‹ MédineChapitre 3 sur 8 · MED'KG · texte numérisé non relu

MED'KG

— Colombe et vautour, répondit Gaston avec un sourire plein (le haine.

— Dégagez la tête de votre prisonnier, pour lui donner un peu d'air; ne craignez pas la pluie, elle ne peut que le ranimer plus vite, pourvu que le corps soit tenu chaudemeiJt, je réponds de la vie... Prenez cette gourde, mouillez les lèvres avec la boisson qu'elle contient, et si Muller n'est pas un âne, vous verrez ressusciter Lazare.

En effet, à peine la liqueur avait-elle humecté la bouche du IJessé, qu'il ouvait les yeux, essaya de soulever les bras, et d'écarter par un mouvement instinctif la main qui venait cruellement à son secours. Mais la fièvre qui s'était emparée du pauvre malade, lui donnant une soif ardente, le poussa bientôt à saisir, avec avidité, le breuvage qu'on lui offrait. Peu à peu le capitaine re'eva son front, et promena des regards étonnés autour de lui. Le brasier sur lequel tombaient quelques gouttes de pluie, derniers adieux d'un affreux orage, attira tout d'abord son attention. On le vit regarder avec effroi les i)ersoiînîges qui l'entouraient, et s'examiner lui-même, de la tête aux pieds, avec une stupéfaction difficile à rendre. Ce fut avec un tressaillement fébrile, que Gaston entendit la voix douce, fraîche et brave du capitaine qui demandait :

— Où suis-je? Qui* êtes- vous?

A ces mes, Muller croisa ses bras sur sa poitrine, et prit une attitude froide, sévère et désespérante.

Gaston lança un regard fauve à son compagnon, et le ramenant sur le blessé, il en changea subitem.ent l'expression, car sa bouche, devenue souriante, laissa échapper ces paroles qu'on eût dit prononcées par Lange des Consolations :

— C'est moi, le baron delà Garde, votre ennemi, vo!re adversaire, moi qui voudrais arrêter le sang que j'ai fait

SCÈNES DE LA Vil! AUAnK. 63

couler, et fermer une blessure que vous ne me pardonnerez pas.

— Mais où sommes-nous?., pourquoi suis-je étendu ])ar terre? que signilie ce bivonac... ne sommes-nous pas rentrés hier de l'expédition... de qui me parlez-vou^5 ? de M. de la (^arde? Ah! comment me suis-je oublié! s'écria tout à coup le capitaine, j'ai rendez-vous avec lui h la pointe de Salamandre, laissez-moi partir?., où sonl mes témoins, laissez-moi... Et le blessé s'agita sur son lit de feuilles, jusqu'à ce que ces dernières forces furent épuisées.

Gaston regarda Muller avec une sorte d'inquiétude. Celui-ci répondit froidement , sans faire un goste et sans bouger :

— La fièvre était inévitable, et le délire très-probable ; le siège du mal étant à la ttte... Cependant Taccès marche fi sa fin... Continuez de parlez avec douceur, les malades, comme les enfants, aiau'nt les caresses.

— Avez-vous donc oublié le combat de la Salamandres et le généreux courage dont vous avez fait preuve, monsieur de Candeuil, reprit Gaston; Tissue de notre duel est-elle si déplorable que vous ne puissiez plus me reconnaître ?

— « Mais, en effet, monsieur le baron, je me remets parfaile.r.ent... C'est bien vous! eh! pardieu, quelle histoire est celle-ci ? Nous sommes donc encore sur le pré? coTime on dit. Puis, portant les mains à son front, bandé de deux mouchoirs. Il ajouta de ce ion joyeux qui ne l'abandonnait dans aucune circonstance :

— Voi!à qui est neuf!.. Eh! eh! j'ai comme un violeiit mal de tète... Ah ça, ! ous nous sommes donc battus, monsieur.

— Vous avez été frappé d'une balle au-dessus de la

tempe gauche, et nous vous avons crut mort, pendant longtemps...

— ïii*ns! tiens! tiens! s'écria le capitaine en se retournant pour reconnaître les lieux; et où diable sont passés mes témoins, s'il vous plaît?

— Ne vous fatig'iez pas à parler, on vous reco.nmande le silence; votre blessure ne sera rien... et vous me per mettrez de vous soigner comme un frère d'armes.

— De tout mon cœur, comment donc! Mais mes lémoins?..

— lis sont en lied de sûreté...

— En sûreté, que diantre! et moi donc,, où suis-je... Que vois-je iii-bas?.. D'où nous sont venus ces deux KabiU^s accroupis près du feu?.. Ah! brave Égyptien, j'ai l'honneur de vous saluer... Ah Çc^, trouvez-vous qu'il fasse bien chaud par ici, monsieur de la Garde ! Le bivouac est chose charmante pour vous, Parisien exquis, et c'est vraiment du fruit nouveau ; mais Ju diable si ce fruit m'est défendu à moi chasseur d'Afrique... ilentrons donc en ville, s'il vous plaît?

Gaston souriait avec bonheur aux questions du capitaine, il savourait toutes les délices de la \ engeance, et son beau visage, éclairé par les lueurs blafardes du foyir, animé par une joie contenue, maîtrisée, avait une expression de bienveillance angéli(iue qui eut suffi pour plonger le blessé dans la plus complète sécurité.

Le hennissement d'un cheval, venant de l'Ouest, rompit le silence de la nuit et mit vivement sur p'ed deux Arabes. Mullcr se baissa vers un palmier-nain, près du leu, et s'aima d'un long fusil que le nègre xMahïah avait mis à sa portée. Le cavalier qui s'é'.aii annoncé, sans doute malgré lui, car le hennissement de son cheval avait été brusquement inteirompu, p uvail être à cinq minutes du bivouac, et semblait se diriger veis lui. Gaston renversa

sur le feu la terre mouillée, provenant du trou dans lequel on l'avait allumé, et observa une immobilité parfiiit^^, pendant que Muller se glissait en rampant de buissons en buissons au-devant de Tétranger. Le capitaine, qui suivait tous les mouvements de ses compagnons avec un étonnement croissant, dit à demi voix au baron :

— Seriez-vous assez aimable pour m'expliquer le Comte de Fée où je parais jouer un rôle assez ridicule?

— Taisez-vous? taisez -vous, reprit vivement Gaston, q i, ayant armé deux pistolets, en prit un de chaque main.

— Décidément vous m'intriguez, mon cher monsieur, reprit le blessé... Sommes-nous en terre de Mandrid et de Cartouche...

On entendait le pas pressé d'un cheval, qui piétinait dans la boue du sentier, et le capitaine faisait des efifoits prodigieux pour se soulever, lorsque la voix dure et impérieuse de Muller cri : : Haite-là.

La main v-goureuse de Gaston força le blessé à se recoucher, et Mu 1er répéta son cri.

Le cavalier auquel s'adressait ce qui vi¥*#nenaçant ri'^a tint aucun compte et prit le galop. Muller fit feu, et malgré le fracas de la détonation, on entendit le bruit d'une lourde chute, et une imprécation toute française. Muller s'élança dans le sentier, et appuyant un pistolet sur la tête du cavalier, engagé sous son cheval, il lui dit d'un ton qui ne souffrait aucune réplique : Rends-toi ?

— Je ne demande pas mieux, répondit l'étranger... mais vous faiies-là un assez vilain métier pour un chrétien.

Les diîux Arabes qui étaient accourus au coup de feu de Muller, attachèrent lestement le nouveau prisonnier, les bras derrière le dos, dessellèrent son cheval, et retournèrent à leur place avec autant d'insouciance que s'il

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ne s'était rien passé crextraordinaire. Muller, faisant marcher devant lui son captif, rejoignit Gaston, qui n'avait pas bougé du bivouac. Les deux Arabes, sur un appel du baron, vinrent découvrir le feu qui pétilla bientôt. Le capitaine et le prisonnier attendaient avec impatience les premières lueurs du foyer pour s'examiner et se reconnaître : aussi la plus faible étincelle qui jaillit des cendres, fut elle saisie avec anxirté par les six acteurs de cette scène bizarre, perdue dans une plaine immense et dans les plus épaisses ténèbres.

— Eh î bien le bon jour, mon bon monsieur Jourdain, s'écria le capitaine du ton de sa-plus belle humeur, que diable faites- vous à travers champs à pnreille heure ?

— Et vous, monsieur de Candeuil? car je crois avoir rhonneur de vous reconnaître sous vos bandes ensanglanUies... Il paraît que nous avons une même mauvaise fortune ?

— . Êtes-vous bless ?

— Non, grâce à Dieu ! mais monsieur que voici vient de tuer le meilieur cheval de la régence.

— C'est hewiux, car votre cheval devait vous tuer au premier jour; au fait, pourquoi arrivez-vous comme un Bédouin, c'est dangereux pour un amateur qui vient de... D'où venez-vo :s, mon cher?

Pendant ces apostrophes qui, par leur incohérence, trahissaient l'état de souffrance du capitaine, et qui ne contribuaient pas peu à plonger le nouveau venu dans un étonnement croissant, le baron et Muller se regardaient pour échanger en silence, le premier, un sourire de triomphe, l'autre, une expression de dédaigneuse insouciance.

— Comment se fait-il que nous nous rencontrions ici, monsieur de Candeuil, demanda le prisonnier, vous blessé, moi garrotté? J'ai cru un instant avoir affaire à des

brigands ou ii dos muraudeurs d'Abd-el-Kader ; mais je ne vols autour de moi que des visages européens, français, si je ne ne me trompe !

— Parbleu!.. Avcz-vous pris la berlue en route, et ne savez-vouspas où vous êtes! repartit rofticier.

— Je suis dans la plaine de THabrah, sur la route d'Ol'an à Mostaganem.

— Ah! ah! ah! s'écria le capitaine, si je no vous voyais campé, devant moi, sur vos deux jambes, je croirais que la balle qui a tué votre cheval a passé par votre cervelle. Vous êtes en belle et fine compagnie... Monsieur le . aron, j'ai Thonneur de v us présenter M. Jourdain, ex-agent de change, Crésus h outrance, venu en Afrique, comme vous, en amateur, pour éîudier l'idiome d'Alger et la gu rre sainte ; du reste, excellent et charmant homme... M. Jourdain, je vous présente le baron Gaston de la Garde, gentilhomme de première maison, c'est tout dire! le prince de Télégance parisienne! Tels que vous nous voyez, nous sommes deux étournaux qui avons trouvé plaisant de nous couper la gorge, cette nuit, au clair de lune, en mémoire de quelque vieille aventure de carnaval dont je ne sais plus le premier mot.

— De plus en plus étonné, le prisonnier ouvrait de grands yeux comme pour percer les ombres de la nuit et reconnaître les lieux où il se trouvait en si bizarre compagnie: et le capitaine avait achevé depuis longtemps ?a singulière présentation, que le malencontreux agent do change lui prêtait encore Ttreille. Enfin il secoua la tête, comme pour se débarrasser des pensées confuses qui s'emparaient de son esprit, et ce ne fut qu'en traînant avec peine sur chaque syllabe de sa phrase, qu'il répondit :

~ Je vous remercie, mon cher capitaine, de la nouvelle connaissance que vous... dont vous m'honorez ; mais

6S KEDINE.

je confesse ne pas trop comprendre nos positions respectives... Vo.re duel, le lieu de notre rencontre et surtout la façon qu'a monsieur de saluer les gens... tout me dépasse...

Ces derniers mots furent adressés h MuUer, qui les écouat avec indifférence et n'y daigna pas répondrer

— Si vous vous étiez arrêté au qui vive, vous n'auriez pas essuyé le feu de noire sentinelle, dit enfin le baron.

— Je vous avouerai que mon cheval seul s'est refusé a Tordre que nous recevions tous les deux ; au cri halte-là, il a -pris le galop, bien à mon corps défendant.

— Aussi por e-t-il tout le châtiment.

— Certes, j'ai lieu ('e me féliciter de me voir si bien entouré, après avoir cru tomber dans une tribu, mais je me permettrai de vous faire observer que j'ai les mains liées au dos position fâcheuse et gênante, même pour causer.

Sur un geste de Gaston, Muller détacha les liens du prisonnier qui poussa un gr^s soupir :

— Ces cordes ont déchiré mes chairs, dit-il, en étendant les bras... Ouf!., je l'ai échappé belle.

— Et que fait- on à Oran? demanda Gaston négligemment.

— Le général se préparait à sortir pour appuyer les opérations que les colonnes mobiles ont entimées dans l'Ouest.

— Est-ce bien vrai? s'écria Gaston avec impétuosité.

— Et je suis chargé d'un ordre verbal pour le général qui commande à Mostaganem...

— Peut-on, sans indiscrétion, vous demander de quoi il s'agit, dit encore le baron?

— Je vous garantis M. de la Garde comme moi-même, ajout I le capitaine qui, depuis un moment, semblait affaissé sous ses fatigue^, c'est l'homme de France et d'Afrique qui sait le mieux garder un secret,..

SCENES Dy LA VIE AnABE, 69

— Je iie cro"s pas qu'on puisse se méfier d'un Français quel qu'il soit, répondit M. Jourdain avec urbanité, aussi vous dirai-je, sans détour, qu'on a la nouvelle positive de ra»^rivée de TArbi dans le cercle de Mostaganem, et que nos troupes doivent combin r un mouvement, qui aura pour résultat infaillible la prise do ce chef audacieux. La cavalerie est déjà sur la piste; Oran et Mascara se sont donnés la main, la divison de Mostaganem mettra sa colonne en route ce soir... Il faut, pour cela, que j'arrive de bonne heure, et comme il me reste bien six lieues à faire, Vuus me permettrez, mess eurs, de vous quitter au plus vite.

— Que parlez-vous de six lieues, dit en riant le capitaine, vous êtes à un quart d'heure de la ville.

— De quelle ville? demanda le prisonnier avec surprise.

— Et de Mostaganem pardieu !

Sur un nouveau signe l'e Gaston, Muller passa une corde sous les bras du prisonnier et les attacha solidement.

— Mais, enfin, oûsuis-je, s'écria le malheureux!

— Dans la plaine du Sig, répondit froidement le baron, en montrant les premières lueurs de l'aurore qui blanchissait 1 Orient.

Au môme instant, les deux Arabes vinrent demander k Muller s'il fallait brider. Muller baissa la tête en signe afflrmatif.

Gaston se leva, jeta dans les halliers ses vêtements européens, se couvrit d'un haïk, 1 1 se montra bientôt dans le costume élégant et grave d'un chef de tribu.

— Qui êtes-vous donc? demanda le capitaine qui avait suivi tous les mouvements de stjn ravisseur avec stupéfaction.

Pour toute réponse, le baron ordonna au liègre Mahïah

"ÎSLt

^0 MÉDIKE.

de porter le blessé sur l'un des chevaux de main et de l'y altacher avec soin. 11 lit monter l'autre prisonnier sur le second cheval, et Muller donna le signal du départ.

La petite troupe rétrograda sur ses pas en se dirigeant vers l'Est, et en prenant par les prairies, pour ne laisser aucune trace dans les sentiers.

Un silence de mort accompagna les ravisseurs et leurs victimes attérées.

L*krhL

Le soleil avait enfin percé les nuages gonflés de pluie qui, dès la pointe dfi jour, le cachaient àla tirre; ses rayons avaient déchiré leur voile épais, et les lamheaux enflammaient de ce voile glissaient, en tous sens, sur Tazur descieux, poursuivis ou emportés par le vent, laissant çà et là de brillants arcs-en-ciel qui, tous, semblaient fêter la victoire de l'astre souverain.

Le sol desséché par les chaleurs, qui, depuis plus d'un mois brûlaient la plaine, avait reçu dans ses crevasses profondes et nombreuses les torrents échappés de Li nue ; et, deux heures après Torage, le veni du nord avait raffermi la terre, balayé les sentiers, et secoué les moissons qui brillaient de tout Tor de leurs épis.

Les oiseaux de passage s'élevaient à perte de vue dans les airs, et leurs bandes intelligentes manœuvraient à lired'ailes formant des figures d'une régularité parfaite, et montrant, tantôt le cercle immense des courlis, tantôt le triangle des pluviers, tantôt la croix gigantesques des ci-

gognes. Les Arabes, observateurs-nJs de tous ces phénomènes, providentiels pour les enfants de la nature primitive, après avo.r consulté le ciel et la teere, sellaient leurs chevaux ou prenaient leurs bâtons pour se mettre en voyage, imitant ainsi les troupes ailées, qui, des nues, leur donnaient le signal du départ.

Il était près de midi. Profitant de la fraîcheur de la journée, Gaston et ses compagnons pressaient leurs chevaux et ne faisaient que de courtes haltes de deux en deux heures, pour ménager les forces du capitaine qui, depuis le matin, dormait profondément. Les ravisseurs avaient de nouveau quitté la plaine, pour s'engager dans des gorges et des ravins où leurs pas effarouchaient les tourterelles qui allaient cacher leurs ailes grises, leurs colliers noirs et leurs gosiers mélancoliques, sous le feuillage des caroubiers. La petite troupe cheminait en silence ; le malheureux Jourdain avait essayé plusieurs fois d'élever la voix, soit pour prier, sojt pour se plaindre ; chaque gémissement lui av.ait attiré un coup de crosse de fusil, libéralement appliqué par l'arabe chargé de le surveiller... le prisonnier était tombé dans le marasme, et son cerveau, comme pour lui prédire une fin déplorable, enfantait les rêves les plus affreux. Le pauvre homme appelait h lui les souvenirs de toutes les lectures, depuis les croisades de Joinville... qui lui avaient tourné l'esprit, jusqu'aux bulletins de notre jeune amée qui l'avaient chassé de Paris; depuis les aventures de Maleck-adh-El jusqu'à sa propre captivité, histoire, roman, actualité, tout se choquait dans sa cervelle et le faisait tressaillir d'effroi î 11 subissait, à la fuis, tous les supplices : il voyait voler sa tête sous le yatagan d'un schiaouss; on le pendait par les pieds, on le brûlait à petit feu ; on arrachait ses entrailles; on l'écartelait... En vain fermait-il les yeux! il voyait toujours les visages froids et terribles de

ses bourreaux ; ses juges impitoyables fumaient avec insouciance pendant qu'on le mettait h mort, et ne perdaient ni une bouffée de leur fumée, ni une goutte de leur café, aux horribles souffrances de son agonie. Alors, comme pour lui donner le coup de grâce, sa pensée épouvantée fuyait vers le pays, la patrie, le foyer, la famille, cl dans son coup d'aile égaré, elle effleurait les trésors dédaignés d'une vie abandonnée... Paris! oh! Paris! se disait l'agent de change... et de ce seul mot, de ce seul nom sortaient, en foule el en tumulte, des regrets, des remords !.. Le prisonnier sanglotta ; il leva les yeux vers le ciel, et sa tête retomba sur sa poitrine ; comm^ celle d'un enfant vaincu par les larmes.

Fatale ambition, tu nous feras toujours plier sous ta volonté tyrannique ! Ceux-ci veulent de l'or, ceux-là des dignités; bien peu s'arrêtent pour regarder derrière eux; tous nous allons en avant, le regard attaché sur ceux qui nous dominent parla richesse ou par le rang; tel porte l'épée qui envie le repos, tel autre comblé par la fortune et maître de son temps, rêve les splendeurs guerrières, et jalouse les conquérants.

I/ex-ogent de change Jourdain en était là. Possesseur d'une fortune immense, il avait vendu la charge de son père, après l'avoir exercée quelque peu, il s'était pris tout à coup d'une fureur de batailles dont ses amis s'inquiétaient à raison. Il avait dévoré, avec avidité, tous les classiques militaires, de Pausanias aux plus modernes; et cependant, trop magnifique pour s'habituer aux harnais du soldat, il avait trouvé très-commode d'inventer, un jour, un superbe uniforme et de passer en Afrique, où une large moisson d'éloges attendent ces infatigables héros qui courent, avec intrépidité, de Tortoni aux terrasses d'Algi r, qui poussent quelquefois l'abnégation jusqu'à chevaucher à l'ombre d'un état-major, alin d'avoir

74 MléDINE.

place à la gloire et au bulletin qu'ils reviennent colporter dans les salons, la croix à Thabit, Timpudence aux lèvres. Au premier rang de ces Achilles, Tune des plaies de l'armée d'Afrique, brillait M. Jourdain.

Le sentier était devenu plus large, et le cheval qui portait le capitaine ayant un peu ralenti son pas, celui de l'Mgent de change vint se mettre à sa hauteur, et les deux prisonniers se trouvèrent côte à côte, pendant que Mahïah marchait devant, et que l'autre esclave les suivait; réveillé par un soupir de son compagnon d'infortune, le capitaine se souleva sur un coude, enleva le mouchoir qui garantissait ses yeux de l'éclat du jour, et tourna la tête en disant :

— Eh bien! monsieur Jourdain, comment diable vous portez-vous?... Eh! Dieu me pardonne, vous pleurez? Fi donc!... A quoi pensez-vous?

— A la France, hélas!

— Vous êtes l'homme le plus inconstant des quatre parties du monde, mon cher camarade, car dès ce jour je vous donnerai ce titre que vous ambitionnez tant...

— :e vous remercie, M. Je Candeuil, il me flatte infiniment, mais j'y tiens peu.

— Je vous comprends, homme léger!... A Paris vous ne parliez que de l'Afrique, de chasse aux lions, de razzias, de tribus .. Vous avez renvoyé votre cuisinier parce qu'il refusait de se déshonorer en vous apprêtant du kouslioussou! (1) On vous en donnera ici du kouskoussoa i... n'ayez peur, et d'excellent!... Maintenant que vous voilà eu Afrique, en pleine terre carthaginoise, au sein des voluptés nomades, je pariequevousregretlezrOpéia,votrecoupé,le bois de Boulogne, et le reste. . . Hier encore ^ ous recherchiez la camaraderie militaire, vous raffoliez de l'épaulette, et ne

(1) Mets national des Arabes.

juriez que par César ou Donaparte; aujourd'hui je vous appelle cher camarade!... et voilk que vous vous souciez de ce litre, comme moi des coquins qui nous entourent.

— Oh! de grâce, capitaine, parlez plus bas... On peut vous entendre?...

— Et puis après?...

— Malheureux! vous nous ferez écharper!...

— C'est noire métier...

— Notre métier!... s'écria l'agent de change avec terreur.

— Ne somrnes-nous pas militaires, répondit le capitaine en souriant.

— Je ne suis que de la garde nationale!... murmura M.Jourdain avec uu nouveau soupir provoqué par ses souvenirs.

— Quant à moi, reprit l'officier, je me trouve ici fort à l'aise. J'aurais préféré mourir à cheval dans la dernière expédition, mais je ne me plains pas de ma mauvaise chance, fusillé ou décapité, c'est toujours une tin de soldat et je m'en console.

— Et vos amis de Paris, monsieur de, Candeuil, tous ces beaux jeunes gens que vous surpassiez en élégance, ne les regrettez-vous pas?

— Bah!... me regretteront-ils?...

— Et ces hivers splendides ?

— Penh! fit encore le capitaine... peuh! oui et non... Écoutez-moi, monsieur Jourdain, si vous vouséchappez sain et sauf de celte aventure où nous sommes assez bien embourbés, j'imagine, vous me rendrez un service, de bon cœur, n'est-ce pas ?

— En pouvez-vous douter?... Que faudra-t-il faire?

— Je vous conterai cela au gîte.

— Aurons-nous un gîte?

— Au mois un, je l'espèreM.

76 MLDINE.

— Que voulez-\ous d'r.e, grand Dieu!

— Il est probable, reprit le caiiitaine avec son insouciance habituelle, qu'on se débarrassera de nous avant le soleil couché.

— Hélas! hélas!

— Quant h moi, je suis parfa.tement tranquille...

— Et moi? et moi?... interrompit Tagent de change effrayé.

— Vous aurez sans doute la vie sauve, et un jour ou l'autre vou serez échangé...

— Pourquoi n'en serait-il pas de même pour vous?

— Je suis mieux qu'un prisonnier de guerre, je suis la victime d'un guet-à-pens, et ce misérable lâche qui a surpris ma loyauté, me réserve pour un supplice.

— Expliquez-moi donc enfin ce que tout cela signifie, mon cher camarade, mon cher capitaine, voulais-jo dire, ne m'avez-vous pas présenté notre ravisseur sous le nom de M. le baron de la Garde, qui a fait tant de bruit l'hiver dernier à Paris?

— Certainement!

— Quel rapport peut-il y avoir entre ce gentilhomme et le chef arabe qui nous a fait prisonniers?

— Demandez-le au diable, car je n'y comprends rien moi-même. Quoiqu'il en soit et quoiqu'il arrive, je vous donnerai ce soir mes instructions pour le service que je réclame de votre indulgence, et si vous avez pareil besoin de moi, je me mets à vos ordres, parole d'honneur.

— Hélas î répéta l'agent de change, toutes mes affaires sont parfaitement en règle.

— Vous pouvez donc mourir en pleine sécurité, c'est vraiment fort heureux !

— Comment avez-vous le courage de plaisanter?

— Aurez-vous bientôt fini vos contes, dit T^iuller de sa voix sèche et brève, et vous tairez-vous ?

SCENES \}?. r.A VÎE ORABE. 77

Jourdain, terrifia, levn des yoMX suppliants vers le soK dal, et les baissa aussitôt, imitant par cet acte de respectueuse soumission 1 enfant timide qui s'efface sous l'autorité magistrale. Le capitaine affecta, au contraire, de rechercher le regard de son ennemi, et lorsqu'il l'eut rencontré, il liji lit un sourire plein de fiel et de dédain.

— Mahiah, dit l'Ëgyplien, attache ton prisonnier par le cou, le mouvement du cheval le fatigue.

Le U'gre obéit avec zèle, et peu s'en fallut que la corde ne fût serrée au point d'étrangler le patient.

— Misérable lâche ! s'écria le capitaine.

MulhT répondit à cette insulte par une contraction subite des yeux et des lèvres, qui donna une expression singulière à son visage; puis, roulant ses doigts dans les pans de ses longues moustaches grises, il détourna la tête et siffla son air favori entre ses dents.

Gaston, ayant entendu la voix de son vieux compagnon, s'arrêta, laissa filer le ni gre et dit au capitaine, avec une feinte sollicitude:

— Réclameriez- vous quelques soins, monsieur de Candeuil ?

— Vous avouerez que je serai bien exigeant de souhaiter autre chose que vos excellents procédés, monsieur de... Monsieur.... Au fait, quand je saurai qui vous êtes, je vous appellerai par votre nom.

— Le baron de la Garde... Avez-vous si courte mémoire, répondit Gaston, en attachant un regard étincela:il sur sa victime.

— Lh bien! monsieur le baron, je vous prie de me laisser dormir en paix, répartit le capitaine; puis il ajouta en fermant les yeux :

— Bien le bonsoir.

— Pardonnez lui, murmura l'agent de change, il a le délire; sa blessure...

78 MIîDIDE.

— Tais-toi ! s'écria le baron avec colère, et levant son fouet (le rennes corme pour en frapper le malencontreux suppliant, il le laissa retomber pour se rapprocher de Muller, qui s'engagea bientôt avec lui dans une conversation vive et à voix I asse.

Le nègre Mahïah, qui se trouvait en tête de marche, gravissait en ce moment un monticule raide, sablonneux et rougeàtre, dont Taridité contrastait brusquement avec les collines verdoyantes et ombragées que les ravisseurs avaient jusque-là suivies. Ce coteau franchi, nos cavaliers se trouvèrent sur une esplanade encadrée de hauteurs boisées, et allongée vers l'ouest, par une pente excessivement f'.cile, jusqu'aux plaines réunies du Sig et de THabrah; plaines qui, dans leur vaste étendue, offrent à l'œil le prodige d'une nappe en tout temps fleurie, uniforme comme la surface d'un lac paisible, silencieuse comme le désert, fréquentées de loin en loin par d'immenses troupeaux de bœufs, de moutons et de chameaux qui s'y promènent sous la surveillance de quelques pasteurs h cheval.

A peine la petite troupe du baron avait-elle débouché sur l'esplanade, qu'elle se vit enveloppée par des Arabes qui accouraient à bride abattue, en poussant des cris. Gaston prit les devants, et saisissant d'une main les pans de son burnous (1), il les secoua en se découvrant, pendant que son cheval, obéissant ^ deux coups d'éperon qui ensanglanièrent ses flancs^ se rassembla et s'enleva des quatre pieds, par l'une de ces pointes v goureuses qui font l'éloge des plus hardis cavaliers africains.

Les Arabes accueillirent le salut du baron par de

(l) Les Arabes qui onl quclqu * aisance, portent habilueilement deux burnous, Tun noir et l'autre blanc. Le burnous blanc sert pour ainsi dire de doublure au burnous noir, et ce double vêtement ne manque ni de grâce, m d'élégance.

bruyantes acchmalions. et ce mot VArbi vola de bouche en bouche, pendant que le; plus rapprochés du groupe s'arrêtaient pour baiser Totrier, les boites et les vêtemonts de Caslon. Ceux qui ne pouvaient pas atteindre (e personnage mystérieux, se dépouillaient de leurs burnous et les jetaient sous les p'eds de son ciieval, pour les ramasser (omme autant de reliques lénies par le contact d'un esprit surnaturel ou divin.

En entendant répéter avec tant d'enthousiasme un nom qui avait si souvent stimulé son courage, le capitaine, rappelé à ses souvenirs de guerre, et désireux de rencontrer enfin le chef invisible qui, depuis quatre ans, fournissait aux veillées miiltaires tant de sujets héroïques et fabuleux, se souleva tant bien que mal, et regarda de son mieux, à droite et à gauche, sans aucun succès. Il est vrai de dire que la position du prisonnier était peu avantageuse, en ce que sa têle portant sur le garrot du cheval, il lui était sans coiïtredit fort facile de faire des observations astronomiques, mais très-gênant, pour ne pas dire impossible, de rien'decouvrir autour de lui. M. Jourdain vint à son aide; profitant du tumulte et d'une distraction de Muller, il se rapprocha de rofficier qui, par son calme et sa bonne humeur, lui donnait quelque peu de résignation, et lui demanda, non î-ans un frisson qui agitait également son cœur et sa langue :

— Savez-vois ce que tout cela signifie? monsieur de Candeuil, quels sont ces cris de sauvages?

-— Qu'est-ce que cela vous fait? répondit le capitaine en riant... vous êtes vraiment bien curieux?

Tans le i^éril comme dans toute épreuve morale, on 'voit les caractères faibles s'attacher aux caractères vigoureux, s'éprendre pour leirs nobles élans, et s'en faire une égide contre leurs propres terreurs. Aussi, l'ex-agent

de change, qui avait eu recours l\ son compagnon blessé, parce que les cris et les coups de fusil des Arabes lui avaient fait présager quelque catastrophe, entendit-il avec soulagement la folle réponse du capitaine, réponse qui, dans toute autre circonstance, il eût sans doute trouvée peu courtoise.

— Je ne puis avoir voiie sang-froid, capitaina; vous êtes un homme étonnant.

— C/est cependant chose facile, mon cher monsieur Jourdain : nous serons décapités ou pendus avant la nuit, quoi que nous fassions... Partez de là, et votre parti étant bien pris, les inventions de ces chenapans ne vous feront plus sourciller.

— Hélas! c'est ce parti qu'il faut savoir prendre !

— Basthî... fit le capitaine en souriant., et comme si cette exclamation eût sufiisamment résumé sa manière de voir les choses, il s'y arrêta.

— Où sommes-nous, enfin, reprit Jourdain?... je reconnais la plaine du Sig, mais le chemin que nous avons suivi est tellement rompu que je m'y suis égaré.

— Puisque vous retrouvez la plaine du Sig, nous devons être chez les Med gélier, ce sont de nos alliés, et j'ai bivouaqué chez eux, avec mon légimenl, il y a deux jours... iie voyez-vous pas à votre droite un groupe de rochers couverts de broussailles?

— Oui...

— Nous sommes à Sidi-Madeyr, chez les Medgéher

et je ne comprends plus rien à ce qui nous arrive.

— ■ J'ai toujours cntcadu citer cotle tribu omme une aiiiée fldè'.c, répéta Jourdain qui si^mbla revivre tout à coup... Nous nous sommes trop hâtés de juger nos raviss urs!

I.es Arabes avaient peu à peu quitté leurs douars (1) et la tribu entière des Med'géher, femmes et enfants compris, formait une double haii; sur le chemin que Gaston et sa troupe avaient encore à parcourir pour arriver à la lente du kaid. Loin de cesser, les cris ( tai» nt devenus plus forts, plus répétés. Le nom de TArbi courait dans cette foule comme une étincelle électriiiue, provoquant des explosions d'allégresse et de surprise, faisant éclater en tous sens des propos bruyants qui attestaient le prodigieux intérêt que les Med'géher prenaient à l'arrivée des nouveaux venus.

— Comment nos alliés peuvent-ils invoquer le nom de notre plus redoutable ennemi ? demanda l'agent de change en baissanL prudemment la voix.

— C'est que nos alliés sont nos ennemis, mon brave camarade...

Cette rJ'ponse bouleversa les joyeuses espérances du malheureux Jourdain.

— Je ne pourrai donc pas voir ce coquin d'Arbi, s'écria le capitaine, en faisant un violent effort qui dégagea un peu sa tête.

— Gardez-vous des mouvements brusques, monsieur de Candeuil, dit avec douceur Gaston, qui, ayant entendu Texclamation de son prisonnier, s'était retourné vers lui et le regardait d'un œil sévère... n'oubliez pas que vous êtes blessé, et que votre état exige de grands ménagements.

Vaincu par ce sarcasme, le capitaine garda le silence, éteignit sa colère dans un tressaillement nerveux, et attacha son regard le plus fier sur les yeux du baron.

L'Arabe q li guidait la marche, s'arrêta dans ce mc-

(1) Le douar est la réuuion de tous les membres d'une famille, dont les tentes sont disposées en cercle. Une tribu se compose donc d'un nombre plus ou moins considérable de douars.

ment, el Gaston s'avança, en faisant caracoler son cheval, au-devant du kïiJ qui venait de quitter sa tente. Les Bidouins prirent le golop, sur l'esplanade, par rangs de quatre, de h .it, de seize, et tirèrent dis coups de fusil dans toutos les directions, en poussant des cris précipités, pour n ndre hommage à la rencontre de leur chef et de rétrangcT.

N'étant plus séparés que par trente ou quarante pas, le kaïd et Gaston firent faire une courbette à leurs chevaux, puis, se précipitant l'un contre l'autre, comme pour se combattre, ils s'arrêtèrent brusquement face à face, et croisèrent, à la fois, la main droite sur le cœur pour se saluer ; puis, se mettant côte à cote, ils marchèrent lentement vtrs le douar principal, faisant piaffer leurs chevaux à l'admirati n des arabes qui les suivaient et les entouraient.

Le camp des Med'géher était établi à l'extrémité de l'esplanade, sur le bord d'un ravin fourré de broussailles, et sillonné de quelques sentiers. L'aspect de toutes ces tentes larges, rondes et basses, posées en cercle autour de celle du chef, rappelait les souvenirs antiques de la Bible, et du peuple de Dieu. Les enfants passaient leurs têtes bi unes et rasées sous les hcjïcks qui fermaient les gueitoun (l) de leurs familles; quelques femmes, écartant leurs voiles, regardaient sournoisement les merveilles de la fantasia (2); les vieillards retenus par le poids des années, essayaieijt de se soulever sur leurs membres débiles, pour prendre part à la joie de leurs enfants. Les chevaux, at-

(l) Tente en poils de chameau, ronde, spacieuse, basse et de couleur rousse.

{i) Le mot fantasia, qui appariient au patois mauresque, exprime, en général, loiit action et toute chose tournées au plaisir et au luxe; mais on l'applique spécialement aux fêles guerrières, et aux exercices équQiircs.

tachés par les pieds (levant clia(|ue it'ute, dressaient h s oreilles, et répondaient par de longs hennissements au bruit de la fête ; les chiens, les bestiaux, confondus pele-mèle dans le camp, avec leurs maîtres, accueillaient, chacun avec le cri qui lui était particulier, les nouveaux venus, servant d*écho, pour ainsi dire, ai tumulte qui remplissait les douars et les collines.

Muller s'était charge de la co duite des prisonniers, et son regard vigilant ne les abandonnait plus.

Les ravisseurs entrèrent dans le douar du kaïd. Deux esclaves s'élancèrent, l'un à la bride, l'autre à l'étrier de Gaston, qui mit pied à terre, pendant q. e les Arabes, pressés autour de lui, se disputaient Thonneur de baiser ses burnous. Le kaïd fit entrer son hôte sous sa tente, et dès ce moment deux schiaouss, armés de longs bâtons, firent vider le terrain encombré de curieux.

Muller resta à cheval, à vin^t pas de la tente, avec ses deux esclaves et les deux captifs. Apr:savoir échangé les salutations d'usage, salutations qui consistent en questions de toute espèce sur la famille entière des amis qui se rencontrent, Gaston s'étendit sur un tapis à côté du chef, prit une tasse de café qu'^n enfant lui présenta, pendant qu'un nègre le débarrassait de ses larges bottes de marocain et de ses éperons. Cette toilette achevée, le baron dit au kaïd, dans le diarlecte arabe le plus pur ;

— Avant toute autre affaire, Sldi, il faut que tu loges mes prisonniers, je veux qu'aucun des tiens ne les ait vus?

— Les Med'géher ont l'œil du linx, rc^pondit le chef, mais ils sont muets comme lui. Pour prévenir toute surprise, je vais faire |)asser mes femmes chez mes bellesfilles, et on mettra tes prisonniers dans leur tente... Elle est impénétrable.

— Mer.i... Tu feras venir ton médecin, l'un de mes chrétiens en a besoin.

8i MÉOINE.

Le kaïd dit quelques mots l\ l'oreille de Tenfant qui avait servi le café, et celui-ci, soulevant un tapis qui partageait la tente par le mil eu, disparut lestement.

Le kaid et Gaston observèrent un profond silence; le premier fumait et savourait son café ; Gaston qui avait vidé sa tasse d'un seul trait, mâchait les grains à demJmoulus du marc, en consommateur sensuel et délicat (I).

Au i)0ut de quelques instants, le jeune Arabe, qui avait reçu les ordres da son maître, vint dire à MuUer de le suivre; et les derniers curieux, rassemblés près des prisonniers, se disperser^ nt au sitôt après leur dé,)art.

Gaston leva les yeux et promena son regard sur tous les objets qui décoraient la tente du kaïd. Cette tente était fort simple, et assez pauvrement installée. C'éteit une double marquise à deux pignons, semblable à celle que les chefs alliés réclament de la libéralité française; la toile était doublée, en dehors, d'un épais tissu en poil de chameau impénétrable à la pluie et au soleil. La porte, soutenue par deux chevrons, inclinés et mobiles, s'étendait, relevée vers l'Orient, de manière à projeter beaucoup d'ombre sur le seuil, et entretenir un courant d'air à l'intérieur. Un a^sez beau tapis de Ivalah (2), quelques coussins en velours, et de belles armes suspendues au pignon du centre, telles étaient les splendeurs de l'habitation d'un chef, renommé néanmoins dans la province.

— Les Français t'enrichissent chaque jour, ditlebaroi), avec une légère expression de dégoût, lorsqu'il eût terminé son minutieux examen.

— La ruse veut que nous acceptions tout ce qu'on

(l) Le café des Maures et des Arabes et un mélange du marc avec la liqueur. Après avoir bu le café propremeut dit, les consommateurs mâchent les grains parfumés du marc.

(â) Kulah, ville de la province d'Oran, renommée pour ses tapis.

nous donne, répondit le chef en baissant les yeux.

— Tout!., jusqu'aux armes dont les alliés se servent contre leurs frères.

Ces armes tourneront, un jour, contre ceux qui les auront données.

— Oui ! la sagesse de Dieu le veut ainsi ! et malheur à celui qui fermera l'oreille à la voix de TArbi, quand TArbi appellera tous h s fidèles. Quand l'ange du dernier jour (I) apparaîtra sur son coursier de feu, armé du glaive et du livre saint (2), ceux qui auront obéi à cette voix, seront bien heureux dans le ciel î Ils auront autant de félicités sublimes qu'ils auront abattu de Chrétiens dans la mêlée ; ils seront rois parmi les anges. Mais celui qui se sera corrompu dans Talliance impure que le prophète a ordonnée à son peuple, dans des desseins vengeurs, celui qui aura perdu sa foi au milieu des damnés sera maudit! Malheur à lui !

Le kaïd frappa la terre de son front et la baisa.

Gaston avait prononcé d'un Ion inspiré les paroles prophétiques auxquelles son hôte avait pieusement répondu. Ce n'était plus ce jeune homme de Mostaganem, dont le visage mobile et tin, dont le regard mélancolique, la parole affectueuse, la démarche légère, ^a mise distinguée faisaient ua modèle d'élégance ; c'était un musulman fanatique et far. uche qui, le front sé\ère, le regard ù\e, le geste immobile et la voix haute, annonçait la c )- 1ère et la m/iséricorde de son Dieu outragé. Les lignes les plus pures de ce jeune visage s'étaient tout k coup heurtées; une pâleur subite avait envahi ces traits délicats et les avait voilés. Eucadrée dans les plis blancs de son

(1) L'ange qui doit sonner de la trompette au jour de la résurrection:

(2) Le Koran,

haïck, la tête du baron n'avait plus rien d'européen ; image fidèle du cœur, la face était devenue haineuse, implacable et a lière.

Le Seigneur a-l-il protégé ton long voyage, demanda le kaïd ?

— Oui... je rapporte la guerre et la vengeance, j'a vu de près ce peuple orgueilleux, et je tiens dans mes mains ses destinées.

Le kaïd s'inclina et dit :

— Quels sont ces prisonniers que tu escortes?

— Ce sont de grands ennemis du Prophète qui m'a ordonné de les enlever : j'ai obéi.

— Tu es grand, juste et pieux l comment as-tu pu réussir dans cette entreprise périlleuse?

— L'ange m'a parlé pendant mon sommeil, iFm'a dit d'aller chercher ces deux chrétiens au milieu de leurs frères, et de les faire attacher sur mes chevaux et de les conduire à mon père... J'ai obéi !

■— Sans dangers ?

— Sans dangers...

— Tu es le fils chéri du Prophète, les anges sont tes amis !

— Je ne suis qu'un esclave du Tout-Puissant... As-tu reçu des nouvelles du juif Samuel ?

— Il m'a fait dire, ce malin, qu'il traverserait mon territoire demain pendant la nuit, chargé par toi d'un message :

— C'est cela... j'entends que la personne qu'il accompagne, soit traitée avec les plus grands égards... c'est ma femme.

— On lui rendra les mêmes honneurs qu'aux épouses du Prophète.

Un cavalier, arrivant au galop, s'arrêta devant la tente,

se jeta vivement h bas de son cheval, et cria précipitamment :

— Les Français arrivent!... les Français sont là!.. TArbi cache-toi... Prends garde à toi, TArbi.

A ces mots, Gaston se levant brusquement, fit un signe d'intelligence au kaid. celui-ci. plaçant la main sur son cœur baissa la tête.

La tapisserie retomba derrière le baron, et le chef des Med'géher attendit, sans bouger, la venue de ses nouveaux hôtes.

MahVab.

A cinquante pas de la gueitoun du kaid, s'élevait la lente des femmes. Un petit drapeau vert et blanc flottait à son unique pignon, quelques haïcks fermaient ses ouvertures, et les cachaient aux yeux profanes ; mie négresse silencieuse et revêche était assise à Tombiff de ce pavillon, occupée à moudre de Torge entre deux pierres. De temps en temps, le laid visage de cette femme, vieille ( t horriblement tatouée, se redressait ; et, alors, ses petits yeux, perçants et vitrés comme ceux du chat sauvagr, regardaient, avec méchanceté, autour de la tente dont ils avaient la surveillance extérieure. La présence de celte sentinelle vigilante, était une défens permanente qui mettait la tente des femmes à Tabri de toute visite impie.

Cette tente était décorée avec plus de soin que celle du kaïd. Un magnifique tapis de Tunis, posé sur deux autres tapis de qualité inférieure, couvrait entièrement le sol, et l'éclat de ses vives couleurs amortissait le feu des paillettes d'argent semées sur les tentures qui garnissaient

les parois et le dôme de Télégant pavillon. De lourds et moelleux coussins étaient jetés dans les coins, avec un paresseux désordre. Quelques vêtements féminins, né^^ligemment posés sur des tabourets, des babouches dorées, effilées et mignonnes, indiquaient que la place avait été vidée, à Timproviste, par ses véritables maîtres. Une pipe turque armée de trois longs tuyaux flexibles, garnis de bouts d*ambre, et plongeant dans un globe rempli d'eau, tandis que son foyer, encore fumant, répandait un parfum de rose; un petit miroir d'acier, encadré au goût de la renaissance, et abandanné sur un coussin ; des pastèques, des oranges, des grenades, des citrons posés sur une natte près d'un divan, parmi quelques fleurs de cactus... Tels étaient l'ameublement, le luxe, la coquetterie de la tente des femmes du kaïd.

Pendant que la plupart des Med'géherse portaient au devant des Français, Mahïah s'approchait, avec précaution, delà tente que nous avons décrite; et aux regards inquiets qVil jetait çà et là, on devinait qu'il cherchait à se cac! er des schiaouss et de la tribu tout entière. Après avoir joué l'indifférence, et feint de chercher dans la poussière quelque objet perdu, le nègre gagna du terrain peu à peu, tantôt d'un pas hardi, tantôt à reculons, et il atteignit le poste où la vieille gardienne broyait son orge, sans lever les yeux, avec une irréprochable activité.

Lorsque Mahïah ne fut plus qu'à quelques pps de la négresse, il frappa la terre de son talon calleux et nu, et fit claquer sa langue. L*a négresse ne détourna pas la tête, et entonna un chant naziilard dont elle étouffait les paroles. Mahïah fit un pas de plus, gonfla ses grosses lèvres, et siffla comme un serpent fuyant dans Us broussailles. La négresse se tourna du côté opposé, sans interrompre sa chanson, sans ralentir le mouvement précipité de ses deux bras.

— Tu m'as fait signe de venir à loi... Me voici, dit Mahïah.

— Est-ce bien au fils de ma sœur que je vais parler, murmura la négresse en interrompant à peine son refrain, et en affi^^tant de tourner le dos k celai qui l'écoulait.

— Oui.

— Es-t'i demeuré le fidèle serviteur du Kaïtlausfan (1)?

— Oui.

— Crois-tu encore à la puissance du Djelep (2) ?

— Oui.

— Eh bien î par la vertu du sambel et du calcari (3) écoute, fils de ma sœur, et retiens mes paroles comme autant d'ordres sacrés que je vais te donner au nom de notre race. Changeant tout à coup d'idiome, la nrgresse ajouta en langage caflfre.

— Où vas-tu ?

— Je ne sais, mon maître a des projets que Dieu seul peut pénétrer.

— Ne marchez- vous pas vers l'Ouest?

— Je le crois.

— Ne perds donc pas de temps sur ta route... marche droit, marche vite, ne prends que le repos nécessaire, et trouve-toi, avant quinze jours, dans la tribu des Beni- Kiza.

— Au pays de mon père ? demanda Mahaïah, en baisant la terre sur laquelle il rampait depuis le commencement de son entretien.

— Tu y reverras ta mère...

(1) El hditlausfan, tel est le titre du chef des nègres dispersés dans les états barbaresques.

(2) Le Djelep est une cérémonie qui a pour objet l'évocation 4 du diable.

(5) Le sambel est une essence et le calcari un bois qui joi^ent n grand rôle dans le djelep.

Mahïah poussa un cri que la négresse essaya de couvrir par les notes aiguës de son chant guttural, puis e le reprit :

— Notre race est maudite, tu le sais, enfant de ma sœur; je ne peux pas me tourner veis ta face et la contempler avec orgueil !

— Je le sais, et j'en pleure...

— Nous avons été vaincus!

— Je le sais !

— Nous avons été vendus i

— Je le sais.

— Tu es né dans l'esclavage ! ta mère était bien belle, son visage n'avait pas de rival tout le long de la rivière jaune; son père était prince à Litakou... Tu as du sang royal dans tes veines, et tu n'es qu'un chien ! tes joues ne portent même pas la cicatrice (1)!.. auras-tu le courage d'obéir au grand esprit (2) ?

— J'obéirai !

— Alors, gloire à toi, fils de ma sœur, car tu vengeras ta mère fille des rois Gaïka, tu vengeras ta tante femme du grand Makhaba (3), aujourd'hui esclave abjecte comme toi, et tu retourneras dans le kraal (4) régénéré de ta famille, et les fem'ies du Monl-Luisant danseront a ta venue (5).

(1) Les nègres émancipées du Maroc et de l'ancienne régence, portent sur les joues, eu signe d'ancien escla\age, de fortes incisions croisées ou parallèles.

(2) L'esprit invisible, objet du culte des tribus caffres.

(5) Gaïka et Makhaba, deux races de rois chez les Caffres rouges voisins du Cap.

(4) Le kraal est la tribu calfre.

(5) La montagne luisante, dgebel-blink, ainsi nommée a cause des pierres brillantes dont elle est parsemée, et qui ressemblent au plomb d^s crayons anglais. Elle est située a huit joi.rnéés de marche de la rivière orange, chez les Boushuanas. (Voir Mac-Carthy).

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