinguai que l'expression heureux : c'était de lui qu'il parlait, lui que j'ai vu au dernier excès du désespoir et du découragement ! Ouel changement . mon amie !

Je ne pus reprendre nettement mes idées que le lendemain, et m'enlretenir avec M. de Jouval, avec cette douce tranquillité nécessaire à l'épanchemcnt de confiance de deux êtres qui s'aiment. Nous nous sommes rendu compte de l'espace de temps écoulé; nous avons esquissé des projets pour l'avenir ; nous reviendrons sur ces projets, nous avons tant à nous dire ! Tu prévois, mon amie, quelle a été la pensée de M. de Jouval par rapport à la cession que je désire faire à mon père; il a senti, pensé absolument comme moi : tout à cet égard est connu. Mon père a cessé de rougir; il a accepté ce que ses enfants reconnaissants lui ont olïcrt : et nous, nous serons encore riches au delà de nos désirs, de nos besoins, et nous aurons la jouissance d'un service rendu sans avoir la privation, suite d'un sacrifice.

Adieu, mon amie, partage ma joie, entretiensmoi de ton bonheur pour que rien ne manque au mien, et compte sur l'attachement de

Céline.

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