A. CALMETTE
Directeur de l'Inslitul Piislcur du Lille.
Dès 1887, Sewall, dans un imporLant travail sut' le venin de Crotale, avait inonli'é qu'on peut rendre les pigeons graduellement plus résistants à l'action de ce venin en leur injectant des doses d'abord très petites, sûrement incapables de provoquer des accidents graves, puis des doses de plus en plus fortes. 11 était ainsi parvenu à faii'e supporter à ces petits animaux, pourtant très sensibles, des doses dix fois supérieures à la dose minima mortelle.
Raufmann, un peu plus tard, obtenait le même résultat avec le venin de vipère de France. 11 ne réussissait cependant pas à produire l'accoutumance au delà de doses deux ou trois fois mortelles.
En 1892, lors de mes premières expériences sur le venin de Cobra, à Saigon, j'arrivais à cette conclusion qu'on peut, par des inoculations successives de venins chauffés, donner aux animaux un certain degré de résistance aux doses sûrement mortelles pour les témoins.
A partir de 1894, les recherches poursuivies simultanément par Phisctlix et Bertrand sur le venin de Vipère et par moi-même sur le venin de Cobra, puis sur d'autres venins de diverses origines, aboutirent à des résultats beaucoup plus précis. Elles montrent d'une pari, qu'on peut, en vaccinant les animaux avec certaines précautions, leur conférer une immunité vraiment solide contre le venin ; d'autre part, que le sérum des vaccinés renferme des substances anlitoxiqiies capables de transmettre Vinimunilé aux animaux neufs.
La vaccination contre les venins s'obtient le plus sûrement par la méthode que j'ai préconisée et qui consiste à injecter d'abord de petites doses de ce venin mélangé d'une quantité égale d'une solution à 1 p. 100 d'hypochlorite de chaux. On augmente peu à peu la quantité de venin, en diminuant progressivement celle d'hypochlorite, et on répète les injections tous les trois ou quatre jours, en suivant attentivement les variations do poids des animaux. On. suspend les inoculations dès qu'il survient de l'amaigi'issement, pour les reprendre lorsque le poids redevient normal. Après quatre injections
37G A. CALMKTTh:. — Sf; IIOTII f; RA PIE ANTIVENIMIÎUSK.
(ki venin cliloi uiv, on snppi'inic k; c.UlonuvA'l on inocnk! diroclomonl une (lcnii-(k)sc iiiiniina niorlcllc (kï vuniii pur, puis, Irois ou quatic! jours après, les trois quarls de cette mcinc dose minima mortelle, et enfin trois ou ([uatre jours après, une dose niortelki.
Si les animaux résistent, on peut dès lors pousseï- rapidement la vaccination et augmenter la (luantité de venin injectée cliaque ibis, en tâtant la suscejitibilité de l'oi^ganismc par les variations de poids.
Il faut, en général, trois mois pour varcinei' un lajiin contre 20 doses mortelles. En six mois, on arrive à lui l'aire supporter très facilement iOO doses mortelles.
Le sérum des lapins ainsi traités ne tarde pas, déjà après qu'ils ont reçu cinq à six doses mortelles, à montrer des pi'opriélés antitoxiques in vitro ; mais ces dernières ne sont bien manifestes qu'après un long traitement. Elles deviennent peu à peu aussi intenses que celles que Ton observe chez les animaux vaccinés contre la diphtérie ou contre le tétanos.
Fraser (d'Edimbourg) a confirmé en 1895 ces résultats et a présenté à la Société médico-chii'urgicale d'Edimbourg mai 189o) un lapin vacciné contre une dose de venin 50 fois mortelle.
Envisageant aussitôt la possibilité d'obtenir des sérums très antitoxiques contre le venin des serpents et utilisables pratiquement dans la thérapeutique des morsures de reptiles venimeux, j'entrepris de vacciner de grands animaux (chèvres, ânes, chevaux) pour obtenir de grandes quantités de sérum actif. Je suis arrivé à faii-e supporter à des chevaux jusqu'à 2 grammes de venin sec de Cobra en une seule injection (dose environ 80 fois mortelle).
L'immunisation des chevaux jusqu'à ce degré très élevé de tolérance par le venin ne s'obtient jias sans difficultés : beaucoup d'animaux succombent en cours de traitement, avec des lésions d'endocardite ou de néphrite aiguë; d'autres font, à chaque injection de venin, d'énormes abcès aseptiques, qu'on est obligé d'ouvrir et de drainer. On peut compter qu'en moyenne un délai de seize mois est nécessaire pour obtenir un sérum suffisamment antitoxique.
Le sérum antivenimeux, anlicobra par exemple, peut être considéré comme utilisable lorsqu'un mélange de 1 centimètre cube de sérum avec 1 milligramme de venin de Cobra ne produit aucun accident d'intoxication chez le lapin, et lorsque 2 centimètres cubes de sérum, injectés préventivement à un lapin de 2 kilogrammes par voie sous-cutanée, lui permettent de résister, deux heures après, à l'inoculation — également par voie sous-cutanée — de 1 milligramme de venin.
POLYVALENCE DES SÉRUMS ANTIVENIMEUX. 377
L'épreuve du }wuvoir p révcnlif piivii êLi'c l'aile li'ès rii[)i(leiiieul eu iiijcclaut au lapin ;2 cenlimèlros cubes de sérum dans la veine mnrijinnle de CorcUlc droite, el en injeclanl, cinq minutes après, dans la veine manjinale de l'oreille gauche, I milliçiramme de venin.
Celle dose de 1 milligramme lue généralemcnl les lapins témoins en moins de Ironie minutes lorsqu'on l'introduil dans les veines, et en deux à trois heures lorsqu'on l'injecte sous la peau.
Celte épreuve rapide par injection intraveineuse esl exlrèmcmenl saisissante et démonstrative; on peut la réaliser en public dans un cours ou une conférence, en moins d'une heure, et elle permet de juger immédiatement la valeur d'un sérum antivenimeux. 11 est essentiel, loi'squ'on veut la répéter, de se servir d'une solution récente de venin, car les solutions vieilles de huit à quinze jours, quoique stériles, ont déjà perdu une grande partie de leur toxicité.
Spécificité et polyvalence des sénums antivenimeux.
J'ai établi par de très nombreuses expériences que les venins de serpents, quelle que soit leur origine, renferment deux substances principales : la neurotoxine, qui exerce son action sur les éléments du système nerveux, et Vhémorragine (Flexner et Noguchi) ou diastase protcoly tique, dont les elFets restent exclusivement locaux lorsque le venin est introduit par voie sous-cutanée dans le tissu cellulaire, mais qui produit la coagulation du sang lorsque le venin est injecté directement dans la circulation sanguine.
Le venin des Colubridx en général est caractérisé par la prédominance constante de la ncurotoxine. C'est à celle-ci qu'il doit sa toxicité extrême, surtout intense dans le venin de Cobra, il ne contient pas ou presque pas à' liémorragine : c'est pourquoi les symptômes locaux de l'envenimation par le venin de Colubridx sont à peu près nuls.
Celte neurotoxine, nous l'avons vu, présente une très grande résistance à la chaleur.
Le venin de Vipcridai, au contraire, surtout celui de Lachesis, est caractéi'isé par l'absence presque complète de la ncurotoxine, tandis que sa richesse en hémorragine est considérable. Aussi le chaulTage à 75° pendant quelques minutes le rend-il presque complètement inactif, Vhémorragine étant très sensible à la chaleur.
Étant donné un venin quelconque, dont on ne connaît pas la provenance, il est donc possible de déterminer s'il a été extrait d'un reptile appartenant à la classe des Coliibridw ou à celle des Vipe-
•Jl8 A. CALME ftK. — SÉUOtilÈUAI'lÈ ANTIVENIMÈUSË.
rklœ, par la déLermiiialion de sa riclicssu mi neuruloxine résistante au cliauiïage à 7;i".
Certains venins de Viperidui, tels (jue ceux de Vipera berus, de Vipera axpis (Vipères de France), de Cérastes d'Afrique, de Crolalus d'Anu^ri(iue, renferment à la Cois une petite pro[(Oiiion — très variable d'ailleurs suivant les espèces — de neurotoxine et une proportion beaucoup plus grande d'hémorragine. C'est jiourquoi ces venins, quoique très atténués et privés par le chaufl'age de leur action locale, restent encore toxi(|ues lorsqu'on les injecte à hautes doses aux animaux après qu'ils ont été chaudes à 75".
Par contre, quelques venins de Coiubridœ, tels celui de Dungarus cariilcus, très riches en iicuroloxine, contiennent une quantité d'hémoiragine sul'lisante pour difl'érencier en appai'cnce leurs ed'ets de ceux que produit le venin de Cobra, lorsqu'on les injecte, non plus sous la peau, mais directement dans les veines. Leurs effets sur le sang se superposent alors à ceux de leur neurotoxine.
11 semble en outre que les venins de Colubridx d'Australie (Itoplocephalus, Pseudcchis) forment un groupe spécial plus riche en kémorragine que ceux des Colubridse de l'ancien continent.
Lorsqu'on étudie sur ces divers venins l'action in vitro et in viou d'un sérum antivenimeux purement antineurotoxique comme l'est, par exemple, celui d'un animal vacciné contre le venin de Cobra chauffé à 75°, on constate que ce sérum est très actif sur le venin de Cobra, très actif également sur celui des serpents appartenant aux espèces voisines [Naja biingarus, Naja haje), et que son action sur les autres venins est d'autant moindre que ceux-ci renferment moins de neurotoxine.
11 empêche l'hémolyse in vitro et supprime les effets d'intoxication sur le système nerveux, mais ne modifie en aucune manière les phénomènes de coagulation ou de protéolyse.
Si l'on fait agir ce sérum in vitro sur ceux des venins de Viperidx qui, chauffés à 75° et privés de leur hémorragine, restent neurotoxiques, comme le venin de Vipèie de France, on trouve qu'il les rend complètement inolfensifs.
Donc, chez toutes les espèces de reptiles venimeux et peut-être aussi chez d'autres animaux (tels que les scorpions), il semble que la substance neuroloxiquc soit une et toujours neutralisable par un sérum antineurotoxique comme celui des animau.x vaccinés contre le venin de Cobra.
La neurotoxine étant la substance essentiellement active des venins, celle à laquelle les serpents venimeux doivent surtout d'être redoutables pour l'homme et pour les animaux domestiques,
POLYVALENCE DES SÉRUMS ANTIVENIMEUX. 370
c'est elle dont il est le plus nécessaicc d'empêcher les eflels.
Par consétpient, la première qualité (pie doit i)résenter un sérum antivenimeux, pour être utilisable dans la thérapeutique de l'enveniinalion, est d'avoir un pouvoir aniincuroloxique aussi élevé (lue pos.sil)le. Ce pouvoir anlineurotoxi(iue s'ohlient aisément en employant le venin de Cobra pour l'immunisation iondamenlale des chevaux destinés à la production du sérum.
Le sérum antineurotoxique ainsi préparé se montre parfaitement capable d'empêcher tout accident d'intoxication à la suite des morsures de Cobra, de beaucoup les plus fréquentes de l'Inde.
11 se montre de même très suffisamment efficace à l'égard des venins de Colnbridx et de Viyeridx dont l'activité neurotoxique peut entraîner la mort.
Mais il ne possède aucune action empêchante sur les efTets locaux de Vh&morraijine à laquelle certains venins de Yiperidx — tels les Lachesis — doivent presque exclusivement leur nocuilé.
Dans les pays où ces derniers reptiles sont très répandus, il est donc nécessaire de ne pas se borner à vacciner les animaux producteurs de sérum contre la neurotoxine seule du venin de Cobra, par exemple : on devra préparer ces animaux en leur injectant — après les avoir immunisés contre le venin de Cobra — des doses progressivement croissantes des divers venins provenant des serpents les plus répandus dans la région.
Rien n'est plus facile d'ailleurs que d'entraîner les animaux vaccinés contre le venin de Cobra à supporter de fortes doses de venin de Lachesis, de Vipeni russeiii, de l'rolalus, <ï /lo/jlocephalus ou de Psciidcchis. En quelques mois on arrive à en obtenir des sérums très actifs sur ces divers venins.
En utilisant le cheval comme producteur d'antitoxine, j'ai préparé par celte méthode des sérums polyvalents capables d'empêcher l'action locale des venins de Viperidsc et de supprimer in vitro leurs effets coagulants et protéolyliques sur le sang.
Malheureusement, quelque grande qu'ait été la complaisance des nombreuses personnes qui m'ont prêté leur très obligeant concours depuis quinze ans que j'étudie cette question, il m'a été impossible de me procurer des quantités suffisantes de venins de diverses origines pour fournir à chaque pays les sérums polyvalents qui correspondent à ses besoins particuliers. J'ai donc dû me borner à préparer surtout des antineurotoxines, grâce aux abondantes provisions de venins de Cobra et de Bimgarus que je dois à la libéralité du gouvernement de l'Inde fran(;.aise et à celle de mes élèves et amis qui dirigent actuellement les laboratoires coloniaux d'Indo-Chine.
380 A. CALME'l'TE. — SÉROTHÉRAPIE ANTIVENIME USE.
Du reslo, la ci'iial,ion réconUï dos iiisliUils .s('!r()lli('M'a|)i(iu('s de Itoinbny et de Kasauli (Inde anglaise), de Sijclncy (Auslcalie), de Sao- Paulo (Hi-ésil) et de Pliiladulphie (Élats-Unis) i-end aujourd'hui très facile l'apjjrovisionnement régional de cliaciuc pays en sérum anlivenimeux spérifuiue ou ])olyvalenl.
D'auUcs insliluLs natlront sans doule i)our élendre les Lienfails d'une méthode dont i'eriicacité est sul'lisammcnt évidente pour que son adoption s'impose à tous ceux que préoccu])e la sauvegarde des existences humaines.
Neutralisation du yenin par l'antitoxine.
Malgré les importants travaux publiés au coui's de ces dernières années sur les relations entre les toxines et leurs antitoxines, nous ignorons encore si, dans les mélanges de ces substances, il se produit une combinaison chimique aboutissant à la formation d'un corps nouveau possédant des propriétés toutes différentes de celles de ses composants, ou si les deux substances, simplement juxtaposées, gardent leurs caractères particuliers.
De toutes les matières albuminoïdes toxiques susceptibles de former des anticorps, les venins sont les plus propres à nous fournir des données précises pour la solution de ce problème. Outre qu'il est facile d'en obtenir des quantités relalivemeni considérables qu'on peut conserver pendant des années à l'état sec sans que leur toxicité subisse des variations sensibles, ils offrent le précieux avantage d'être très résistants à la chaleur et de ne pas être modifiés par certains réactifs tels que les acides faibles, l'alcool, etc., auxquels les autres toxines sont particulièrement sensibles.
Déjà en 1895 j'avais montré que, si l'on mélange in vitro, en proportions déterminées, du venin et du sérum antivenimeux et qu'on chauffe ce mélange à 68» pendant une demi-heure, l'injection du mélange chauflé lue les animaux comme si l'on inoculait le venin seul, quoique avec un retard notable. On devait en conclure que le sérum antitoxique ne détruit pas la toxine à laquelle il est mélangé. On était, dès lors, conduit à admettre (|u"il ne se forme aucune combinaison chimique entre les deux substances et que le sérum se borne à exercer parallèlement une action opposée en empêchant les effets nocifs du venin, ou tout au moins que, s'il se forme une combinaison, elle est dissociable.
C.-J. Martin et Cherry, en répétant ces expériences, trouvèrent qu'elles étaient bien exactes lorsqu'on chautrait le mélange ucji m -i- antitoxine moins de dix minutes après qu'il avait été effectué, mais