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que prodigue d'un gros rire qui lui servait de contenance; mais largement pourvu d'épaules sur Itisqueïles sa tête énorme se balançait avec la grâce d'une marionette que des fils font mouvoir. Je détournai les yeux de cette face hideusement mutilée par la petite-vérole, et les fixant sur la figure charmante de madame de la Brèche, je ne pus m'empêcher de faire une comparaison qui avait quelque analogie avec la présence d'un limaçon entre les feuilles d'une rose ; j'eus le bonheur d'oublier ensuite ce malencontreux percepteur.
Or voici ce qui arriva; je ne fais que répéter ce qui m'a été raconté depuis à moi-même , et ce que ma mémoire est parvenue à compléter.
Un soir, j'allai fort tard (il était neuf heures) faire ma cour d'amoureux et de médecin à madame de la Brèche : elle parut surprise et contrariée de ma visite; cependant comme je m'étais assis, sans attendre qu'on m'invitât à prendre un siège, madame de la Brèche ne put
meconduire aussi promptement qu'elle aurait voulu, et je m'emparai de la conversation en homme qui ne veut pas la lâcher. Madame de la Brèche dissimula de son mieux l'embarras que je lui causais, et devint, en regardant la pendule, plus distraite que je l'étais moi-même.
— Vous prendrez donc deux grands bains par semaine, lui dis-je en mêlant dans ma conversation la médecine à l'amour. Ne prendrezvous pas un second mari ?
— Un second mari, répondit-elle en suivant aussi les deux sujets à la fois; que voulez-vous que j'en fasse?.. .Vous dites deux bains entiers?
— Vous y resterez une heure... Mais, madame, vous en feriez ce qu'on fait d'un mari?
— On en fait bien des choses que je ne voudrais pas faire, moi : en un mot , je trouve un mari fort inutile... Faut-il les prendre chauds?
— A vingt-cinq degrés seulement... Ah ! vous
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pensez qu'une femme peut se passer d'un mari, d'un soutien dan s le monde, d'un consolateur dans la peine?
— Sans doute, puisque vous voyez bien que je m'en passe... Est-ce là tout ce que vous m'ordonnez contre mes migraines et mes spasmes?
— Vous pourrez encore vous mettre les pieds dans l'eau bouillante, avec quatre onces de graine de moutarde... Eh bien! si vous ne voulez absolument pas de mari...
— Je vous vois venir, mais n'espérez point me faire changer d'avis : vous me jugez, comme les autres femmes, légère et coquette; je vous répondrai ce que je vous ai déjà répondu à ce sujet : je préfère à tout, mon repos, ma liberté et mon indifférence... Vous savez que les bains de pieds me réussissent mal ?
— ^Eh bien! n'en prenez pas... Je vcms répéterai à mon tour ce que doivent vous dire tous les hommes qui ont un cœur à remplir, et une vie à fixer: Vous avez tout ce qu'il faut pour
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faire le bonheur du mariage, beauté, esprit, sagesse...
T — Brisons-là, monsieur Ferry : tout cela est eu dehors de votre ordonnance, et je veux suivre un de vos préceptes en me couchant de bonne heure.
— Mon Dieu! madame, dis-je sans me lever, ne craignez pas de me déranger? je ne me mettrai au lit que fort avant dans la nuit.
— Ah ! vous veillez si tard ? reprit-elle debout, attendant que je me retirasse. Alors, je m'en voudrais d'être cause de la moindre perte de votre temps qui est si précieux, et je vous conseille de ne pas demeurer davantage.
— Au contraire, madame; je suis trop joyeux de vous recevoir, et j'oublie bien volontiers le travail qui m'appelle dans mou cabinet.
— Comment l'en tendez- vous? s'écria madame de la Brèche étonnée de mon observation.
— Oui, madame, repris-je avec toutle flegme
d'un distrait, puisque j'ai l'honneur de vous posséder, je ne songe plus à mon travail qui pourra bien me tenir éveillé jusqu'au jour, et je vous prie instamment de ne pas partir encore; autrement, je croirais que je vous ai offensée.
— Voilà qui passe la plaisanterie! Savez^vous, monsieur, où vous êtes? savez-vous qui je suis?
— Vous êtes une femme adorable, bonne et indulgente, qui n'affligera pas un galant homme pour le punir de s'être exprimé avec franchise... 0 mon Dieu! Pardonnez-moi, je vous ai reçue dans ma chambre à coucher au lieu de vous faire entrer au salon; c'eût été plus convenable, je l'avoue.
— Il a perdu la tête , pensa madame de la Brèche qui éprouva cette terreur indéfinissable qu'on ressent à se trouver seul vis-à-vis d'un fou.
— Madame, je vous supplie de vous asseoir, dis-je ,en la forçant de se remettre à la place
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qu'elle avait quittée : c'est la meilleure preuve que vous puissiez me donner de votre pardon ; mais je vous aime avec un dévouement et une résignation qui ne se laisseront point abattre par vos refus, ni par les difficultés; je sais que vous êtes la vertu même, et que mon aveu a de quoi vous indigner; cependant, un amour qui aspire au mariage...
— Monsieur, monsieur! dit-elle n'osant appeler ni sonner, de peur qu'on me trouvât à ses genoux; je vous conjure de vous retirer...
— Cruelle que vous êtes! répliquai-je en lui baisant les mains et en prenant l'humble posture qu'elle redoutait.
— 0 ciel! si l'on vous voyait! s'écria- t-elle effrayée. Relevez-vous , monsieur, ou je demande du secours, au risque d'une esclandre !
— Que craignez- vous d'un amant tendre et soumis? dis-je en me relevant; je préférerais mourir plutôt que de vous chagriner. Ce serait d'ailleurs bien mal payer votre conliance, vous
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qui venez uie voir, vous qui me témoignez une amitié dont je suis si reconnaissant!... Je me calme, madame, et ce moment d'oubli ne se renouvellera pas. Continuons, si vous voulez, à parlerde votre santé qui m'est plus chère que la mienne.
Je m'étais figuré que madame de la Brèche se trouvait chez moi, et non pas moi chez elle; ma distraction s'enracmait davantage à chaque effort que faisait cette dame pour l'arracher de mon esprit, et je m'affermis tellement dans cette imagination , que rien au monde n'aurait pu ébranler une croyance, que madame de la Brèche n'osa pas combattre de front, dans la crainte d'irriter ma folie ; car elle avait supposé d'abord que je ne jouissais pas de toute ma raison, et les discours que je tenais, les regards que je lui lançais, la confirmèrent de plus en plus dans l'opinion que j'étais en démence : pâle, effrayée, elle tremblait à chacun de mes
mouvemens,et portait souvent les yeux vers le cadran de la pendule comme si l'heure devait lui amener un protecteur; je ne soupçonnais pas qu'il fut près de minuit.
— Monsieur, ayez pitié de lûo'i, dit-elle en joignant les mains ; que penserait-on, si l'on savait que nous sommes restés ensemble?
— On penserait que les momens s'écoulent bien vite auprès de vous, répondis-jeen me levant enfin : vous avouerez cependant que j'ai été généreux, et que seul avec vous, j'aurais pu... La consultation que j'ai à rédiger cette nuit en souffrira, puisque vous emportez avec vous tout mon cœur et une partie de ma tête ; mais je vais vous accompagner jusqu'à votre château.
— C'est inutile, monsieur! voici l'instant de nous séparer. Surtout ne dites à personne que vous m'avez quittée à cette heure indue; caries apparences seraient contre nous, et je passerais
pour une femme perdue. Mon Dieu! laissez-l;i mes mains , et allez- vous-en !
— Je vous obéirai, madame, puisque vous me défendez de vous suivre: je vais seulement vous conduire jusqu'à la porte.
♦■' Je pris une des bougies allumées sur la cheminée, et j'offris mon bras à madame de la BrècJie qui l'accepta et feignit de vouloir se retirer ; mais arrivée à la porte qu'elle ouvrit, elle me poussa dehors, et se renferma dans sa chambre, à double tour : je demeurai indécis dans un petit salon qui communiquait à l'antichambre, et je ne m'expliquais pas comment madame de la Brèche avait disparu.
— Singulière femme ! pensai -je en moimême : elle a craint que ses domestiques me vissent avec elle. Parbleu! je la compromettrai de manière qu'elle ne pourra plus s'en dédire : c'est déjà un pas défait, que de l'avoir retenue
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si tard, de gré ou de force ; pourvu qu'elle y revienne!... Mais à présent l'amour à joué son rôle, c'est au travail de lui succéder... Elle est vraiment divine, et son souvenir va me donner de belles distractions.
Je voulus me rendre dans mon cabinet et je m'étonnai un moment de n'en pas trouver le chemin comme à l'ordinaire : mais j'étais trop profondément préoccupé de ma distraction, semblable à du somnambulisme, pour m'éveiller en me heurtant à quelques obstacles ; j'avais laissé mon chapeau sur le lit de madamo de la Brèche, et je passai dans l'antichambre, mon flambeau à la main, sans remarquer un domestique qui s'était endormi las d'attendre mon départ; j'ouvris une porte qui me conduisit dans le cabinet-bibliothèque, et là, fermant la porte derrière moi, je m'assis devant la table où je me mis à écrire une consultation pour un malade affecté d'aliénation mentale. Je un
puis calculer combien de temps je restai à écrire, absorbé dans une méditation médicale. Pendant que je travaillais en silence non sans être troublé fréquemment par des réminiscences délicieuses que je puisais dans mon amour, madame de la Brèche; délivrée de ma présence importune, mais contrariée de trouver mon- chapeau sur son oreiller, demanda au domestique pourquoi il ne m'avait point averti que je partais la tête nue, celui-ci s'excusa en disant que j'étais parti si vite qu'il m'avait à peine vu; madame de la Brèche, observant toujours la marche des aiguilles de sa pendule, envoya coucher tous ses gens, même sa femmede-chambre, et prétexta une terrible envie de dormir qui lui ôtait le courage de faire sa toilette de nuit.
J'étais donc devant le bureau de madame de la Brèche ; griffonnant, avec sa plume et son encre sur son papier, une dissertation relative aux maladies du cerveau, lorsque j'en tendis
comme le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait : j'interrompis ma rédaction, et j'écoutai de toutes mes oreilles.
— Holà! dis-je tout bas, Jean aura laissé une fenêtre ouverte, et le vent la fait battre... Si c'étaient des voleurs!
11 me sembla qu'on marchait dans la pièce prochaine; je me levai le plus doucement possible et m'avançai vers une porte opposée à celle par oii j'étais entré dans le cabinet. Le bruit des pas avait cessé , sans doute parce que les miens leur imposaient silence, et quand je touchai le pêne de la porte pour l'ouvrir, j'entendis à travers la cloison une respiration anhélante qui semblait murmurer dans la serrure , comme si quelqu'un en dehors eut appliqué son oreille contre la porte et son œil à l'ouverture de la clef que j'avais retirée en me mettant au travail: je pensai qu'un homme s'é-
5;')K MÉUIANOCHES.
tait introduit dans ia maison avec l'intention de voler, et que , surpris de trouver une chambre éclairée à cette heure avancée, il regardait dans le cabinet pour s'assurer si j'étais éveillé ou non. Dès que cette idée m'eût frappé, je ne songeai pas même à retourner au secrétaire pour y chercher mes pistolets , ni au bureau pour y prendre la bougie allumée; mais sans être arrêté par le danger que je pouvais courir à me jeter seul et sans armes au milieu d'une bande d'assassins peut-être, je m'armai d'une aune qui se trouva là par hasard, ouvrant brusquement la porte, je criai : Qui va là?
On ne me répondit pas, mais je distinguai dans le clair-obscur de cette pièce, qui était un boudoir commimi quant par un corridor à la chambre à coucher de madame de la Brèche, je distinguai i'ombre d'un homme que mon apparition imprévue avait mis en fuite : la fenêtre donnant sur le parc était entrebâillée et attes-
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tait encore par quelle issue cet homme avait pénétré dans l'appartement ; mais j 'étais placé de manière à lui fermer cette retraite, et je marchai en avant dans l'obscurité où il se tenait coi espérant que je renoncerais à le poursuivre. Je répétai plusieurs fois : « Qui va là? » sans obtenir de réponse, mais le frottement d'une étoffe le long des murs du corridor m'annonça que le quidam reculai ta mesure que j'avançais sur lui en réitérant ces sommations à voix plus haute et plus menaçante. Enfin, craignant que mon visiteur nocturne ne m'échappât, je me précipitai, les mains étendus, dans la direction que m'indiquait le bruit dune marche lente et d'une haleine eiïlrecoupée;je rencontrai un obstacle vivant, un bras d'homme que je saisis avec force : cet inconnu se voyant arrêté, n'essaya pas d'abord de se défendre et demeura immobile et muet, comme en ma puissance.
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— Qui es-tu? lui deinandai-je en le secouant vivement par le bras.
Une réponditrien et ne bougea pas; seulemen t sa respiration plus stridente témoignait assez de son trouble et de l'embarras de sa position.
— Te voilà pris, misérable! m ecriai-je, en le rudoyant de plus belle; pris sur lèîait! tu venais me voler ou même m'assassiner?
Même silence de la part de mon prétendu voleur qui fit entendre un murmure de prière ou de menace , et qui voulut s'enfuir de nouveau.
— Oh ! n'espère pas en être quitte à si bon marché, gredin, dis-je avec colère : tu iras en cour d'assises ; mais en attendant , je vais t'administrer une bonne correction.
En disant cela, je me servis de l'aune que je
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tenais, avec tant de vigueur, que le pauvre diable demanda grâce, puis poussa des cris aigus , puis se débattit et finit par s'arracher de mes mains en me laissant pour pièce de conviction une manche de sa chemise : car le drôle était en chemise. Je courus après lui en bâtonnant les murailles plutôt que son dos, mais au moment où je le croyais acculé dans un coin , il ouvrit une porte et la referma derrière lui : aussitôt les verroux furent tirés pour protéger sa fuite et j'entendis deux voix alterner sur le diapason de l'effroi ; je heurtai à grands coups contre cette porte solide ; j'ordonnai en vain de l'ouvrir, je Tébranlai avec mes poings, avec mes pieds, avec mes genoux, jusqu'à ce que, désespérant de l'enfoncer , je la fermai à double tour et en retirai la clef, dans l'intention d'aller éveiller mon domestique et chercher mainforte. Mais je ne reconnaissaisplus les êtres de mon logement : oii je savais une porte , je trouvais un mur ; j'étais perdu dans un long corri-
dornoir, et je n'avais pas de corridor dans mon appartement; j'attribuai ces différences notables au désordre de mon esprit à la suite d'une lutte corps à corps avec un malfaiteur, et j'errai à tâtons sans pouvoir sortir de cet obscur labyrinthe.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! on nous a enfermés ensemble, disait une voix dans la chambre où s'était réfugié mon voleur; je suis perdi^ !
— J'en suis bien aise , répondait-on à demihaut; vous me trompie^^ vous m'avez attiré dans un guet-à-pens , vous me paierez les coups de bâtons que j'ai reçus ! Me direz-vous enfin quel est cet homme qui a l'air du maître de la maison ?
— Je vous jure que je ne sais pas qui ce peut être; mais on va venir, sauvez-vous, sauvezmoi!
— Par où voulez- vous que je sorte? les contrevens des fenêtres sont cadenassés , la che-
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minée est bouchée, et ce démon a emporté la clef.
— Oui, oui, cria i-je en découvrant un passage et un escalier qui me conduisirent dans les cuisines, je vais vous perdre, odieux scélérats, puisque vous vous êtes laissés prendre au piège ; je délivrerai la société de votre méprisable engeance : je vais mander le procureur du roi.
Mais je m'étais véritablement égaré dans un dédale de pièces qui révélaient assez leur destination à une forte odeur de graisse; j'aurais dû, à ces indices, me souvenir de la parcimonie de ma table : cependant, je n'eus pas même le soupçon d'une erreur, et je ne fus préoccupé que des empêcliemens extraordinaires qui s'opposaient à ma sortie; j'appelai à pleins poumons Jean , mon domestique , lequel n'eut garde de m'entendre , et je demeurai un moment stupéfait et incertain.
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— Ces brigands ont fermé toutes les issues, pensai-je en me voyant prisonnier à mon tour: ils auront le temps de s'enfuir!
Gomme je m'aventurais sans précaution dans les ténèbres qui m'environnaient, je faillis m'étrangler avec une corde qui pendait du plancher, et dans laquelle je m'entortillai; mais en la secouant avec impatience pour me déli^Ter du nœud coulant, je fus émerveillé d'entendre un son de cloche au-dessus de ma tête; je réitérai la secousse, et le timbre argentin qui avait vibré sous la voûte retentit plus éclatant : c'était la cloche du cuisinier de madame de la Brèche, et sans m'interroger sur l'origine de cette cloche que je rencontrais là sans l'avoir jamais vue dans mon logement, je me mis à sonner comme un bedeau de paroisse qui veut écarter le tonnerre et dissiper l'orage. Cette cloche, accoutumée à annoncer l'heure du déjeuner et du dîner , n'avait jamais
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été changée en tocsin, et je lebranlais avec tant de force que le son multiplié par le silence de la nuit et par les échos souterrains des caves, grossissait à chaque volée, et remplissant le château, se répandait aux environs. La garde nationale du village se réveilla, mit le nez à la Çnêtre et cria aux armes.
Cependant le cuisinier, le palfrenier, le valet de chambre, les servantes crurent que le feu était quelque part et accoururent à demivêtus pour savoir la cause de cette sonnerie ; ils ne virent ni flamme, ni fumée, trouvèrent fermée la porte de la chambre de madame de la Brèche, et comme la cloche allait toujours, descendirent à la cuisine où ils m'aperçurent carillonnant à grand renfort de bras ; je ne leur donnai pas le temps d'être étonnés de ma présence en ce lieu et à cette heure.
— Mes amis, leur dis-je sans cesser de sonner la cloche et aussi sans reconnaître les gens à qui je parlais , il y a des voleurs ici !
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Ils n'en demandèrent pas davantage et me quittèrent en criant au voleur, pendant que je sonnais de plus belle; ils visitèrent le château depuis la cave jusqu'au grenier, en s'aguerrissant davantage à mesure qu'ils étaient mieux persuadés de l'inutilité de leurs recherches ; il ne découvrirent aucun indice suscep^le d'appuyer un simple soupçon , à l'exception d'une bougie allumée dans la bibliothèque et d'une fenêtre ouverte sur le parc : dans les appartemens tout était dans le môme ordre qu'à l'ordinaire , et même une montre d'or déposée sur le bureau du cabinet auprès du flambeau , n'avait poiB|t été enlevée : c'était ma montre que j'avais l'habitude de placer sous mes yeux lorsque je travaillais.
Je sonnais encore pourtant, et cet exercice violent mouillant de sueur mon visage, enfin je m'arrêtais pour reprendre haleine, lorsque les •lomestiques auxquels s'étaient joints les habitans du village m'entourèrent avec plus de iiir-
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riacesquedequestions.Ceux-cimedenaandaieiit par quel hasard je me trouvais la nuit dans le château : je ne les écoutai pas et leur tournai le dos ; ceux-là me pressaient de déclarer où et comment j'avais découvert des voleurs dans le château:
— Vous voulez dire dans la maison , répondis-je. J étais bien tranquille chez moi , quand j'ai entendu marcher : c'était un homme qui entrait par la fenêtre , je le poursuivisse l'atteignis, mais il parvint à m'échapper en se débattant.
— Montrez-nous ce voleur? sinon, nous ne vous croirons pas, me dit le maire qui était venu avec son écharpe municipale.
— Vous avez raison, répiiquai-je en tirant de ma poche la clef que je me souvins d'y avoir mise; j'ai enfermé mes voleurs.
Ces paroles produisirent une impression de
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curiosité qui m'accompagna, pendanlque lesdomesliques de madame de la Brèche m'escortaient comme si je fusse moi-même le voleur. Je m'orientai avec une sorte d'instinct qui n'appartient qu'aux somnambules et aux distraits; je revins plusieurs fois sur mes pas, fort étonné de ne pas reconnaître mon propre logement, et bien convaincu cependant que j'étais chez moi ; j'attribuai mon embarras à l'obscurité dans laquelle avait eu lieu ma rencontre avec le voleur ; enfin on parlait déjà de m'arrêler pour que j'eusse à justifier ma présence indue au château, lorsque je me dirigeai vers la chambrede madame delà Brèche .j'enfonçai la clef dans la serrure et j'ouvris la porte sans prendre garde aux exclamations des domestiques qui n'eurent pas le temps de prévenir mon dessein et s'indignèrent hautement de mon audace.
— Mes voleurs sont là, dis-je avec assur.»4cc ; (•'est moi qui les ai enfermés; entrez, v<nis les
trouverez. N'allez pas les laisser s'enfuir, car je veux qu'ils soient punis, les scélérats : ils venaient peut-être m'assassiner !
La porte était ouverte, et personne n'osait pénétrer dans la chambre; mais le silence que gardait madame de la Brèche inspira de vives inquiétudes à ses valets , qui tremblèrent de la trouver poignardée ou étranglée dans son lit ; ils s'aventurèrent donc à braver les ordres de leur maîtresse q!ii leur avait défendu d'entrer chez elle sous aucun prétexte , sans être appelés ; mais ils se repentirent d'avoir commis une désobéissance inutile, lorsque la chambre fut éclairée et que madame de la Brèche, qui s'était cachée sous la couverture au bruit de tant de personnes réunies devant sa porte, releva la tête pour faire retirer ses gens.
— Quel est ce tumulte? dit -elle avec sévérité, mais d'une voix tremblante. Allez-vous en !
— Madame , reprit respectueusement le plus ancien des domestiques , ce sont des voleurs!...
— Ils sont dans cette chambre ! dis-je en me frayant un passage parmi les assistans qui s etaient avancés jusqu'au milieu de la chambre et qui reculaient à l'injonction de madame de la Brèche; cherchez, cherchez partout! dans les armoires, sous le lit? Oh! ne le laissez point échapper! dans la cheminée?
Une jambe, qui apparaissait encore raidie contre la plaque de fonte, me révéla aussitôt la cachette que mon voleur avait choisie , et m elançant vers la cheminée, je le saisis par la jambe, que je tirai rudement, jusqu'à ce qu'il tombât tout barbouillé de suie; à ce spectacle, madame de la Brèche s était de nouveau réfugiée sous Sj^s draps. Le pauvre diable frissonnait de tous ses membres , non pas de froid, quoiqu'il fut en chemise et en caleçon , mais il
sentait l'étreinte de vingt mains qui le retenaient
— Eh bien! mecriai-je, voici mon voleur! mais il n était pas seul ; je l'ai entendu parler avec son complice. Cherchons encore?
— Qui êtes- vous? lui demanda le maire qui se posait dans l'exercice de ses fonctions; que faisiez- vous ici?
— Mon Dieu! je ne sais, reprit le prétendu voleurenseretournantducôtédu lit pour attendre la réponse que lui dicterait madame de la Brèche.
— Comment, vous ne savez? répHqua le maire en se rengorgeant dans sa gravité ; nous éclaircirons cette affaire. Conduisez cet homme en prison, et d'abord fouillez-le pour vérifier s'il porte des armes.
— En vérité, dit un des domestiques qui approcha une lumière du visage noirci de cet inconnu; jo ne me trompe pas : ce que vous
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prenez pour un voleur, c'est M. cleFlaniehaut. le percepteur des contributions.
— Hélas! oui, répartit le délinquant d'une i/oix suppliante, et j'en appelle à madame de la Brèche...
— Madame de la Brèche ! m'écriai-je sortant de ma distraction; le percepteur! où suis-je donc?
— Pardon, monsieur le percepteur, dit le maire ; mais je ne comprends pas... Je vais toujours arrêter monsieur , ajouta-t-il en me désignant.
— C'est M. Ferry , le médecin de madame , dirent les domestiques non moins intrigués que moi-même.
' — Ah! madame, repris-je en m'avançant auprès du lit que je ne prenais plus pour le mien; quelles excuses ne vous dois-je pas!...
— Je vous remercie au contraire, monsieur, dit-elle sèchement en se dressant sur son séant par une subite résolution tjui avait pour but de
MÉDIANOCHES. 2SS
diminuer le scandale de cette aventure. Ce qui vient de se passer me force de révéler, phis tôt que je ne voulais, un secret que M. Ferry a découvert : depuis six mois, M. de Flamehautest mon mari.
Le percepteur bondit de joie, et moi de dépit,, autant que de surprise; je balbutiai encore une excuse.
— Taisez- vous, me dit-elle à demi voix; je vous déteste ! sans vous, je serais encore veuve !
Madame de la Brèche n'osa pas de sang-froid renier le mensonge qu'elle avait fait pour parer à la circonstance , et quinze jours après cet événement qui aiguisa les langues piquantes de Dreux, elle épousa mystérieusement le percepteur des contributions : celui-ci me sut bon
* gré d être cause de son mariage que madame
de la Brèche ne me pardonna pas.
2bU MEDIANOCHES.
Le docteur nous égaya encore par le récit de quelques autres distractions raoins compliquées , et comme pour joindre la pratique à la théorie, il ne cessa d'affubler du nom de Laroche madame B... . qui rougissait et se mordait les lèvres . chaque fois que se renouvelait cette appellation amphibologique . laquelle divertissait beaucoup M.B... . tout-à -fait guéri delà peur du choléra.
Boxi^ième Mé^xanocl)c
Le docteur Ferry voulut retourner à Paris le lendemain de sa visite au château: et tous les efforts de M. B... , pour le retenir à nos médianoches , ne purent lui arracher qu'une promesse de prochain retour . subordonnée à la diminution du chiffre cholérique, pour assister au tirage des gages. Cependant il évita d'entrer, à ce sujet, dans des détails capables d'effrayer M. B... : il
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traita au coiitrairt» le choléra avec une indifférence que démentait pourtant son prompt départ . et s'égaya beaucoup sur le chapitre des terreurs qui avaient survécu à l'invasion de l'épidémie, puis, il partit à pied , oubliant qu'il était venu à cheval et alimentant sa distraction par une lecture de Rabelais.
Tout le jour . M. B... s'était vivement préoccupé du mystérieux motif de santé qui avait pu décider sa femme à mander le docteur par l'entremise de Laroche, et sa curiosité s'augmentait de la discrétion de ces trois personnes qu'il avait inutilement questionnées : son imagination tournait dans le cercle vicieux du choléra pour découvrir la cause d'une consultation médicale: il alla jusqu'à penser que les inquiétudes de sa femme avaient été éveillées sur lui-même par quelque symptôme alarmant qu'il n'avait pas remarqué dans son individu . et tourmenté de cette supposition que n'accréditait pas le plus léger mal de tête . il se mit à la diète afin de prévenir des accidens . essaya dix tisanes différentes et prit beaucoup d'exercice pour se fouetter les humeurs, me dit-il en passant à côté de moi dans le parc sans arrêter un moment sa promenade.
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— Qui a perdu quelque chose ? nous demanda-t-il le soir en arrivant au salon.
Nous nous entreregardâmes en fouillant dans nos poches et dans notre mémoire pour chercher ce qui nous manquait, mais tout le monde garda le silence; seulement madame B... rougit, et Jules Laroche parut mal à son aise : ce n'était point à lui néanmoins que M. B... s'adressait spécialement.
— Voilà ! dit-il en me montrant un portefeuille de maroquin vert garni en or.
Jules Laroche fit un geste comme pour s'en emparer, mais un regard de madame B... le contint. Je remarquai, je compris cette tactique, et voyant bien que le propriétaire de l'agenda n'oserait le réclamer, je tendis la main pour le prendre : un coup-d'œil perçant de Laroche nechangea point ma résolution, et saisissant le portefeuille, je le posai tranquillement devant moi sans l'ouvrir. Ce fut un beau mouvement que m'inspira l'hospitalité.
— Je me doutais bien que ce devait être à vous, me dit M. B... avec un air qui témoignait moins
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de certitude qu'il n'en faisait paraître; ainsi donc vous êtes sûr d'avoir égaré ce livret dans le parc où je l'ai trouvé ;'
— Si je suis sûr? demandai-je craignant de mentir maladroitement et de me perdre sans sauver personne.
— Je n'avais pas cependant reconnu votre écriture, répliqua- t-il regardant pour la première fois madame B... qui semblait fort émue.
— En effet, répondis-je, ce n'est point mon écriture...
— Ah ! vous en convenez, dit-il s'affermissant dans ses soupçons et regardant Laroche avec hésitation. Ce portefeuille est à vous, etl'écriture n'est pas de votre main : cela lient du mystère.
— Sans doute, répartis-je sans me déconcerter. Vous avez eu tort de prétendre dévoiler ce mystère malgré moi.
— J'ai cru que le portefeuille était tombé de la poche du docteur, et pour m'en assurer je l'ai ouvert.,.
— Vous avez très mal fait, dis-je affectant du dépit qui n'était que de l'embarras; car ce n'est pas mon secret.
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J'étais fort intrigué de savoir ce que renfermait ce portefeuille que je froissais entre mes doigts sans oser l'ouvrir. MadameB... toute rouge d'anxiété, baissait les yeux et ne me portait pas secours; Laroche, impatient de me tirer du mauvais pas où je m'étais jeté généreusement, s'efforçait de m 'éclairer sur la vérité par des lignes que je feignais de ne pas voir; enfin . de peur de m'enferrer d'avantage dans mon mensonge, je trouvai moyen d'entrebâiller l'agenda le plus adroitement possible et j'aperçus le portrait de madame B... peint en miniature: car j'avais touché par hasard un ressort qui le rendait mvisible aux profanes. Ce portrait m'expliqua tout, et j'hésitai, je l'avoue, à me sacrifier en pure perte par une aveugle obstination à nier l'évidence.
— Je vous blâme d'avoir ouvert ces tablettes . mon cher B... dis-je en souriant: vous avez vu un portrait...
— Un portrait! interrompit-il se penchant pour le voir: quel portrait? Celui d'une femme peut-être...
— Vous l'avez deviné, repris-je fort satisfait de savoir que cette preuve accablante avait
échappé à l'enquête du mari ; le portrait d'une femme charmante...
— Une femme mariée? ajouta -t -il en homme qui veut à tout prix fixer une idée encore indécise.
— Mariée ? repliquai-je déterminé à dérouter un soupçon qui marchait droit au but ; peut-être qu'elle est veuve.
— Veuve ? dit-il avec un soupir qui le soulagea un peu. J'ai lu toutefois des vers et de la prose qui parlaient d'un mari...
— Oh ! la fiction est permise aux poètes . m'écriai-je. Mais hélas! le mystère n'en est plus un, puisque cette dame est morte...
— Quelle dame ? reprit M. B... qui doutait encore et souffrait des premières atteintes de la jalousie.
— Je ne vous savais pas si curieux, dis-je avec gaîté en faisant disparaître le portefeuille dans ma poche. Cependant je veux bien vous raconter les événemens bizarres qui se rattachent à cet agenda; car depuis quelque vingt ans que j'en suis le dépositaire...
— Depuis vingt ans, Bibliophile .i^ répartit M. B... qui se rassura presque complètement sur la foi des dates.
MEDUNOCHE8. 2fi3
— Depuis quarante, mon cher ami ; cela ne nous rajeunit pas; vous verrez que ceci n'est point une histoire d'hier.
— Dieu merci ! murmura M. B... qui recommençait à se frotter les mains. Contez-nous les aventures de votre portefeuille, vous nous montrerez après si la dame est jolie.
— Je ne vous promets pas de pousser jusque là l'indiscrétion, malgré toute l'envie que j'aurais de vous être agréable : ce portefeuille est un dépôt sacré que j'ai juré de ne remettre à personne.
En disant cela . j 'avais . par une habilemanœuvre , retiré de ma poche le portefeuille que je tendis pardessous la table à Laroche, qui me serra la main en le recevant: madame B.... à qui n'avait point échappé cette ruse de guerre, me remercia du regard ; son anxiété s'apaisa, sa rougeur cessa de l'accuser aussitôt qu elle ne redouta plus le témoignage de ce portrait qui n'eut pas permis de donnerle change à la tardive jalousie de monsieur B...; l 'émotion qu'elle avait éprouvée vibrait encore sur ses nerfs impressionnables, car elle se mit à rire de manière à intriguer son digne mari, qui accompagnait ces éclats d'un étourdissant frottement de mains,
26/i MÉDIA IN OCHES.
— Connaissez -VOUS l'histoire que va nous conter le Bibliophile, madame, que vous riez d'avance de si bon cœur? lui dit-il en ne riant pas à son imitation.
— J'ignore quelle histoire va vous faire cet excellent monsieur Jacob, dit-elle: mais je m'y intéresse déjà, quoiqueje n'aie pas lu comme vous ce qui est écrit dans ce portefeuille.
— Oui. des sornettes, des sottises d'amoureux : le verbe aimer conjugué fort grammaticalement.
— Vous eussiez bien souhaité trouver l'auteur en faute? Je vous croyais plus prudent et plus discret.
— Et moi, madame....
— Écoutez-moi . interrompis-je imposant silence à cette querelle de ménage, et cherchez dans ceci une moralité, comme s'il s'agissait d'une fable : moi aussi, j'ai été jeune!
Le colonel Plache et madame de G avaient
évité de prendre part à une discussion si délicate, et feignant de ne rien comprendre à cette énigme dont ils savaient le mot, ils se retranchaient dans un entretien particulier qui préludait au mariage, sans se soucier de l'exemple qu'ils avaient sous les yeux : l'égoïsme prend quelquefois le semblant de
la philosophie. Quanta moi, j'étais assez en peine de justifier par une anecdote le contenu du portefeuille , et je commençai au hasard, en me recommandant aux inspirations de l'a propos. Monsieur B..., se repentant déjà d'avoir eu une atteinte de jalousie, en conjurait le retour, par l'usage préservatif de l'anagramme; mais il ne se vanta pas de celle qu'il trouva dans cette phrase : J'ai donc fermé ce maudît portefeuille; il la soumit plusieurs fois à l'analyse pour s'assurer de l'exactitude de ses calculs, et il resta long-temps attéré devant cet oracle : Ici, femme fait porter le deuil de la noce.
11 y a quarante ou quarante-cinq ans, que me promenant de bon matin, dans une allée solitaire du Jardin des Plantes, je fus interrompu et distrait au milieu de ma lecture p^r la vue d'une espèce de bijou qui brillait à terre ; je fis une pose et me baissai pour voir de près ce que ce pouvait être : c'était le même portefeuille que M. B... a trouvé à peu près de la même manière, mais qu'il n'a pas eu la discrétion de
laisser fermé. Je l'ouvris pourtant, sans oser lire quelques pages écrites au crayon, que je jugeai du premier coup-d'œil renfermer le secret de deux personnes : je cherchais seulement une indication de nom qui me permit de découvrir le propriétaire du portefeuille pour en faire la restitution.
Je compris quelle devait être la valeur de ce souvenir pour la personne qui l'avait perdu, et plusieurs phrases que j'effleurai d'un regard rapide, ne firent qu'augmenter mon désir de lendre à cette personne inconnue le trésor dont le hasard m'avait fait dépositaire : ce fut malgré moi que j'aperçus ces mots en tête d'une page couverte d'écriture : Jules, on nous sépare.. . puis, à la fin d'un paragraphe écrit d'une autre main : Tu me défends de te suivre, me défendras-tu de mourir 1... puis ailleurs, de la même main : Je vivrai donc, mais lui, ce tyran, cet ennemi... J'avouerai que ces phrases éparses que je glanais à regret me donnèrent l'envie de con-
naître l'histoire de cet amant, qui luttait contre une fatalité plus puissante que lui, et je souhaitai tout bas qu'il triomphât dans la lutte, sans savoir si cette fatalité était conjugale ou paternelle. Mais je résistai à la curiosité qui me poussait à pénétrer de vive force dans un secret qui ne m'appartenait point, en ne respec tant pas les confidences réciproques d'un sentiment partagé; je ne vis nulle part un nom qui put me guider dans mes recherches officieuses, et j'eus l'idée de replacer le portefeuille à l'endroit où je l'avais ramassé, afin qu'on put l'y venir reprendre ; car il avait été sans doute oublié la veille dans la sd^ée.
Je sentis encore mieux le prix de ce meuble, en touchant un ressort qui ouvrit le couvercle de deux portraits en miniature dans des cadres d'or : l'un était celui d'une jeune femme d'une beauté admirable, mais ayant l'air mélancolique et attïigé ; elle souriait tristement en regardant l'adresse d'une lettre qu'elle ache-
Yait d'écrire; sa toilette élégante avec une extrême simplicité annonçait une condition audessus de la bourgeoise, et l'appartement luxueux dans lequel on l'avait peinte ne paraissait pas une fiction de l'artiste. La seconde miniature représentait un jeune homme de la plus belle figure et du port le plus noble, vêtu de l'uniforme des gardes-du-corps du roi; il avait le visage rayonnant comme si son âme fut pleine de bonheur, et posait la main sur sa poitrine en prononçant un serment qu'il avait à cœur de tenir.
Je considérai long-temps ces deux portraits que je supposais très relsemblans, et dont je ne me souvins pas avoir jamais rencontré les modèles : cette découverte ne^me laissait pas beaucoup d'espoir de les reconnaître dans le monde, et je m'attristais déjà en pensant que cette perte était irréparable pour ceux qui la déploraient peut-être en ce moment, lorsque, fouiJlantdnns!adernièrepo(he du portefeuille,
j'en tirai plusieurs lettres parfumées à l'adresse (le madame la comtesse de Blesmy demeurant place Royale, et un papier déchiré de la marge d'une gazette, sur lequel ces mots étaient écrits à la hâte au crayon ; Ce soir, à sept heures, au bas du Labyrinthe. C'était sans doute dans les distraction de ce rendez-vous amoureux, que le portefeuille avait été égaré par son possesseur. Je me rendis aussitôt à l'adresse indiquée, dans l'espoir d'y recueillir au moins quelques éclaircissemens relatifs à ce portefeuille que j'avais caché dans ma poche. Au moment où j'arrivai devant la maison que les concierges voisins m'avaient désignée comme l'hôtel de Blesmy, je faillis être écrasé par une chaise de poste sortant de la porte cochère, et sans les cris d'une femme qui, assise au fond de cette chaise, aperçut le danger que je courais à rester immobile et préoccupé sur le passage des chevaux, je serais tombé sous les roues de la voiture ; j'en fus quitte pour un déluge de boue qui
270 mt\)] VlNOr.HKS.
me moucheta en manière de chat-tigre, et pendant que je m'essuyais en remerciant du fond de mon cœur la dame qui m'avait averti de reculer en arrière, la chaise eut le temps de disparaître, sans emporter après elle mes malédictions.
— Est-ce ici que demeure madame la comtesse de Blesmy? demandai-je au concierge qui refermait la grande porte de l'hôtel.
— C'est bien son hôtel, répondit-il en me lorgnant avec défiance, mais elle n'y est pas.
— A quelle heure croyez-vous qu'elle sera visible? dis-je fâché de cette absence qui ajournait une restitution que j'étais impatient de faire.
— Je vous répète que madame la comtesse n'est pas ici, reprit-il d'un ton aigre.
— Où est-elle donc? il faut que je lui parle absolument.
— Absolument; alors courez vite pour rattraper la voiture de M. le comte.
MÉDUNOCHES. 271
— Quoi! celte voiture qui a manqué de me renverser, c'était...? Ce contre-temps me désespère.
— Vous aviez affaire à M. le comte?
— Non, à madame de Blesmy : pourriez- vous m apprendre quel est le but de son voyage? pourrai-je lui écrire?...
— Lui écrire ! répartit le fidèle serviteur en me toisant avec sévérité : écrire à madame la comtesse? cela serait bon si M. le comte n'était pas là! D'ailleurs je ne sais où il va: peut-être en Italie, peut-être en Allemagne, peut-être ailleurs; c'est hier qu'il s'est décidé à partir, et il ne nous a pas rendu compte de ses projets.
— Comment, ne pourrai-je m'informer auprès de ses domestiques?...
— Vous voyez bien que ses domestiques ne sont pas mieux instruits, puisque je ne saurais vous on dire davantage; Lapierre et mademoiselle Rose sont partis avec leurs maîtres, et l'hôtel est vide... Bonjoui
Je vis bien que le concierge était dévoué au comte de Blesmy,et je compris que les affaires delà comtesse se trouvaient en dehors de celles de son mari; je n'insistai donc pas pour avoir des renseignemens que la question lapins douloureuse eut à peine arrachés à ce vieux domestique, etje me retiraienmepromettantde revenir, aussitôt que la lin de la belle saison rendrait probable le retour de madame de Blesmy dans la capitale. Je n'essayai pas même à chercher le nom et la demeure du jeune garde-du-corps qui pouvait s'intéresser à ma trouvaille, et pour éviter un quiproquo dangereux , je m'abstins de toute enquête dans la garde du roi où j'aurais eu l'embarras du choix entre plusieurs Jules. Mes réflexions me persuadèrent d'attendre plutôt que de compromettre deux destinées par une démarche légère.
Rentré chez moi , j'enveloppai le portefeuille dans un papier que je cachetai avec soin et sur lequel j'inscrivis, avec la date du jour, l'inuti-
lité de ma visite à l'hôtel de Blesmy : cette précaution me tranquillisa un peu sur le sort de ce dépôt que mes héritiers étaient invités, par une note expresse, à restituer dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir remis entre les mains de la comtesse de Blesmy.
Six mois se passèrent , pendant lesquels jt me présentai plusieurs fois à l'hùtel de Blesmy pour savoir si le comte avait ramené sa femme à Paris; mais le concierge, intrigué de ma per- , sévérance, m'interrogeait plutôt qu'il ne jiie répondait, et j'eus beau le presser de m éclairer au sujet de ce voyage prolongé, que je pouvais presque expliquer par induction , je n'obtins de lui ({ue des menaces et des injures : il me dit un jour avec colère qu'il connaissait la mission dont j'étais chargé , qu'il avait ordre de me faire arrêter si je continuais à espionner son maître, et que M. Jules de Saint-Ghol qui m'envoyait périrait de la main du comte, s'il avait assez d'honneur pour accepter un cartel.
Il h MÉDIANOCHKS.
Cette brusque et tonnante interpellation m'étourdit au point que je ne songeai qu'à me dérober par la fuite aux soupçons dont j'étais l'objet, et mon trouble ne fit que les confirmer. Le concierge étendait la main pour méprendre au collet, lorsque je m'esquivai sans m'être justifié. Je me repentis bientôt de n'avoir pas nié hautement ma complicité avec un homme dont j'avais jusque-là ignoré le nom, et je gardai un amer ressentiment de l'affront que je devais à une fausse interprétation de mes visites réitérées. Mais avant de reparaître à l'hôtel de Blesmy pour y donner meilleure opinion de mon caractère en déclarant qui j'étais et dans quelle intention j'avais désiré si obstinément voir la comtesse, je dirigeai mes démarches d'un autre côté, et pris des informations sur M. Jules de Saint-Ghol, avec lequel le con" cierge m'avait attribué des relations peu honorables : j'appris à Versailles que M. de Saint- ChoU sorti des pages pour entrer garde-du-
corps du roi , avait quitté son service depuis six mois et voyageait en Italie afin de rétablir sa santé.
Voyant que mes recherches n'avaient pas plus de succès d'un côté que de l'autre , je revins à ma première démarche, et déterminé à ne pas laisser planer sur moi une accusation odieuse, j'allai de nouveau à l'hôtel de Blesmy : il avait été vendu depuis quelques jours, et le vieux concierge , qui était aussi l'intendant du comte, ne se trouvait plus là pour entendre ma justification. Personne dans la maison ne put m'instruire de la résidence de M. de Blesmy qui, m'assura-t-on , avait quitté Paris et la France pour toujours. Je fus très sensible à cette contrariété, et je me reprochai d'avoir accepté une mission déhcale en me rendant le dépositaire du portefeuille et du secret que le hasard avait fait tomber entre mes mains.
Deux ans après, comme j'étais en Auvergne :i dessiner età décrire l'ancien château de Ton-
i/f) MÉDIANOCHES.
noelje montai la nuitdansunediligencequidevaitrae conduire.'i Aigueperse : j'y étais attendu le lendemain à six heures du matin pour une excursion scientifique à un tombel gaulois où l'on faisait des fouilles. Cette diligence, partie de Lyon, allait à Paris ; une dame voilée était seule avec moi dans la voiture ; elle ne dormait pas, autant que je pus le présumer aux soupirs qu'elle poussait fréquemment ; quant à moi , je n'avais pas sommeil et pour tuer le temps, j'engageai une conversation banale avec ma compagne de voyage, qui mit dans ses réponses une extrême réserve et qui écouta fort distraitement les digressions où je me jetais à propos d'un cahos de la diligence, d'un rayon de la lune, d'un arbre, d'une cabane, enfin à propos de tout et de rien.
Cette dame, que j'entrevoyais vaguement dans l'obscurité à travers son voile, me parut jeune et bien faite ; son ton était celui d'une femme du monde qui voulait s'isoler dans ses
MÉDIAIVOCHES. 277
pensées et qui se prêtait malgré elle, par pure politesse, à un entretien qu'elle trouvait au moins importun. Cependant mon intarissable verbiage, inondant tour-à-tour les sujets qu'il pouvait atteindre, produisit sur cette étrangère l'impression d'une sonnerie continuelle qui ennuie d'abord , irrite ensuite et finit par étourdir : elle abandonna par degrés sa triste préoccupation et se laissa entraîner dans le débordement de ma causerie, peut être amusante par sa variété et son abondance.
— Qu'est-ce que j'aperçois qui brille dans le chemin ? dit-elle en se penchant à la portière.
— C'est un ver luisant, répartis-je; cependant je ne serais pas étonné que ce lut une pièce de monnaie ou bien un bijou de femme; cela me rappelle la trouvaille que je fis d'un portefeuille dans le Jardin du roi....
— Un portefeuille? reprit-elle avec émotion; au Jardin du roi, à Paris?
278 MÉDUNOCHKS.
— Oui, madame; un fort joli portefeuille vraiment, plus précieux encore par ce qu'il renferme...
— Que renferme-t-il? des lettres? un portrait ?
— Deux portraits : l'un de femme et l'autre d'homme ; l'amant et la maîtresse sans doute.
— 11 y a deux ans de cela? s'écria-t-elle d'une voix étouffée ; ce portefeuille , monsieur ?
— 11 est à Paris, dans mon secrétaire, bien cacheté depuis le jour où je l'ai ramassé dans une allée du Labyrinthe : je n'ai rien lu de ce qui est écrit!
— Ah! monsieur, ce portefeuille est à moi... ou plutôt il appartient!... que je suis heureuse de le retrouver !
— Vous êtes donc la comtesse de Blesmy , madame.
— Hélas! oui.
Je me félicitai de la rencontre que m'offrait
iVlÉDlANOCHES. 279
le hasard et que j'avais tant cherchée inutilement; je prolestai de la discrétion que je metais imposée quoique je fusse maître de tous les secrets contenus dans le portefeuille, et je racontai en détail à la comtesse les tentatives que j'avais faites pour parvenir jusqu'à elle ; je lui rappelai le péril auquel j'avais échappé grâce à ses cris d'effroi , lorsque sa voiture , lancée de toute la vitesse des chevaux, avait failli me passer sur le corps; elle se souvint très bien de cette circonstance, et ses remerciemens se mêlèrent aux miens : elle, me remerciant de lui avoir conservé ce qu'elle nommait son talisman; moi, la remerciant de m'avoir sauvé la vie.
— Apprenez, me dit-elle, (car je ne saurais maintenant avoir de secrets pour vous, puisque vous en possédez une partie que vous a livrée le hasard); apprenez que j'aime M. de Sainl- (]\n)\ qui, depuis deux ans me suit (\c ville en
vilie, en se dérobant sans cesse, pour ni'obéir, aux fureurs du comte de Blesmy ; ce n'est pas un amour ordinaire que celui qui se soumet à la volonté d'une femme jusqu'à faire abnégation de tout sentiment d'honneur : hélas! pourtant à quel rôle j'ai réduit depuis deux années le caractère fier et généreux de M. de Saint- Chol, qui a souffert l'horrible supplice de passer pour lâche! mais j'avais dû moi-même lui commander sa honte, afin d'éviter un combat à mort qui m'eût été également funeste... dans l'intérêt de mon devoir ou de mon amour : M. de Blesmy demandait le sang de M. de Saint-Ghol qu'il atteignait tous les jours par des provocations publiques, et M. de Saint- Ghol avait le courage de se taire, de se cacher, oui, monsieur, de se cacher pour m'épargner des larmes, pour éviter un duel où mon mari voulait l'amener de gré ou de force; voilà deux ans que durent ces tonrmens impossibles à décrire, impossibles à supporter davantage;
M. de Blesmy n'a pas réussi à se débarrasser du rival invisible qui le poursuit partout sans paraître jamais devant lui, sans répondre à ses lettres , à ses défis , à ses insultes les plus éclatantes; car M. de Saint-Ghol consentait à tout plutôt que de trahir mon ordre et sa promesse. Enfin cette situation devenant plus cruelle pour nous trois , la patience échappant à M. de Saint-Chol, la colère de M. de Blesmy s'amassant contre moi, je me vis obligée d'opter entre plusieurs partis extrêmes, et afin de ne pas risquer les jours de l'homme que j'aime, j'ai pris une résolution décisive, que le monde condamnera, que ma conscience n'envisage qu'en tremblant, mais qui rendra le calme et peut-être le bonheur à deux êtres faits l'un pour l'autre, séparés par d'absurdes préjugés et sacrifiés aux caprices de la destinée. Jules m'a devancée à Paris pour me préparer une retraite : on se cache dans une grande ville plus sûrement que dans un hameau ; j'ai quitté
282 MÉUIANOCHES.
pour toujours M. de Blesniy qui me cherche en ce moment sans cloute sur la route de Marseille ; je suis certaine que nul indice ne peut le mettre sur mes traces, puisque je voyage sous un nom emprunté et que je vais rejoindre M. de Saint-Ghol...
La voiture s'étant arrêtée, un coup frappé à la vitre et la voix du conducteur interrompirent le récit de madame de Blesmy qui frémit et se recula au fond de la diligence, dans la crainte de voir son mari apparaître à la portière que le conducteur venait d'ouvrir avec fracas.
— Eh bien! monsieur, me dit-il , dépêchonsnous ; voici Aigueperse où vous restez.
— O mon dieu! madame, m'écriai-je, combien je maudis cette prompte séparation, au moment où je rendais grâce au hasard , de votre rencontre, en faisant des vœux pour que ce ne fut pas la dernière !
MÉDIA.NOCHES. 288
— Assurément, monsieur, notre connaissance a commencé sous de tels auspices, qu'elle np peut se terminer ici ; d'ailleurs, il faut que je vous confie mes malheurs j usqu'au bout, et vous avez un portefeuille... /f\ /^ /ft
— En effet, madame, j'ai hâte de voufcle rendre, et je retournerais exprès à Paris avec vous, si je n'étais attendu ici.
— Vous y retournerez bientôt? alors, n'oubliez pas de me renvoyer ces tablettes?. .
— Indiquez-moi seulement une personne à qui je les puisse remettre en sûreté...
— A moi-même. Venez, je vous prie, monsieur : je ne doute pas que M. de Saint-ChoJ n'apprécie la délicatesse de vos procédés a notre égard et ne partage mon estime pour vous; venez «dans notre asile, je n'ai point \\ craindre une indiscrétion ni une perfidie de votre part : venez rue Saint-Florentin , n» 7 ; vous demanderez madame de Noirmé.
— Ah! çà, monsieur, descendez-vous on
♦iSa MEDIANOCHES.
continuez-vous la route? cria le conducteur ; les chevaux s'impatientent.
— Je n'oublierai pas cette adresse ni la permission que vous me donnez d'en faire usage. Adieu, madameTje vous plains du fond de l'âme: car j'ai une aversion innée pour les jaloux, et pour les maris. Avant six semaines vous recevrez ma visite.
Six semaines après, j'étais à Paris; le lendemain de mon arrivée, ma première pensée fut de courir rue Saint-Florentin , nanti du portefeuille , que j'étais heureux d'avance de pouvoir restituer tel que je l'avais conservé sous cachet pendant deux ans : je me présente au n" 7 ; je demande madame de Noirmé et j'éprouve un battement de cœur indéfinissable en reconnaissant dans le concierge de cette maison celui de l'hôtel de Blesmy à la place Royale ; il me rectmnaît aussi , et un sourire de mauvais auguregrimace sur ses traits; ilmeditqueje suis
attendu par madame de No.irmé,etme fait monter un petit escalier entièr«3ment obscur , pendant que j'entendais sonner à carillon et fermer la porte de la rue. Si la retraite avait été encore possible, je l'eusse tentée, mais j'étais engagé trop avant pour faire un pas en arrière : déjà ma visite avait été annoncée, et pour garder bonne contenance, je n'eus qu'à me rappeler l'invitation pressante et presque amicale de la comtesse.
Ces souvenirs furent subitement refoulés par une voix rude qui ne ressemblait guère à celle de la dame en diligence, et une porte s'étant ouverte sur le palier où j'étais arrêté, un homme m'attira par le bras dans un cabinet dont il referma l'entrée avec fracas. Cet homme n'était plus jeune ; mais la vivacité de ses yeux, de ses gestes et de toute sa personne démentait presque les soixante ans accusés par ses cheveux blancs etsesrides multipliées. Sa figuré avait un caractère de dureté sauvage etterrible.
Avant qu'il m'eût adressé la parole , je me sentis ému comme en présence d'une béte féroce, et cherchant autour de moi quelque moyen de fuite ou de défense, je vis sur une table deux pistolets et deux épées : je remarquai alors que la pièce oii l'on m'avait introduit ■était entièrement dégarnie de meubles.
— Monsieur, dis-je en saluant pour me retirer, on a mal compris ma demande; c'est madame deNoirmé...
— C'est elle que vous désiriez voir, et c'est moi que vous voyez , s ecria-t-il d'un accent formidable ; oui , je conçois que vous ne supposiez pas me trouver ici , mais enfin j'y suis et vous y êtes aussi.
— Pour qui donc me prenez-vous , monsieur ? dis-je d'une manière froide mais convenable; je venais, comme j'en étais convenu, rapporter a madame de Noirmé un {wrtefeuille...
— Un portefeuille ! donnez? interrompit-il , croyant que j'allais le lui remettre aussitôt.
— Vous êtes , je suppose , M. Jules de Saint- Chol?...
— Moi! reprit-il avec un rire satanique; vous vous moquez , j'jmagine, mais vos feintes ne m'abuseront pas.
— Permettez-moi de sortir, monsieur; je m'aperçois que l'un de nous a commis une erreur qui sera toute réparée dès que je serai hors d'ici. J'ignore si je suis victime d'un piège, et de quelque part qu'il vienne...
— Il n'y a pas de piège ; mais vous, vous faites un bien abominable métier , que je flétris de la réprobation des honnêtes gens...
— Monsieur!
— Oui, je ne sais qui mépriser davantage du maître ou du valet! Si M. de Saint-Chol qui vous a confié cette ambassade d'infamie fût venu lui-même, je lui aurais craché au visage, je l'aurais appelé lâche, je l'aurais soufflette : il
28S MÉDIA.NOCHES.
ne serait pas sorti de cette maison, qu'il ne m'eût accordé ce qu'il me refuse depuis trente mois , une réparation, son sang! Mais vous, son agent, son espion...
— Monsieur, monsieur, vous vous mépr&: nez ? vos outrages ne retombant pas sur moi. \.--^
— Niez donc, misérable? ajoutez une lâcheté \
de plus à toutes celles de votre patron ; niez et regardez-moi en face : n'est-ce pas vous qui veniez à mon hôtel de la place Royale pour
épier mon retour, pour débaucher mes gens, que sais-je, pour machiner quelque intrigue infernale?... Eh bien! vous ne niez pas?
— Monsieur , vous vous reprocherez vousmême de m'a voir traité de la sorte , quand vous me connaîtrez : je ne suis pas ce que vous pensez ; je n'ai jamais vu M. deSaint-Chol et à peine si je sais son nom ; je m'appelle Jacob et suis un honnête et laborieux Bibliophile qiii n'a pas trempé le moins du monde dans les complots dont votre imagination est seule coupable. Je
MEDIANOCHES. 2S9
Amenais rendre un portefeuille à madame de Noirmé.
— Un portefeuille? c'est cela ! des lettres , un portrait peut-être; en vérité, cette ruse est bien grossière, ou celui qui ta fait tomber dans sa propre embùcbe ignore ce qui se passe: il ne sait donc pas que j'ai atteint et emprisonné la fugitive, que madame de Noirmé est redevenue madame de Blesmy ; il ne sait donc pas que je le guette lui-même depuis six semaines, dans cette maison où il avait apprêté son lit adultère... Et toi, nieras-tu encore?
— Je vous jure que je suis étranger à tous ces mystères, etje vais mettre fin à cette scène...
— Non , tu ne sortiras pas, laquais de séducteur, ^gent de corruption : je vais te confronter avec sa complice.
— Monsieur, vous oubliez que j'ai des oreilles pour entendre vos injures, et un cœur pour en sentir l'atteinte...
— Ah! voilà le langage d'un homme! tu n'es
290 MKDIANOCHES.
donc pas insensible à toute espèce de vergogne, tu as donc plus de pudeur et plus de loyauté que ton vil instigateur qui fuit et se cache toujours? l'infâme qui m'a déshonoré n'a pas de sang dans ses veines pour laver mon déshonneur! mais je suis joyeux de lui annoncer sa punition par la tienne, et je vais choisir sur toi la place où je le frapperai ; peu m'importe de savoir si tu mérites qu'on se mesure avec toi : il me suffit que tu veuilles prendre cette épée ou ce pistolet...
— Morbleu! je ne suis pas venu pour me battre, mais si vous me poussez à bout, je me battrai plus que vous ne voudrez : si je vous tue comme un loup enragé, je me le pardonnerai sans remords.
— Oui, l'un de nous ira de cette chambre au cimetière... Mais d'abord donne-moi ce portefeuille?
— Vous ne l'aurez qu'avec ma vie.
MÉDIA-NOCHES. / ^^s.291
— Tu as raison; c'est le moyen de ne j^as prolonger ce débat. Mets-toi en garde...
— Ici! Quoi! monsieur, voulez-vous que vous ou moi nous passions pour des assassins?... D'ailleurs, je ne puis, je ne veux vider cette querelle, dont j'ignore la cause, sans avoir mis en sûreté le dépôt qui est entre mes mains...
V — Ah! tu prétends m'échapper , tu ne veux pas te battre, tu crois anéantir ces preuves de ton crime?... ce portefeuille, ou jeté tue! oui, je te tuerai comme un chien , si tu ne te défends pas?... Si tune me rends point ce portefeuille, ces lettres, ce portrait, tu es mort!
Le comte de Blesmy avait saisi et armé un pistolet avec lequel il me tenait immobile dans un coin du cabinet : le péril que je voyais à bout portant glaça la parole sur mes lèvres, et paralysa niême les efforts que j'eusse pu tenter pour écarter la mort dirigée contre moi ; j'étais ^
2*)2 IVn.DIA.NOC H ES.
en mon for-intérieur, bien décidé à ne point disposer d'un secret qui ne m'appartenait pas, en livrant le portefeuille que je serrais sur mon sein; mais au moment oii M. de Blesmy, exalté par l'étrange violence à laquelle il s'emportait, et tout aveuglé de l'inspiration criminelle qui lui faisait savourer la vengeance dans une idée de meurtre , appuyait le doigt sur la détente de l'arme que je voyais reluire à deux pouces de ma poitrine, il chancela tout à-coup, pâlit, ferma les yeux, laissa tomber le pistolet et tomba lui-même comme une masse inerte sur le plancher : en même temps , son visage , de blafard qu'il était, devint rouge écarlate , puis violet; les muscles de la face se tendaient, les veines des tempes se gonflaient, les lèvres blanchissaient : M. de Blesmy venait d'être frappé d'un coup de sang.
J'hésitai sur le parti que j'avais à prendre : fallait-il secourir ce malheureux? fallait-il profiter de son évanouissement pour me sous-
MÉDIA.NOCHES. 295
traire à une nouvelle menace d'assassinat? La raison me fit adopter ce dernier parti ; je rouvris la porte du petit escalier que je descendis ep courant, et je me précipitai dans la loge du portier avant qu'il s'apBn:éiât à me disputer le passage. /'V*.! •^ v
— Votre maître se meurl^v^dis-je a cet homme qui se leva tout effaré , allez lui porter du secours.
Etpendant qu'il appelait du monde, et heurr tait à la porte du cabinet que j'avais refermée derrière moi, je tirai le cordon moi-même et m'échappai à la hâte sans attendre le dénouement de la scène de terreur qui commençait dans le cabinet dont la porte avait été enfoncée.
Je rentrai fort tristement à mon domicile, et quoique je fusse bien innocent de la catastrophe que j'avais eue sous les yeux , je m'accu-
sais pourtant d'avoir involontairement provoqué l'attaque d'apoplexie à laquelle M. de Blesmy succomberait sans doute. Mais j'étais encore plus affligé de n'avoir point remis le portefeuille dans les mains de la comtesse: ce porîfefeuiUe''me semblait un maléfice jeté sur ma deSjmée, et pour me soustraire à son influence fatale , j'eus la pensée de l'anéantir; le souvenir de la rencontre que j'avais faite dans la diligence de Lyon, et les confidences que madame de Blesmy avait livrées à ma bonne foi, m'empêchèrent d'exécuter ce projet de destruction ; l'égoïsme ne l'emporta pas sur l'œuvre de dévouement que je m'étais imposé, et je jurai en moi-même de renouveler mes démarches en redoublant de zèle pour que le portefeuille fût restitué à son véritable possesseur.
Deux jours après, je me présentai rue St-Florentin , n. 7, avec l'intention formelle de pénétrer j usqu'à madame de Noirmé par
adresse plutôt que par violence. J'avais inventé un petit roman dont le succès me paraissait infaillible en dépit de la jalousie féroce du comte de Blesmy ; d'ailleurs, l'état désespéré où j'avais laissé ce malheureux époux, me faisait prévoir que je n'aurais plusaffaire à lui et que peut-être sa femme serait veuve. Mais je trouvai un portier inconnu qui écouta mes questionsen feignant de ne les pas comprendre et qui m'assura effrontément que depuis vingt a lis il occupait son poste, que la maison n'avait jamais été habitée par le comte de Blesmy et que madame de Noirmé n'était pas même logée dans cette rue. Je voulus insister et préciser des faits que j'avais si présens à ma mémoire; je parlai de l'apoplexie de M. Blesmy , je demandai de ses nouvelles en homme bien ininfornié, je montrai le petit escalier par lequel j'étais entré dans le cabinet du comte : ce diable d'homme souriait et branlait la tête en signe de négation à chaque argument que
j'avançais pour le forcer à tout avouer; ii uie soutint avec une telle effronterie que je m'abusais ou que je cherchais à le tromper, il prononça de si terribles sermens, que je me crus fou au lieu de le croire parjure ; ce ne fut qu'en consultant scrupuleusement mes souvenirs , que je demeurai convaincu de ma bonne foi. J'eus la veilléité de corriger à coups de canne <et audacieux menteur pour lui prouver quei ne dormais pas.
J'avais donc encore une fois perdu la trj de la comtesse de Blesmy , et fort de ma science qui ne se reprochait pas même de négligence , j'attendais tranquillement que le hasard me servit de nouveau, lorsque, déjeunant un matin au café de la Régence , je fus tiré de ma rêverie bibliographique et de ma tasse de chocolat par le nom de Jules de Saint-Ghol que j'entendis mêler à la conversation animée de deux officiers qui se rafraît'hissaient avec une bavaroise.
— Pardon, messieurs, si je viens interrompre votre entretien et me targuer de ma curiosité , dis-je en m'approchant d'eux ; vous avez nommé M. Juies de Saint-Chol : le connaissez-vous ?
— Nous le connaissions , monsieur, reprit un de ces officiers , car il est mort. ,
— Mort ! Comment cela?
— Mort en duel, ce matin mous étions ses témoins ; le pauvre garçon n'a pas survécu dix minutes à sa blessure.
— Messieurs , ne vous étonnez pas de la part que je prends à cette fâcheuse nouvelle; mais si je n'étais pas lié comme vous à M. de Saint-Chol , je m'intéressais à lui par la singularité de sa position dans le monde , à cause de ses amours romanesques.
— Vous paraissez en effet instruit des événemens qui ont précédé ce duel malheureux, reprit un des officiers en m'invitantà m'asseoir auprès d'eux. Depuis deux ans que Saint-
Chol avait quitté Paris pour suivre sa maîtresse, des bruits assez étranges couraient sur son compte, même parmi les gardes-du-corps où sa bravoure s était pourtant signalée par des preuves : on disait qu'il refusait satisfaction à un mari dont il avait aimé la femme, et qu'il souffrait les avanies les plus éclatantes sans accepter le combat qu'on lui offrait. Lorsqu'il revint ici , il y a quelques mois , nous et ses amis le blâmâmes de n'avoir pas imposé silence à ces calomnies : il ne les démentit pas même devant nous et pleura comme un enfant. Ces larmes cette résignation peu militaire -nous avaient étonnés , mais cependant nous étions tous trop persuadés du courage et de la loyauté de Jules, pour le soupçonner, pour l'accuser: nous respectâmes son secret et sa douleur, sans lui infliger la flétrissante qualification de lâche. Nous le revîmes peu, et toujours il était sombre, inquiet, il frissonnait au moindre bruit , il se cachait dans l'angle le plus obscur
de la salle , il ne se montrait jamais dehors en plein jour : cette conduite mystérieuse révélait un coupable. Aujourd'hui nous étions encore endormis, à cinq heures du matin, quand il nous réveilla en nous priant de lui servir de témoins : un vieillard , que nous apprîmes depuis être le comte de Blesmy, l'accompagnait et ne le perdait pas de vue un moment. Ce fut dans la voiture du comfeeque nous nous rendîmes aux Champs-Elysées où le duel devait avoir lieu. Arrivés sur le terrain, nous demandâmes la cause de la querelle ; mais Jules de Saint-Chol nous pria de nous abstenir d'une enquête à laquelle M. de Blesmy et lui voulaient se dérober, et déclara que le seul parti possible était un combat à mort. Son adversaire , qui n'avait pas encore prononcé un seul mot , s'impatientait de ces retards et frappait l'air de son épée. « Mes amis , nous dit Saint-Chol en nous serrant la main, il vous suffira de savoir que, depuis deux ans et demi , Monsieur
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que j'ai offensé sollicite une rencontre que je lui accorde enfin ; j'ai dû obéir à une volonté plus forte que la mienne , et passer pour lâche aux yeux du monde, en laissant impunies les insultes que je n'ai pas reçues en face , mais que je sentais de même s'imprimer sur mon honneur. Dieu merci ! on m'a permis de reprendre, avec mon caractère d'homme, l'épée que j'avais dép">sée moi-même , quand je me trouvais indigne de la porter. J'aurais mieux aimé mourir que de m avilir par une lâcheté , et je vivais cependant; car l'amour, messieurs, nous rend si faibles ! J'aimais, j'aime avec passion... — En garde, monsieur! criait le comte en agitant son arme. C'est assez de paroles ! — Un moment encore , répliqua Saint-Chol, ces préliminaires sont indispensables pour vous autant que pour moi : que je meure ou que je vive , le duel qui va s'entamer doit finir par la mort de l'un des deux; M. îe comte eut souhaité que ce duel s'accomplit sans té-
moins, puisque les circonstances qui l'ont amené ne pouvaient être soumises à l'examen de personne; mais j'ai persisté à demander votre présence , messieurs , pour que vous répondissiez, devant l'opinion, de la conduite réciproque des combattans : si je succombe en homme d'honneur, je ne veux pas que ma mémoire soit entachée de lâcheté ni d'assassinat... — <t C'est bon, monsieur, interrompit M. de Blesmy, rouge de colère et bouillant d'impatience, votre oraison funèbre a duré assez long-temps. » Nous dressâmes les conditions du combat qui s'engagea si furieusement que, le fer à peine croisé, M. de Blesmy se précipita en avant sur son adversaire et le perça d'outre en outre sans prendre garde qu'il se blessait lui-même en rencontrant l'épée étendue contre sa poitrine. Ils tombèrent tous deux enferrés : Saint-Chol déjà privé de connaissance; le comte encore rempli d'énergie et de ressentiment, car retirant son armeplongée
dans le ventre du moribond , ill'y replongea plus profondément avant que nous pussions nous opposer à cet exécrable assassinat ; mais il n'avait percé qu'un cadavre! Saint-Chol expira quelques minutes après, sans avoir recouvré la parole ; quant au comte de Blesmy , qui oubliait sa blessure mortelle pour se réjouir de sa vengeance, nous le transportâmes chez lui oîi il fut accueilli par les sanglots et le désespoir de sa femme qui avait perdu un amant. Le comte ne peut survivre à Saint-Chol; les médecins ont dit que sa blessure était sans remède et sans espérance : il est probable-)MM^ mort à présent.
Je remerciai les officiers , après cette lugubre narration, et j'essuyai des larmes qu'elle avait fait couler plusieurs fois de mes paupières: je m'étais si souvent occupé de M. de Saint-Chol sans le connaître, que je me figurais l'avoir eu pour ami. Je demandai à ses
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témoins l'adresse de M. de Blesmy , en déclarant que s'il revenait en santé je l'attaquerais en justice comme meurtrier de son infortuné adversaire; les deux officiers protestèrent à leur tour qu'ils se chargeraient de remplacer la justice , si le meurtrier avait le malheur de ne pas mourir des suites de ce duel.
Je courus à l'adresse qu'ils m'avaient enseignée ; c'était rue Saint-Thomas-du-Louvre , n. 24; j'avais seulement, en passant chez moi, pris le portefeuille que je regardais comme le testament de Jules de Saint-Chol et que J'espérais enfin pouvoir transmettre à madame de Blesmy. Je ne la nommai pas en m'introtroduisant dans la maison qu'elle habitait, à la faveur du trouble que la blessure du comte y avait répandu : je montai l'escalier à la suite d'un homme noir qui était un médecin ou un notaire ; je me glissai dans lappartement sans être vu du vieux concierge qui prépaiait de la charpie qu'il mouillait de pleurs ; j'évitai
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d'entrer dans une chambre, que je reconnus à un transport continuel de linges sanglans et de palettes de sang ; car le blessé venait d'être saigné, et on levait le premier appareil de sa plaie. J'entendis des cris et des gémissemens partir d'une pièce voisine, et ce fut là que je m'adressai.
Dès que j'ouvris la porte , on me cria de ne point avancer , et je me trouvai vis-à-vis de la douleur la plus capable d'émouvoir un indifférent: une femme jeune et belle, mais pâle , mais égarée, se roulait sur le plancher en se meurtrissant le sein, en se tordant les mains , en s'arrachant les cheveux , en maudissant Dieu et les hommes , en appelant Jules avec des transports de rage et de folie : je restai muet et stupéfié à ce spectacle;
— Éloignez-vous! me cria-t-elle sans lever les yeux sur moi. Assassin, bourreau , m'apportez-vous son sang à boire? n'approchez
pas, OU je vous tue et je le venge ! Quoi ! vous l'avez égorgé de sang-froid? et moi, qui les conjurais d'épargner votre vie ! Eh bien! tuez moi aussi!
— Madame , dis-je d'une voix tremblante , vous ne vous souvenez pas de moi? la consolation que je vous apporte est bien légère...
— Quelle consolation ! reprit-elle, en me regardant fixement : qui êtes vous ? que voulezvous ? Votre voix ne m'est pas inconnue...
— Il y a six mois environ, répliquai-je en cherchant dans mes poches l'explication de ma visite, sur la route de Riomà Aigueperse, dans le carosse public... Depuis cette époque, j'ai tenté en vain de vous rejoindre et de vous rendre ce portefeuille...
— Oui , je me souviens !.. Où est-il ce portefeuille? sa vue me fera du bien ; c'est l'unique monument de la tendresse de Jules ; son portrait et ses lettres!... Donnez, monsieur? c'est
une consolation que je vous devrai dans cet horrible moment; donnez donc?...
— O ciel! qu'est-il devenu! m'écriai -je en fouillant dans toutes mes poches avec une anxiété croissante ; je l'avais pourtant!
— Eh bien! monsieur, ce portefeuille? je vous ai dit qu'il renfermait un portrait; ce portrait est celui de l'homme que je pleure...
— Madame, pardonnez! repris-je prêt à m'évanouir de saisissement. O mon Dieu ! est-il vrai! ce portefeuille...
— Hâtez- vous, interrompit-elle avec effroi en tendant vers moi ses mains palpitantes ; que je le baise encore une fois... la dernière... car on vient nous séparer... ce portrait, monsieur! me le rendrez-vous en présence de son meurtrier ?
— Hélas! je doutais encore! dis-je avec une voix sourde et un geste d'accablement; ce portefeuille , je l'ai perdu en chemin !
— Perdu! je ne le verrai plus! murmura-
t-elle en sanglotant; puis, elle ajouta d'un air terrible : Cela n'est pas ; vousêtes d'intelligence avec mes ennemis, vous avez vendu mon secret, vous avez livré ce portefeuille à M. de Blesmy, traître infâme !
— Madame, je vous jure... je vous atteste... c'est un bien grand malhem'; mais peut-être le retrouverai-je, et je cours... Ah! malheureux, quels reproches j'aurais à me faire, si je ne vous le rapportais pas ! espérons encore , madame et ne m'accusez point.
Tout-à-coup une porte du fond s'ouvrit, et M. de Blesmy couvert d'un drap ensanglanté se traîna comme un spectre au milieu de la chambre où les forces lui manquèrent ; mais il dirigeait vers moi son poing fermé et ses regards étincelans: je n'eus pas la force de supporter ces regards , et mon esprit en désordre fut entièrement bouleversé par cette apparition; peu s'en fallut que je ne trouvasse pas
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d'issue pour ni^enfuir comme un coupable qui craint un châtiment, et me croyant poursuivi par le fantôme du comte, je courus long*temps hors d'haleine sans tourner la tète , m'élançant à travers les voitures , coudoyant les uns et coudoyé par les autres, faisant jurer les passans et aboyer les chiens. Ma course avait été si rapide, ma préoccupation si absorbante, mes angoisses si vives, que je ne voyais ni n'entendais rien autour de moi, et à l'instant où je sortais de la maison de M. de Blesmy , j'avais à peine tressailli au bruit d'une arme à feu qui m'invita seulement à précipiter ma fuite.
En rentrant dans mon cabinet d'étude, le premier objet qui me frappa fut le portefeuille que j'avais tiré du secrétaire et oublié sur un meuble. Je bénis le ciel de cette seconde trouvaille qui mit fin aussitôt à ma turbulente anxiété; puis, me reconfortant par la ferme détermination que j'avais de me décharger à tout
prix d'un dépôt aussi difficile à garder qu'à rendre , je le serrai avec soin dans ma poche , et tout couvert de sueur, je revins dans la rue Saint-Thoraas-du-Louvre , sans savoir comment je pénétrerais jusqu'à la comtesse de Blesmy , mais bien résolu à me frayer un passage par la porte ou par la fenêtre. Ce portefeuille me pesait plus qu'une mauvaise action. La rue Saint-Thomas-du-Louvre était encombrée de foule et pleine de rumeur; JB fendais avec peine des groupes de peuple au centre desquels on pérorait avec chaleur; je ne remarquai pas môme que les yeux et les mains étaient levés vers les fenêtres de la maison où j'avais vu la comtesse un quart d'heure auparavant; je pensai que la justice instruite du due! avait fait une descente chez M. de Blesmv et je me réjouis de cette occasion qui me faciliterait l'approche de madame de Blesmy : j'aperçus en effet à la fenêtre des gens en robe qui verbalisaient. Mais la cohue deve-
nait si serrée aux abords de la porte cochère, que je craignis de ne pouvoir arriver jusque là.
— Qu'y a-t-il donc? deuiandai-je à des filles qui se haussaient sur la pointe des pieds pour voir ce que personne ne voyait.
— C'est le comte de Blesmy qui a tué sa femme et qui s'est tué après, me répondit-on.
Je me retirai silencieusement, l'âme navrée de réflexions sinistres, et le lendemain j'assistai aux obsèques de madame de Blesmy, en m'interrogeant tout bas pour savoir si ma visite imprudente n'avait pas causé cet horrible événement; car le comte avait brûlé la cervelle à sa malheureuse victime , au moment où je passais le seuil de la porte. Voilà pourquoi je fus héritier de ce portefeuille que j'ai toujours tenufermé depuis, avec une rehgieuse discrétion, comme si ceux à qui je devais le restituer pouvaient venir d'un moment à l'autre me le
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réclamer. Aussi je me persuade quelquefois qu'ils vivent encore et qu'ils me redemandent ce dépôt sacré !
— J'ai donc fermé ce maudit portefeuille! murmura M. B... qui n'osa pas révéler l'ana gramme que lui avait inspirée la circonstance.
— Ah ! monsieur Jacob . Dieu fasse que votre histoire soit un conte! s'écria madame B... qui avait pleuré pendant mon récit.
— Ici femme fait porter deuil de la noce, murmura inintelligiblement M. B... affecté de son anagramme.
Puis, le médianoche se termina en laissant de graves méditations dans tous les esprits; M. B... passa une partie de la nuit à répéter son anagramme comme une litanie funèbre
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