MI.III.I(I>K
\li! c'csl l;'i iiiiiii n'urcl, n''|ioii(lii Umilo; si vous nclic/. poiril p.irli. si j'avais pu voiis parler. v<»us ((Misiillcr... sur nia siliialioii !... .l'aurais ix'soin (le vos conseils... vous le plus sape de nous Ions, .l'aurais besoin aussi de sa\oir toul ce (|ui \ous rej^arde. el ce malheureux dé|)arl Mi'.iKrisle douhlenicnl ; une telle riislance!
— lia poste, reprit 'lanei^uy. la l'rancliil en peu de jours ; je ferai ccunnie elle (juarid j'aurai lerniinc mes affaires; mais en altendanl. ne |)eul-elle se charger d'être notre intermédiaire '.'' .le sais (|ue vous aimez peu à écrire; je commencerai, el je vous dirai tout ce qui n)'est arrivé depuis un an, cl comme c'est bien peu de chose, j'y ajouterai les événements qui survieudroul en roule. Un voyageur doit avoir au moins de quoi...
— Mentir, s'écria Emile en riant; mais vous, Taneguy, vous êtes aussi vrai que vous êtes sage... je vous croirai, à charge de revanche, car j'accepte voire proposition ; mais, comme vous le diles, l'écriture n'est pas mon fort... Je ne sais même pas s'il y a des plumes et du jjapier chez moi... mais j'en aurai, et je vous jure que d'aujourd'hui en... un mois... oui, il me faudra bien cela... je mettrai à la poste, pour vous, une énorme lettre où je vous dirai tout...
Taneguy tira gravement son portefeuille et dit :
— C'est aujourd'hui le 4 mai, eh bien, le 4 juin, c'est convenu, moi je mettrai aussi à la poste tout ce que j'aurai écrit d'ici là... Kmile |)ri( la date de son
MÉDÉRIiVE. 29
rùté... Alors nous recevrons le même jour l'un et l'autre, à deux cents lieues de distance, une lettre qui nous mettra au courant de tout ce qui nous regarde. En nous retrouvant, les conlidences seront faites, et nous n'aurons plus qu'à continuer la conversation.
— Convenu, dirent-ils en même temps; puis, après s'être serre vivement la main, ils se séparèrent; Emile entra au cale de Paris, et Taneguy se rendit à la voiture qui devait le conduire dans les Pyrénées.
En effet, le 4 juin, Taneguy mettait à la poste pour Paris une lettre si volumineuse qu'elle ressemblait à un paquet; et Emile, accablé de fatigue par une occupation qui lui était peu familière, portait triomphalement une énorme missive destinée à partir le jour même pour le château de Mélanvilliers, et chacun devait recevoir, à la même époque, celte preuve convaincante du souvenir de son ami. Et pendant que Taneguy lisait la lettre d'Emile, celui-ci pouvait faire la lecture du récit suivant.
RÉCIT DE TANEGUY DE MELANVILLIERS.
Me voici donc, mon chprKmilc, installe tant bien qiio mal dans un vieux ehàleau délabré, où vous vous trouveriez très à plaindre, l'as un meuble commode, pas uncchand)re habilablc, pas un voisin qui vous envie, pas une femme qui vous regarde; il faut vivre seul avec soi-même... Il ne faut craindre ni ses souvenirs, ni les voleurs pour liabitcr un pareil lieu.
J'y resterai le moins possible. Dès que le vente sera terminée, dès que l'acquéreur, qui n'est autre chose qu'un entrepreneur comptant abattre cette masure, sera de retour d'un [)etit voyage, qui se trouve fort mal à propos à mon arrivée el prolori-
MEDÉim'E. ôt
goia mon scjtiur ici, je revicinirai |iruitipleiiit'iil à l'aris où un inlérct déplus ino rapi)ollc niairilciianl, |tuisquej'ai l'espoir de vous y reirouver.
N'ayant rien à vous dire sur les aulres, il faut donc que je vous parle de moi.
Vous le savez, mon ami! quoique ma famille soit ancienne et même illustre, j'ai peu de bien, et le rêve de ma mère fut de profiter de l'importance qu'on attache encore à la noblesse pour réparer ce qu'elle appelait l'injustice de la fortune à mon égard.
-Malgré les révolutions qui nous ont dépouillés, malgré les déclamations du parti démocratique, malgré les raisonnements plus sages des philosophes et le scnlimcnl plus juste des hommes impartiaux, toutes les vanités de la finance et tous les instincts de la richesse tournent encore leurs espérances, leurs projets, leurs desseins, vers cet éclat que laissent à leurs héritiers dépossédés de tous leurs droits, ces races antiques dont les noms figurent en bien ou même en m;d dans les annales de notre histoire.
L'esprit humain, si fier de ses progrès dans la science, et de ses découvertes dans les secrets de la nature physique, ne découvre pas grand'chose de nouveau dans les secrets mouvements du cœur, et ne fait pas de grands progrès dans l'amélioration de sa propre nature; car les mêmes petites vanités nous conduisent et nous agitent; et si l'on gagne quelques travers inconnus des temps passés, on garde ceux dont on s'est déjà moqué mille fois.
~)-2 MKKtlllMi.
l'iiiii'l.iiil CCS clijiiiccs hcmriiscs. uii\<'ilcs pjiir()i'}j;iiril (les p;ii\ciiiis ;'i l';i\ idili- des j^iaiids S(;i- }^iM'uis riiiiiés, |)iic'rilcs dans leurs |triii(i|ies, sotil ollicaccs dans h'Uis siiiles; cl Iticii qu'elles m'aieid ré|)u<^né pour inoi-iiicine, j'ai |)arr()is applaudi aux huuncs conséquoucos qu'elles ont eues pour d'au- Ires.
J'eti |iarlc ici, mon cher Eniilc. parce (pie mou idot» sur ct> siijel Cul le seul poinl de désunion, la seule raison de dispute qui s'éle\a jamais entre ma mère el moi.
Ma mère ! c'est ce que j'ai le plus aimé; c'est la seule pensée qui ail rempli mon àme d'une inefTable tendresse. J'étais tout pour elle de[)uis la mort de nu)u père.
il mourut lorsque j'approchais de ma quatorzième année, el jusqu'à celte époque, ma mère cl lui n'avaient pas quille le château où je suis mainlenaiil. Ils s'aimaient en se mariant, et. comme la plupart fies nouveaux mariés, ils avaient voulu passer la lune de miel dans celle solitude ; ils parlirenl au mois de mai, résolus îi revenir en sei)lembrese fixer à Paris au milieu de; leui' famille et de leurs connaissances; puis, quand il fut question du retour, ils se trouvaient si lienicux ensemble, si charmés de cette solitude, où rien ne les distrayait de leur amour, qu'ils prolongèrent leur absence loin de ce monde qui se serait placé entre eux, el eût nécessairement enlevé à chacun une part du temps el de l'atlention qu'ils s'accordaient exclusivement.
MÉDKRIINE. 33
L'Ilivcr se passa ainsi [lour eux dans les délices d'un amour partagé, dans les joies inlinics d'une |)assion réciproque. Le printemps suivant y ajouta son prestige enchanteur; puis, de jour en jour, de mois en mois, d'année en année, la situation se |)r()longea sans rien changer à leur bonheur, et sans ([u'ils pensassent à rien changer à leur destinée. Un beau jour, on s'aperçut que j'avais dix ans ; qu'il y en avait onze qu'on vivait solitaire, et qu'il fallait à mon enfance d'autres études que celles qu'avait pu me faire suivre mon père. Il me mena au collège et retourna bien vite près de ma mère. Pendant quatre ans, je fus séparé d'eux excepté le moment des vacances, où j'allais partager leur solitude; puis... mon père mourut... Je ne pus pas, moi qui étais au collège, voir la douleur de ma mère ; mais quatre ans plus tard, le deuil le plus profond était encore sur son front et dans ses vêtements. Elle était venue se fixer près de moi à Paris. Les soins dont elle m'entoura et les larmes données à la mémoire de mon père furent sa vie tout entière. Je l'aimais avec autant de tendresse et de dévouement (jue si je l'avais comprise , bien avant le temps où la réflexion me permit de la bien comprendre.
Pourtant ma vie dévouée à son amour, mes jours donnés à la soigner et à lui obéir, eurent un seul vœu contraire aux siens, une seule volonté qui ne céda point à la sienne. Ma»mère avait trouvé tant de bonheur dans le mariage que, dès l'âge de vingt 1 3.
~i lIÊUtltlKE.
;iiis. je lus [HTSsciiti |i;ir elle sur mes disposilions à
CCl ('U.llll.
\ |i.irlii- (le va inoiiiciil , la pciisrc de m*' voir unir iiKiii sort à coiui (l(MiU(>l(|ii(- jcuiic lilio riche cl licllc . (|ui rcicvcniil la splciulctir de noire race cl, me rcridr.iil liciirciix, ne quilla plus rcs|iril, de ma mère; ce lut son idée (ixe. Sans donU' elle eùl Uni par réussir un jour à ino décider non pas à faire une spécnlalion en me mariani, mais à la tranquilliser par un niariai^e qui, disuiL-elle. placerait [irès de moi une [)ersoniio pour in'aiiner quand elle n'y serait plus. Elle avait souveni la pensée de sa (in prochaine; je voyais que moi seul la retenais à la vie, et que, lualiiçré sa tendresse pour moi, un attrait plus fort l'en traînait vers celui qu'elle n'a pas cessé de pleurer jusqu'au jour où elle est allée le rejoindre... Je no sais quelle répulsion m'éloignait de toute idée de mariage et me forçait ainsi à lui imposer une contrariété dont je souffrais, moi qui aurais lanl souhaité la rendre heureuse ! Ma mère vivait trèsretirée, ne recevant absolument que les personnes qu'elle croyait en situation d'avoir quelque bonne influence sur mon avenir. De ce nombre était une de ses amies d'enfance, la comtesse de Salvy, liomii; cl aimable femm(ï qui me présenta dans quelques maisons, sous dilTérenls j)rélexles qui ne me trompèrent pas, car je voyais bientôt quelque jeune fille à marier vantée devant moi ; et quand je n'avais pas l'air de comprendre , j'admirais avec quel art ma pauvre mère arrivait à une provocation matrimo-
MEUERI^IE. 05
iliale. Alors j'échappais par des plaisaiilorios aux pièges tendus à ma liberté, et quand j'avais adroilcnienl résisté à ses habiles manœuvres, l(tut lier de ma puissance, je me revoyais en bulle à quelque nouveau prctjet du même genre que je recevais de la même manière. Un jour, pourtant, je me trouvai chez madame de Salvy en même temps qu'une jeune et belle personne dont la distinction et la grâce allirèrenl puissaiiiment mon attenlion.
J'ignorais qui elle était, et la simplicité de sa loileile, du meilleur goût, la mélancolie de sa noble ligure, ne m'avaient pas fait soupçonner une héritière.
Médérine, ce l'ut le nom que j'entendis prononcer à madame de Salvy, et qui ne s'est pas effacé de ma mémoire, Médérine avait une grâce ravissante et un charme que rien ne peut rendre. Son expression était pleine de rêverie, et son regard peignait la lendressc. Sa taille élevée et élégante paraissait par moments toute nonchalante et gracieuse, mais par moments aussi, elle prenait une attitude fière et imposante; de même que sa figure, faite pour exprimer tout ce que l'àmc a de plus doux, s'arniaii tout à coup d'un air hautain, dédaigneux, ironique, et laissait^tomber sur tout ce qui l'environnait un de ces sourires méprisants qui déconcertent et humilient ceux qui en sont atteints, jusqu'à faire rougir leur front et arrêter leurs paroles.
Je ne \is d'abord que cette tendre rêverie qui me
|i;ii'Ul s.i ii,it(ii'(- liiiil (-iitirn-, cl. IriiiiN.iiil (iiic |il;i(-(> à côlé «rfllc, j'essayai i\r lui adresser (luelques phrases sur mi morceau de iniisiqiie (|ui venait d'èlre cliaiilc ; car j'ai Sduveiil reiiiarciné ([lie les choses les [dus banales ser\eiit luiil aussi iiieii qu(; les sujets les phis élevés à vous révéler ce que vaut la personne avec (jui vous échangez quelques phrases ; coniMie rinstrunient le plus médiocre peut servir à vous faire deviner une main exercée, seulement avec un simple accord qu'elle en tire eu s'y posant.
Ainsi, Médérine me révéla en peu de mots une àme délicate, un esprit plein de finesse, et ce je ne sais quoi qui annonceque tout est compris, senti, apprécié avec justesse. Il y avait en elle une dislinclioii native et une éducation distinguée ; c'était naturellement une belle plante, que des soins intclligenls avaient portée au plus beau point de perleclion.
l'endanl une heure, qui passa comme un instant, je restai là près d'elle 5 mes yeux, mon esprit , mon âme tout entière, étaient ravis!... Je ne suis point fal, tu le sais, mais quand je me rap|»cl!c encore ses doux regards, son oubli de tout ce qui était là, dans le salon, le son de sa voix, il me semble qu'en ce moment une secrète synipalliie agissait entre nous, et qu'un instinct naturel et involontaire nous attirait l'un vers l'autre pour nous unir. 3Iais madame de Salvy s'approcha d'un air triomphant et nous regarda... avec une boulé aiïectueuse, où per-
çait une légère et presque iriiperceplible ironie, comme si elle eut dit : J'en étais sure, et je suis enchantée de ne m'étro pas trompée. Je vois encore le regard surpris et interrogatif de Médérine, se porter d'abord sur la comtesse de Salvy, ensuite sur moi, avec un sentiment d'inquiétude, puis de défiance... et reporter plusieurs fois ce regard de la comtesse à moi... avec une attention sévère qui m'effraya.
— C'est 31. le comte Taneguy de Mélanvilliers, se crut obligée de dire madame de Salvy en me présentant à Médérine, pour répondre à la question que ses yeux lui adressaient.
Ce qui se passa en ce moment dans l'ànie de la jeune fdle, et que son visage ne traduisait que trop lidèlcment, produisit un effet sur moi que je ne pourrais pas faire comprendre, et dont le souvenir après six années, m'est encore insupportable. Elle eut l'air irrité... comme quelqu'un qui s'aperçoit qu'on l'a joué... puis atlligé connue une personne qui regrette, et enfin on ne vit plus sur son visage froidement dédaigneux qu'une expression calme et méprisante. Alors, se levant sans rien répondre et sans me regarder, elle fut s'asseoir à l'autre bout de l'appartement dans une place où, quand même je l'aurais souhaité, je n'aurais jamais pu parvenir à l'approcher.
Je restai quelque temps immobile, glacé, surpris et ne me rendant compte de rien, si ce n'est que je venais de ressentir un coup violent et inat-
"S «f.IlKRINK.
icmlii. ilniil le mal scrr.iil mon cd'iir cl l'aisail rmi ^11' iiuiii Iront...
.l'aiipiis que Mcdrriiic flail uor liclic lirrilirrc, haiTclét' par Ions les conicurs (riicrilaj^cs. Sa linosso avait souvciil devine le.s piéf^es Icndns à son niMir, et sa nialiee se |)Iaisail à les déronler ; elle avait nn momenl près de moi oublié sa situation et sa délianee, el mon nom avait (oui rappelle, ear. j;ràccaux projets constants de ma mère et aux imliealioMS de ses amies, je passais pour èlre un de ceux (jui eliereliaienl, avec le plus d'ardeur, à rélaljlir, par un mariage, leur fortune endiarrasséo ou détruite, et leur nolilesse compromise dans de mauvaises affaires.
A partir de ce moment ma mère, instruite par moi de ce qui m'avait été cruel, cessa ses prières et ses démarches. Je quittai presque tout à lait le monde et je vins près d'elle, tout entier aux soins que je lui donnais et aux plaisirs de l'étude.
(l'est une douce vie, mon ami, que celle qui se concentre ainsi dans une sincère atl'ection et dans un travail [)lein d'intérêt. Elle développe sans effort toutes les lacullés de l'àme et toutes les ressources de Tesprit, et je me serais trouve heureux sans une cruelle inquiétude qui s'accroissait chaque jour. Je voyais ma mère s'affaiblir, et ses indispositions devenaient plus Iréquentes. Elle était jeune encore, el j'espérai longtemps, (hielle l'ut ma douleur quand le médecin m'ap{)rit que je; ne devais plus me l'aire illusion sur son état et qu'elle louchait à
MÉIIÉKnE. 59
s;i lin prochaine! Je lis laire iikiii ciiattiiii devaiil elle, tandis (ju'elle ilissiniulail son mal devant moi; elle me regrettait, mais la mort ne i'eflVayail pas. (l'était à ses yeux une réunion avec ce qu'elle avait le plus aitné sur la terre, son mari. Tous deux devaient veiller sur moi du haut du ciel, en attendant le moment où j'irais les rejoindre. Sa mort fui paisible, mais je sentis que j'étais seul au monde.
Je ne vous attristerai pas davantage, Emile, du récit d'une douleur que vous devez comprendre ; elle vous exjjliqnera sufTisamment comment nous ne nous serions rencontrés nulle part l'hiver dernier, si vous-même n'aviez pas été éloigné de ce monde par des raisons que mon amitié désire vivement connaître et dont j'attends les détails avec impatience.
(î'est à ce simple récit que se bornerait tout ce que j"ai à vous dire, mon cher Emile, si je ne voulais vous parler que de moi ; mais vous me permettrez de suppléer au peu d'événements de ma vie, en vous racontant ce qui vient de se passer ici sous mes yeux.
Vous le savez, je m'étais décidé à faire un voyage, autant pour essayer de distraire mes tristes idées, que pour terminer mes affaires... Forcé de séjourner ici quelque temps, seul et sans occupation, j'étais dans une merveilleuse situation d'esprit pour bien voir et me laisser aller tout entier aux impressions que les objets pouvaient faire naître. Hélas'... rien ne m'occupait; aucune affection
40 MfiUEUiM;.
assez vivr pour nie disdain', .iikiiii |in»i('l assez inlércssant |i(iur m'iiuiiiiéler ; j'elais dans cotlc |u»silioii où lien ne vous a^ilanl au dedans de voiisniènic, \ous pouvez clic lnul enlici à ce (pii esl au dehors.
.le résolus doue d'employer le lenips de mon séjour ici à (les excursions el à des observations, afin de chercher quelque avonlurc à vous raconter, mon ami.
Je partais chaque matin depuis quelques jours. Un guide m'accompa^nail : il m'avait apprisses traditions du pays, les sites renommés et les en- (hoits dangereux. Je résolus de m'aventurer seul. 3Ics rêveries me semblaient devoir être plus poétiques dans une complète solitude.
Dès le malin, je gagnai la vallée d'Argellès, qui esl à, l'entrée de celle chaîne de monlagnes que j'avais déjà visitée, mais dont je voulais jouir avec plus de calme et de réflexion... De ce point, on commence à se croire transporté dans un autre hémisphère, où la nature esl plus grandiose et où ses ressources sont si multipliées el si diverses, qu'elles semblent infinies. Je moulai longtemps à travers des rochers de formes variées, qui, vers leurs bases, sont couverts d'une fraîche et forte végéialionj souvent même, ces arbres touffus cl puissants garnissaient une grande partie de la montagne, el des racines cramponnées aux rochers les soutenaient parfois de façon à ce qu'ils paraissaient avoir crû el s'èlre développés presque hori-
UÉDÉRIIVE. 41
zonialeinnil ! Mais dans une réçiion plus élevée, le sol ne prcsenlail qu'un j^raiiit sec, ardent, et la vue se perdait sur une région désolée. Le silence et l'immobilité régnent là constamment : c'est un espace immense, désert et terrible; des pics arides, des monts chargés de neiges, ou couverts de glaciers bleuâtres, terminent ces montagnes prodigieuses par leur élévation, et qui se prolongent ainsi sur deux lignes, en laissant au milieu des profondeurs que parfois l'œil ne peut sonder, et qui sont tour à tour des abîmes effroyables et des vallées ravissantes. A mesure que Ton avance, les pics s'élèvent et les abîmes se creusent. Dans les vallons d'abord délicieux et charmants, on découvre plus lard une nature mâle et sévère. Si les ruisseaux murmurent en commençant, les torrents bouillonnent un peu plus loin. Celte prodigieuse vallée, qui se compose de tant de vallées et de tant d'abîmes, présente un spectacle magique si imposant, qu'il dépasse de beaucoup ce que l'imagination peut concevoir, et ouvre aux illusions un champ si vaste, qu'elles se perdent dans l'immensité.
Je marchai longtemps, et toujours l'aspect changeait à mes yeux. Mon âme était frappée tour à tour par des images enchanteresses et des objets effrayants. Je passais d'une végétation gigantesque et fleurie à des rocs nus, dégradés et hideux ! Peutêtre ces objets de la nature matérielle ont-ils une invisible liaison avec notre nature plus élevée; peul-
1 MKDÉltlNK. -i
4i MKUiiunE.
èlro osl-il, oniro loul co qui compose riiiiivors. imo cniniiiiiiiicalidii iiiléricurc et iiilirnc dont il csl pins liicili' (l'éprouver les elTels que <le déliiiir l'iielinu. Mais (les sensations diverses se sneeedaic-nt en moi, à mesure que ces aspects extérieurs so dc'roulaient sous mes yeux, .le ri'(''tais plus (pTiiM rcllcl de celle nature puissante ([iii aj^issait sur toutes mes facultés, .le |)assais de l'admirai ion à la terreur, de l'effroi .1 des sympathies tentires et délicieuses, cl mon âme, en proie à des cniolions si nombreuses, semblait prèle à se briser sous tant d'impressions, comme mon corps, dans sa marche inégale, épuisait toute sa force et paraissait ne plus pouvoir résister, (l'était une fatigue extérieure et intérieure. Mon esprit était fatigué de sentir, comme mon corps de marcher : contre l'ordinaire, où le mouvement engourdit les facultés de la pensée, la promenade dans les montagnes exalte les idées, les agrandil et les multiplie... J'éprouvais donc un si grand besoin de repos que je ne marchais plus alors que pour trouver un lieu où je pusse me reposer commodément; mais toutes les fatigues disparurent, ou plul(jt furent oubliées, à la vue de la plus belle, de la [)!us fière des cascades que m'offrit en ce moment le mont Sauna... J'avais voulu me détourner d'un endroit sec, sablonneux et aride, qui ne me présentait aucun abri, et j'avais pris brusquement une route opposée... Tout à coup se développa devant moi une verte colline, une [lente adoucie, couverte d'une végétation IVairhe et riante que les
eaux d'une magiiirique cascade fécoiideiil et animent. Elle y déploie, entre des sapins suffisamment écartés pour ne la point offusquer, une nappe argentée: et l'œil est rafraîchi en même temps qu'il voit élinceler celte cascade de mille feux, et reproduire toutes les couleurs de l'arc en-cicl. Sa chute, quoique rapide, ne paraiL pas hâtée : un Ilot succède à l'autre, de manière que sa chaîne liquide n'est jamais interrompue. Elle est onduleuse, et descend sans secousse et sans convulsion ! A moitié de l'espace qu'elle parcourt, elle s'arrête sur une plage rocailleuse et s'y partage en deux parties égales , pour continuer sa route vers le fond de la vallée, qu'elle n'atteint point cependant sans avoir encore été arrêtée par laie portion de roche sur laquelle elle so brise et se sépare en gerbes plus ou moins nombreuses, suivant que les eaux de la montagne sont plus ou moins abondantes. Tous ces épanchements se redivisent encore et vont frapper en flocons d'écume luisante sur les roches inférieures, qui leur ajoutent de nouvelles formes aussi variées et aussi insaisissables que les vapeurs des nuages du ciel... et tous ces torrents inépuisables descendent jour et nuit des monts silencieux, pour arriver ainsi constamment au lac profond et intarissable qui lermine la vallée.
Malgré la fatigue, je ne pouvais cesser d'admirer ce magnifique spectacle, d'en étudier la forme. d'en écouter la voix ; car la douce harmonie de tous ces lorrenls produit sur l'âme un eflet indi-
4 4 MKDKKinK.
rihic. ri |iriiMM|iit' des iiiédilaliotis iiicoiiiiui-s de iTUx (|ui n'ont jamais visité c«'s vastes «*( pruluniies soliludi'S. K.ii ce moiricnl . ma pcfisêc iTinoiilait XTS iin's aniic't's ('cuiilrcs; mes rcvcs do jeune homme, mes plaisirs d'eni'anl. ma mère! Ali ! dans toute mon cxislciice passée, c'élail clh'. sa len dresse, ses nobles vertus, elle eiiliii (jiii rayonnait .seule... C'était cetle jurande cl douce ima^^edc résignation et de bonté qui in'a|)paraissail se détachant pure et belle! 'J'oul le reste nie scndjiait eflacé et cont'ondu dans mes souvenirs. Je la voyais non-seulement dans ses rapports avec moi. mais je me représentais sa jeunesse à elle, son cceur si noble et si aimaiil rempli de cet amour verlueux qui, avec sa tendresse \Hmv moi. avait été toute sa vie de l'enime ; cl me reportant à son séjour dans ces montagnes, je comprenais enfin qu'avoir aimé dans ces beaux lieux , avoir senii les émotions infinies de l'amour, en présence de ces irdinics beautés de la nature, avait du sullire à son àmecl anéantir en elle toute possibilité de s'intéresser aux futiles joies, aux frivoles plaisirs et aux petits événements de la vie des salons. Là seulement j'ai bien compris ma mère !
J'essayais |)ourtanL d'arraciicr ma pensée à ces conlemplalioiis intérieures, |)0ur la reporter tout entière sur le spectacle magnilique qui se déroulait sous mes jeux !... Je cherchais autour de moi s'il n'existait pas ilans ce lieu |)ittores(pie quelque cabane attestant la présence de l'homme dans ces
régions; el je \is en cnoi quel(|ui"S rares habitations. Mais la ehauniière et Tliabitant sont des points presque iniperceplibles dans l'immensité des objets qu'on a sous les yeux ! Torrents, arbres et rochers semblent plus grandioses encore par celte comparaison, el l'Iiomme disparait devant cette création formidable dont il se croit le maître.
Au reste, les pauvres et rares habitants de ces déserts sont quelques chevriers, quelques chasseurs et quelques pieux solitaires... On m'avait parlé d'un vieillard qui était né dans une de ces chélives demeures, et qui y avait passé loule sa vie, seul, depuis l'enfance, vivant de racines qu'il faisait cuire, de poissons qu'il pèchaii. et de quelque gibier qu'il attrapait, car il n'avait pas de fusil... 11 lissai! des joncs en paniers ou en corbeilles, puis les portait une fois par an dans le hameau le plus rapproché des montagnes, pour les échanger contre des vètemenls. Jamais une pièce de monnaie n'avait passé entre ses mains, et il vivait ainsi dans une complèle ignorance de tout ce qui occupe les autres hommes.
J'étais curieux de le rencontrer, de lui parler... Je savais qu'il ne fuyait ni ne cherchait les voyageurs ; souvent on l'avait vu dès le malin assis dans le creux de quelque rocher, à l'abri du vent cl du soleil, les bras croisés et le corps immobile. Les curieux, en passant, l'avaient interrogé; ils revenaient le soir après avoir exploré tous les lieux voisins, el retrouvaient à la même place le solilaire 1 4.
4C lIEUbKlNE.
|i;usilili'. (|iii It'iii irpoiidail encore avec la niéiiic sécurilc. Je coinljatlais mon désir de reiuonlrer ce solitaire que j'axais par rnoiiieiil eoiisidéré comme un vrai pliilosoplie ij,'n(jranl sa propre sagesse, et je nie disais (]ue je ne lioinerais qu'un pauxrc paysan sans facullés, un homme qui n'appartiendrait à l'espèce humaine que |)ar la forme extérieure el don! louLe la vie consisterait à satisfaire sa laini e( sa soif. El cependant, tout en faisant ce raisonnement, nies pas se dirigeaient vers l'endroit ou il s'était choisi un gile. Ce n'était pas assez pour moi sans doute, que cette contenqjlalion de la nature si vivanle pourtant ! Je voulais embrasser la création iout entière, voir rinlelligence humaine, qui se rapprochait davanlage de ses premiers instincts, puis nvcsurer ce qui existait de différence, de liaison, ou de rapports avec mon es[)rit façonné, travaillé et lourmenié par les mille el mille idées qui viennent l'assaillir dans colle vie factice où des désirs, où des besoins si comjjliqués et si nombreux se succèdent et s'excilent à chaque instant les uns par les autres.
Ce qui m'attirait surtout c'était l'envie de contempler ce calme qui. disait-on. n'était jamais altéré sur le visage inq)assiljle du vieil habitant des montagnes. Je m'approchai tout en rêvant et je m'arrêtai quelques instants avanl d'arriver à l'habitation du solitaire, afin d'examiner du dehors l'aspect de la relrailc qu'il s'éiait choisie, et d'e/i tirer quelques inductions sur lui même.
MEUEKIIVE. 4/
Celle demeure avait élé construite par la main de Dieu bien plus que par celle de l'homme , car c'était le creux d'un rocher qui l'avait d'abord formée. Située à moitié de l'immensité de la montagne, la formidable cime s'élevait au-dessus de la télé de celui qui habitait la cabane, et loule la base se développait à ses pieds. Elle ctail assez loin du torrent pour qu'on ne (ùt point incommodé du bruit de sa chute, pas assez pour qu'il ne reslâl poiu! un murmure elTacé qui pouvait accompagner doucemeiil de vagues rêveries. En dehors du creux que les mains des hommes n'auraient pu tailler dans le roc, elles avaient façonné une chaumière que quatre vieux pins et un orme centenaires soutenaient aux quatre angles. Des bois entrelacés, des pierres si habilement incrustées les unes dans les autres qu'elles se tenaient plus fortement qu'avec le ciment, formaient, à ce qu'il me parut, les murs pittoresques de cette rustique demeure, que des plantes rampantes et une végétation forte, vigoureuse et fraîche, recouvraient presqu'en entier. Ainsi une partie de l'intérieur devait être sous le rocher, et le reste s'avançait sur une pelouse fine, verle et lleuric, qui formait sur cet endroit un repos de la montagne. C'était une plate-l'orme d'environ ceni toises, d'où l'on découvrait une vue inimaginable. Le torrent, le lac, les rochers voi- .«ins, les prés couverts de neiges, les collines verdoyantes, formaient un horizon si varié et si immense , que l'âme était oppressée des images
AU nÉIIËHINE.
iiiulli|ilit''cs (|ui M> ilcroulaiciil deviiiit illi'. Il me somlilail en ro iiiuiiiciit que ce n'rtail |»as (rop de iDUl une vie pour coiilciiiplcr un pareil speelaclc el se livrer aux éiiidlioiis diverses (lu'ii laisail naître.
Je m'assis sur un icrlie el me livrai à mes rcllexioiis. mais j'en fus bien vile lire en voyant sortir quelqu'un de la rusiique liahilalion. Toule mon aiienlion se |)()rla alors sur eelui qui avail élé le but de mes recherclies, mais je crus que je me trouipais.
Au lieu d'un vieillard calme et impassible, je voyais un lionime (|U! me sembla dans la force de l'âge, el qui ne Irancliil la j)orle de sa demeure qu'avec les précautions inquièles que donne la crainte d'être surpris. Il ne m'aperçut pas d'abord, un arbre me dérobait à ses regards. Il parut ensuite préparer avec une j^raiiJe vivacité une espèce de siège qu'il conq)osa de mousse, puis il rassembla à la bâte des joncs qui séchaient sur le gazon, et les mit en tas comme s'il se préparait un travail. Je crus qu'alors il allait s'asseoir el tresser ses corbeilles avec celte tranquillité ([ue l'on m'avait vantée. Mais il regarda encore autour de lui avec inquiétude, cl rentra dans sa cabane e/i prononçant quelques mots que je n'entendis pas distinctement. Il n'était donc plus seul, plus calme, plus exempt (rinquiélude ! En effet, je le vis sortir de nouveau... Il soutenait avec un bras passé autour de son corps un jeune homme pâle, faible, el
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qui semblait mourant... Je pus les examiner à loisir. II me parut avoir à peu près ciiiquaiile ans. mais la force et la santé brillaient sur son visage aux traits prononcés et vigoureux. Son visage, sa taille, ses membres musculeux. tout montrait eu lui une nature développée dans de belles proportions et dont le temps avait marqué les formes sans les altérer. Son costume se composait d'une blouse dont les manches étaient relevées au-dessus du coude et qu'une ceinture de cuir serrait autour de la taille, des guêtres et de gros souliers complétaient le modeste habillement qui pour une imagination poétique pouvait rappeler la tunique des anciens chevaliers ou le pittoresque costume des montagnards écossais... Le jeune homme qui empruntait la force du vieillard pour se soutenir, avait une redingote du matin dont la forme élégante attestai! au premier coup d'œil le talent d'un des meilleurs tailleurs de Paris. Hélas! la figure du malade attestait aussi le passage de ces émotions profondes, amères et terril)les qui sont le fruit de l'existence de la grande ville ! Emotions de douleur qui creusent des sillons ineffaçables, malgré ces sourires dont on essaye pourtant de les couvrir, et avec lesquels on parvient seulement à les dissimuler quelquefois.
Il était im|)0ssible de ne pas deviner au premier moment que ce jeune homme appartenait au preuiier rang de la société. .Sa taille élevée avait une grâce infinie dans son mol abandon. Ses faibles
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iiiiiuviMiiciils aviiiciil une* iioiu'liahiiicc pleine île iiublesse. Son visage surtout porlail une cnipreinte de (lignilé. el une dislinclion lenianinahle dès le preniier aspeel el plus saisissaiile encore (jiiarid on exaniiiiail les ijiverses impressions i]ui passaient lour à tour sur ce l'ronl développé, ces lèvres pâlies, ces joues d'un blane mat; ses grands jeux bleus si tristes . si |)rorondénient enloncés dans leur orbiie, (jui send)lail avoir éié creusée el rend)runie par les larmes el la souffrance ! Je restai longtemps derrière cet arbre qui me cachait à leurs rcgarcJs. Je sentais que ma présence les elTraycrait et que je perdrais en me montrant la possibilité d'observer ces deux hommes si curieux à examiner dans leur contraste.
Le paysan de la njontagne conduisit le jeune iiomme vers le tertre de feuille qui le rapprochait encore de moi. Il lui montra sans parler le siège préparé pour le recevoir el l'aida à s'y placer à demi couciié. puis lui indiquan! le magnifique spectacle que la nature déroulai! devant ses yeux, il sembla lui dire : Voyez... et vivez. La figure souffrante du malade s'éclaira un instant d'un rayon divin. C'était de la reconnaissance pour l'iiomme qui essayait de le soulager, en lui indiquant toutes ces merveilles; c'était de i'admiralion pour Dieu qui les avait créés, mais après avoir promené a uiour de lui ses regards, un moment distraits de lui-même, ce fut sans doute sur ce qui lui était personnel que sa pensée s'arrétH; car une expression d'indicible découragement
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vint assombrir son visage. Un geste de (iédain. une expression de désespoir parurent alors allesler une souffrance de Fànie que rien ne pouvait plus guérir!... Ses traits éîaient (ins et réguliers, la maigreur altérait sa beauté sans altérer la forme délicate de cette nature si distinguée qu'il était impossible que rien en détruisit jamais la noblesse primitive. Le montagnard semblait sous l'influence de cette supériorité de race ou d'intelligence qui élevait au-dessus de lui cet être faible qui ne pouvait faire un pas sans son appui. Il se tenait debout devant le malade à demi couché, son attitude était celle du respect et aussi de l'intérêt ; on eût dit qu'il attendait les ordres d'un maître.
Le jeune homme, après son élan d'enthousiasme, était resté triste, puis froid, calme et insensible, il oubliait tout ce qui était autour de lui pour une pensée qui l'absorbait intérieurement... Pourtant, après quelques minutes passées ainsi, il parut revenir à son compagnon, et, tournant lentement sa tête vers lui, il dit quelques mots que je ne pus entendre : alors le montagnard s'éloigna vivement, rentra dans sa cabane et en ressortit un instant après, tenant dans ses bras un enfant endormi qu'il déposa aux pieds du jeune homme avec les plus grandes précautions, puis, sur un signe, il disparut de nouveau.
Alors le malade, se soulevant un peu. pencha son corps en avant pour approcher sa tète de celle de l'enfant et le regarda attentivement : la tête blonde el frairhe d'un enlant de trois ou quatre ans for-
r)3 MÊDKRINE.
iii.'iil lin ruiiivc;)!! coiiIimsIc (|iii rtiiil.'iil encore plus lr.'i|i|i.'inl(> l.'i (lév.isUi!ioii qut- le mal cl la douleur .ivairrit |iroiliiito sur \c visaf^o du jeune lioininc... J'élais assez juès pour ne rien perdre des expressions de ce visage (jtu* la lumière éclairail en plein, et ces expressions étaient si profondes que je iw. pouvais m'empêcher de les ressentir, moi étranger à ce qui se passait, el qui ne rminaissais pas même les acleurs de ce |)eliL drame muet qui parlait si vivement à mon âme. D'abord un sourire plein de tendresse ranima la pâle figure ainsi penchée audessus de celle de l'enlanl; puis évidemment, un souvenir de bonheur la fit rayonner pendant quelques minules ; mais elle s'atlrisla bienlol e( parut cherclier sur les traits cnlantins dont il n'ùiait pas ses yeux, quelques signes ou formes indécises que ralteiilion la plus minutieuse avait peine à apercevoir. Variant de la crainle à l'espoir pendant cet examen... qui ne laissa que l'incertitude... puis, les sourcils se ra[)prociièrenl, les yeux curent l'air de s'enfoncer et des traits de flamme s'en échappèrent en même temps que les lèvres resserrées s'agitaient convulsivement... 11 y avait de la colère, du désespoir, de la menace, et ces cruels sentiments avaient redonné une force fébrile a cette faible existence [iréte à s'éteindre... Soit que la contraction produite par ce mouvement intérieur eut agi trop vivement, soit que ce iïil un accident naturel de la maladie, une loux sèche, déchirante et convulsive s'échappa de la poitrine desséchée du jeune homme.
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qui s'écarta un peu de l'enfaiU, porta ses mains avec violence sur sa poitrine comme pour l'empêcher de se briser dans l'etforl... et quand l'accès fut passé il se laissa doucement retomber dans son besoin de calme et de repos, et resta ainsi sans aucun mouvement. Dans ma crainte qu'il lïit privé d'un secours nécessaire, voyant se prolonger cet état d'accablement, j'allais approcher, quand il se souleva de nouveau... et regardant l'enfant encore endormi, il éleva les mains vers le ciel comme pour y solliciter une protection qui allait lui manquer sur la terre, et laissant retomber ses mains jointes, il eut l'air de continuer à prier; ses lèvres remuaient laiblemenl sans articuler de paroles, tandis que ses yeux s'élevaient vers le ciel, et j'admirais celte céleste expression sur cette belle figure si triste... et si résignée pourtant. Il paraissait accepter avec joie l'idée d'une fin prochaine, et ne perdit de sa sérénité qu'en reportant ses regards vers l'enfant; alors, son cœur sembla se troubler... s'agiter; la crainte s'éveilla... des souvenirs parurent l'etfrayer... Une indicible tendresse adoucit encore ses yeux si doux ; ils se mouillèrent à une émotion d'attendrissement inexprimable. Je voyais, ou plutôt je sentais une âme aimante se fondre, se dilater dans une douloureuse affection qui la brisait... Et quand je vis sur ce visage si soutirant et si beau, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'admirer et de l'aimer, couler des larmes qui descendaient lentement sur ses joues creusées et amaigris, pour tomber brûlantes sur le 1 a
Ti-I MtUËItn'K.
(rais visage do IViifaiil, une laniic .iijssi s'échappa (le mes yeu\. cl. par un mkhinciiiciiI spoiil.iiié cl involoiilairo, je iirélancai aii|)n's de celui qui venait (l'cxcilcr eu moi une aussi vive sympalliii!... l/culaul sV'vcillail sous les larmes (|ui l'avaiciil louché, et le jeune homme, délniiiMaiil les yeux elles porlaiil sur moi, me regarda avec edroi, t'il un cri, halhulia mon nom el s'évanouit, pendant que l'enfant lui tendait les bras en s'écriant : Mon père!...
A l'inslant, le montagnard accourut avec lous les signes de la plus vive inquiétude ; et, en me voyant, cette inquiétude se changea en colère. Il m'écarta avec violence du malade à qui j'essayais de porter secours ; et je ne puis peindre l'expression de curiosité défiante qui parut sur ce visage fortement dessiné, lorsqu'il attacha ses regards sur moi. L'enfant aussi semblait montrer de l'effroi ; et moi, j'étais interdit en me voyant l'objet de craintes et de soupçons dont rien ne pouvait me faire deviner la cause.
Cependant le jeune homme reprenait ses forces, mais en paraissant vouloir se dérober à mes regards, car il se cachait derrière le montagnard, et essayait de se soulever, comme s'il eût voulu quitter le lieu où ma présence était venue l'effrayer.
'( Ah ! je vais m'éloigner, m'écriai-je. Je ne suis pas venu pour troubler votre solitude et me rendre importun... le hasard m'a conduit ici. Un intérêt, qui n'a rien d'offensant... »
Mais je parlais en vain ; ils poursuivaient leur route vers la cabane. Lejeune homme avait retrouvé
MÉPÉRINE. SS
de la vigueur pour me fuir, et l'enfant me jetait, en courant à côté d'eux, tout ce qu'il pouvait y avoir de courroux dans ses yeux bleus et limpides.
Je restai longtemps immobile à cette place qu'ils venaient de quitter, tant je me trouvais étonné de l'effet que j'avais produit , tant je me donnais de peine pour rechercher dans mes souvenirs effacés les traits de celui qui paraissait se souvenir de moi; mais le passé restait muet, rien n'y parlait de l'inconnu, et pourtant j'avais considéré son visage assez longtemps pour qu'il m'eût rappelé le plus léger indice, si réellement je l'avais déjà vu.
Ma curiosité était plus que jamais excitée; mais je ne formais cependant aucun projet, pour la satisfaire, qui put porter atteinte au mystère dont on semblait vouloir s'envelopper, et je me mis en route pour m'éloigner de ces lieux sauvages, dont la majesté ne me frappait plus. Ah! c'est que le plus inexplicable des ouvrages de Dieu avait passé sous mes yeux ; c'est que les ondes insaisissables, les nuages changeants, les roches incalculables , sont encore loin d'offrir un aussi grand, un aussi vaste, un aussi incroyable spectacle que celui des émotions infinies de l'âme; c'est que. de toutes les créations divines, la plus indéfinissable, c'est le cœur de l'homme.
Je marchais lentement, absorbé dans mes réflexions, et je m'éloignais, pour toujours probablement, de ces deux êtres qui avaient si vivement intéressé ma curiosité et excité en moi de vieilles sympathies. Je retournai plus d'une fois la tète pour
;i[M'i'C('\()ir (Mitnic de loin la cahaiic. puis rcspacc où je IK' la (li'iliii^'uais plus; cl (piand je lus à un louriiatil qui allail placer une |iarli(- lit- la iiiuiila^ne mire ces inconnus el moi. je ressentis au cœur une lie ces Irislesses qui vous saisissetil (piaiifl on se sépare d'amis (|iii vous son! rhers dcfiuis lotifxlemps, cl dont on seul que la présence manquera désormais à voire bonheur.
Pciidanl Icsjoursqui suivirent, je ne pus éloigner de ma pensée le souvenir de cette scène mélancolique . et mon esprit en élail encore frappé, lorsqu'un soir, assis dans une salle hassi; du cliàleau, vers la nui! lombanle, je regardais, presque sans voir, l'horizon qui s'étendait devatil moi. sentant en mon âme celle profonde tristesse que donne le senliment de l'isolemenl. el qui. depuis la mort de ma mère, me prend [>arfois avec tani de violence qu'il m"a l'ait regretter de n'avoir pas suivi ses conseils, de n'avoir pas placé près de moi une compagne, une amie, une femme, qui m'eut aimé, et qui eût donné à mon cœur aimant ce bonheur qui lui manque.
-Mes regards erraient vaguement autour de moi ; ma pensée en était absente, mais bientôt mon attention fut éveillée parla vue d'un homme qui send)lait chercher quelqu'un avec empressement et inquiétude. 11 s'approchait précipilamment. lorsqu'il apercevait quelqu'un. H examinait avec une singulière curiosité, puis s'éloignait en donnant des marques de chagrin, el courait de même vers le premier qui
MÉDf.RlNE. 57
se présentait à sa viu-. puis recoiiiineiiçait sa pantomime expressive, matiileslaiil la plus cruelle anxiété. Il arriva ainsi jusqu'au[)rès de la fenêtre basse près de laquelle j'étais assis... et jeta un grand cri de joie en m'apercevanl... Je reconnus en lui le paysan de la montagne. le sauvage que j'avais cherché et qui me cherchait à son tour.
il est impossible de dire quelle vivacité, quelle impatience même présidaient aux paroles sans suite par lesquelles cet honnne, à qui les mots manquaient, me Qt comprendre qu'il venait au nom de celui que sa cabane abritait, me prier de le suivre sans tarder une minute. Je n'hésitai pas ; je le suivis dans cette marche pénible qui dura toute la nuit, et à qui la lune prêta sa mystérieuse clarté. Je n'eus à côté de mon guide inconnu ni un instant de crainte, ni un moment de découragement et d'ennui, malgré la fatigue qu'il m'imposait, en marchant avec tant de vitesse, que souvent la peur de perdre sa trace dans l'obscurité ou les détours de la route, me forçait à hâter mes pas plus que je ne l'aurais désiré, surtout si j'avais consulté mes goûts et mes habitudes ordinaires.
V^oici ce que je recueillis de renseignements par lui sur le jeune homme mourant que nous allions retrouver. Un jour... il était venu dans les montagnes, et le paysan, ennuyé des questions continuelles qu'on lui adressait, avait fui le nouveau voyageur ; mais le lendemain et les jours suivants il l'avait revu... avec l'enfanl qui ne le quittait )
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jamais... Biciilùl il avait découvcrl qu'une crevasse (le rocher lui avait servi de deineure [u'iidani plusieurs nuits. Sa curiosité avait t'Ié excitée [)ar les précaulioMS uièiites que le voyageur prenait pour se dérobera la vue de tous, il l'avait sui\ i. le troisième jour, en le voyant agité d'un transport extraordinaire courir du cùté du torrent... Là, un cri douloureux s'était écliappéde l'âme du jeuneliomme avec ces mots : Mon Dieu, |)ardonnez-nioi ! Kl pressant sur son cœur reniant qu'il tenait dans ses bras, il s'était précipité avec lui dans le torrent... Mais le sauvage habitant de la montagne les avait tous deux arrachés à la mort, et les gardait depuis ce temps dans sa cabane. Je ne voyais qu'imparîaitcment, et par intervalle, le visage de mon conducteur, quand il s'arrêtait, et c'était lorsque les mots manquaient à sa pensée. Alors, l'impression de la douleur cl de la pitié que lui causaient les maux inconnus du jeune homme, avait quelque chose de si prolond et de si naïf, qu'aucune parole n'en peut donner l'idée. Cet homme, qui avait vécu seul, qui ne connaissait rien du monde que le ciel, les rochers, les arbres et le torrent du vallon, partageant une douleur dont il ne pouvait comprendre les causes, m'inspirait autant d'intérêt que de curiosité, (^e fut en pleurant qu'il m'apprit que, depuis quelques jours, le pauvre jeune homme, ne pouvait plus se soulever du lit de feuilles et de mousse sur lequel il reposait dans la cabane... qu'il se croyait près de sa fin. et qu'alors... sa crainte d'être connu avait cédé
à l'inquiétude qu'il ressentait pour le sort de son enfant, après sa mort.
Après bien des hésitations, il s'était décidé à demander à revoir celui qu'il avait fui avec tant de frayeur.
Alors le pauvre vieillard, car il approchait de soixante ans, quoiqu'il parût à peine en avoir quarante, comprenant l'importance d'un pareil vœu, était parti sans lui donner le temps de se rétracter, sans même prendre le temps de s'informer du nom de celui qu'il allait chercher. Je frémis à cet intérêt si vif. seul sentiment de son cœur, et à cette image gravée dans la solitude de sa mémoire par un seul regard jeté sur moi.
Comment n'aurais-je pas été touché! Aussi, en arrivant dans la cabane obscure, je m'approchai du lit où souffrait le jeune malade, et le cœur plein d'émotion, je me penchai vers lui en disant ces seuls mois : Qui que vous soyez, c'est un ami qui vient à vous !
Alors, je vis se soulever avec effort un pâle jeune homme, qui s'assit sur cette espèce de lit que les soins d'un tendre intérêt avaient rendu le moins incommode qu'il était possible. Le jour commençait à paraître ; il découvrit à mes yeux toute la misère de l'antre où nous étions réunis. C'était le rocher à nu dans quelques places, puis des nattes de paille, des peaux d'animaux. C'était enfin la demeure d'un sauvage, et quand mes regards retombèrent sur le jeune malade, aux formes élégantes, aux traits déli-
00 !»!( IlftlUNF..
Cils, cl (]uc son vis.igo noble et doux, fixant ciilin loti!)- mon .'illciitiuii. me r,i|i|M-l.'i nii nom connu. l't'iVidi. vu mémo Icmps que l.i suiprisc. m'.iriJiclia un cri (loiilomcux avec ces mois: Le marquis l'>l/é;ir (le li.inj.ic! ... ici... lui!... Il loiiiii.i vers moi ses {.çr.iiKis yeux bleus avec une ex|)ression de tristesse indicible, puis. in(li(|n;inl TcnLint endormi près de lui : • Kl lillc! ■ ajoula-l-il.
Nous rcslàmcs silencieux tous deux. Ses regards et les miens en .uaieiil dit plus que Iticii des paroles, .le me souvenais de l'avoir vu, cinq années au|)aravanl, le plus reclierclié, le plus éléganl. le plus joli homme des salons, un de ceux qui gardaient le mieux ces traditions de grâce distinguée et d'aflable dignité, qui annoncent en même temps l'éiévalion du rang et celle du caractère, ce qu'on appelait jadis avoir grand air. Tout ce qui avait rapport à lui me reviril en ce moment à la pensée et s'y présenta spontanément, .le n'avais eu aucune relation intime avec le marquis de Lanjac; mais très-souvent son nom, qui était des plus anciens parmi les plus nobles , avait frappé mon oreille ; souvent aussi son éloge était venu jusqu'à moi. I.es mères jjrésenlaient à leurs lîls pour modèle ce type du bon goût, et le seul reproche que les jeunes gens les plus légers lui eussent lait quelquefois, c'était un sentiment de fierté et de délicatesse, qui sen)blait exagéré dans les habilndes où nous vivons maintenant. Je me rappelai aussi que je fus frappé à son aspect, le premier jour où je le renconirai:
MÉDÉRnE. Cl
il imposait pres(|ii(' le respect, malgré sa jeunesse. Sa réserve naturelle me plaisait; ou seutait qu'elle cachait de si nobles et de si délicates impressions, qu'elle lui interdisait de se livrera aucun épancheineut. de peur de laisser échapper cl de livrer les mystères précieux de son ànie à un monde qui ne les eût pas compris. 3Iais les souvenirs du marquis de Lanjac étaient interrompus pour moi, qui n'étais plus retourné dans le monde depuis quatre ans, depuis ma rencontre avec Médérine. Et dans cet instant de silence, ma pensée me présenta mille chances de malheur pouvant changer la destinée ; mais aucune ne m'amena à la situation singulière et cruelle où son désespoir l'avait conduit.
Le marquis de Lanjac semblait deviner et suivre ma pensée. Il y répondit.
— J'aurais voulu, dit-il doucement, avec une voix faible, mais encore pleine de charme par ses iidlexions et cet accent gracieux et distingué que donne la très-bonne compagnie, oui, j'aurais préféré mourir seul, ignoré, oublié de tous... mais cet enfant!... Ali ! si c'eut été un fils... je l'aurais conlié à ce brave homme, ajoula-l-il avec une expression pleine de sentiments , en désignant mon guide, je lui aurais dit : Gardez-le ici, dans cette retraite; qu'il y vive comme vous, dans une solitude éternelle !...
L'n sou|tir et une larme interrompirent le malade; il se souvenait de ce monde qu'il eut voulu
6i> iiÊnÊniNE..
intordirc à son fils. iM.iis me regarda ni alors avec un iiiflTablo sourire :
— (IVsl hicii l'aililc... |)k'ur('r ! un liornuK". «lilil ; six mois de maladie oui détruil mcnic la force morale... Je suis comme un erilanl
Il s'arrêta, puis, reprenanl avec plus de force :
— M. le comte de Mélanvilliers , vous êtes de tous les jeunes g;eris de notre époque celui à qui j'aime le mieux me confier... mon estime vous est acquise depuis longtemps; elle vous suivra dans le monde. Que j'emporte dans l'autre une reconnaissance éternelle ! Ma fille ne [)cut rester ici après moi... je vous la remets... dès que j'aurai cessé d'exister, allez, je vous en supplie, la conduire à sa mère !
Ce dernier mot fut prononcé avec un accent si douloureux, qu'il semblait sortir péniblement d'un cœur déchiré... il cessa déparier, et me regarda, attentif et inquiet.
— Je vous promets, répondis-je, d'exécuter votre volonté... et il dut voir qu'il n'était pas de serments solennels qui eussent autant de valeur qu'une promesse faite ainsi.
3Iais ce fut moi qui le regardai alors avec inquiétude, car j'ignorais tout. Cet enfant avait-il le droit de porter le nom de son père? î avait-il une femme qui le portât? Je n'avais rien su de la destinée du marquis de Lanjac dei)uis des années.
11 me devina et parut étonné : Quoi ! faut-il donc tout vous apprendre? s"écria-l-il.
MÊDËRINE. CÔ
— Je ne sais, répondis-je, que le bonheur et les succèsqui semblaient rcniplirla viode jeunehoninie de celui que je vois ici désole.
Le malade alors demanda quelque chose au serviteur volontaire qui se dévouait à lui ; il reprit un peu de force avec un peu de nourriture, chercha à se placer le plus commodément possible sur le pauvre grabat, et me flt signe de m'asseoir trèsprès de lui. Je m'arrangeai sur le chevet, et si rapproché, qu'il pouvait s'appuyer sur moi.
— Ah ! me dit-il avec un triste sourire, vous devinez que la force me manquera... Merci... Je n'espérais pas tant de ma triste destinée... On n'a pas tout perdu quand on meurt appuyé sur un cœur ami.
Puis il commença un récit qu'il interrompit souvent, mais dont voici tous les tristes détails :
Le marquis Elzéar de Lanjac, jeune , beau, né dans le plus haut rang, mais avec peu de fortune, avait gardé dans le monde toutes ces tendres délicatesses de l'âme trop faciles à blesser. Dégoûté des salons, il avait voyagé pendant une année pour effacer les impressions pénibles que la société lui avait fait éprouver.
Une amie qui s'intéressait vivement à son sort, la vieille comtesse de Salvy, lui avait écrit un jour : <t Avec votre manière de voir et de sentir, vous devez vous marier. La vie dissipée vous convient peu. Une femme très-spiriluclle et très-distinguée, qui vous aimera et portera noblement votre nom, consenl à vous donner sa main... Venez. »
t'il MÊnÈRIME.
Lcjciiiic lioiiiinc arriva : la J'cmiiic clail In-llc cl niéiaticoliquo ; sa réservo ri sa Irisicssc ne iuidrplurciil jtas : le inariafj;(' se lit.
(>|H'm]aiil la IVoidcur excessive de la iii.ii(|uis(; de Lanjac repoussai! loule <'X[)aMsi()ii de la |>ail de son mari, qui en devint éperdùmenl amoureux.
Au nom de madame de Salvy, un trouble involontaire m'avait saisi. Mon allenlion redoubla alors, et quand je le vis prêt à eonlinner sans rien ajouter sur la personne qui avait uni son sort au sien... je ne fus plus maître de ma curiosité.
— Aladame de Salvy m'est connue, lui rcpondisje, et je vis chez elle... |)lusieurs... non, une seule jeune fdic... remarquable par sa bonté... un peu Iroplièrepeut-élre... mais si nobleelsi charmante...
— C'était elle... Alédérine , ma femme! s'écriat-il...
Je ne répondis pas, j'étais trop ému... Il continua après quelques moments de silence :
Ici je voudrais pouvoir re[)ro(Juire au juste les expressions pleines de douleur et parfois aussi d'amertume qui échappaient au cœur tendre et souffrant du pauvre malade, pour expliquer une situation dont les âmes les plus délicates peuvent seules comprendre tout le malheur.
— Je passais, disait-il, de longues heures de solitude enlcrmé dans mon appartement, pendant que la jeune femme courait à ces visites du malin qui occupent les femmes oisives et riches, car elle était riche; elle avait apf»orlé dans sa maison une giande
UEDERINE. 65
opulence. Ilélas ! ce fut celle forlurie qui en chassa le bonheur ! Je rêvais souvent aussi, dans la retraite, aux moyens de plaire à Médérine. Ah ! le plus simple, le plus naturel, me semblait aussi le meilleur, lui dire tout mon amour, lui exprimer ce qu'il y avait de tendresse pour elle dans mon àme, remplie d'elle seule ; ce qu'il y avait de joie pour moi dans le sourire qui naissait sur ses lèvres, de bonheur dans un de ses regards quand il se portail sur moi seulement avec douceur... car je croyais alors qu'à celte peinture d'un sentiment si vrai elle le partagerait bientôt, et pourtant je n'a\ais pas encore parlé. Dès le premier jour Médérine avait, par une expression hautaine et glacée, repoussé toutes mes paroles d'amour. J'avais cru d'abord que cette réserve déjeune fille ferait place à cette confiance de femme aimée, et plus tard à cette tendresse de femme aimante que je rêvais. .Mais non, c'était toujours la même figure impassible, la rnême personne insensible! El, devant celle froideur glaciale je me sentais intimidé moi-même, et je n'osais plus exprimer cet amour que je sentais si vif et si puissant dans mon cœur, quand je me retrouvais seul avec son image! Oui, des jours, des semaines, des mois se f)assèrent ainsi. J'aimais Médérine avec passion. J'allais à elle le cœur plein de confiance et d'amour, je cherchais à éveiller aussi quelque tendre sentiment dans le sien , à provoquer quelques paroles allectueuses, à attirer quelques douces caresses. Médérine me regardait froidement. Aucune émotion I G
<iG MKllClUNF..
ne paraissait sur son visage , jusqu'à ce qu'un sourire r.iillcur vinl siis|)crnlrc nia jihrasc ronnnciicée, qu'un .lir lianlain cl j^lacc cul arrclo ma main ijui rlu'roliail la sicime . (ju'olle ne relirait, ni ne donnait!
Et cepondanl je devinais, je sentais à chaque inslanl que Médérine nVlail pas la femme insensijjle et glacée qui se munlrail à moi... Souvent, quand nous n'étions plus seuls, el que ses amies d'enlance l'enlouraienl, je voyais, j'apprenais par elle tout ce que l'affeclion et le besoin d'aimer et d'être aimée lui donnaient de cliarmc, d'ingénieuses paroles, de soins délicats, de ravissantes inspirations! Sa bonté, sa Icndrcsse étaient révélées et s'échappaient de son âme aimante pour les objets de ses innocentes amitiés; Médérine alors était une énigme qui occupait ma pensée comme mon cœur.
Le calme inaltérable de sa figure et de son caractère, sa sécuriflé, la liberlé dont elle avait joui avant son mariage, son immense lorlune qui lui donnait le droit de choisir, ses paroles, ses actions, ses idées, tout m'assurait qu'elle n'avait jamais aimé !
Je vis bientôt que ses dispositions à mon égard étaient pires que rinditlérence. Ln sourire moqueur, un air impatient et des mots dédaigneux accueillaient la moindre nianilestatiou d'empressement de ma part et m'ôtaient toute possibilité de montrer de l'alTection. Si j'essayais d'amener une explication, un air presque méprisant arrêtait mes premières paroles, je sentais ma voix se glacer, et
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mon sang refluait sur mon cœur, si violenimenl. qu'il nj'ùlait jusqu'à la respiration... Tout cet amour que j'avais pour Médérine. toute cette fierté, que je devais plus encore à mon caractère qu'à une famille qui transmit toujours à ses fils autant d'orgueil que de vertus, enfin les plus profondes et les plus violentes passions de l'âme humaine tourmentaient la mienne sans relâche; car ces peines intérieures qui sont causées par ces intimes et incessantes relations de famille, d'<iltachement de cœur et de liens qui mettent en contact de tous les jours, sont les plus cruelles et les plus douloureuses. II est impossible de leur échapper un instant. Elles dévorent lentement leur proie et aucune force ne peut leur résister. C'est la goutte d'eau qui creuse lentement le rocher le plus dur.
Ainsi je ne pouvais me plaindre à personne et je ne pouvais trouver aucune consolation en moimême! Comment prévoiries mille petits détails de de la vie qui apportaient tous une occasion pour renouveler ma peine, et développaient des moyens infinis de la sentir... Et pourtant, ajouta le malade avec un accroissement de tristesse, j'ai regretté depuis cet état d'incertitude qui me laissait ignorer la cause de mon malheur, et j'ai regretté aussi ces détails cruels de la vie de chaque jour ! Elle y était. du moins, je la voyais, je l'entendais, j'espérais... Oui. parfois, malgré sa dureté froide et constante, je me figurais qu'un jour j'en serais aimé. Je voyais dans son àtne tant de nobles qualités; son intelli-
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goiicc HIC si'tnl)l;iil si <''l(îvce. si jiisic <'l si sage. Je récoulais pailbis au iiiiliou d'un jx'lil cercle d'amis (|uVII(' se plaisait à rasseiiihlcr : ses jiaroles elaiciil ouininc une doiK-c luinièro qui rayoïiiiail autour d'elle; ce qu'elle disait élail plein d<; charme, jamais vulgain; el t()ujt)urs simple, (i'élail la lemine comme je l'avais rêvée ; comme mon cœur (levait Tainicr; je me sentais difÇMe de son amour; j"ap[ircn;!is si bien tout ce qu'elle valait! j'aurais mis cet amour à si haut prix! Oue m'eut faille monde, ses plaisirs et ses ambitions? aimé d'elle dans la solitude, je n'aurais rien désiré! Enfin, je ne sais quelle folle erreur, enfant de ma passion, m'avertissait que je devais un j(nir en être aimé, el je su|)portais le présent, atleiidanl le bonheur de l'avenir. Hélas ! je devais être détrompé.
Après la naissance de notre fille. Médérine s'éloigna de moi davantage; je la vis rarement el plus sérieuse... Puis elle fut soucieuse et agitée dans les heures où nous nous trouvions forcément ensemble : nous étions rarement seuls, une demoiselle de compagnie, quelques parents ou des invités empêchaient même qu'aux heures du repas nous pussions parler libremeiil. Au reste, les obstacles matériels n'étaient que la suite de cet obstacle invisible qui se plaçait entre nous depuis le premier jour !
Je vivais au milieu du luxe, entouré de tous les plaisirs de l'opulence; mais fatigué par ces relations du monde, ces invitations, ces dîners, ces soirées nombreuses, ces fêtes que l'on appelle des plaisirs.
qui distraient et enivrent ceux qui n'y sont pas habitués, mais qui finissent par être des devoirs inspides pour ceux qui après s'y être accoutumés dès la promièro jeuriosso, y porlenl leur chagrin tout entier ! Le bruit devient impuissant à occuper leur pensée... C'est de l'agitation autour de leur tristesse, elle la rend plus poignante et plus insupportable!...
Et pourtant, je le repète, ces jours d'une insupportable angoisse m'étaient bien moins pénibles que ne le lurent ceux qui suivirent, et où j'acquis enfin la triste certitude que cet amour tant désiré... elle l'avait donné à un autre.
Ah ! je ne lancerai pas l'anathème contre la » femme infulèlo el coupable. Pauvre Médérine! c'est tout en larmes, je le sais, qu'elle quitta l'hôtel où nous vivions si tristement tous deux, au milieu de tout ce qui fait la joie des autres !
Un jour... j'appris.... que je ne la reverrais jamais....
En ce moment le courage parut abandonner complètement le pauvre malade; il retomba sans force et cacha son visage noyé de pleurs...
Ouand il revint à lui. l'enfant s'était réveillé. Je le présentai à ses caresses, et je cherchai tous les moyens de distraire une douleur si profonde qu'elle avait anéanti toute cette force, toute cette fierté d'âme qui étaient particulières au caractère de ce jeune homme, elen avait fait un pauvre être, dont la vue serrait mon cœur... Oui, je sentais quelles tor- 1 6.
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lures afTrouscs il avait fallu ixtiii miiirr iiiiisi à la longue et détruire à la lin coniplclonicnl cctle lierlé liaulairic ri celte réserve habituelle (juc je lui avais connues.
J'en sa\ais inainlenaMl assez |)our reni|)lir la mission dont il m'avait chargé. Il devait être lacile de trouver la marquise de Lanjac... et je voulais épargner au mourant la peine d'en dire davantage ; mais quand je l'interrompais, quand lui-même par moment chercliail à porter son attention sur autre chose que sou malheur, son àme imprégnée d'une souiïrance, seule et unique pensée qui ne l'abandonnait pas une minute, revenait involontairement à quelques détails de ses tristes impressions et des maux qui les avaient causées.
Je ne saurais redire ces plaintes douloureuses où il accusait parfois le sort, les circonstances et luimême, et où toujours il excusait celle qu'il aimait et regrettait encore. Souvent les détails qu'il se plaisait à raconter étaient destinés à faire connaître quelques qualités précieuses du cœur ou de l'esprit de Médérine. C'était, disait-il, de ces âmes élevées que le vulgaire ne comprend pas, qu'il juge mal, et qu'il blesse souvent. Ces caractères d'élite, ne se sentant |)as a[)préciés à leur valeur, prennent le monde en pitié et en mépris, et cherchent i)arfois à montrer le peu de cas qu'ils font de cette opinion publique qui ne leur a pas rendu justice,' en la bravant ouvertement par quelque action d'éclat !... Il me citait aussi des mots charmants échappés à
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l'esprit ingénieux de celle qu'il pleurait, puis il racontait des traits de sa bonté généreuse, de sa délicatesse noble et touchante. Ah! jamais femme ne l'ut aimée et admirée comme celle femme adorée dont la perte lui coûtait la vie.
Au milieu de ces récits sans suite, de ces paroles entrecoupées, j'appris surtout à connaître l'âme si noble, si désintéressée de celui qui parlait pour vanter celle qui l'avait rendu si malheureux.
•1 — Je ne possédais plus rien, ajouta-t-il! la petite fortune que j'avais lors de mon mariage (ut entièrement consacrée à offrir à Médérine les présents qui pouvaient convenir à une aussi riche héritière et au luxe qui devait l'entourer ! J'avais voulu que le bon goût s'y unit à la richesse.
•1 Je n'ajouterai rien , disais-je , à sa fortune, mais j'aurai ajouté à la grâce de sa toilette, mais j'aurai paré ma belle compagne de ces brillants bijoux que les autres femmes envient. Elle aura tout ce que je possède au monde.
« Au reste, cette somme, que je n'ai certes pas regrettée pour moi, Médérine n'y pensa jamais, ne sut pas qu'elle avait existé, n'en connut pas l'emploi ; elle ignora même la valeur des objets que je lui donnai, et qui étaient de ces valeurs de convention qui ne représentent que le caprice ou l'opulence de ceux qui se les procurent, sans rien de positif pour les évaluer dans le commerce.
I Médérine était immensément riche ; elle n'avait jamais bien su le prix des choses ordinaires, ni
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I"im|i(iil.uitc (les |ifliU's ('(trliiiics cl leur iiocessilé; <llf lie sjivail p;is (ju'on put iii.'iii(|ucr lïv. tout dans ridlic classe. Sciilciiiciil on l'avait, des rciifancc, arrncc (riinc dcliancc lr('S-}j;rat!(lc conlrc les gens (|ui poiinaicnl spéculer sur les avarila^es de sa (briMMc. Klle avail. loule petite, entendu dire, et sans cesse elle le répétait, qu'elle ne serait jamais aimée pour elle-même, et que celle opulence qui élilouirail . em|)éclierait même de s'apercevoir qu'une l'emme était à colé.
' «t — Trop heureuse, disait-elle, si elle n'en est pas l'inconvénient, n
C'est avec cette pensée que Médérine était entrée dans le monde. Souvent, en riant, elle répétait à ses compagnes :
'1 — Il me semble que j'entends mes prétendants dire à leurs amis : Quel dommage qu'on ne puisse pas épouser les cent raille écus de rente sans épouser la femme...
u — (;e que je vous dis là, continua le marquis de Lanjac après un moment de silence, je ne l'ai su qu'au départ de Médérine ; elle m'écrivit alors... »
Ici il voulut eherclicr la lettre qu'il rappelait, mais sa main trend)lait.
' Non, (lil-il, je nevous la lirai pas. Chaque mot est un fer brûlant qui a décliiré mon cœur et dont le souvenir fait encore rougir mon front...
<i Je n'ajouterai qu'un mol. A l'instant où je reçus celle lettre, qui m'apprenait son départ, je passai dans la chambre où était mon enfant, je la
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pris dans mes bras el je sortis de l'hôtel, où je ne rentrai jamais. Cette demeure somptueuse était à elle. Ces domestiques, ces voitures, ce luxe paye par sa fortune, tout m'était devenu odieux... Je n'aurais pas pris un repas, un verre d'eau même dans cette maison. L'air que j'y respirais m'étouffait, le sol me brûlait ; j'étais pris d'un vertige, je fuyais comme un séjour affreux, comme un lieu mortel ce magnilique séjour. Si on m'eut vu, on eut pu croire qu'une affaire m'appelait en toute hâte ; je ne marchais pas, Je courais en traversant le jardin pour échaftper aux regards des gens qui occupaient l'antichambre : je marchai de même aux (Champs-Elysées où je me trouvai bientôt, et machinalement, fuyant la ville sans savoir où j'allais, j'arrivai dans la campagne. Je marchai longtemps; puis l'extrême fatigue et les soins qu'exigeaient ma fille m'arrêtèrent chez des paysans.
''■ Que vous dirais-je de plus : depuis près d'un an j'ai erré ainsi de \illage en village, sans but et sans projet... m'éloignant aussitôt que je pouvais craindre d'être connu ! m'éloignant aussi pour changer de place !... Je sentais bien que la vie m'allait bientôt quitter et mes idées ne se portaient plus que sur l'avenir démon enfant; mais il était décidé.
•1 J'avais écrit à Médérine :
' Je quitte voire hôtel, j'abaiidoime le monde; «1 je pars en vous laissant toute cette olicuse for-
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«1 tune qui vous a|)[);iili('iil ; je ireii)|iurle que irics <i regrets et notre entant. (^)uan(l les uns iii'aurotil K cotulnità la lonilic. l'autre vous sera reuiisc; ([ue ti le souvenir de son père ne vous la rende pas '1 odieuse !... )>
>i J'avais, pour subsister, vendu une épingle de brillants et une nionire de prix venant de ma mère; je ealeulais que cette sonnne sullirait à fournir aux stricts besoins de la vie, jusqu'au jour où mon existence devait finir; j'en savais le terme précis. Dès l'enfance, une disposition funeste avait annoncé ce mal de poilrine que des soins, une vie douce et l'absence de eliaf^rins eussent peut-être atlérmé, ou dont ils eussent eerlaincmcnt reculé les elTels. \lais, après cette violente douleur, et une maladie qui en fut la suite, je sus de science certaine, par tous les médecins que je consultai et par tout ce que j'éprouvais, que tout allait bientôt finir. »
Alors... le malade que je cherchais à consoler, à soutenir et à encourager me regarda avec un sourire qui interrompit toutes mes inutiles paroles, et, prenant une petite bourse, il continua :
t( J'ai mis là dedans ce que je crois nécessaire pour le voyage d'une fenune conduisant jusqu'à Paris un enfant de l'âge de ma fille, puis une lettre pour sa mère qui devra la récompenser. Voyez, tout est bien arrangé... ma fille ne me quittera qu'au moment où mon âme aura quitté elle-même cet objet de mes dernières pensées. Chère enfant.
sa présence a été un bien, un bonheur! Les soins qui lui étaient nécessaires me donnaient la seule distraction possible pour moi; son sourire, les petits mots qu'elle balbutie, c'étaient des bienfaits du ciel en ma faveur... Je ne les ai pas assez reconnus, j'ai murmuré contre le ciel, j'ai douté parfois de sa justice, je l'ai accusé. Un jour, dans mon désespoir, j'ai voulu anéantir avec moi un être destiné à subir aussi les peines d'une vie qui offre des malheurs pour tous. Mais ici, devant le spectacle de la nature, mon âme s'est élevée ; j'ai prié, j'ai béni le ciel qui nous a donné tant de biens dont nous n'avons pas su jouir, et si j'avais pu vivre, la vie de cet homme eut été la mienne. Ici, seul devant l'immensité des œuvres de Dieu , j'aurais pu encore supporter l'existence.
« Cependant, les difficultés qui pouvaient s'offrir de conduire ma fille à sa mère m'inquiétaient parfois, et quand j'ai senti depuis deux jours mes forces décroître et la mort s'approcher, mes craintes ont redoublé; mais hier, dans un court moment de sommeil, un rêve vint vous présenter à ma pensée comme celui qui pouvait remplir mes derniers vœux. C'est une inspiration du ciel, je l'en remercie... et vous aussi... Je meurs tranquille. >
Un long évanouissement suivit cette triste confidence; je crus que tout était fini pour cette vie; mais il existait encore, et, aux premiers signes de cette faible existence, je m'occupai des moyens de guérir, de soulager du moins ce mal, qui ve-
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ii;iit lie l'àiiH' [HMil-èlrc |)lus ciicoïc (juc (Ju corps.
Je ii'.ii |iiMiil qiiillo la (-iiiiaiic fy ai l'ail voiiir loiil ce qui |)otn:iit la nMidrc |iliis lia!)ilal>lr. Le malade ne peiil ni ne veut élrc tiaiispDrié ailleurs. Des inédeciiis l'oiil \ii. Tout, espoir de le rendre à la \ ic csl perdu sans retour; il lulle encore par ia l'oree de sa jeunesse el de son tenipéranienl. Souvenu le clia;;rin qui l'a vaincu Irouble lellenienl ses idées qu'il ne sait plus où il est, cl. que des i)aroles n'ayant aucun sens s'échappent de ses lèvres. Parfois aussi, ce sont les douleurs qui le tuenl, qui se reproduisent vives el ardentes. Il |)arie d'un inaria;;çe d'argent qui l'a déshonoré sans qu'il le sut, d'une leiunie aimée, dont il n'obtint que le mépris; de son nom, qu'elle n'a pas craint de livrer au ridicule, parce que lui l'avait livré à la honte ; puis les images de Melay, les souvenirs de sa race, les révolutions qui en ont détruit la splendeur, ses malheurs, à lui, qui l'ont mourir sur un grabat, ruiné, perdu, déshonoré, le dernier héritier du nom qui fut si illustre ; tout cela se confond dans de lamentables plaintes qui fendent le cœur.
Pourtant, je ne le quitte pas un moment, c'est à ses côtés que je vous écris, mon ami, ainsi que je vous l'avais promis. Ce récit vous arrivera à l'époque dont nous étions convenus; je le suivrai sans doute. Dès que mes soins auront fermé les yeux au mourant, quand tout sera terminé pour lui, je pars avec son enfant ; mes alfaires ici seront terminées, je me rendrai à i'aris où je pense vous trou-
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\cr. l'anni les raisons qui m'ont décide à vous confier (oui ceci, il en est une que vous vous rappellerez sans d(tule. Le jour de nos adieux, quand après notre rencontre sur les boulevards nous entrâmes au Cale de Paris, et que tous les jeunes fous qui y déjeunaient nous entourèrent et mêlèrent à nos paroles d'amitié leurs jo\ eux et indiscrets propos, le nom de la marquise de l>anjac fut prononce par un d'eux... et vous lui imposâtes silence, comme quelqu'un qui sait et veut taire un secret et couper court à des révélations importantes, mais déplacées.
C'est donc à vous que je compte avoir recours pour apprendre ce qui me reste à savoir de cette déplorable histoire, et pour connaître le lieu où je remettrai le dépôt qu'un père si malheureux a remis à mes soins.
Adieu, mon cher Emile, je vais envoyer à la poste cette énorme lettre, et si vous êtes aussi fidèle à vos engagements que je le suis, vous ferez partir le même jour une épitre aussi longue et plus intéressante encore, car il y sera partout parlé de vous, à qui je garde la plus sincère amitié.
Le comte Taneciy de Mélaivviluers. ■.<
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