‹ MédineChapitre 2 sur 8 · IV · texte numérisé non relu

IV

pelle donc les arls k son aide, pour répéter, chaque jour, à la France, qm l'Algérie est une terre promise.

Par srs roiïians plus vrais que l'histoire, a dit M. Villemain, Wallcr-Scott nous a fait connaître l'Ecosse ; et la vieille Europe doit h rooper d'avoir été initiée aux mœurs originales des tribus du Nouveau-Monde. Ces deux grands écrivains nous ont suffisamment appris Timporlance du roman, pour qu'à notre tour, nous mettions leurs illustres exemples à profit

Je ne pouvais, monsieur le maréchal, mettre mes efforts sous un meilleur patronage que le vôtre. La direction et l'élan que vous avez donnés à la conquête m'en faisaient un premier devoir; le souvenir d'avoir servi, sous votre commandement, m'en imposait un autre, non moins grand.

Il me reste k vous remercier de l'honneur que vous m'avez fait, en acceptant la dédicace de MlilDlNE ; et k désirer que cette fille di*. mes loisirs, apporte quelque délassement à vos rudes et importants travaux.

Daignez agréer,

Monsieur le Maiéchal,

Les très humbles et très-respectueux hoiTimages,

De votre très-obéissant subordonné.

A DE GONDHliCOURT.

Capilaine de cavalerie légère.

Paris, mars 18^5.

ftlo^îagancm.

luostaganem offre, encore aujourd'hui, Timage lidele (les villes îTiauresques : sa plage, ouverte à tous les vents, l'a isolée au centre de ce grand mouvement commercial, qui a pour comptoirs extrêmes Oran et Bone, pour principe Alger, pour entrepôts le midi de la France, l'Espagne, ritalle, le Levant.

11 a fallu bien du temps pour décider nos gouverneurs généraux à }e\ev sérieu-^ement les yeux sur ce coin de la j)rovince d'Oran, appelée cependant, par sa salurlté, la richesse de son terroir et sa topographie, à tenir le pre. mier rang parmi nos possessions dans Tancienne régence-

Mostaganem est situé à environ vingt-cinq lieues ma-

rines d'Oran et cinquante lieues marines d'Alger, à quatre lieues au-dessous de remi)Ouchure du Chélitf, le plus important des fleuves de la cote nord. Avant de commencer le récit que nous voulons entreprendre, le lecteur nous saura gré de lui dépeindre la ville et le pays où reparaîtront nos principaux personnages, et où se nouera bientôt Taction d'un long drame.

Si le commerce européen n'a pas franchement aljordé la cité mauresque, les voyageurs qui cherchent partout les vestiges du passé et les traces des peuples vaincus, lui en sauront gré; ils retrouveront, avec joie, la ville berbère au milieu des masures en pisai du vieux Mostaganem, et, découvrant au loin, à travers les coteaux de vignes et les prairies, ces ruines, ces (iternes, ces maisonnettes abandonnées, débris du luxe des familles opulentes, ils béniront la Providence qui, pour quelque temps au moins, a pu ravir le jardin de notre coaquele à Tindustrie marchande.

Mostaganem est bâti sur un rocher qui borde un ravin profond, escarpé, verdoyant, nuit et jour égayé par le murmure d'une source limpid s fraîche, abundante, divisée en branches, en rigo'es, en bassins, selon le goût et rintelligcnce des jardiniers qui l'exploitent. Les oiseaux de toutes familles, que chassent d' la plaine les ardeurs du soleil, viennent chercher, dans ce ravin, un refuge quMs demandent aux touffes du laurier-rose, aux larges feuilles du figuier, et au fil de l'eau courante.

Le ravin, après avoir tourné le rocher, se resserre et débouche sur la plage marine, à un quart de lieue de la ville.

Comme place de guerre, Mostaganem occupe une position peu avantageuse, car elle est entourée de plateaux qui la commandent. Mais, sous le point de vue pittoresque, elle est charmante, ainsi que toutes les cités africaines

SCENES LE LA ViE ARABE. 7

semées sur les bords de la Méditerranée, comme ses plus fins coquillages sur son beau sable. Les vaisseaux (|ui arrivent d'Alger, ceux qui viennent d'Oran ou de la pleine mer, ne découvrent les murailles de la ville qu*à Irèspetite portée de la trique, où elle s'éveille et s'endort au murmure de ses fontaines et au clapoiage des flots qui Tavoisinent; bientôt le chant d'un muezzin parti du minaret de la mosquée, le vol majestueux et rapide d'une cigogne détachée de la vieille tour, les troupeaux descendant ou gravissant les terrasses, et le drapeau flottant au fortin de la grève, dénonc eut au voyageur cette forte- Iresse qui se cache au milieu de ses rochers, dans son ' ravin, dans ses broussailles, dans ses jardins, comme une gazelle timide sous la feuillée.

Autant que Ton peut se fier aux traditions et à quelques manuscrits arabes cités par les historiens espagnols, Mostaganem est de fondation berbère, et la première pierre de sa citadelle fut posée par Jusuf-ben-Tascheflnn (1) au 1 treizième siècle. Cette citadelle, maintenant démantelée, est, en effet, le plus vieux monument de la ville; une seule tour tronquée domine encore les pans de murailles écroulés, et, comme elle sert de refuge aux cigognes, les superstitions religieuses du peuple l'ont, jusqu'à ce jour, respectée. La ville est fergiée par une chemise crénelée qui borde la crête du rocher sur lequel elle est bâtie, et ne s'ouvre que par une porte, sur une place de faubourg où se tient le marché. Cette porte, nommée Bab-el-Djerad (1), est surmontée de plates-formes garnies d'artillerie, et Ton voyait encore, il y a peu de tc'mps, un [énorme crochet de fer fixé à la muraille et tourné vers le

(1) Ce chef berbère conquit le territoire qu'occupe aujourd'hui Tempire du Maroc, pendant, la ^souveraineté des Maures en Espagne, et il est fondateur des plus vieilles villes marocaines,

(z) Tovie des Sauterelles.

» MEOINE.

marché; c'est là qu'on suspendait les suppliciés et les têtes (les ennemis vaincus du pacha d'Alger. La place du faubourg est également entourée d'un mur crénelé ; sa porte, protégée par un tambour en maçonnerie, est flanquée d'un corps-de-garde où se payaient autrefois les dîmes, et où nos douaniers trouvent aujourd'hui, aide et protection contre les récalcitrants.

L'habitude qu'ont Jes Orientaux, en général, de s'asseoir en plein air, devant les portes de leurs villes, ou à l'entrée des camps, a fait du marché de Mostaganem le rendez-vous des oisifs, des personnages, et en quelque sorte le divan des indigènes et le club de la colonie. Des caonadji (1) ont installé, des deux côtés de la place, leurs modestes pavillons; les guinguettes françaises, les cigarreros andalous, quelques boutiquiers génois, un limonadier provençal, attirent soir et matin la population friande et dépensière, et donnent au faubourg, aidés de la j)arade militaire et du commerce de la plaine, un air de vie et de pétulance que n'a pas la ville dont il dépend. Cetie ville est longue, morne, silencieuse: les rues sont basses, étroites, contournées, malsaines, souvent barrées par des éboulements, et bordées de maisons chétives, de petites boutiques appartenant à des juifs qui font un prodigieux commerce de foulards, de cfflicoî, de vieille orfèvrerie avec les Arabes assez généreux pour ne jamais retourner dans leurs douars (2) sans apporter à leurs femmes quelque présent magnifique de trois ou quatre francs.

Et Ci^pendant, en montant sur Tune des terrasses qui abritent les maisons mauresques, après avoir jeté un regard amoureux sur les verts ombrages du ravin, sur les collines fleuries, sur la source bruyante, sur la mer immobile qui, au printemps, fond du nid d'aigle de Mosta-

(1) Cafetiers.

(2) Le douar est le camp occupé par une famille.

SCENES DK Lk V)E AU\LE. 9

giiiom un nid de colombe; si on contemple les ruines i\?. la pauvre captive, on déplore ses malheurs! on voudrait rendre aux maisons désertées, les familles éteintes ou bannnies, à la citadelle ses tours et ses soldais en turl)ans; aux vieux canons leurs affûts, à la Mosquée tout son peuple fidèle, au présent tout son passé! Puis, le regard rencontre souvent, en s'égarant dans la cour dont chaque maison est précédée, une jeune femme aux longs cheveux noirs et nattés, aux paupières voilées et et brûlantes, aux petits pieds ornés d'anneaux, à la taille souple, cambrée vigoureuse ; une jeune femme vêtue d'un haick blanc, d'où ressortent des bras nus, nerveux, hardis, et qu'un foulard retient sous la gorge et à la taille ; une jeune femme dont la voix, comme pour contraster avec l'organisation physique, est d'un timbre pur, langoureux, plaintif et tendre, comme une note de fauvette encagée.

Que cette voix appelle un esclave, un enfant, une compagne; qu'elle chante un refrain plus vieux encore quela ville écroulée, aussi vieux que le peuple arabe, et sa mélodie, et sa fraîcheur, et le charme qu'elle metlra, en traînant avec élégance sur certaines syllabes, vous feront préférer à la majesté du site, la majesté des ruines, aux fleurs du beau printemps, la pauvre fleur perdue dans les décombres !

Les Turcs, pour se couvrir des balles que les Arabes pouvaient facilement envoyer dans leurs murs des hauteurs environnantes, établirent, aux points culminants, deux posles retranchés qui, prenant chaque jour plus d'importance, devinrent des petites villes. L'une d'elles, Matemore, occupe le haut versant du ravin, correspond avec Most^ganem par une route carrossable et par un pont jeté sur la source, et s'est mise, elle-même, sous la protection d'un fort nommé le Fort-de-l'l^st. L'autre est

iO MEDINE.

à une demi-lieue au sud, et s'incline > ers les prairies qui louchent à la c')te; c'est Mazafjran, nom devenu célèbre depuis le fait d'armes dont notre jeune armée se glorifie.

A plus de dix lieues au delà des avant-postes, on renconlre aes maisons de campagne dans des sites ravissants; la véi^éLation vigoureuse et le beau ciel de cette province délicieuse cha.^saient les habitants de leurs villes étroites, pour leur faire respirer, avec le parfum des champs et de la brise de mer, Tair vif des montagnes de l'Atlas dont ils rpercevaient les cimes et h s contours caj/ricieux. Mostaganem a beaucoup gagné depuis Toccupalion française : nous avons relevé les remparts et bâti quelques maisons; mais la campagne a été ravagée par la guerre, ce fléau de tout travail de l'homme et de tout chef-d'œuvre de la nature ! les arbres ont été coupés, déracinés; les vignes qui, au temps de la plus grande richesse du pays et sous la domination romaine, produisaieiit dis vins excellents, ne donnent plus aujourd'hui que quelques grappes chétives d'un raisin cependant sa- \ourei.x. Les maisons ont été abattues, pillées, les citernes comblées, les conduits brisés, et les magnifiques jardins dont on voyait encore, il y a quatre ans, les carrés alignés, les grenades en fleurs et les sentiers odorants, ne sont plus que de grands cimetières où le passage des tr^jupes a enseveli, parmi les ronces, toute opulence et toute prospérité.

La sensation qu'éprouve létranger en promenant ses regards des ruines de la cité aux ruines des champs, est mélancolique et morose; la vaste mer dont les flots baignent la plage, ordinairement déserte, offre, dans les lemp3 calme, l'image fidèle de l'immobile uniformité de la terre ferme; et loi squ'elle soulève ses flots avec furie, elle communique son courroux sauvage à la col? qui, seulement alors, se réveille au bruit de la tempête, et semble

SCENES DE LA VIK AltABE. Il

tout ranimer dans ses broussailles, monuments et religion, ri(îhes('S et splendeur, tumulte et guerriers, la galerie de marbre du Maure, la tente de TArabe et Téteiidard du Prophète !

Au mois de mai de ce dernier printemps, par une fin de journée splendide, la petite ville dont nous nous sommes peuL-etre trop occupé déjà, était fort en rumeur, l/avant garde de la colonne expéditionnaire, sortie pour une razzia (1), venait de rentier annonçant qu'elle était suivie de près par le corps principal. La garnison s'apprêtait à marcher au-devant àes camarades, comme dit le soldat; les indigènes suivaient l'entraînement général, et la population tout entière était, où sur Tesplanade, ou sur les terrasses, ou sur les remparts. Un bateau à vapeur, en panne sous le fort de la marine, roulait sur sa carène, et secouait dans les airs son panache de fumée. Porteur de dépêches et de plusieurs passagers qu'il avait déjà débarqués, il n'attendait plus que le bulletin de l'expédition, pour gagner la haute mer paisible comme un lac, et dorée par le soleil couchant prêt à s'y plonger.

Parmi les passage, s qu'avait mis à terre le bateiu, la population indigène, l'armée et ce qu'on appelle vulgairement la colonie, en avaient remarqué deux dont le signalement nous est nécessaire. Le premi r était un jeune homme qui, par la distinction de ses formes, de ses manières et de sa toilette, appartenait à la classe privilégière.

(1) Quoique le lecteur connaisse parfaitement la plupart des termes dont nous nous servons, et que ces termes aient été en quelque sorte francisés par les nonibreux bulletins de l'armée d'Afrique, nous les expliquerons chaque fois que le hasard les amènera sous notre ])Iume. Razzia est une expresion du patois mauresque, qui signifie surprise. C'est un coup de main imprévu, rapide, dévastateur, qui ne laisse d'autres traces que du sang, des cendres et des ruines. Les Turcs ne faisaient la guerre aux Arabes que par des Yduïds.

12 51lÎDli>£.

Son front large et lier, ses cheveux noirs et légèrement l)Ouclés, son regard vif, doux et brave, ses traits d'une régularité gracieuse, accusaient facilement son âge, trente ans.

II était d'une taille moyenne, et s'en parait avec souplesse; sa démarche était ferme, aisée; son maintien modeste et digne; enfin, son costume de la plus fraîche et simple élégante, annonçait un homme de bonne maison.

Cet étranger qu'avalent déjà suivi les regards de bien des curieuses, regards sous le voile, sous la mantille, sous le haïck, était accompagné d'un homme dont le visage grave, austère, vieilli, cicatrisé, n'était pas moins digne de remarque et d'intérêt. C'était un beau vieillard au front dégarni, aux membres vigoureux en dépit des années! Sa haute taille, sa fasse osseuse, l'expression discrète de ses traits, les mèches blanches qui flottaient sur ses tempes, arrêtaient les passants étonnés, respectueux à sa vue. 11 portait un habit bleu boutonné jusqu'à la cravate, et semblait être l'un de ces types intelligents des vieux guerriers qui, pendant vingt années, foulèrent d'un pas victorieux le sol de deux mondes.

Le jeune homme s'approcha d'un groupe de cavaliers qui avaient mis pied à terre pour rafraîchir leurs chevaux, et, s'adiessant à un sous-officier, il le salua avec délérence, ei lut demanda d'une voix affectueuse :

— Pourriez-vous m'apprendi e, monsieur, si le capitaine de Candeuil revient sain et rauf de Texi édition?

— Oui, monsieur, le capitaine a eu un cheval tué sous lui, avant-hier, dans une misérable escarmouche d'ari'lèregarde; mais il ne rapporte pas la moindre égratigiiurc.

— J'en suis heureux, car le capitaine est un soldat aussi habile que brave, n'est-ce pas ?

A cette question, le compagnon du jeune étranger réprima un sourire amer, et le cavalier répondit :

— Le capitaine n'est surpassé par personne ici... Vous devez le savoir si vous le connaissez. Le connaissez vous?

— Beaucoup.

— Alors patientez encore deux heures, et vous pourrez l'embrasser, puisqu'il est votre ami.

Ce fut au tour du jeune homme de sourire avec un triste dédain. Il salua le sous-officier et prit le bras du vieillard. Tous les deux se dirigèrent silencieusement vers le faubourg, traversèrent la place du marché, passèrent sous la voûte de Bab-el-Djerat, et descendirent la rue des Juifs.

Jl

Le E)aiu maure.

Dans Tune des rues du bas côté de la ville, qui regarde le couchant, on rencontre une maison dont la singulière architecture se fait remarquer tout d'abord. Ses murs sont lourds, épais, disposés en carré parfait, et fermés par une voûte demi-sphérifjue, ainsi que tous ces petits monuments dont la campagne africaine est semée, et que Ton nomme marabouts, du titre religieux de 1 homme dont ils protègent les cendres. La porte de cette maison est basse, massive ; son seuil est silencieux, et on se croirait, en rapprochant près d'un temple abandonné, si ia vapeur qui s'échappe par ti;utcs les fissures de la muraille n'indiquait la salle lies bains.

Les deux étrangers que nous avons suivis jusqu'à la rue des Juifs, dans le chapitre précédent, se présentèrent devant la porte que nous avons décrite, et comme le vieillard allait ouvrir, son compagnon le retint par le bras et lui dit :

— Tu es trop opiniâtre, MuUer ; nous perdons un temps

SCÈNES DE LA VIE APABE. iH

précieux ; le capitaine pciil arriver d'un moment k l'autre, et le jour baisse...

— N'avons- nous pas deux heures à dépenser, d'après le marécbal-des-logis que nous avons questionné ? Croyezmoi, monsieur le baron, je ne suis pas né d'hier, et je ne vous ai pas quitté depuis le berceau, ce qui veut dire que j'y vois clair.

— Et que vois-tu?

— Suffit... Je vous le dirai quand nous sortirons de cette maison.

— Entrons donc.

Lorsqu'on pénètre dans la première solle des bains maures, on respire un air tiède, voluptueux et narcotique. Cette salle, ordinairement rectangulaire, est divisée en deux compartiaients parallèles dont l'un, plus large que l'autre, est un lit de camp. Des matelas placés sur ce lit de camp, servent au repos des baigneurs après le bain, et le maître de l'établissement se tient à l'une des encoignures, silencieux comme une momie, et posé comme les Chinois dent sont illustrées nos plus magnifiques porcelaines.

La première fois qu'on met les pieds dans ce lieu fréquenté par toute la population musulmane, chef, riche et pauvre, on éprouve une contrainte pénible, tenant à la fois de la crainte ei de l'étonnement. Le salut d'automate du maître, son visage impassible, insouciant, endormi ; sa I)olitesse froide et uniforme, que vous soyez kebir ou derviche, général ou soldat; le silence profond des fumeurs étendus sur leur lit de camp, qui, sous leurs longs vêtements de laine blanche, vous regardent sans vous voir, l'approche de deux Mozabs (1) complètement nus, à l'ex-

(i) Les Mozabs habitent le sud de la régence du côté d'Aïn- Mahdi, et vivent indépendants. Les ?îorabs cmigrent volontiers, et

'lô MÉDlNB.

ception du mouchoir de couleur qui les voile, et dont la peau brune, les membres nerveux, la tête rasée moins le malîomet (2), Tœil vif et noir, et les dents blanches, font des types à la fois l)eaux et singuliers, tout prend autour de vous un aspect mystique et lugubre; on se croirait aisément dans une caverne, et lorsque les Mozabs vous dépouillent de vos bijoux pour les mettre en sûreté, près du gardien, on s'imaginerait volontiers n'avoir affaire qu'à des biigands. Et cependant, on est servi par les plus honnêtes gens du monde qui, pour la dextérité, Thabileté, la douceur, la conscience et le bon marché, en revendraient à tous les industriels d'Europe, si l'industrie européenne se souciait de ces sortes de qualités.

Lorsque les Mozabs vous ont débarrassé de vos bijoux, qu'ils examinent par simple curiosité, et qu'ils les ont déposés entre les mains du maître de l'établissement, ils vous font passer dans un vestiaire, où ils vous déshabillent de pied en cap, et vous recouvrent chaudement de plusieurs haïcks d'une blancheur éclatante. Ainsi empaqueté, vous vous appuyez sur les bras de vos deux acolytes, et, marchant, tant bien que mal, à l'aide de sandales en bois qui glissent sur les carreaux lavés et constamment humides, vous entrez dans une salle où, tout d'abord la respiration vous échappe. On vous indique une place pour vous asseoir; mais, prêt à suffoquer, vous cherchez la porte pour fuir, et les Mozabs, appuyant leurs mains nerveuses sur vos épaules, vous condamnent à l'immobilité la plus parfaite, et vous font un souri ;e qui leur

se rendent dans les villes où ils exercent, presque tous le métier de baigneurs, on en trouve beaucoup parmi les portefaix d'Alger. (2) Les Arabes ont tous les cheveux rasés, moins une grosse mèche qu'ils laissent croître au sommet de la tête, dans cette croyance que l'ange de la mort les enlève par ce reste de cheveux toujours fort longs.

donne quelque ressemblance avec les démons de l'enfer et des eaux.

Les poumons, peu à peu habitués k l'atmosphère de cette cuve de vapeur, reprennent leurs libres fonctions; la poitrine sent décroître la violence de son oppression, et une transpiration abondante inonde bientôt tout votre corps. Aiors les Mozabs enlèvent, pièce par pièce, tous vos vêtemeuts. et vous conduisent dans une nouvelle salle, encore plus chauffée que la première, où, certes, on étoufferait sans rémission, si Ton n'y arrivait par une gradation de température calculée.

Là, vous vous étalez sur les dalles, et le travail de vos baigneurs commence. Si ce travail est pénible pour eux, il est bien autrement rude pour vous, pauvre patient, qui prêtez tour à tour le cou, les reins, la poitrine, k l'espèce de furie dont s'animent tout à coup vos trop zélés serviteurs, qui vous tordent, vous rompent, vous rouent, jusqu'à ce que la plus infime de vos articulations ait convenablement craqué, jusqu'à ce que le corps entier ait été démis et remis ; et cela, malgré vos frayeurs, à travers les notes aiguës d'un chant braillard, plaintif, nazillard, qu'entonnent à l'envi les Mozabs, jaloux de célébrer dans leur langage, aussi atroce pour l'oreille que leurs doigts de fer pour la peau, celui-ci, la jambe, le pied, la taille; celui-là, le front, le regard, le visage; l'un, la force ; l'autre, la beauté.

Or, les baigneurs, nous l'avons dit, sont de si bonnes gens, tellement polis, doux et inoffensifs, que, fassiez vous laid comme le péché, et de travers comme la tour de Pise, vous n'en seriez pas moins assommé, assourdi de louanges et de compliments, à l'endroit de la face et du torse.

Après avoir été éreinté de la sorte, on vous étrille, c'est le mot. Vos deux bourreaux s'arment, chacun, d'une brosse en poil de chameau, rude comme du chagrin, et profitant de la moiteur et de la porosité du corps, ils

<8 MÉn.NE.

vous enl<>vent tout co qnc vous pouvez îivoir sur la peau, y compris une ])artie très-notable de l'épiclerme; ce dont ils sont tout tiers, et vous tout ébahi.

Puis, ils vous placent, le dos au mur, au-dessous d'un robinet; vous enduisent de savon de la tête aux pieds, vous préviennent de ferm^T les yeux, et vous administrent une douche d'eau plus que tiède, qui, tombant sur la tète, ruisselle sur tout le corpset vous couvre d'une écume dont vous êtes vaillamment frotté. Après quoi, les Mozabs vous sèchent, vous enveloppent dans des vêtements de laine fine, et vous reconduisent dans la salle du repos, dont vous avez, certes, grand besoin; puis, ils vous couchent avec ménagement, vous recommandent de ne pas bouger, vous apportent une longue pipe de tabac turc, du café ou un sorbet (1), et s'asseoient à vos pieds, avec un gracieux sourire qui semble vous demander : -— Es-tu content?

Vous restez couché tant que vous avez de nonchalance, vous vous levez, on vous habille, on vous rend fidèlement vos bijoux, et vous payez ce que vous voulez, mais pas moins de soixante- quinze centimes.

La civilisation, que nous nous efforçons d'introduire chez ce peuple barbare k grands coups de sabre et de canon, avec une grosse armée et une grosse législation, fera je le crains, prodigieusement renchérir le bain maure... malheur grave pour l'hygiène des pauvres gens !

Le baron et Mullcr (nous ne connaissons encore les deux étrangers que sous ce titre et ce nom) , après avoir passé par toutes les opérations que nous avons détaillées, étaient couchés côte à cote sur le lit de camp, soigneus ment enveloppés d'un haïck, silencieux et graves comme deux muphtis.

Muller était adossé à l'angle des deux murs, au fond de

(1) Limonade aromatisée.

SCKNKS DE r,A VIE AP^ARE. 4 9

la salle; le baron était à sa droite, et, les matelas qui touchaient le sien n'étant pas occupés, les d'^ux voyageurs se trouvaient à peu près isolés parmi les baigneurs, peu nombreux, toutefois, attendu que l'arrivée de la colonne expéditionnaire avait mis toute la population de Mostaganem hors des remj)arts.

Les Mozabs apportèrent deux pipes, deux tasses de café, et se retirèrent respectueusement sur un signe du baron. Une fumée blanche et odorante enveloppa bientôt la partie du lit de camp oix reposaient les deux étrangers; tout à coup, le baron se redressa brusquement sur son séant, chassa de la main le nuage léger qui voilait sa vue, et prêta Toreille avec soin. Muller posa froidement sa tasse sur le parquet, m.it Tune de ses mains sèches, lourdes et nerveuses, sur Tépaule de son jeune compagnon, et attacha son regard sur la porte d'entrée.

Le bruit sonore et métallique produit par un fourreau de sabre et les talons d'un cavalier sur un terrain caillouteux se rapprochait de plus en plus; la porte des bains, poussée brusquement, donna passage à un jeune capitaine qui entra la tête haute et d'un air de conquérant.

Le baron jeta sur le nouveau personnage un regard étincelant. La main du vieux Muller étreignit l'épaule du baron et le condamna à Timmobilité. Celui-ci tourna la tête vers son compagnon, qui lui dit à voix basse :

— Nous avons le temps.

Le jeune homme se recoucha, ramena le voile de son haïck sur son front ; et les deux étrangers, redevenus impassibles, fumèrent en silence, jetant par moment, à la dérobée, un coup d'œil inquiet sur l'officier.

— Eh bien î Hassan, dit le capitaine au maître des bains, que deviennent tes habitués?

— Ils sont allés au devant des troupes, seigneur capitaine. Les hommes sont, comme les femmes qu'ils criti-

-?0 MÉOINE.

([ueiil, curieux de tout voir... On nous avait annoncé que lu étais blessé; — il n'en est rien, je le vois.

— Je n*ai perdu que mon vaillant cheval, et lArbi me le paiera cher.

— Ah! TArbi est comme le sul'an (1); bien rusé qui l'approche,' et bien brave qui le combat : c'est une gazelle et c'est un lion. L'avez-vous rencontré?

— Je l'ai cherché des yeux dans la plaine et dans la (iiontagne ; mais ce fameux guerrier ne s'est pas montré, li est aussi, comme ton sultan, très-avare de sa vie, à ce qu'il paraît; car on entend parler de lui sans cesse, et on no le trouve jamais.

— Ce n'est pas une raison de douter de sa puissance ; car tu ne vois jamais Dieu, et tout te parle de lui.

— Nous parlerons de l'Arbi après mon bain, s'il te plaît; car je suis harassé de fatigue... Garde-moi cela précieusement.

— Ah! ah! dit le Maure, c'est ton talisman. — Et il enferma avec précaution, dans son coffre, un petit médaillon que le capitaine avait tiré de son sein. — Les chrétiens ont tous quelque relique de ce genre. Pourquoi ne portes-tu pas des signes de tes livres saints, au lieu de ciitte image de femme ? Tu n'en serais que plus protégé par le Dieu des batailles, et ton cheval n'aurait pas été lue daîis la montagne.

L'ofticier ne répondit pas à cette mercuriale du vieux Maure, et se rendit au vestiaire, en rasant les lits des deux étrangers, qui, à son approche, baissèrent subitement les yeux.

Dès qu'il fut hors de la salle, le baron appela un Mozab et lui dit :

(!) Abd-ei-Kader a pris le tilre de sultan depuis le malheureux combat de la Mactah 1^1855).

SCENES LE LA VÏE ARARE. 21

— Quand rofficicr reviendra du bain, tu le feras coucher l;i, à cette place, près de moi.

LeMozab baissa la tête, et se mit en devoir de préparer un lit, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre.

— J'aurais dû en finir de suite, dit le jeune homni^'^, h demi-voix, en s'adressant k son compagnon.

— Non, Monsieur, et pour deux raisons.

— Lesquelles?

— Il sera nuit tout au plus dans une heure, et vos projets ne peuyent pas s'exécuter en plein jour. Cetle seule raison me paraît concluante... J'ajouterai, cependant, que reflet de votre bain n'est pas encore produit; et, pour moi, qui suis un vieux renard, cette condition est de premier ordre. Jésusî que les enfants sont pressés de courir k leurs plaisirs ! Monsieur votre père n'a jamais été si étourdi...

A ces mots, prononcés d'un ton moitié caressant, moitié grondeur, le jeune homme sourit avec grâce, et ce sourire répandit sur ses traits une douceur mélancolique.

— Je voudrais avoir le médaillon qu'il a déposé entre les mains de Hassan.

— Le demander serait imprudent. D'ailleurs, Hassan ne le donnerait pas pour un beylick : ces vieux Maures se piquent de probité, et sont incorruptibles.

— Prie- le de te le montrer.

— Je oi'en garderais bien. Pourquoi, diantre! éveiller des soupçons, quand tout marche à souhait?

— Tu es t'Hu comme un prophète, mon cher Muller.

— Et vous, capricieux comme une jeune fille. A mon sens, les prophètes sont plus sages.

— P us fous.

— So t... Croyez-moi, posez là votre pipe, et dori :ez un peu. La nu=t sera longue et pénible; L' sommeil fait passer le temps.

— As-tu jamais vu un chasseur s'endormir à Taffût?

— J'ai souvent vu la Ijête tuer le chasseur, monsieur U baron... Quant à moi, je vous souhaite le bonsoir.

Le plrs profond silence régna dans la salle; Muller avait fennc les yeux, et le baron fumait avec celle nonchalante apathie dans laquelle sont si souvent plongés les Orientaux. Le beau visage de ce jeune étranger était empieint, nous Tavons dit, d'un air de fierlé mâle et noble qui le caractérisait avec vigueur. L'ovale gracieux de sa figure, son teint chaudement basané, son œil noir, rapide, éclatant, sont front élevé, ses dénis blanches et du {lus fin émail, en faisaient l'un des types les plus parfaits de la race arabe-, et, à le voir sous les plis éblouissants du haïck, on Teût pris pour un des beaux enfants du Prophète, si ses longs cheveux noirs, sa barbe taillée en collier, la blancheur de sa poitriiie et l'aisance de ses manières n'avaient révélé en lui un élégant de notre belle France.

Le capitaine qui occupait si fort les étrangers, et que le hasard avait conduit, comme eux, aux bains maures, pouvait avoir quelques années de plus que le baron; il était grand, bien fait et de belle tournure. Son visage était énergique, son regard plutôt tendre que sévère, sa voix douce, niais ferme. Tous ses mouveuicnls étaient d'un homme de guerre, et cependant sa ligure avait quelque chose d'efféminé qui le parait d'un grand charme, par cela même qu'il mettait en relief les perfections de sa mâle beauté.

11 porlait le costume des chasseurs à cheval, corps valeureux qui, depuis plus de douze ans, est l'illuslre représenlant de la cavalerie française en x\frique, et prouve à l'Europe que la gloire des Lassalle et des Murât a pour longtemps fécondé la France. La tunique bleu de ciel, plissée sur les hances, le pantalon rouge, le képi, le ccin-

SCÈNES DE LA VIE AIlABE. 23

turon destinant une taille svelte et souple, de petites moustaches rejoignant, par une courbe élégante et martiale, une royale bien taillée, lui donnaient un bel air de soldat et de fashionable, en accord parfait avec sa nature, qui, nous l'avons dit, sous son extérieur viril et bien trempé, laissait deviner quebjues penchanîs féminins.

Pris au pied à terre, le jeaiîe cavalier n'avait pas encore secoué la poussière qui couvrait ses vètemi^nts. 11 était criblé de ce sable rongea! re que le vent soulève en tourbillons dans la plaine; sa barbe et ses cheveux en étaient saupoudrés. Son front, bronzé par le soleil, était marqué d'une ligne blanche comme rallàtre, qui séparait la partie exposée à Tair vif de la partie garantie par la coiffure, ligne tracée par la vie des camps, et qui fait l'orgueil du soldat, en lui rappelant ses jours de gloire et de misère, ses combats et ses travaux.

En voyant le capitaine Horace de Candeuil, tout ami de la patrie devait éprouver un siT.timent joyeux : sa physionomie ouverte annonçait un cœur brave et bon ; et il faut avclr vécu loin de la France pour apprécier, h son inestimable valeur, la rencontre d'un Français dont on peut se faire, à la fois, plaisir et gloire.

Muller paraissait profondement endormi; le baron fumait toujours tn vrai bédouin, prenant une tasse de café maure après chaque pipe turque, ne disant pas un mot, ne faisant pas un geste, mais ramenant sans cesse ses regards sur la porte par où devait venir le cai itaine.

Après une demi-heure d'attente, un bruit de sandales se fit entendrai dans la salle voisine, et l'oflicier parut, appuyé sur deux Mozabs, et souriant de sa maladresse à marcher sur les dalles humides.

— Je ne pourrai jamais m'habituer à ces damnés patins... Ah ç.i! où me mettez-vous?

— Là, sidi.

2i MÉOINE.

— Ce n'est, ma foi, pas volé î... Tudieu! quels garçons vous Êtes !... Je suis rompu !

— Tu en avais besoin, dit l'un des Mozabs.

— Pardieu! que ne m*assommiez-vous, sans vous gêner davantage !... Ah ! vous appelez ça un bain î j'aimerais autant la bastonnade... Décidément, les bains chinois valent mieux que les bains maures.

Il se coucha, s'étendit bien douillettement, prit un seheurbet (1), une longue pipe, congédia les Mozabs, et, par forme de délassement, voyant qu'on ne lui parlait pas, il se parla à lui-même, en continuant ses observations critiques sur les localités et les coutumes barbaresques ; puis, se retournant vers le matelas de son voisin, il lâcha une bouffée de tabac magnifique, et, croyant avoir affaire à quelque lourdaud du pays, il s'écria d'un ton de bonne humeur :

— Quels sont ces messieurs?

Rejetant brusquement ses burnous, le baron passa lu main sur son front, écarta les pans de son haïk, et attacha sur le capitaine un regard que le soleil n'eût pas fait baisser.

— Vous ici, monsieur de la Garde?

— En seriez-vous surpris, monsieur de Candeuil?

— Fort agréablement, je vous le jure, repartit le capitaine qui avait rappelé aussitôt sa charmante insouciance et sa voix la plus douce, la rencontre est un peu bizarre, je l'avoue, c'est du plus pur roman, et j'aime beaucoup les romans.

— J'aime surtout à les finir; et vous, monsieur?

— Moi de même... Pardieu, si cette aventure était racontée à l'un de nos écrivains, nous ferions deux héros lrès-sédui?ants.

(J) Sorbet.

SCEPfES DE LA VIE AIUDE. Î5

— Il ne tiendra qu'à l'un de nous de la publier.

— C'est ma foi vrai, ces pauvres feuilletons sont si souvent au dépourvu, Dieu me pardonne, la Situation est a la fois dramatique et mignonne.

— Je suis ravi qu'elle vous plaise.

— Inlinimont, je ne l'auras certes pas trouvée; ces bains maures, ces figures de Mozabs, le vieux IIas>an, ces Bédou'ns qui dorment à tour de bras, et ce déguisement sous lequel nous nous rencontrons, nous qui nous sommes séparés au bal de la princesse Tzaritzinn, le plus beau bal que Paris ait donné l'hiver dernier... vous en souvenez vous, monsieur le baron.

— Ma visite le prouve.

— Certes, mais je n'invoque vos souvenirs que pour les reporter sur les fées charmantes de cette soirée délicieuse... Ah! vous vous ennuierez à périr iéi, pour peu que vous ayez encore en tête nos valseuses intrépides. Il faudra vous contenter de la musique duHackem, qui fera t fuir un troupeau de chèvres y cc^mpris le chévrier ; et les femmes, Monsieur, les femmes! Savez-vous bien qu'il n'y a pas de femme ici!... Ah!... je vous plains!

— Je suis cependant venu chercher en Afrique un plaisir que je place au dessus de tous ceux q;ie vous regrettez, et j'ose espérer qu'il ne me fuira pas.

Ces derniers mots furent prononcés avec lenteur et accompagnés d'un sourire qui tenait à la fois de la plus exquise politesse, et du sarcasme le plus acéré. Le capitaine tressaillit sous ses longs vêtements de laine ; il regardera le baron avec une dignité froide, appela un Mozab pour faire n^charger sa pipe ; et, reprenant la conversation sur le me • e ton, dit avec nonchalance :

— Il est à parier que les lecteurs du roman dont nous fournirons l'intéressant sujet, frémiront d'épouvante en découvrant que nous allons nous couper la gorge; car

c'est là îe plaisir ({ue vous iioursuivez, si je ne me lromi)e.

— Je suis arrive de Paris tout exprès.

— Quoi! sans m'en prévenir, mais c'est fort mal; et j'y vois un soupçon pour moi peu bienveilhint. Pensiezvoiiscjiieje ch rcherais h vous éviter, par hasard?

— J'; tais ceriain de vous rencontrt r. Pourquoi vous aiirai-je écrit? je ne suis pas très-heureux par correspondance, vous le savez! Le baron appuya encore sur cette dernière pensée.

— Avant tout, reprit le capitaine, parlor.s l)as, et sachons avec qui nous sommes. Quel est le Sarrazia qui dort à vos côtés, est-il des vôtres?

— Ce Sarrazin est un soldat qui a fait la campagne d'Egypte, répondit brusquement le vieux Muller, que le ton railleur de roflîcier avait très-fort choqué.

— C'est un ani ien ami et serviteur de ma famille.

— J'en suis charmé et pour vous et pour lui; mais je serais tenté de croire que tous ces bédouins étendus làbas, vont secouer leurs burnous et me montrer de gracieux visages comme le vôtre, monsieur le baron, ou de vieilles moustaches de la République, comme celles de monsieur votre aaii et serviteur, à moins que l'Arbi, l'invisible, ne S3it couché parmi eux, ce qui serait p'us original encore!

— Nous avons, ce me sembla, assez examiné le côté plaisant de notre aventure; vous pl<iriVit-il de parler sérieusement, dit le baron d'un ton grave?

— lieîoutmon cœur... Et d'abord, je vors dirai que si j'eusse reçu à Paris, la lettre par laquelle vous me demandiez une rencontre à Saint-Mandé, je me serais fait un devoir et un plaisir de vous être agré;!ble, en y répondant l'épée ou le pistolet au poing. Mais je n'ai trouve votre épître qu'à Alger, poste restante, et malgré mon désir de repasser la m-r, je iVcA pu me dispenser de rejoindre mou régiment qui entrait en campagne.

SCENES DL: la Vlh AKAlili. 27

— Je suis fort aise, Monsieur, de celte justificalion, que j'accepte et qui me suilit.

— Vous m'écrivîies ( n sortant du bal de la princesse Tzarilzinn ; j'avais quitté les salons a' ant vous, et d'ass( z bonne heure, car mon dopart de Paris était arrêté pour le point, du jour. Je n'ai donc voyagé qu'avec les rêves caressants de ma dernière soirée, l'esiirit enivré de parfums. de danse, de mélodies, m'arretanl à vingt visages enchanteurs qui m'avaient séduit, écoutant l'écho deceitaines paroles, un peu oubliées déjà, je le confesse; assez f t pour espérer la trouvaille de quelque billet doux, à la posti d'Alger où j'avais ordonné de rn'adresser ma correspondance; mais que je sois pendu si j'ai cru, ua seul instant, laisser derrière moi un ennemi mortel, et trouver au poit un cartel à outrance. Vous me disiez de ne pas vous répondra par écrit; je n'ai jamais très-bien compris cette fantaisie, mais j'ai pour principe de ne jamais contrarier les gens; je m'en suis donc remis aux soins de la Providence qui doit, dit-on, permettre aux montagnes de se rencontrer un jour à tour de rule, et j'ai bien fait, car nous voilà... A quand la noce, s'il vous plaît? pardonnezmoi ce terme un peu troupier.

— Le plus tôt posr^ible, et vous m'obligerez.

— De tout mon cœur, répondit le capitaine qui affectionnait cette phrase amicale; il fait jour à cinq heures, et même avant; ainsi, demain, à l'ouverture des portes

— Ce serait à merveille, sans un petit inconvénient, interrompit le baron, qui, à son tour, voyant que son adversaire vciiait au-devant de tous ses désirs, semblait vouloir lutter avec lui d'insouciance et de légèreté.

— Lequel?

— Demain, à trois heures du matin, je dois mettre à la

28 Ml^DlNE.

voile, pour des raisons qui sont indopendantes de ma volonté.

— Fort bien! j'admire tous ces accidents, et notre drame tourne à la coquetterie; ainsi vous devez mettre à la voile à trois heures du matin! Vous ne pouviez pas me dire avec une charité plus polie de songer à ma confession ?

Ah ! ç:\, nous allons donc nous battre à la bo::gie, cher Monsieur? Qu'en pensez-vous, mon brave Égyptien?

— - Je dis que cela s'est vu, répondit Muller à qui le ton railleur du capitaine ne plaisait pas du tout.

— Je n'ai rien à vous refuser, après tout, vous venez de trop loin pour que je sois difficile ; et je ne connais qu'un juif qui puisse marchander avec un gentilhomme.

— Avez-vous remarqué que nous sommes entrés dans la nouvelle lune, et que le ciel est éblouissant d'étoiles depuis quelques nuits, reprit le baron, qui prononça ces mots avec la voix mieilieuse qu'il aurait prise pour demander un rendez-vous d'amour;

— C'est pardieu vrai, on y voit comme en plein jour.

— Pour dernier pittorescjue a notre aventure, si nous l'achevions cette nuit. Qu'en pensez -vous monsieur de Candeuil ?

— Il n'y a que vous au monde, monsieur de la Garde, pour trouver de semblables péripéties... Volontiers! volontiers; palsembleu, com.me on dit encore à la Comédie- Française, ce sera charmant.

— Quelle forlune pour !a province! Où nous battronsnous?

— Je ne connais pas bien le pays, mais il me semble q[\G nous ne serions pas Irès-mal à la pointe de la Salamandre, est-ce le nom? Oui, parbleu... Nous aurons des rochers assez sauvages , le bord de !a mer, quelques rui-

se NES DE L\ VÏB ARABE. 29

nés, le souvenir d'un ancien naufrage (1), c'est parlait, j'aurais voulu un peu de tempôtc, mais comme vous désirez embarquer, ce serait vous souhaiter mauvais voyage. Ce sera dramatique au dernier point, car pendant que vous gagnerez le la' ge , m \s témoins me rapporteront comme Marlborough d'illustre mémoiie.

— J'espère, Monsieur, que voire habileté ne vous fera pas défaut dans cette occasion.

— Si c'était le jour, je ne dis pas, mais je n'ai jamais mis l'épée à la main la nuit... il y a commencement à tout. A propos, quelles sont vos armes?

— A vous le choix, vous tirez Tépée comme Bertrand, m'a-t-on dit?

— Je me rouille tous les jours... Vous tirez le pistolet comme Saint-Georges, assure-t-on ?

— Assez bien le jour, mais la nuit...

— Ce sera donc au pistolet...

— Non, à l'épée...

Aux deux, soit, car nous ne nous fâcherons pas pour de semblables vétilles.

— Aucun arrangement n'étant possible entre nous, je compte sur votre discrétion pour cacher, même à vos lémoins, les causes de notre duel?

— Mes témoins seront trop bien élevés pour être curieux... Votre heure?

— La lune se lève à dix heures.

— Hassan, quelle heure est-il, cria le capitaine?

— La stetta (2), répondit le Maure.

— C'est entendu, reprit l'ofticier, et il appela les Mozabs pour se faire habiller.

(1) Le steamer de .rÉlat, U Salamandre^ s'élant perdu sur les grèves qui avoisincnt Mosiaganem, en 1855, le petit cap où eut lieu ce sinistre, porte le nom du navire échoué,

(2) Sept heures,

Le baron et MnUer en firent autant, et sortirent les premiers du bain maure.

— N'etes-vous pas frais et dispos, dit le vieux soldat, en frappant sur Vépaule de Gaston, et avais-je tort de vous

faire assouplir?

— Je me sens plus robuste que jamais, et je te remercie, car cet homme est brave, et sou bras me semble rude h désarmer.

— Croyez-moi, répondit ''Mulîer, qui répétait ce mot huit fois sur dix occasions qu'il en avait, nous avons oïfaire à forte partie Et maintenant, où allons-nous?

— Chez Samuel, à Mazagran.

— Dépêchons.

Samuel.

Mazagran est situéç ainsi que nous Tavons dit, s'jr le versant de l'un des rapides coteaux qui descendent vers la mer, à une demi-heure de Mostaganem. Cette bourgade en raines s'ouvre par deux portes, l'une au sud-est et sur un immense et riche plateau couvert d'arbres fruitiers, et de maisons démolies; l'autre au sud-ouest sur les prairies fécondes qui vont jusqu'à la côte. Une source fraîche, limpide et fort estimée, baigne de ses eaux abondantes les murs crénelés qui bordent la ville de ce côté. La position de Mazagran est délicieuse, et on y retrouve le goût parfait, délicat, poétique qui a présidé à la fondation des moindres hameaux kabyles, des villages mauresques ou des villes turques, dans le choix du site et de l'exposition.

On raconte, que plusieurs famiiles maures, chassées de l'Espagne, au commencement du xv' siècle, montaient trois petits vaisseaux qui furent jetés par un coup de vent sur la grève du vieil Arzew. Les naufragés abordèrent la

32 MÉMNE.

plage, après avoir perdu la plus grande partie de leurs richesses, et se mirent en route en contournant les mactah ou marais du sirj et de Vhnbrah. Sans guides, dans ce pays où leurs frères avaient été égorges deux ans auparavant, les malheureux proscrits se fièrent à la sagacité de leurs chiens leviers, qui les conduisirent, mourants de soif, à la fontaine sainte de Mazagran , où ils campèrent et fondèrent une ville charmante, tournée vers le couchant et vers i'Esp:igne leur patrie abandonnée.

Aujourd'hui, c'est un spectacle désolant que cet amas de masures habité par les plus pauvres familles du pays, s'ispendu entre deux jardins, comme le tombeau du prophète entre deux aimants. Une herbe vigoureuse s'étend en prlouse depuis la porte de TEst jusqu'au loin dans la plaine, couvrant de ses fleurs et de son manteau vert un vaste cimetière où dorment les anciens maîtres, où son les dépouilles humaines à côté des décombres! Au sud, est un ravlii profond d'où ont été tirés la pierre et le sable qui ont servi à bâtir la ville, et que le vent lui rapporte chaque jour! Les rues sont é'roites, irrégulières, sablonneuses par le soleil, et bourbeuses par la pluie; le seul gnl p d'un cheval suffit pour faire écrouler, quelque part, un piHi de muraille lézardée, ou une terrasse chancelante, comîTie par miracle en équilibre. Désirant profiter de la position militaire de Mazagran, et conserver le peu de maisons habitables de cette misérable bourgade, l'autorité militaire l'assigna aux premières familles soumises à notre drapeau, et qui, toutes, étaient plongées dans la plus atfreuse indigence.

Pour garantir cet avant-poste des courses de renneaii, et pour venir en aide à notre maqneii (1) incapable de

(1) Le maqrzen était un corps de cavalerie irrègulière dont se servaient les Turcs pour gouverner le pays et tenir les province? sous leur joug, Le mot maqnen signifie arsenal, magasin, et la

SCÈNtS DE LA VIE AUABH. 33

soutenir un assaut, le génie militaire releva quelques murailles, les relia pour concentrer la défense dans nn réduit, et Mostagani'm c aifia la garde de cette bicoque à une compagnie détachée de sa garnison, qui devait s'illustrer par un fait d'armes, vainement rabaissé par la jalousie.

il faut entrer, le jour, dans Mazagran pour se faire une idée complète de la vie paresseuse et insoucianle dv s Arabes. Vous les rencontrez accroupis, le dos au mur, près de la porte de l'Ouest, fumant sans relâche, buvant un café épais où le n arc Hotte, où la cassonnade est rare (1). Sobres de gestes et de paroles, humant Tair et Tombre ou le soleil, iiers mendiants (|ui reçoivent tout ce qu'on leur donne, et ne vous en remercient jamais; dignes sur leurs burnous en loques, comme le grand cynique dans son tonneau; inteligcnts, penseurs, rusé>, hardis, prêls à tout faire et ne faisant rien, à moins que Todeur de la poudre et le chant d^s combats ne vieiiiicnt les réveiller, et les arracher de la îcrr- où ils semLîaient enracinés; tels sont les Arabes des villes! Alors, à cheval le xMaqrzen ! à cheval et en guerre, au pillage, au ku, au sang! nuit et jour à cheval!..

Comme on voit un vol immense de corbeaux posé dans un champ, couvrir de ses plumes noires les sillo:js du laboureur, observer un morne et prudent silence, puis battre tout à coup des ailes, monter en tournoyant dans

cavalerie des beys éiait en effet le véritable arsenal de leurs forces. L'cxi.éi'ience nous a dtniontré tous les avantages de celle organisation, que M. le maréchal Uugeaud complète chaque jour. Le.-» Turcs n'ont pacilîé la régence qu'a l'aide des maqrzen; leurs troupe^ nationales ne dépassaient pas 4,000 hommes, tous fantassins.

(Ij Les Arabes, les Turcs et les Maures ne se [servent presque jamaiir. de sucre rafliné.

31 MJÎDINE.

les airs, se perdre dans les nu^igr^s, ou fondre sur une proie nouvelle!.. Ainsi les cavaliers arahes se lèvent, brusqneniv^nl et à la fois, de la poussière où vous les avez vus couchés; iis secouent ^iu veut leurs burnous, et se répandent au galop dans la plaine, où leur instinct sauvage a flairé quijlques combats et quelque bulletin sanglant.

Le baron et son compagnon, après avoir traversé la place du marché, avaient gagné le sentier sablonneux qui contourne les flancs du coteau où git le cadavre du vieux Mazagran. Ce chemin, bordé de haies touff'iies et odorantes, où les les larges feuilles du cactus se mêlent aux fleurs de l'acacia et aux graines du lanlique, (tait plongé dans une obscurité épaisse, et la brise de mer troublait seule le silence de la nuit, en caressant les arbustes de son souffle léger.

Les voyageurs ne causaient qu'à voix basse, et encore n'était-ce qu'à de rares intervalles qu'ils échangeaient quclqiies paroles dont il était impossible de saisir le véritable sens. D'ailleurs la langue qu ils employaient était d'un idiome singulier qui tenait du russe et du polonais, une espèce de patois kalmouth qui, certes, ne devait pas avoir d'interprètes dangereux entre Mostaganem et Mazagran.

— Nous sommes arrivés, dit Muller, j'entends les chiens.

Bientôt, en effet, un tapage infernal , prodnitpar une meute ohiens féroces, signala le voisinage de la bourgade; et les deux étrangers, franchissant la porte, de l'Ouest, sans y rencontrer un seul Arabe, s'enfoncèrent dans les rues, à travers les masures, poursuivis de maison en maison par les aboiements hargneux de ces terribles gardiens, moitié chiens, moitié chacals, qui, du crépuscule à l'aurore, s'égosillent avec furie contre tout bruit qui passe, pendant ([lîe leurs maîtres dorment au milieu des périls, sans autres sentinelles que leur intrépide viy^ilance.

5CÈNES DE l\ VIE AUAbE. 3S

— Du dial.lo si je m'y reconnais! s'écria le baron avec humeur; quelle nuit noire î

— Ne la maudissez pas, elle nous est fort utile, et j'ai peur que noîis n'y voyons trop tôt.

Le haroîi prit sa montre et la lit sonner.

— Neuf he-ires moins un quart, dit-il. Si ce drôle de Samuel m'a bien compris, nous avons du temps de reste.

— Samuel, en bon juif, com.prend toujours li merveille quand on lui parle bourse en main.

— En ce cas, il n'a pas à se plaindre...

— Monsieur le baron est plus généreux, qu'un prince... Mais... nous y voici!

Les deux étraiigers s'arrêtèrent devant une porte basse qui résista bravement aux poings vigoureux de Muller. Les étoiles avaient tout à coup illuminé le ciel, et permettaient de distinguer confusément les objets qui encombraient la rue, et la m.aison à laquelle les voyageurs s'adressaient. Cette ruaison avait une apparence moins misérable que ses voisines, ses murs et sa terrasse paraissaient avoir été recrépis et blanchis, et Ton entendait le frémissement des feuilles de deux figp.iers qui ornaient la cour.

Aux coups redoublés de Muller, un chien énorme s'élança sur la terrasse, le poil hérissé, la queue flottarte, et fit, à lui seul, un bruit plus formidable que tous les gardiens de son quartier.

Sans s'inquiéter de la rrige du brave animal, les étrangers prirent chacun une pierre, et frappèrent à outrance contre la porte. Nulle voix n^ répondit. La rue semblait inhabitée, la maison paraissait déserte ; aucune lumière, aucun feu. Le seul concert de la meute grondait dans l'écho s'ir tous les tons.

— Quel sabbat fantastiiiue! s'écria Muller; iî est impossible de s'entendre.

— Où s'est donc fourré ce voleur? dit Gaston (c'était

36 MiiDINE.

le prénom du baron). N'aurait-il pas reçu ma lettre?

— Il l'a reçue, Monsieur; patientez... ou le drôle fait sa prière, ou il compte ses douros... On marche dans la cour, voila notre homme...

— C'est bien heureux !

— Paix! paix! Mascara! Mascara! cria une voix gn'le et piteuse, qui, avec ces deux mots répétés, imposa silence au chien de garde. — Qui est ià? demanda la même voix d'un ton nazillard et timide.

— Muller ! répondit le vieux soldat. Ouvriras-tu?

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! pardon, Sidi, pardon ! Si j'avais i)ensé que ce pût être... Pardon, mon Dieu î... je ne savais pas... Paix, Masc.ira, paix!

Tout en s'excusant de son mieux, et avec un trouble évidemment affecté, le juif Samuel, car c'était lui, débarrassait la porte de ses crochets, de ses ferrures, et donnait enfin les deux tours de clef qui permirent aux voyageurs d'entrer dans la cour. Le chien vint les flairer, en éteignant sa colère dans un grognement sourd et rancunier; puis, il regagna la terrasse, où, bientôt après, il reprit sa partie avec un gosier infatigable.

— Je te trouve bien hardi de me faire attendre ainsi h ta porte, dit Gaston, avec plus de calme et de froide^ir qu'on n'aurait du en attendre de sa jeunesse et de son impatience.

— Hélas, Sidi, ce pays est peuplé de brigands, et le pauvre Samuel est obligé de prendre beaucoup de précautions.

— As-tu reçu m,on billet?

— Le petit Jacob me l'a remis, dès son arrivée.

— Quand?

— Avant-hier.

-— Tu as eu le temps de tout préparer?

— Ne parle pas si haut, mon bon seigneur, murmura le

SCKNrS DE l\ VIE AnABE. 37

jnif. Son^o, que nous sommos entourés de brigands, et que le pauvre Samuel est père de six enfants.

— Eh ! poltron, quel danger penx-tu courir ci parler do inar.ière à ce que je t'entende ?

— Samuel a raison, monsieur le baron, dit Muller, la fia d'une entreprise aussi hardie que la nôtre exige autant de prudence que de bravoure.

— Grand Alirah im ! tu as deviné, monsieur Muller, tu es sage !... La pouss'ère a des oreilles, à Mazagran!...

— Tout est-il comme je t'ai demandé? interrompit le jeune homme, avec impatience, mais à voix basse.

Le juif tourna la tète dans tous les sens avant de répondre :

— Oui, mon bon seigneur.

— Et Kadidja, continua Gaston d'une voix encore phis étouffée.

Samuel se rapprocha des deux voyageurs, et, montrant du do-gt la porte de son logis, il murmura ce seul mot :

— Là... avec l'effort d'un criminel qui ferait un aveu terrible.

Le baron s'avança rapidement vers la porte; Muller l'arrêta par le bras et lui dit :

— Vous n'avez qu'un quart d'heure, ne l'oubliez pas!

— Je n'ai besoin que de dix minutes... attendez-moi.

Il disparut, et Samuel tressaillit de tout son corps. Vn cri de femme jeta dans le silence de la ville endormie sa note éclatante, et réveilla la colère un instant assoupie du chien de garde.

— î^iaint Israël î murmura le juif, en fermant soigneusement la porte que le baron avait laissée entr'ouverîe, pourquoi un si généreux seigneur est-il aussi imprudent ! . . . Ah ! monsieur Muller, tu as seul pitié du pauvre Samuel !

— Je n'ai pas pitié de toi, parce que tu es le plus riche coquin de l'Afrique, répondit avec flegme le vieux soldat,

38 MfJDlNE.

qui, s*asseyanl sur une pierre, battit le briquet, prit sa pipe et ralluma.

— Je suis rniiié, ruiné! Cette àernière affaire me met sur le fumier de Job, ujonsleur MuUer; et, cependant, je su!s un honnôle homme !...

— Honnête homme!... voleur, veux-tu dire?

— Couvre ta pipe, mou bon monsieur Muller, couvre ta pipe; on voit le feu de loin. Parle plus doucement, je t'en supplie!

— Silence! ta lâcheté fait plus de bruit que la témérité de M. Gaston.

— lîélas! mon Dieu, mon Dieu! marmota Samuel; et, s'accroupissant dans un coin, il n'ouvrit plus la bouche, pendant que le brave Muller fumait, silencieux et grave comme un vieux matelot faisant son quart de nuit.

Le contraste entre ces deux hommes était frappant. L'heure et le lieu qui les mettaient en présence, le drame qui se préparait sous leurs yeux, et auquel ils semblaient prendre une part active; la conduite mystérieuse du baron, les frayeurs de Samuel et la froide détermination de Muller, donnaient au silence suspendu sur la maison du ju f quelque chose de bigubre et de solennel. La lune planait dans les cieux, et ^on croissant faisait pâlir Teclat de ses plus brillaiits satellites; la nue était semée d'étincelles, et rétoi!e filante traçait sa courbe enflammée des trois Rois aux Charriots, du Syrius au Berger. Les terrasses et les masures de Mazagran reflétaient les rayons qui du ciel inondaient la terre, et la baignaient de leurs flots lumineux. Les grillons chantaient sous l'herbe d s prairies; le ver luisant, vaincu, éteignait son feu dans les broussailles; les arbres projetaient des ombres gigantesques, et, dai;s la cour de Samuel, éclairée comme pour une fête, en voyait, immobiles aux places qu'ils avaient choisies, le vieux soldat d'Egypte et le flls dégénéré d'Israël.

sciiNES DE L\ v:e arâîje. 39

Samuel portait le costume adopté par les juifs d'Afrique; il avait la tèle nue et rasée de fort près, une cravate noire roulée en corde, un gilet en coutil gris, soutaché de quelques cordonnets noirs, et boutonné du haut en bas par une infinité de petits boutons noirs arrêtés par des ganses en soie de môme couleur; sa veste était de gris-de-fir, coupée sur le patron des vestes turques, mais plus étriquée et sans ornement aucun ; son pantalon était de drap noir, large des hanches et des cuisses, s'arrètant par une coulisse k la taille et par une agrafe au-dessous du genou; de longs bas chinés et de larges babouches, ou sandales mauresques , achevaient de revêtir les formes grêles du plus juif des juifs de la régence. Il était grand, voûté, mal assuré sur ses jambes, maigre, malpropre. Ses traits avaient cette finesse qui indiquent l'astuce, la ruse, l'intelligence et Tégoïsme profond ; ses yeux noirs, bien fendus, étaient lâches et dégradaient la face, que les veilles, la cupidité et l'asservissement avaient vieillie et flétrie avant l'âge. Samuel pouvait avoir cinquante ans ; on lui en aurait donné soixante. Sa voix était flûtée, paresseuse, caressante et servile. Jamaisjuif ne mérita mieux répithète de ben-djiffa (1) que tout Arabe fier et belliqueux donne à l'Israélite, objet de son implacable mépris.

Muller regardait le marchand avec une pitié dédaigneuse et, n'ayant rien à lui demander, il semblait ne pas s'apercevoir de sa présence.

— Mon Dieu! dit le juif, M. le baron reste bien longtemps ; il oublie ce que tu lui as recommandé.

(1) Den veut dire fils,* et cijiffa signifie charogne. Cette épilhète rcmonle a une haute antiquité, d'après les taleb ou savants du pays, qui i)rétendcnt que le peuple juif ayant été vaincu et détruit par Abou-Bekr, dans une grande bataille, Mahomet permit aux femmes des morts d'aller les relever; il arriva que ces femmes étant devenues grosses, leurs enfants, d'où descend la race juive actuelle, furent nommés beni-djiffa.

— Mô!c-toi de ce qui lo regarde ; n'as-tu pas été payé ?

— J'ai reçu un acompte, mon bon monsieur Muller ; mais, pour achever toute celte besogne, je suis obligé de tant d(' penser (jue je n'ai plus un seul soltani.

— Si lu ine fais encore un mensonge, j(; prierai M. le baron de retenir la moitié de ce qu'il l'a promis.

— Abraham î vous ne voudriez pas me faire mourir de faim !

— Arrange-toi...

Samuel allait recommencer ses supplications, lorsque Muller lui (U un geste impérieux, en se levant brusquement. La porte par laquelle Gaston était entré dans la maison, venait de s'ouvrir, et le baron était sur le seuil, enveloppé dans son manteau de voyage. 11 donnait le bras à une jeune femme vêtue d'habits mauresques, qui fit un pas dans la cour, sans vouloir abandonner son appui.

— Kadidja! s'écria le juif avec terreur, Kadidja ! rentre chez toi... Nous sommes perdus!..

— Adieu, dit le baron, Samuel n'a pas tort, cette fois, courage, mon enfant, laisse-moi partir...

Kadidja saisit l'un des bords du manteau de Gaston, recula d'un pas, et s'agenouillant dans l'ombre de la porte, elle baisa l'étolfe que ses mains serraient avec force.

Cette fomme était admirable dans cette pose pieuse et passionnée. Les lueurs molles de l'astre qui éclairait ses formes élégantes, la pâleur de ses traits qui faisait ressortir le jais de ses cheveux épars sur sa gorge, son front noble et penché, l'expression d'une touchante douleur répandue sur tout ce beau corps affaissé sur lui-même sa bouche muette, mais tremblante et entr'ouverte pour des baisers qu'elle ne pouvait plus donner ni recevoir; toute celte perfection rehaussée par l'éclat d'une parure opulente, et apparaissant sur le seuil d'une maison rui-

nro, peiulant une nuit resplendissante, au milieu d'une ville dépeuplée ; tout ten;îit du rêve et de la fable orientale, dont Kadidja était la fée, le génie, la merveille!

Le baron se pencha vers la mauresse, couvrit de baisers SOS deux mains, dégagea son manteau, traversa vivement la cour, et jetant une bourse i\ Samuel, il bji dit: — Sois exact et muet,

MuUer et Gaston étaient dans la rue; la porte avait été verrouillée : le vieux soldat prit le bras de son compagno!i et lui dit tout bas : — L'heure nous gagne. — Marchons, répondit avec un soupir le jeune homme qui ne put cependant quitter la maison du juif, sans prêter un moment Toreille à ce qui s'y passait. Il entendit Samuel s'écrier d'une voix épouvantée, mais étouffée :

— - Abraham! elle est morte!.. Kadidja! Kadidjal réponds-moi?..

Le baron leva la main pour frapper k la porte, Mullcr retint son bras et Teatraînant lui dit :

— Et le capitaine, monsieur... le capitaine?

— - Mais... cette pauvre fille! répondit Gaston...

— Mais!., votre vieux père! M. le baron !..

Les voyageurs n'échangèrent plus un seul mot; enveloppés de leurs manteaux, ils descendirent à la fontaine de l'Ouest. Gaston baigna ses mains et son visage dans l'eau écumantc de !a source, et aussitôt après cette ablution, on aurait pu voir deux grandes ombres glisser dans les prairies, et les halliers qui vont de Mazagran à la pointe de la Salamandre.

Le duel.

La côte qui borJe la mer, depuis Mostaganem jusqu'à la pointe (le Salamandre, est haute, escarpée, périlleuse; les flots qui baignent sa ceinture de granit, roulent sur des blocs à fleur d'eau et s'y déchirent avec fracas, avant de s'élancer en jets écumeux jusque sur les broussailles de la terre ferme. Les goélands et les hirondelles font leurs nids dans les larges crevasses ouvertes, par les siècles et la tempête, dans les flancs des rochers; et un bruit solennel, immense comme Thorizon qui se voile dans les nuages, remplit Tair de sa majesté; voix terrible et magnifique de ces trois merveilles divines, le ciel, la terre et la mer, révélant aux hommes Tinfinie puissance de leur créateur!

La plaine comprise entre les coteaux de Mazagran et la mer, étend ea nappe verte et fleurie jusqu'au pied des rochers, et déroule ses ondulations capricieuses en pentes diverses qui, tombant dans tous les sens, la transforaient en un tapis barriolé selon les herbes, ou les cultures, ou les plantes sauvages qui Tenrichissent de lears couleurs. La côte s'affaisse tout à coup vers la pointe du petit cap

SCENES DE LA VÎE AKAfiC. 43

(le la Salamandre, et le sable de la grève s'y trouve mêlé Mix cailloux, aux coqnill^iges, aux hailiers, aux derniers efforts des flots mourants. Les Maure , ravis de l'exposition charmante de cette vallée que notre pinceau malhabile ne sait pas représenter, avaient élevé des maisons de campagne jusques et au delà du cap; aujourd'hui on ne rencontre plus que les ruines de ces villa charmantes, ruines envahies par les ronces, abris misérables de quelques misérables pasteurs ou des lugubres oiseaux de la nuit.

Le roulement sourd et cadencé des tambours de Mostaganem, battant aux champs, le son pur et éclatant des clairons annonçaient aux retardataires que les portes de Il ville allaient être fermées, et que la dixième heure n'était pas éloignée; on entendait encore un bruit de pas froissant l'herbe et les Lrouissailles , et quelques mots échangés par deux piétons en marche, se mêlaient aux murmures des eaux et du vent, et à la fanfare militaire.

La lune inondait la terre de ses rayons, et brillait en souveraine dans un ciel splendide, comme n'en ont jamais rêvé les plus langoureux poètes, comme n'^n ont jamais chanté les ballades les plus romantiques! le bruit des pas et des voix approchait de la côte; et nos lecteurs, en Técoutant, reconnaîtront Gaston et Muller arriVcint au rendez-vous.

— Nous avons perdu le sentier, monsieur le baron, il faut se décider à courir à travers cham.ps.

— N'est-ce pas le plus court chemin?

— Nous arriverons faits comme des voleurs; ceci vous regarde, car j'use peu de bottes vernies que je sache.

Hé! nous avons un peu dévié, j'aperçois la masura des (houeltes; c'est là, je croi.s, que vous avez pris terrain.

— Personne encore!.. Dieu soit loué! nous sommes les premiers.

/>4 Ml^niNE.

Après avoir franchi quelques buissons, les deux compagnons se trouvèrent sur une pelouse adossée à une grande masure, et bordée de hauts fourrés d'épines, de pahniers nains et de lanlisques. Ils s'arêtèrent, et prêtant Toreille, ils entendirent résonner lourdement sur le gazon les pieds de plusieurs chevaux marchant un pas pressé.

— Ce sont eux, dit Muller.

— J'ai le temps de faire une ronde pour prendre connaissance des lieux, répondit le baron. Attends-moi là, sans bouger, afin- qu'on t'aperçoive du plus loin possible. Muller se croisa les bras et siffla une tyrolienne. Le baron se dirigea vers les ruinos, et se glissa dans leur ombre; p ;is il visita les halliers à pas lents, s'arêtantde temps à autre, comme pour prêter une attention plus soigneuse. Sa tournée faite, Gaston rejoignit le brave Égyptien, et lui dit : '

— C'est à merveille.

— Écoutez !.. Ils ont pris le galop.

On entendait en effet la cadence mesurée de plusieurs chevaux embarqués au galop de cha'^se, et, par moments, quelqj'es éclats de vive gaieté frappaient l'oreille des deux combattants au guet.

— Ce ricaneur a le diable au corps, dit Muller à demivoix, et il vient se faire tuer de la plus bt^Ue hum ur d i monde.

— • Je le sais, répondit sourdement le baron.

— Et moi je ne lui pardonne pas son air sans façon. C'est égal, c'est un beau brin de soldat ; je vous engage ii ne rien négliger... la main haute et le pied ferme... il no faut que cela pour mettre à l'ombre le plus malin.

— Malédiction! s'écria le barpn, avec un accent de Tireur qu'on n'aurait jamais soupçonné dans sa nature calme et élégante, si j'étais vaincu!..

— Ce serait alors mon tour, reprit avec sang-froid le vieiix soldat; et la bcsogn(3 n*est p -s toute faite avec les loups de mon espèce...

Trois cavaliers débouihèrcnt par le sf^iitier (jui mène à Mostaganem, et parurent à vingt pas de la pelouse. Le capitaine de Candeuil était en tùte, monté sur un superbe cheval noir, dont la croupe vigoureuse luisait aux reflets de la lune; arrivés aux buissons dont nous avons parlé, le cheval s'arrêta court ; ses nazeaux s'enflèrent avec bruit, il se défendit; et, ne surmontant sa frayeur qu'à Tatlaquc vigoureuse de son maître, il s'éiança par un bond prodigieux par-dessus l'obstacle qui l'avait arrêté, et retomba en caracolant sur l'herbe de la pelouse.

Les deux témoins du capitaine arrivèrent immédiatement après lui sur le terrain.

— J'ai l'honneur de vous saluer, monsieur de la Garde, vous m'avez procuré le plaisir d'une promenade ravissante; et Phœbè noiîs éclaire comme à l'Opéra... La belle nuit, mon Dieu!

— J'en suis amoureux comme de tout ce qui m'entoure...

— Du diable si vous êtes amoureux de moi, mon cher monsieur, interrompit le capitaine.

— Pourquoi pas, je suis plus que jaloux de vos mille qualités.

• — Peste !.. vous l'êtes à la^ manière d'Otelîo... et n'avez cependant aucune parenté, j'imagine, avec les Maures de Venise ou d'Afrique.

— Pourquoi pas? répondit encore le baron d'un ton singulier qui tenait de la flne raillerie et de la colère concentrée.

— De tout mon cœur... reprit en riant le capitaine, car, je le vois, nous avons tous les deux nos locutions fa-

i6 MÉDINE.

voriles. Mais, (h'^s lors, coupons-nous bien vite la gorge, car nous somincs ennemis tout de bon, vous, Bédouin, et moi Français... Tudieu, le joli rom;:n !

— Je vous attends.

— Messieurs, pied à terre, s'écria le capitaine ; qui de vous tiendra les chevaux?

— Eh! mais, vous êtes donc venus ici à pied, messieurs, dit ie capitaine en s'adressant à ses adversaires, après avoir jeté un regard autour de lui.

— 11 aurait faUu louer des chevaux et éveiller des soupçons; vous n'avez pas oublié que j'ai pris terre aujourd'hui.

— Non, pardieu pas, je me souviens même de vos projets de mettre à la voile après m'avoir... vous comprenez?.. Mais vous n'avez pas grande opinion de la galanterie de répaulette, si vous avez cru que tous les chevaux de mes amis n'étaient pas les vôtres pour cette partie de plaisir.

— Je vous remercie, monsieur,? avez-vous crrcté le choix des armes?

— Ne sommes-nous pas d'accord sur ce point; j'aime beaucoup Tép.e, et le pistolet tout autant ; prenons l'une à la main, les autres à la ceinture, et Dieu pour, tous, comme dans les Huguenots.

— Soit... MuUer, donne-moi mes pistolets.

— Ah! monsieur est votre seul t-moin? demanda le capitaine en souriant...

— 11 en vaut bien deux, ce me semble, interrompit Muller d'un ton brusque.

— Ce n'est pas (jue je fasse fi de vous, mon brave, ne sommes-nous pas camarades; vous, vieille moustache, et moi, jeune royale; vous, mameluck, et moi, kabyle; allons, touchez-là, et sans rancune?

SCENES DE LA VIE AflAnE. 4?

I/Égyplien serra la main qu'on lui tendait, sans répondre un seul mot.

— Messieurs, donnez les épées, reprit le capitaine, et réglez retiquetle... Je vous présente mes deux témoins, monsieur de la Garde, tous deux ofliciers dans mon régiment, t'jus deux bravoo et ^ans reproches.

Gaston s'inclina. Les tenions déposèrent les épées sur la pelouse, et prirent Muller à l'écart. Le capitaine flatta l'encolure de son cheval, qui piaffait sur place et gonflait ses naseaux avec impatieiice, Toeil au guet, Toreille tendue.

— Tu es bien poltron, cette nuit, mon pauvre Agha, on irait que tu sens les lions dans les broussailles.

Le bel animal se mit à hennir à la voix de son maître, et souffla avec force.

— Décidément, reprit le capitaine gaiement, mon cheval aurait dû appartenir à quelque grand Romain, il aurait fait la fortune des augures.

Les trois témoins revinrent au milieu du champ, silencieux, graves et marchant à pas Icnls.

— Et vive Dieu ! vo'^s avez i:n air d'enterrement, messieurs, s'écria le capitaine. Qu'avez-vous décidé?

— Chacun de vous, dit Muller d'une voix ferme, mettra deux pistolets à sa ceinture, et s'armera d'une épée. Vous vous attaquerez avec le fer, et le premier renversé, pourra, seul, faire usage de son feu, auquel il sera permis de répondre. Ces conditions vous convienne'! t-elles?

— Parfaitement, répondit le baron.

Le capitaine mit habit bas, son adversaire en fit autant, et tous deux se penchèrent à la fjis, pour ramasser les épées croisées sur Therbe. Aires avoir relevé les manches de leurs chemises jusqu'aux coudes, les champions se placèrent en face l'ua de l'autre, reçurent des mains des témoins une ^ aire de pistolets qu'ils fixèrent à leur cein-

48 MLDK^i:*

lure, et se saluant avec une grâce toute parisienne, sans aftectalion, sans orgueil, ils tomberont en garde, d'un pas solide, d'un bras souple, d'un regard iixe et hardi.

Les témoins étaient à l'écart, suivant avec anxiété les mouvememenîs des combattanls, et observant un silence iiH)Osant. Le vieux MuUer avait les bras croisés, l'œil ardent, le front impasssible et froid; d'aplomb sur ses deux jambes et immobile comme un marbre, il pouvait faire pendant k ces larges brèches de murailles dévastées qui encadraient le tableau que nous essayons de détailler. Le soldat d'Egypte, par respect pour les armes, et pour rendre homma^ge aux deux adversaires, autant que par vieillie routine du point d'honneur, avait jeté son chapeau sur le gazon, et livrait ses cheveux liai. es à la brise qui les laisaii ilotter sur ses joues.

La lune brillait sur l'herbe, sur les rochers, et argentait les lames qui portaient délicatement leur écume à !a grève; les insectes qui animent les buissons, pendant les nuits lumineuses dont le ciel d'Afrique est si prodigue; faisaient entendre ces cris et ces chansons qui annoncent au laboureur, au berger, à l'homme laborieux des champs qu'à la nuit magnifique succédera un jour sans nuages. Les ruines projetaient leurs grandes ombres sur les plateaux de fleurs et sur les halliers ; on entendait parfois ce vagissement sauvage, aigu, plaintif, horriblement triste, que poussent aux environs des cimetières les bandes de chacals affamés.

Les chevaux des officiers, occupés par le cliquetis des épées, dressaient la tête et l'oreille, tendaient l'encolure , prêtant une attention presque intelligente à ce qui se passait sous leurs yeux.

Le baron et le capitaine, après s'être mis en garde à longueur d'épée, marchèrent, chacun, d'un petit pas, en engageant le fer au tiers de la lame. Ce mouvement, fait

SGEINES Dlù LA VIE AKAfiE. 49

avec ensemble et comme au commandement, attestait la bravoure des deux combattants, et faisait présager une lutte vigoureuse, l.e baron, en dépit des conseils de Mul- 1er, avait la main un peu basse et le bras peu ployé ; il était plus fendu que les règles de Tart ne le prescrivent; mais le buste bien planté sur les hanches, mais la mobiliié du poignet, mais la souplesse et la rapidité du coup d'œil en faisaient un homme dangereux, l'un de ces tireurs qui tuent plus sonvent qu'ils ne blessent, et dédaignent régratignure.

Le capitaine avait, dans sa pose, cette nonchalance habile qui fascine, endort et attire la confiance de l'ennemi; il était le même sous les armes et dans la causerie, le même en tout, possédant une insouciance dédaigneuse et charmante, une grâce coquette et valeureuse; sa bouche souriait toujours, ses cheveux soyeux encadraient son front de leur noir d'ébène, et sa poitrine nue semblait délier le fer d'oser la souiller. Son jeu large, en apparence, était vif et pressé. Ses coups arrivaient prompts comme la foudre; son pied leste, brave et prudent avançait ou reculait, en effleurant l'herbe comme un tapis. Le com'nat durait depuis deux minutes dans un profond silence, avec des alternatives de succès et de défaite, lorsque le baron, se précipitant pour porter un coup droit, glissa sur le gazon et tomba sur son genou gauche.

Muller conserva son attitude impassible; les autres témoins firent un pas en avant.

Gaston, sans chercher à se relever brusquement, leva le poignet droit en tierce, conserva la puinte basse, couvrant ainsi tout son corps, et porta la main gauche à la croshC de l'un de ses pistolets Le capitaine, trop généreux, trop chevalier, pour profiter d'un accident, fil un saut de côte, rompit h', ligne, et s'appuyant s.ir son épée, avec celle aisant" qui le di.^linguait e!i toute occasion, il dit d'une

voix franche que la lutte n'avait nullement altérée :

— H faut se méfier du gazon d'Afrique, monsieur, il est presque toujours mouillé.

Le baron se releva.

— J'étais couvert, et n'ai pas demandé merci.

— Fi donc, les hommes de votre trempe ne combattent pas à genoux, pied contre pied, à la bonde heure...

Et les fers se rencontrèrent de nouveau, avec plus d'audace et d'opiniâtreté.

Le baron, après une feinte savante en dessous des armes, s'affaissa vivement sur ses ji^rrets, et porta un coup furieux à la ceinture de son adversaire, en ran;,pant à l'italienne sous la garde du capitaine. La pointe del'épée s'engage i dans les plis du pantalon, et la parade, quoique arrivant un peu tard, enveloppa si rapidement le fer dans son demi-cercle, qu'elle l'arracha des mains du baron, e1 le fit voler sur le pré.

L'épée du capitaine frappant à faux dans ce moment pressé, se rompit à la poignée, et la lame brisée tomba aux pieds des combattants étonnés et désarmés.

H y eut un instant d'égale indécision; l'espace qui séparait ces deux beaux jeunes gens, jaloux d'une victoire sanglante, était tellement resserré, qu'ils auraient pu se prendre corps à corps. Tous deux portèrent la main à leur ceinture, et on entendit le bruit sec et sinistre de deux détentes tombant à l'arrêt. L'officier qui ne tenait pas Us chevaux, se précipita entre les deux pistolets prêts à s'abaisser.

Muîler ne bougea pas... Cet homme semblait enraciné comme un vieux tronc dont toutes les branches ont été abattues par les orages. 11 y avait dans sa pose et son attente, quelque chose de funeste et d'implacable.

— Arrêtez, messieurs! dit l'officier, vous ne vous assas-

sinerez pas!.. Vraiment r/est un combat de bêtes fauves!.. Arrière, et prenez cliamp!.. Arrière!..

— Mais (jiie diable, mon cher, répondit le ea})iiaine avec sa parole noneiiidante (^t douce, on se bat dr j)lus près la nuit (pie le jour, et si monsieur e t myope, il faut bien (ju'il puisse m'ajnsler, retourne donc h ta place.

— Tu es fou!., mais je ne céderai pas... Reculez, s'il vous plaît!.. Quel témoin avez vous donc là? il est muet comîne un poteau... Aidez -moi donc, monsieur, aidez-moi donc?

Muller ne bougea point, et ne répondit pas.

— Vous ne tirerez ni un mot ni un geste de mon témoin, dit le baron, jnsqu'à ce que le combat soit terminé, jusqu'à ce que je sois mort ou vainqueur...

— C'est drôle, interrompit le capitaine en souriant, monsieur ne sera pas le moins original des personnriges de notre roman...

— Je vous propose, dit aux combattants, rofîicler qui tenait les chevaux, de vous tourner le dos, de marcher huit pas, chacun en sens inverse, et de revenir l'un sur l'autre pour faire feu à volonté.

— Acceptez-vous? demanda Gaston.

— De tout mon cœur, répondit le capitaine, en s'inclinant.

Ce fut encore un moment terrible d'angoisse et de terreur que celui où les deux champions se raournèrent en se faisant un léger salut, marchèrent d'un pas ferme, en droite ligne, avec viiesse, et tirent volte-face pour se regarder, avec lierté et courtoisie, un pistolet armé dans chaque main, la tète haute et le regard immobile.

I.es deux témoins du capitaine tressaillirent, et portèrc^nt le haut du corps eu avant. Les bras de iMuller se détachèrent de sa poitrine, l'ujie de ces mains se posa sur son cœur, sous ses vêtements.

52 MÉOiNB.

Le capitaine, après avoir marché deux pas, fit feu; le pistolet que Gaston tenait de la niain gauche tomha ; et, sans le ramasser, le baron fit un bond en avant, et lâcha sa détente après avoir ajusté son ennnemi qm se couvrit avec la crosse de son arme.

Un bruit sourd succéda à la détonation Le capitaine

était étendu sans mouvement, la lace couchée dans l'iierbe, il n'avait poussé ni cri, ni soupir.

Les officiers accoururent, Gaston retourna vers son compiignon, et MuUer le rejoignit précipitaniment. Tous les deux arrivèrent près du blessé. Les témoins du capitaine à genoux près de son corps, le soulevèrent, lui parlèrent, et n'en purent tirer aucun geste, aucune parole. Sa poitrine était inondée de sang, son visage en était souillé; la balle de Gaston avait frappe l'angle gauchi du front, et sillonné Ls cheveux.

— Vous l'avez tué, monsieur, dit Tun des officiers les larmes aux yeux... Il est mort!

Muller répondit à ce douloureux reproche par un coup de sifflet qui fit trembler les broussailles, car elles s'agitèrent avec bruit autour du terrain où se passait cette Scène, et six Arabes, cachés dans leur fourré, s'en élancèrent comme six bètes fauves traquées pas des chasseurs.

Les olficiers voulurent courir à leurs chevaux, mais le baron et Muller les arrêtèrent d'une main par le bras, et placèrent un pistolet sur leur poitrine, eh leur disant :

— Un pas, un cri, et vous êtes morts.

— Lâches! dit l'un des témoins... Qui êtes vous donc?

— Qu'aS'tu besoin de le savoir, répondit le baron avec un accent sauvage. — Laisse- toi faire, chien.

Deux des Arabes embusqués s'emparèrent des chevaux, les quatre autres saisirent les ofticiers, leur attachèrent les pieds et les mains, les bâillonnèreul et les déposèrent

SCÈ.VES m U VIE ABABB. 53

dans un coin drs masures, parmi l.s ronces et les orties • Pn-s Ils revinrent sur la pelouse, conduisant trois chevaux qui attendaient, (^aeh.'s denière les ruines l'issue de re duel singulier, et remirent k (.aston deux burnous <1 1 II ,KMa par-dessus ses vêtements français.

P^^ndanl cette opiration, deux Arabes, aidés de Muller onlcvovnt le corps du capitaine, et le plaçant ea travers' sur I un des chevaux captun's, ils l'y attachèrent solidement avec des courroies, la tète portant sur la croupe

1-e baron, Mulle. et deux Arabes montèrent à cheval • I un des Arabes conduisant r.n cheval nu, l'autre un cheval chargé du corps; et tous partirent au grand trof prenant les sentiers qui gagnent le pays des Med'géher'

La fuite

Pendant la première heure de marche, les quatre cavaliers ne s'adressèrent pas un mot. Le baron était en tète, suivi de TArabe qui conduisait le cheval de main; pui^ venait le nègre, surveillant avec un soin minutieux sa capture; enfin, Muller, observant entre lui et ses compagnons une certaine distance, leur servait d'arrière-garde.

L'un des deux Arabes, aux ordres de Gaston et de Mulkr, se nommait Mahïah. C'était un jeune nègre de dixhuit à vingt ans, Caffre, d'origine, qui interviendra souvent dans le cours de ce récit. Comme la plupart des nègres du sa race, il était de haute taille et d'un noir luisant; ses membres étaient grêles, longs et osseux, srs mains énirmes, son visage racourci, large, intelligent; il marchait pieds-nus et était vêtu, comme les Kabyles, d'une grande chemise et d'un long kaban noir, qui abritait h peine ses jambes.

i Le ciel s'était brusquement couvert, les étoiles avaient disparu; le vent d'Ouest soufflait avec force et soulevait de gros grains de poussière. Quelques gouttes de pluies

SCENES DE LA VIE AUABE. ")h

s'abnltaient sur les br- iissnilles, et, pendant qno la huio se voilait dans les nuages chassés par Torage, nos voyageurs se guidaient au feu des éclairs qui, en Afrique et dans tous les pays rapprochés de Téquateur, semlilent incendier la nue. La chah ur était lourde, accablante, et U] vent tournant insensiblement au Sud, menaçait d'apporter ces brises étouffantes qui renversent sur le sol tout être animé, brûlent la plaine et dessèchent les ruisseaux.

Le baron avait ralenti Tallure de son cheval, mais ce Ini-C4 march:tit l'amble, ainsi que tous ks chevaux des chefs, et ce pas allongé faisait trotter la petite troupe. Tout à coup Muller prit le galop, se rapprocha du nègre et lui dit d'une voix brève :

— Attache mieux ta charge, elle va tomber.

Le nègre se retourna et vit, en effet, que que les pieds du capitaine, dont les liens s'étaient relâchés, pendaient d'un seul côté de la selle, et rasaient la terre, pendant que le haut du corps flottait, cahoté, sur la croupe. En ce moment, Gaston s'arrêta et attendit Muller. Le nègre poussa un grand cri qui attira ses trois compagnons de route.

— Es-tu devenu fou, demanda le baron avec colère, ou te crois-tu dans ta Gourbi (1) ?

— Cette apostrophe avait été faite en langue arabe, et le nègre, effrayé, n'y répondit qu'en allongeant le bras vers la tête du malheureux officier.

— Qu'y a-t-il, enfin, dit Mulier avec impatience? Nous n'avons pas de temps à donner aux sottes superstitions de ce Kabile... Que fais-tu là, caché derrière la tête de ce cheval? Ne t'ai-je pas dit de placer ta charge, eî ne vastu pas relever ces deux jambes qui raclent les broussailles... Allons, dépêchons?

(1) Cabane des Kabyles.

. 6 MtÎDINË.

Le nègre avança de quelques pas, en tremblant, et, sasissant les pieds du capitaine, il fit un effort accompagné d'un gros soupir, pour les replacer sur le cheval ; mais ce travail était au dessus de ses forces, car il retomba aussitôt, la face contre terre, en murmurant une prière inintelligible. Le baron saisit un pistolet à sa ceinture, Tarma et ajusta le Kabile.

— Ne tirez pas, s'écria Muller, on aurait la trace de notre passage, soyez prudent! Gaston replaça son pistolet, et s'approchant de Tesclave, il le frappa à la Sgure avec le long fouet de rêne qui termine toujours les brides des cavaliers arabes de distinction. Le nègre se releva sur un genou, regarda fixement le baron et Muller, leur fit un sourire amer et dédaigneux, et leur dit avec émotion :

— Le mort a parlé ! le mort a remué i Mahïah ne le touchera pas!

— Et que t'a dit le mort, poltron?

— 11 n'a prononcé qu'un seul mot à deux reprises! sa voix est forte, son œil a brillé, ses pieds ont frappé la terre.

L'orage, qui depuis longtemps s'amassait dans les airs, éclata tout à coup, et une pluie serrée inonda de ses larges gouttes les palmiers-nains de la plaine, et le sentier que suivaient les ravisseurs. Le tonnerre roula ma^ jestueusement dsns les montagnes qui ferment le bassin du Sig et de l'Habrah, et les lantisques couchés par la force du vent, se redressèrent pour recevoir l'eau qui tombait à torrents.

Dès la première ondée, la main que le baron avait posée sur la poitrine du capitaine, éprouva une violente secousse, et Muller, qui s'était penché vers Toreille de son maître, lui dit à voix basse ;

— Le capitaine n'est pas mort ; si vous voulez l'enlever vivant, faites-le soigner, car cette course lachèvera.

SCENES DE r.A Vit! ARAflE. fi7

— Si je veux Tenlever vivant! s'écria le baron... Si je veux l'enlever vivant!.. Tu rêves?.. Ce serait le premier bonheur de ma vie !

Disant cela, il se précipita h bas de son cheval, prit la tête du capitaine dans ses deux mains, promena son souffle sur son visags m't le doigt sur sa blessure, approcha l'oreille de ses lèvres, écouta pour saisir le moindn^ indice de respiration, chercha avec avidité le moindre signe de vie, et poussa à son tour un cri terrible, un cri de joie féroce dont le vieux MuUer lui-même demeura tout tremblant. Le capitaine avait fait un mouvement, et répété le mot qui avait tant épouvanté le nègre. Sa bouche avait laissé échapper un nom de femme, nom doux et harmonieux que. ses lèvres mourantes pouvaient articuler sans effort.

Le baron, penché sur sa victime, murmura ce nom tout bas, et répéta plusieurs fois : il abandonna ce ton brusque et impérieux qui lui était habituel, avec ses esclaves, pour reprendre le timbre de voix pur et charmant que nous lui avons connu au début de cette histoire; il souleva la tête du blessé, la rapprocha de son sein, la couvrit d'un capuchon de burnous pour la garantir de la pluie, la réchauffa sous ses doigts, et ne cessa pas de prononcer ce nom magique :

— Médine, Médine, Médine !

Dans sa joie, Gaston fit couper tous les liens du capitaine, puis, se remettant en selle, il ne voulut confier ci personne son blessé, et le fit placer en travers devant lui, la tôle appuyée sur sa propre épaule, les pieds pendant Saiiô secousse, le corps couché aussi mollement que possible ; on eut dit un cavalier des ballades allemandes, enlevant sa maîtresse évanouie, la couvrant de caresses, et lui faisant, de sa poitrine, un refuge contre la fatigue, la poursuite et le remords.

58 méojNc.

Dès ce moment, l'ordre de la marche fut changé. Sur un signe de Gaston, Mahïah prit les devants; Mnller chemina, côte à cote, avec le baron, et TArabe qui conduisait le cheval de main resta en arrière. Le sentier que suivaient les cavaliers s'était tellement rétréci, que les chevaux foulaient à droite et à gauche les broussailles dont il était bordé, et que la vue perçante du nègre devinait ses contours avant de les avoir aperçus; le terrain avait changé de nature, et les voyageurs avaient quitté les haMtes collines et les ravins, pour rentrer dans une plaine immense, monotone, silencieuse et déserte en apparence.

La pluie tombait toujours par rafales, le ciel était noir, chargé d'épais nuages qui voyageaient au gré du vent, tantôt furieux, tantôt léger. Le parfum des fleurs agrestes, des herbes et des plantes sauvages, embaumait la plaine en s'adoucissant dans Tair humide. Les chevaux marchaient à grands pas, pressés par des talons impatients, excités par le cliquetis dos chabirs (1), Toreille basse et la tête inclinée, dociles et paisibles comme le sont tous ces braves coursiers africains si glorieux et si fiers aux jours de bataille et de fête.

— Donne-t-il toujours signe de vie, demanda Muller à voix basse?

— Ma main n'a pas encore quitté son cœur, répondit le baron, et je suis ses plus légers battements; je sens, sous mes doigts, le médaillon maudit que j'aurais acheté ce matin au prix de ma vie!.. Qu'ai-je donc fait à Dieu pour qu'il ait, dans sa bonté, dépassé mes espérances?... Quoi! c'est toi! s'écria Gaston avec une joie qui touchait au délire; toi, ce beau fat de l'hiver dernier! loi, le héros

{\) Chabirs, longs éperons de fer fixés aux pieds par des courroies, et mobiles; leur cliquetis sur les longs étriers, tient le cheval en éveil et l'excite.

SCiÏNES DT: Ifi ME AIl\RK. 59

(le tnnt d'aventiiros {{u\ ont changô ma jalousie en hairio,

(t ma haine en furie! loi, le (ils du général Candeuil

Ah! iMullor! que la vj^ngeance est donc bienfaisante pour (jui s'en empare et sans sert sans remords, sans pitié, sans gène, ii Toisir!.. ainsi que je vais le faire, moi; moi!.. enlen;]s-tu, beau capitaine?.. Non, reprit le baron en tressaillant, n'entends rien, ne me réponds pas, n'ouvre pas les yeux!., demeure là, couché sur mon sein, recouvre peu à peu toutes tes forces perdues, ta vie jeune et tenace, ta beauté, ta splendeur, ta voix d'ange, retrouve tout cela dans le sommeil de cette nuit; et quand s'ouvriront tes paupières, quand tu prêteras l'oreille aux bruits étrangers qui viendront la frapper, quand tu te réveiller2s et te ranimeras... Tu me trouveras à tes côtés, non pas en ami comme maintenant, mais en bourreau vigilant, dur, impitoyable, ingénieux!.. Ce sera mon tour! nous aurons eu, chacun, le théâtre de nos triomphes : toi l'Europe! moi l'Afrique! toi Paris! moi la tribu!.. Muller, je crois qu'il m'entend, son cœur se soulève avec plus de force, et sa bouche murmure, dit le baron, en baissant subitement le ton alFect^. qu'il avait pris, pour donner à cette exclamation un ton d'inquiétude croissante.

Les blessurt's à la tôle sont, ou mortelles, ou fort légères; puisque le capitaine n'est pas mort, vous devez vous attendre à le voir promptement rétabli.

— Que Dieu t'écouleî c'est mon vœu le plus fervent; mai je voudrais que ces yeux damnés ne s'ouvrissent que demain ; la surprise de notre cher blesré serait la plus divertissante.

— Je n'aime pas à vous voir rire dans des occasions aussi graves, monsieur le baron ; je crains toujours que cela ne vous porte malheur.

— Malheur ! malheur ! répéta Gaston avec impatience, ne te sers plus de ce mot, qui, dans nos bouches, sera

60 MÉDîNB.

désormais de ringratilude et une insulte à la charité divine, à la justice suprême : quand la lionne tient et déchire le ravisseur de ses petits, elle ouhlle les rugissenients qui portaient aux vallons sa fureur et ses alarmes, elle hat ses fïancs avec joie, elle est heureuse!.. Je suis heureux, hien heureux, trop heureux !..

— - li nous faut faire halte, dit MuUer, après avoir observé un court silence, pendant lequel les derniers mots du bai on descendirent dans son âme, amassant une foule de pensées sinistres, et réveillant en tumulte des souvenirs de haine et de vengeance.

Ainsi l'éclat de la foudre semble ramener la tempête en faisant tonner tous les éci.os.

— Nous ne sommes pas encore assez éloignés de la côte pour songer à nous arrêter ; cette pluie nous retarde, et j'avoue, ajouta le baron à voix basse, que, dans ma joie, je perds la mémoire du pays que nous parcourons. Où sommes-nous, MuUer ?

— Nous quittons le marais que nous longions depuis près d'une heure, et nous remontons vers Mésera. Nous sommes sur le territoire des Med'géher, et je vous conseille d'attendre ici le petit jour, si vous voulez rapporter autre chose qu'un cadavre à...

— Tais toi, s'écria Gaston d'une voix sourde, le capitaine a parlé...

Les deux ravisseurs, penchés sur le blessé, entendirent, en eîfet, quelques paroles inintelligibles et entrecoupées qui s'échappèrent de ses lèvres, comme les mots mal articulés d'un rêve pénible : ses dents se choquèrent, ses membres se raidirent, tout sou cops subit un frémissement nerveux qui etfraya le baron.

— - li va mourir, MuUer, il va mourrir!

— Non, répondit le soldat, la jeunesse et la force triomphent, la nature reprend ses droits, l'évanouisse-

ment cesse; mais il faut venir en aide à la malière, et si nous continuons do marcher, le blessé rendra Tâme dans un spasme... x\lloiis, pied à terre... pied à terre.

Disant cela, Midier lit claquer sa lang je, à la manière des chameliers, et le nègre, qui marchait en tôte, s'arrêta court, puis tourna bride et rejoignit son maître.

— Nons voici justement à Tembranchement des deux routes qui vont, l'une àMadeyra, Tautre aux Garabas; on nous poursuivra certainement jusqu'ici, et nos traqueuis n'étant pas hommes à ^:e lasser facilement, nous allons leur servir une petite ruse de ma façon,

— Fais... je te suis, dit le baron.

Mulier ordonna au nègre de se diriger à droite vers Oran, et la petite troupe s'engagea, sur ses traces, dans le chemin des Garabas. Après un quart-dheure de marche, le même signal qiâ avait fait tourner bride à Mahïah, se fit encore entendre, et les quatre cavaliers mirent pied à terre dans le plus grand silence. Le blessé fut couché sur un lit de feuilles de palmiers-nains et couvert de burnous; on alluma un bon feu à ses pieds, en ne laissant qi!e des braises au foyer pour ne pas s'exposer aux lueurs des flammes, et pendant que Gaston et Mulier s'occupaient de prodiguer leurs soins au capitaine, l'Arabe et le Kabyle Mahïah étalaient un sac d'orge devant leiirs chevaux épuis s par la fatigue et la faim.

Après avoir eurveillé le travail des esclaves, Mulier s'approcha du baron qui tenait sur ses genoux la tête du capitaine et la couvrait de ses propres vêtements, avec une sollicitude égale à celle de la mère la |)lus vigilante (1 la plus tendre.

— Vous l'étoutferez sous vos caresses, si vous continuezes embrassades, dit l'Égyptien d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux; puis il :ijOata : C'est un métier de colombes que vous faites là.

Page 1