LE RECIT D'EMILE MALVAV
Ma foi, iiioti t'IuT Taiit'guy, il l'jiul Inule l'influence que vous avez toujours exercée sur moi, pour que je me décide à faire l'immense effort d'écrire... Savez-vous que je ne trouvais dans ma chambre ni pluinc, ni encre, ni papier. Kl si je n'étais pas oblij^é en ce moment de rester à la cam|)agiie, je ne sais si j'aurais trouvé le temps nécessaire pour remplir ma promesse.
Mais pourtant , une promesse faite à vous, c'est sacré; entre hommes on se doit cela. Ce n'est pas comme les serments faits aux lenimes, qui n'engagent à rien, pas plus que les leurs. C'est une monnaie courante, une façon de [jarler. une formule
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qui ne cache qu'une idée : Je veux vous plaire, vous
aimer en ce moment! Toujours veut dire une
semaine, et le jamais n'implique guère que vinglqualre lieures; tant pis pour celles qui y attachent un autre sens! pourquoi s'aventurent-ellcs dans un pays dont elles ne connaissent pas la langue ! cela ne nous regarde pas, c'est leur affaire.
Vous allez vous étonner de mes réflexions, c'est la première fois que j'en fais, mais cela vient dans les circonstances difficiles; on fait des réflexions générales quand on se trouve dans une fâcheuse situation particulière, et je m'y trouve... oui, je suis en ce moment dans la plus ennuyeuse de toutes les positions pour un homme.
Je ne sais qui a dit, et c'était sûrement un profond penseur, que de tous les corps pesants, le plus lourd est l'amour d'une femme qu'on n'aime plus... Ah ! qu'il a dit vrai!... Je serais tenté de faire élever une statue au philosophe qui a trouvé cela.
Si jamais on m'y reprend, à jouer la grande passion et à m'embarlificoler d'une liaison sérieuse, je veux bien que le loup me croque, ou que le diable m'emporte. \'ivonl les grisettes! on les prend, on les quitte, tout Unit là... et Dieu sait où j'avais l'esprit quand j'ai lilé le parfait amour auprès d'une grande dame.
Mais il faut savoir aussi dans quelle position délicate je me trouvais. Robert de Soisy, ce petit blond si mal fait, m'avait etdevéla petite l'azy de l'Opéra... et j'avais échoué devant la bigoterie de la comtesse
«le 8;iiiil-K(tini('u... je m'ciinuyais à la mori , cl je s<'iilnis (le plus que inos .unis idc rcf^anlaiciil en pitic. Il me lallail ah.sohiiiiciil uiit> a^('lIlu^(■ d'cclaL <le ces choses qui l'ont parler tout Paris, laiic des lia ! (les lut !... à huiles les jeunes fcniiiics. des ;^riiiiaces alTreuses aux vieilles, (levant le monde, pciidaiil (lu'clles soupirent de re;j;ret en arrière! Enfin j'étais jierdusi lirnesl de Ucley n'enrageait pas et si lidonard (îarançay n'était désespéré : depuis deux mois ils se moquaient de moi.
Il fallait donc que je lisse une folie, un cou[) de télé, une extrava;;aiice bien niai(]uée. et je la lis.
Vous dire coniinent je séduisis une lemnie j<'une, belle et sage ; vous savez aussi bien que moi comment cela se fait : elle était honnête!... elle n'avait jamais lu un mauvais livre, elle ignorait du monde tout ce qui est jiervers... oh ! ce ne fut pas bien dilïïeile , les règles ne manquent pas... et les vieux moyens sont encore les meilleurs! les choses banales sont des vérités éternelles!
Devenir l'amant d'une femme dans les conditions ordinaires, aflicher un succès qu'elle nie, dont le monde doute, ([ue rien n'atteste, et qui vous (ail passer pour un sot auprès de ceux qui n'y croient pas, pour un fat devant ceux qui ne veulent pas y croire et pour un malhoimêle homme devant ceux à qui vous le prouvez... n'était pas mon l'ait.
Je m'y pris autrement, je lis de ma beauté une héroïne de roman moderne: je la [)laeai. dans son esprit, au-dessus de tout, lui faisant envisager de si
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liaut rcspèce humaine qu'elle la vil si pelile, si vaine, si sotte et dans des erreurs si profondes, qu'elle eut honte de s'astreindre aux convenances sociales don! je lui mollirais la stupidité, com[)arée aux nobles théories qui dovaionl alTraiicliir de toutes lois vulgaires les esprits sui)érieurs... l'uis elle m'aimait avec le dévouement d'un premier amour, avec cet enthousiasme d'une âme exaltée, avec cette franche loyauté d'un cœur honnête. Les femmes de ce genre se trouvent si heureuses de montrer à celui qu'elles aiment qu'il l'emporte sur tout le reste !... IMus leur rang est élevé et les met en évidence, et j)Ius elles éprouvent de joie à faire le sacrifice complet de lout ce qui n'est pas leur amant. Une petite bourgeoise pauvre est retenue par mille petits liens de principes, d'habitudes de famille, etc., etc., elle arrange son amour avec son pot-au-feu. Il n'y a que les grandes dames et les grandes âmes qui jettent leur bonnet par-dessus les moulins.
Voilà ce que je disais, en termes plus élégants, à ma noble et belle conquête ; je m'aidais surtout de l'éloquence passionnée de quelques-uns de nos grands écrivains : j'amenais ainsi cette femme si brillante, cette femme naturellement cxpansive et passionnée, et que sa position et les circonstances avaient conqirimée longtemps, à céder enliii à une passion d'autant |)lus exaltée qu'elle s'était formée dans son imagination ! Nous ne pouvions nous voir (]ue dans le monde; jamais une conversation de cinq minutes ira\ait eu lieu eu (éle-à-léle entre 1 7.
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nous. Seulement, mes re<^ar(ls ne l;i (|Mill;ii(iil |);is; elle ne pouN.iit soilir s.ins me voir sur son chemin ; elle ne pouvait se mettre à sa l'enélre, aller à la promenade, à réylise , au bal, au si)ectaile, sans m'y (rouvcr avec une assiduité et une exactitude qui tenaient du prodige à ses yeux, mais que la complaisance d'une femme de ciiandjre rendait trèsfaciles. Je savais par elle tout co que devait faire sa maiiresse.
Longtenqjs mes regards seuls parlèrent; plus tard, quelques mots passionnés... puis du chagrin, du découragement; car j'avais remarqué que c'était dans les jours où je semldais ne rien espérer qu'elle se plaisait à me donner quelque espérance. Klle était homie... désœuvrée, mélancolique; son esprit inoccupé travaillait, dans la solitude, sur le texte inconnu que je livrais à ses rêveries... C'est singulier le chemin que je faisais dans son cœur, lorsqu'elle ne me voyait pas!... Je trouvais ses regards |)Ius attentifs et plus tendres, quand les circonstances s'étaient opposées à nos rencontres.
Je ne cherchais pas à la voir plus intimement. Je le craignais au contraire; non point, mon cher Taneguy. que j'aie une modestie et une déHance de moi-même comme celles que je vous ai si souvent reprochées ; non , non , domiez-moi une femme, quelle qu'elle soit, à séduire, j'en fais mon affaire : un peu plus, un peu moins de temps, voilà tout. Mais ici ce n'était pas une séduction ordinaire, il me fallait toutes les conséquences el tout l'éclat
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d'une conquête de premier ordre, toutes les folies d'une passion; et ce genre-là est plus difficile : il demande du moins une autre lactique... A toute l'emtne qui veut ou nic'me qui ne veut pas un amant, mais qui peut s'en arranger, je conviens à coup sur, et je n'ai guère qu'à me montrer et à parler... Je puis dire comme César : Feni, vidi, vici; mais, je vous le répète, ici ce n'était pas le cas. Je travaillais, pour la première et. je le jure, pour l'unique fois de ma vie, dans les grandes passions... j'avais bien commencé. Son imagination poétique et exaltée m'avait porté dans une région céleste... Si j'avais parlé, si on m'eut vu de près, j'étais peutêtre encore, je m'en flatte, un joli garçon de bonne humeur qui veut s'amuser; mais je n'étais plus à coup sur l'être adorable que l'on avait divinisé ; j'aurais perdu cent pour cent : je me souvenais de mes classiques :
Le masque tombe, l'homme reste, Et le héros s'évanouit.
Tous ces plans , combinés avec celte habileté qu'ont toujours les esprits même les plus médiocres, quand ils portent toutes leurs forces sur un seul point, ne pouvaient manquer de réussir.
Un jour, en effet, la marquise de Lanjac quitta son mari, son enfant, un hôtel magnifique, une position superbe, pour me suivre dans une petite maison de campagne sur les bords de la Loire. Ce-
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lail le vieil .iilaf^c Tmil l'aris ne parla que de cela pciidaiil six sciiiai lies. Kriicsl de M('l('V.(|iii avait «'Ir aiiKnirciix de \l(-dcriri(> ((miiiiic iiti luii, cl qui m'aNail iircsciilc fhoz clic, en eiil une jamiisse qui dura Intis mois.
Kidiii Ions iii'ciiviciTnt et me rrçardèrciit comuic le plus heureux des lioiumes.
Oui, je fus heureux! Médêriiie était belle, élé- •jjaii le, {gracieuse et spirituelle ; elle m'aiinail passioiuiénient, dans les premiers jours du rnoius, et je partageai tout cet amour. Des lettres de mes amis, des promeuades à cheval dans le pays le plus charmantquejVnsseiîncore vu, l'allrail delà nouveauté, la joie d'avoir réussi, reniplirenl assez bien tout le premier mois.
Mais cette solitude complète, à laquelle je n'avais jamais été habitué, cette absence de toutes relations, ce silence qui succéda bienlùl aux lettres fréquentes que j'avais reçues dans les premiers temps, cette ignorance de ce qu'on disait de moi, de ce que faisaient mes amis, de ce que devenaient les femmes que j'avais connues ; enfin ces vives et animées réunions avec les n)êmes gens à la mode, qui apportaient chacun quelques hisloires vraies ou fausses, mais toutes dixertissantes; ces mille riens qui composent la vie parisienne, me manquèrent, et la journée me sembla bientôt d'une longueur interminable. Je ne savais pas, comme elle, m'occupcr de peinture, de musique, ou passer des heures entières à exf)rimcr ces sentiments exaltés qui renqilissaient
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son àine. Celle reinnie pouvail \ivre d'elle-nièrne, de ses pensées, de ses impressions : c'êlail intarissable; mais moi ! Un liomnic a besoin de renouveler ses idées par la vie extérieure. Quand je n'avais rien vu le malin, je n'avais rien à dire le soir! La lecture m'ennuyait; je m'étais promis, en sortant du collège, de ne plus toucher à mes livres, pour me venger de ce qu'on m'avait forcé d'en tenir malgré moi aussi lonf;temps. Je !ie conçois pas. moi. ces gens qui passent leur vie à étudier, et qui, à soixante ans, n'ont pas encore fini leur éducation.
Un jour, l'etmui m'accablait plus encore que de coutume, el Médérine s'en aperçut enfin... Son amour, son trouble, son ellVoi. les idées qui la préoccupaient, l'avaient enipécliée de s'en apercevoir jusque-là. J'ai remarqué, car la solitude lorcée que m'a imposée cette liaison romanesque et sentimentale m'a habitué, je crois, à réfléchir, j'ai donc remarqué dans mes réflexions, que ces femmes qui ont une grande réputation d'esprit, comme l'avait la marquise de Lanjae, sont plus faciles à tromper que toute autre. On leur fait croire tout ce qu'on veut; elles sont d'une confiance insupportable. I/idée qu'elles ont de leur mérite leur fait croire à l'amour qu'elles inspirent : puis elles imaginent une l'oule de choses qui les em|)échenl de voir celles qui sont réellement. Médérine m'avait supposé une âme passionnée, poétique, à qui l'amour pouvait suflire, que les rêveries solitaires devaient charmer; elle me prêtait toutes ses propres impressions avec
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uiu* si parfaite cortitudcquc sa confiance d'un côlé, et (le l'aulre reiu|)ir(' qu'exeica dans les |ireniiers jours sur moi cet cMlrainenieMl itassionnéqiii in'einportail avec elle dans un ordre d'idées qui niVlail étranger, tout se réunit pour que .Médérine me cnil le héros de roman qu'elle avait créé. Malheurcusement.dans cette \ ie eonmiuiie. je retombai bientôt des hauteurs surhumaines où elle m'avait placé. Je fus d'abord tout simplement un jeune homme amoureux d'une jolie femme, el au bout de peu de jours, un jeune lionune enimyé d'une vie monotone, trop [taisible |)our lui !
-Médérine ne pouvait en croire ses yeux. Klle donnait un autre sens à mes paroles... el moi-même je me cachais un peu dans les premiers temps. Je craignais sa douleur el ses reproches.
31ais le jour où elle eut acquis la certitude de mon ennui, je la vis, sans re|)roches el sans plaintes, changer tout à coup. Elle devint |)lus active, plus gaie, plus vive, inventa mille projets dans une heure et finit par me faire adopter celui d'un voyage en Italie.
C'était bien... Il y avait quelque chose de bon goùl, d'élégant et de fort à la mode dans ce voyage. Puis nous sortirions ainsi de la solitude. Médérinc porterait mon nom, ou plutôt nous en inventerions un pour tous deux. Cela me plut beaucoup, el je repris ma gaieté habituelle.
.h- fis avant le départ une excursion à l'aris, |>our difFérents soins nécessaires au voyage , et vis mes
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amis, mes connaissances. On me fêla, on m'invita, on me montra même comme une véritable curiosité dans les spectacles, dans les endroits publics. J'avais une espèce de célébrité, et j'entendais autour de moi mon nom mêlé à celui de la marquise de Lanjac. Oui, je tus lion , ce qui est très-agréable ; une fois sorti de la foule , mis en évidence , et ayant attiré l'attention , on est classé pour toujours. N'importe la cause qui vous a tiré de l'obscurité, vous en voilà dehors. Il y a bien des gens qui travaillent toute leur vie , qui font d'excellents ouvrages, de bons tableaux, mille choses utiles pour arriver à ce but, et qui souvent le manquent. Une folie bien faite, et vous leur damez le pion à tous.
J'étais venu à Paris pour trois jours, j'y passai trois semaines. Tous mes amis avaient trouvé le projet de voyage charmant.
A mon retour, 3Iédérine me parut changée ; elle était pâle et souffrante, mais elle ne se plaignait pas... Nous partîmes! Je crus que l'âme poétique de ma compagne animerait tous les sites pittoresques de la Suisse, les monuments de l'Italie, et les ruines tant célébrées de ce pays. Mais son imagination semblait éteinte; elle ne se réveillait qu'avec effort pour chercher à me distraire et pour obéir à ma volonté, (l'était moi que l'air vif, le mouvement et la curiosité, animaient, et je paraissais plus enchanté qu'elle du voyage. Puis il s'élevait parfois entre nous des discussions. Médérine, il est vrai, cédait toujours, excepté sur un seul point. Je ne
plis j.'iin.'iis l.'i ilccidcr à se iiit'llrc en rcliilion (!<■ s(tri(''l(' avec porsomir.
.\(iiis .'iniMoiis ilaiis les villes trilalif où il n'élail pas iiiip(»ssil)lc flo se lier avec des ^viis qui liabilaiciil la iiu'iiio maison, (pi'oii roiicuiilrail dans les lieux publics en visilaiil les curiosités; nous eûmes des occasions de l'aire ainsi des coiniaissances agréalik's; la lioaulé roinai(iual»le de Médérinc, son air ni)l)l(' cl (listinj^ué, mes manières aussi, le luxe qui décelait, autant qu'il est p(»ssii)le de le faire en voyage, une opulence qui devait nous bien poser aux yeux de tous; puis cette facilité qu'il y a de se quitter après s'être liés en pays étranger, tout favorisait mon projet <le voir du monde; mais Médérinc s'y o[t|)osa formellement, et il me fut impossible d'obtenir qu'elle adressât même la parole à qui que ce fui. Lorsqu'on la cherchait, elle fuyait. Souvent elle passa ainsi à Florence et à Naples des jours, des semaines entières, enfermée sans sortir de sa chambre, et toujours seule, car moi je prolitaisde toutes les occasions de m'amuser que je trouvais, et c'était assez juste. Quand on fait à une femme le sacrifice de toute autre liaison, on peut bien se permettre au moins les amusements que la société vous offre.
Je fus même presque lidèle à l'amour de Médérinc; rien de sérieux ne m'occupa, et je puis dire sans fatuité qu'à Naples surtout . les occasions ne m'ont pas manqué.
Je voulais revenir en France vers le milieu de janvier dernier; quel effel j'aurais produit dans les
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salons ! il n'y en aurait eu que pour moi, c'est sur : j'avais calculé cela... et je fus bien contrarié d'être retenu en Italie. 3Iédérine, dont la santé était devenue très-mauvaise, tomba tout à fait malade à Bologne... Elle fut en danger pendant plusieurs jours et ne s'est pas encore remise depuis cette époque. Il se passa ainsi plusieurs mois, et ce ne fut que vers la fln d'avril que nous pûmes revenir en France ; encore était-elle excessivement fatiguée du voyage.
3Iais qui en était fatigué au delà de toute expression? c'était votre malheureux ami ! Pensez à ce que ce peut être qu'un lête-à-téte de six mois et plus... tête-à-tête un peu interrompu, il est vrai, dès que nous séjournions dans une ville !
Il faut dire aussi que Médérine ne fournissait guère de distractions à notre intimité ; elle ne voulait voir personne ! elle était triste, je le voyais, quoiqu'elle fit souvent des efforts pour le cacher. Tout ce qu'elle imaginait, c'étaient des lectures. Sa voix est sonore, douce et pure... elle a même des accents charmants qui produisent une harmonie très-agréable, et je l'avais souvent encouragée à ces lectures dans les premiers temps où nous étions ensemble. Mais cela ne larda pas à me paraître bien monotone ; et quand je la voyais prendre un livre je m'arrangeais de façon à ce qu'elle ne put s'apercevoir de l'effet soporifique qu'elle produisait, car je m'endormais ordinairement à la seconde ou troisième page. Nous avons passé en revue ainsi des centaines do volumes à ce que je crois... Il éfail 1 8
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lnn|)S (juc (lia liiiil. on liicn j'cii dais pour le soiiimcil (I'r-|Miii«'iii(lc. Dieu sait ciicdrc si je me serais jamais réveille.
Je crus l()[iglein|)s que Médériiie ue s'apercevail pas (le iiiof) ennui, inaisj'ni su depuis qu'elle; avait Irès-bieti \u Imit ce qui se passail eu moi. Ouoiquc j'aie l'ait de mou mieux pour qu'elle ne connut pas ce qui pouvait lui être désaj^réabie. ("/est mon principe, à moi, et je suis sur que c'est à vos avis, Taneguy, queje ledois.... Sans doute je ne suis pas sentimental comme vous, mais je n'ai pas non plus, comme la plupart de mes amis, de mauvais procédés avec les femmes. Je ne suis point méchant, j'aime la vie heureuse et paisible, et le mal (ju'on fait aux autres linit toujours par tourmenter aussi celui qui le fait.
Je ne crois pas qu'aucune femme puisse se plaindre de moi. Tant qu'elle me plait je suis naturellement aimable avec elle; quand elle ne me plait plus, je le lui dis, et tout est Uni.
Je me contraignais donc avec Médérine, puisque je ne pouvais la quitter avant notre retour. Décidé à en finir dès que nous serions arrivés , je mettais autant de soins, de politesse, et même d'amitié dans toutes mes manières avec elle, qu'il m'était possible de le faire; j'ai même eu pour cette femme des égards particuliers qui ne m'étaient jamais venus à l'esprit avec une autre. Kllc m'inspirait une espèce de respect. Je voyais bien qu'elle s'ennuyait pour le moins autant que moi et qu'elle ne m'aimait plus.
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Kilo avait même, s'il faut toul dire et mellre de cùlé l'amour-propre, cessé d'aimer la première; son exaltation avait été très-vive et elle avait fini très-vite. Moi, je n'avais pas eu de passion, mais j'avais aimé une belle personne, et le plaisir de cet amour aurait duré assez longtemps si Médérine ne l'avait repoussé lorsqu'il était encore fort vif; elle était triste, rien ne pouvait la distraire, toutes les choses qui m'avaient réussi avec d'autres femmes échouaient devant la tristesse de celle-là. Elle prenait même tout au rebours ; souvent elle m'élonnait, parfois je ne la comprenais pas.
Je vous assure, mon cher ïaneguy, que non-seulement elle n'aurait jamais du se plaindre de moi, mais que ma conduite a été héroïque pendant ces derniers temps ; il fallait le souvenir de vos bons conseils et l'espoir de voir bientôt finir cette insupportable situation pour me donner le courage de vaincre ou de cacher mon ennui.
Enfin nous arrivâmes ! Médérine croyait retourner en Tourainc. Je lui avais caché que nous allions directement à Paris. Un anii me tenait au courant de tout ce qui s'y passait et se chargea d'exécuter mes volontés. Je m'étais arrangé pour arriver le soir fort tard ; la fatigue du voyage avait fini par endormir ^lédérino vers dix heures, lorsque rien encore dans l'aspect de la campagne, que la nuit couvrait déjà, ne lui avait fait recoiniailre les environs de Paris. Il était plus de onze heures quand les portes de son hôtel s'ouvrirent pour laisser entrer la
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voilure qui la laiiiciiail. nucl(iii('s-uiis des gcfis (luClle y avait laissés roiitourt'irnl. Il y ax.iil de vii'ux domestiques dont la fij^ure expriiiiail la joie, d'autres reiiiiMcsseiiieiit et le resfX'Ct. La voiture quiaiueuail la leiiirnede cliauihre el uu doniesliquo à moi nous avait précédés; clic était restée attelée dans la cour par mes ordres.
La surprise de Médérinc fut extrême quand elle s'éveilla el que ses yeux, en s'ouvrarit, vireritlacour et le |)érislyle de son hôtel. Mais elle vit en même tenq)s les gens qui nous entouraient et se contraignit; un regard seulement me reprocha de ne l'avoir point avertie, puis elle descendit de voiture : elle tremhiait tellement qu'elle n'aurait pu ni marcher, ni se soutenir sans mon bras.
— Ah! monsieur... baIbutia-t-ellc...Puisau ino ment d'entrer, elle s'arrêta, prêle à perdre connaissance. En ce moment je donnai l'ordre de dételer sa voiture, mais de garder l'autre prête à partir pour moi qui allais m'éloigner dans quelques instants, quand je me serais assuré que la santé de madame la marquise ne donnait aucune inquiétude : elle s'était remise pendant mes paroles, et ce fut même avec une vive précipitation qu'elle m'entraîna dans sa chambre, où nous restâmes seuls !
Alors il y eut un long silence; elle tremblait, essayait de parler et restait muette, il scndilait que les idées et les mots allaient s'échapper avec violence; car, pour la première fois, tout trahissait une colère et une agitation excessives. Mais elle s'arrêtait, re-
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louait les iiiuls prêts à s'échapper et restait immobile; une de ses mains seulement, crispée par un mouvement nerveux, accusait les efforts qu'elle faisait pour rester maîtresse d'elle-même et de ses émotions.
Ce fut moi qui interrompis le silence avec calme et douceur.
<: — 3Iédérine, lui dis-je, je vous ai ramenée ici parce que c'est ici que vous devez vivre désormais !
Elle me regarda avec un étonnement singulier.
— Oui, conliimai-je, et ici vous serez encore heureuse et considérée.
Un sourire amer répondit seul à mes paroles. J'ajoutai ;
— Il fut un temps peut-être où l'éclat... que vous avez fait... pour un amour dont je serai éternellement reconnaissant, eut rendu impossible votre retour dans Paris et empêché à jamais vos relations avec le monde. Nous n'en sommes plus là : les idées actuelles sont arrivées au point qu'il suffit même qu'on se soit mis ouvertement en opposition avec ce qu'on regardait jadis comme les lois morales pour qu'on vous estime, qu'on vous vante et qu'on vous recherche. Sans doute quelques femmes à idées rétrogrades, quelques maris jaloux et qui ont peur de l'exemple, vous fuiront ; mais ces gens à vieux principes sont des ennuyeux dont vous êtes trop heureuse d'être débarrassée ; vous êtes riche, trèsriche , votre mari est parti, vous n'entendrez plus parler de lui et il vous a tout laissé. Donnez de Irès-