IX. — ACCIDENTS SÉRIQUES
Toxicité du sérum de cheval. — Tous les expérimentateurs qui ont étudié les propriétés des sérums reconnaissent qu'ils sont toxiques et qu'ils tuent les animaux de laboratoire quand on les inocule soit dans le péritoine, soit dans les veines, soit dans le cerveau. Mais, parmi tous les sérums, celui de cheval est des moins DOCifs; c'est une des raisons qui l'ont fait choisir pour la sérothérapie;.
La toxicité du sérum se manifeste le plus ordinairement clic/ l'homme par une série d'accidents que l'on distingue en précoces et tardifs.
Non- allons d'abord décrire les accidents qui peuvent se manifester-à la suite des injections sériques; nous verrons ensuite quelles -«.ni 1rs hypothèses qui peuvent être émises pour les expliquer.
Accidents précoces. — Ils sont locaux ou généraux.
Lorsqu'on inocule du sérum, il arrive que presque instantané-
198 LOUIS MARTIN. — SÉROTHÉRAPIE ANTIDIPHTÉRIQUE.
ment, au point d'inoculation, il y a de l'œdème qui s'accompagne de douleur et parfois de rougeur.
Chez certains sujets particulièrement sensibles, l'œdème peut envahir toute la moitié de l'abdomen du côté de la piqûre.
Ces symptômes locaux existent assez rarement chez les gens qui n'ont pas encore reçu d'injection de sérum ; ils sont au contraire assez fréquents chez ceux qui ont reçu du sérum antérieurement ; mais, même chez ces individus, ils ne sont pas constants.
Lorsque les symptômes locaux existent, il y a toujours des phénomènes généraux qui les accompagnent. Dans les cas sérieux, on a noté des nausées et même des vomissements, des troubles circulatoires se traduisant par un pouls petit et rapide, des troubles respiratoires, des phénomènes de dyspnée, des signes d'angoisse et de suffocation, enfin des symptômes nerveux se traduisant par des douleurs généralisées (myalgies, arthralgies), par une sensation de grande fatigue, de grande dépression. Ces symptômes généraux graves ne se voient pas en général chez l'enfant: ils sont très rares chez l'adulte, ils sont surtout fréquents chez les gens qui ont reçu du sérum antérieurement et qui sont sensibilisés vis-à-vis des produits toxiques du sérum ; ils sont dus à l'anaphylaxie. Nous verrons plus tard comment on les explique.
A côté de ces symptômes graves qui sont très rares, nous le répétons, on note souvent de l'agitation, de la fièvre, de la courbature : ces symptômes généraux apparaissent en général vers la quatrième ou sixième heure qui suit l'injection, et ils disparaissent très rapidement, quelquefois après une ou deux heures, d'autres fois ils persistent six ou huit heures.
Nous ne rangerons pas dans les accidents sériques les abcès qui peuvent se développer au point d'inoculation; ce sont des accidents d'ordre septique qui compliquent toute injection sous-cutanée. Il suffit de prendre les précautions antiseptiques d'usage pour les éviter; ils ne sont pas plus fréquents avec les injections de sérum,
Accidents tardifs. — Ces complications apparaissent du cinquième au vingtième jour après l'injection de sérum. Le plus souvent on note des éruptions, quelquefois des douleurs musculaires, des douleurs articulaires : ces accidents peuvent s'accompagner de fièvre et de symptômes généraux. Il y a aussi des troubles dans les sécrétions: nous allons les étudier séparément.
Fréquence des accidents tardifs. — En France, quand on consulte les différentes statistiques, on voit que les accidents sériques existent en moyenne dans 14 p. 100 des cas,
Ils sont relativement rares chez les entants bien portants, inoculés
EXANTHÈMES SÉRIQUES. 199
préventivement, puisqu'ils ne s'observent que dans 3 à 5 p. 100 des cas.
Ils -ont plus fréquents chez les enfants infectés, par exemple chez ceux atteints d'angines non diphtériques inoculés par erreur. Les très jeunes enfants y sont peu sujets : les adultes, par contre, ont des accidents plus fréquents et plus graves.
Exanthème. — La complication sérique la plus fréquente est sans contredit l'exanthème; on lui décrit plusieurs variétés. Nous les passerons successivement en revue; mais auparavant étudions quelques points qui sont communs à toutes les éruptions sériques.
Date d'apparition des exanthèmes. — C'est presque toujours aux environs du dixième jour qu'ils apparaissent et ils se développent généralement en une seule journée.
Il y a toutefois des érythèmes apparaissant vers le cinquième jour, ef, chose curieuse, ils peuvent, quand ils sont si précoces, disparaître et on voit une deuxième éruption vers le quinzième jour. Il y a aussi des érythèmes tardifs survenant entre le quinzième e! le \ ingtième jour.
Lieux d'élection. — 11 est fréquent de noter le début de l'éruption au niveau même de la piqûre. Quand il en est ainsi, l'éruption reste souvent localisée quelques heures en ce point: ce n'est que plus tard qu'elle se généralise. Assez souvent l'éruption est d'emblée généralisée.
Énanthème. — Ces éruptions s'accompagnent souvent d'une inflammation des muqueuses: par exemple il y a de l'angine, il y a de la laryngite, quelquefois de l'entérite avec diarrhée, et, dans quelques cas, la muqueuse de la vulve peut s'enflammer. Les séreuses sont rarement atteintes.
Variétés éruptives. — Urticaire. — Pour tous les auteurs, l'éruption la plus fréquente est l'urticaire, presque toujours elle est précédée ou accompagnée de prurit. L'urticaire peut être fébrile ou non.
L'éruption est caractérisée par des plaques larges, saillantes, rouges sur leur bord, blanches et boursouflées au centre pendant un temps souvent très court; elles s'étendent par leur périphérie, formant ainsi sur Le pourtour une zone rouge circinée.
L'urticaire peut se localiser sur toutes les parties <lu corps : sur le CBÎr chevelu, aux mains, aux pieds OÙ il produit des démangeaisons très désagréables.
C'esl certainement l'éruption qui s'accompagne le plus souvenl d'énan thème. Presque toujours la durée de cette éruption ne
200 LOUIS MARTIN. — SÉROTHÉRAPIE ANTIDIPHTÉRIQUE.
dépasse pas quarante-huit heures; il est rare de La voir persister trois jours.
Érythème marginé aberrant. — Il a été décrit ainsi par Marfan etLemaire(l) : « 11 débute par une macule rouge; cette macule s'élargit et son centre blanchit si bien que l'élément éruptif prend la forme d'une couronne, d'un anneau. Les couronnes ainsi formées se fusionnent entre elles par leur bord, se brisent, l'éruption prend un caractère polycyclique et dessine une série d'arabesques entrecroisées. Cet érythème peut à sa phase maculeuse avoir tous les caractères d'un érythème morbilliforme et simuler une rougeole. Il peut enfin succéder à une urticaire. »
D'après les auteurs eux-mêmes, l'érythème marginé aberrant est très voisin des urticaires avec lesquelles il a dû être souvent confondu ; il est manifestement sérique.
Par contre, les éry thèmes polymorphes se localisant de préférence aux jointures du côté de l'extension, l'érythème rubéoliforme, l'érythème scarlatiniforme sont presque toujours d'origine infectieuse. Nous ne voulons pas dire que le sérum ne favorise pas leur développement; nous prétendons simplement qu'ils ne se voient pas chez des sujets sains et bien portants.
Autre fait intéressant, à l'hôpital Pasteur où tous nos malades sont isolés, nous avons surtout des éruptions orliées ou marginées aberrantes ; chez les infectés seuls, nous notons les polymorphes, les rubéoliformes ou les scarlatiniformes.
Marfan pense même que les éry thèmes scarlatiniformes sont souvent des scarlatines modifiées.
Dans leur mémoire sur la sérothérapie, MM. Houx, Martin et Chaillou avaient nettement attribué les érythèmes rubéoliformes et scarlatiniformes à la contagion. Us traduisaient ce qu'ils avaient vu souvent au pavillon de la diphtérie, où, après une désinfection des locaux, on restait trois semaines, un mois, sans voir d'autres éruptions que les éruptions ortiées, puis survenait une rougeole, une scarlatine qui infestait la salle, et, dès ce moment, on voyait réapparaître les éruptions rubéoliformes et scarlatiniformes.
En résumé, chez les convalescents de diphtérie, on voil «les érythèmes orties et marginés aberrants qui sont d'origine sérique, des érythèmes infectieux et aussi des rougeoles cl des scarlatines dont les éléments éruptifs peuvent être plus ou moins modifies.
Phénomènes généraux qui accompagnent les accidents sériques. — Au début de la sérothérapie on avait classé les
(1) Marfan ci l.iMMnh. L'érythème marginé aberrant Revue mensuelle des maladie i de
V Eiiftinc-, janvier 1907).
ARTHROPATHIES. — MYALGIES. 201
accidents sériques en fébriles et apyrétiques, et l'on attribuait généralement les fébriles aux complications streptococciques, les non fébriles aux accidents sériques. 11 faut reconnaître que si les érythèmes polymorphes rubéoliformes et scarlatini formes s'accompagnent presque toujours d'une élévation de température, les érythèmes orties et marginés aberrants, s'ils sont très développés, peuvent aussi donner la fièvre, mais ils évoluent souvent sans température.
Presque toujours cependant ils sont précédés par une période d'excitation et de malaise ; quelquefois il peut y avoir, même dans les cas bénins, un peu d'irrégularité du pouls. Ceci est très important à connaître, car bien des accidents toxiques débutent ainsi ; or, si Ton a affaire à un accident toxique, il faut redonner du sérum, si c'est une urticaire qui commence, on doit s'abstenir. Dans les accidents sériques le malade est excité, son faciès est souvent vuîtueux, son pouls, quoique irrégulier, est plein, bondissant; dans les complications toxiques le pouls est petit, filant irrégulier, en hypotension, le faciès est pâle et souvent il y a des paralysies prémonitoires d'accidents plus graves.
Arthropathies. — My algies. — C'est beaucoup plus rarement qu'on voit les douleurs articulaires et musculaires comme complication des injections de sérum. Cela se rencontre surtout chez les grands enfants et chez l'adulte, et ces douleurs coïncident souvent avec l'éruption.
Ces arthralgies sont généralement passagères comme les éruptions ; elles sont polyarticulaires et symétriques.
Ces deux caractères les différencient des arthrites qu'on peut rencontrer comme complications infectieuses de la convalescence de la diphtérie. Ces arthrites, qui avaient été notées avant la sérothérapie, sont souvent monoarticulaires; en tout cas elles sont plus marquées sur un groupe d'articulations, elles durent longtemps et peuvent même suppurer.
Le sérum ne les produit pas et comme elles ne sont pas plus fréquentes depuis la sérothérapie, le sérum ne favorise pas leur développement.
Engorgement ganglionnaire. — En même temps que l'éruption, on voit souvent de L'engorgement ganglionnaire, quelquefois simplement localisé aux ganglions sous-maxillaires; il coïncide alors avec une angine que nous avons décrite en parlant des accidents infectieux de la diphtérie. D'autres fois on peut voir une tuméfaction généralisée (\<'> ganglions, et c'est le plus souvent chez <\r> gens infectés, ch^z des rougeoleux, chez des varicelleux dont les
202 LOUIS MARTIN. — SÉROTHÉRAPIE ANTIDIPHTÉRIQUE.
muqueuses et la peau sont envahies par des microbes, de la suppuration. Le cas le plus typique que nous ayons vu s'est trouvé chez un étudiant qui avait une blennorragie à L'état aigu; il eut, dix jours après l'injection de sérum, de violentes douleurs musculaires et en même temps un engorgement de tous les ganglions. Le sérum peut favoriser cette complication, mais ne la provoque pas chez les individus sains.
Pathogéiiie des accidents. — Les accidents sériques ont été constatés dès les premières applications de la sérothérapie ; mais, pendant longtemps, il n'a pas été possible de les expliquer.
Dans ces dernières années, les nombreuses recherches expérimentales, pratiquées sur les cobayes ou les lapins, ont permis d'étudier divers phénomènes que nous allons d'abord exposer; nous verrons ensuite comment ils peuvent expliquer les accidents sériques (1),
Phénomène de Theobald Smith. — Les cobayes qui ont servi au dosage des sérums, qui, par conséquent, ont reçu de faibles doses de sérum, présentent des accidents graves si on les réinjecte douze jours après avec un sérum de même espèce animale, soit dans le péritoine, soit dans les veines, soit dans le cerveau; ces accidents ne se produisent pas avec le sérum d'un animal d'une autre espèce.
Les cobayes sont sensibilisés par une première injection de sérum et les faits observés rappellent ce que Richet et Portier (2) ont obtenu avec le poison des tentacules d'actinie. Rappelons leurs expériences en quelques mots : Un chien reçoit une première injection d'une dose non mortelle de poison aclinien, cet animal résiste et son état général reste bon. Au bout d'un certain temps, on pratique une nouvelle injection avec une faible dose. Elle entraîne la mort du chien en quelques heures.
Richet explique cet effet foudroyant par la « propriété curieuse que possèdent certains poisons d'augmenter au lieu de diminuer la sensibilité de l'organisme à leur action ». Cette sensibilité croissante des organismes à des doses successives de poison, Richet l'appelle anaphylaxie (de ava — en arrière, et fu\aamçx=s protection).
Cette hypersensibilité apparaît seulement quelques jours après l'injection; elle persiste très longtemps. Avec le sérum on obtient les mêmes résultats chez le cobaye.
Rosenau et Anderson, Otto, Besredka et M"0 Steinhardl (3' ont étudié ces phénomènes d'anaphylaxie sérique et ils ont montré que
(i) Celle question est étudiée complètement dans le remarquable travail de M. Nicolle et G. Abt, auquel nous ferons de nombreux emprunts (Annales de l'Institut Pasteur, 1908).
(2) Société de biologie, 18 Février 1908,
(3) \ finales de V Institut Pasteur. 1907,