NADINE
Mahïah écoutait avec respect tout ce que lui prédisait sa tante; et le front penché, il lui demanda:
— Qu'ordonnes-tu ?... que veut ma mère?... j'obéirai.
— Le grand esprit m'avait annoncé ta visite et je t'attendais. J'aurais été te chercher dans le désert, si tu n'étais venu à moi; et cependant, je suis enchaînée ici, attachée par ce carcan de fer à l'esclavage .. Ta mère est de retour chez les Beni-Kiza, elle y est arrivée pour y mourir.
Mahïah poussa un long gémissement.
— Ta mère connaît bien des secrets, elle a beaucoup vu, beaucoup entendu dans ce monde où nous avons tant souffert, nous, pauvres enfants des Boshuanas! elle a de grandes révélations à te faire, et si tu arrives à temps pour les écouter, tu seras le sauveur glorieux de notre famille déshonorée?
— Faut-il me mettre en route dès ce soir ?
— Non, tu serais arrêté dans ta marche, 1 rs même que tu aurais l'agilité de l'autruche et du zamba (1) les hommes de ce pays sont tous dévoués à l'Arbi, tu serais pris comme espion, on couperait ta main droite qui doit frapper^^ et la tête qui doit enfanter la vengeance promise... Suis mes conseils, ils sont sûrs et prudents.
— Je les suivrai.
— Le Djelep m'a révélé que l'Arbi, pour tromper les chrétiens, ferait route vers le Maroc; tutrouveros un prétexte pour passer chez les Beni-Kiza: quelques heures te suffiront pour entendre la mère; ta vie ne sera peut-être pas assez 'ongue pour accomplir les volontés du grand esprit!... lu te hAleras.
— Où trouverai je ma mère?
(1) Le zamba est un animal à peu près fabuleux qui fait les frais des veillées nègres. Quelques voyageurs croient que les conteurs désignent l'éléphant sous ce mot calTre; nous ne sommes pas éloignés (Je partager cette opinion.
— Dans la gourlji (1) où lu es né. Maintenant, adieu... on nous guette, va-t-en... je le re/errai encore une fois avant diMnourJr.
I.a vieille recommença la chanson qu'elle avait, un moment, interrompue.
— Faut-il te quitter sans baiser ton front ?
-- N*ai-je pas quitté le toit paternel sans le baiser des miens.
— Les femmes du kaïd sont-elles donc dans leur tente avec les prisonniers, que tu restes là en surveillance?
— Les femmes sont parties, les prisonniers sont seuls, je suis ici pour tromper Lœll des chrétiens qui viennent d'entrer au douar... laisse-moi, va-t-en! ne cherche plus l'occasion de me rencontrer... sois muet., val...
Mahïali se glissa dans les palmiers nains qui avoisinaient le camp des Med'géher, et regagna, par un long détour, la tente misérable réservée aux esclaves.
Pendant le dialogue de la négresse et de son neveu, une scène plaisante et grave à la fois, se passait sous la tente des femmes.
Le capitaine était étendu sur le dos, la tête posée sur un coussin, le corps allongé sur le tapis. Il souriait à la riche coquetterie du boudoir africain, et laissait tomber, de temps à autre, un coup d'œil de commisération sur son compagnon. Celui-ci, ranimé par la contemplation du luxe qui Tentourait, avait senti renaître t jutes ses facultés, et avec ellas, cerlaine fatuité assez insupportable. Il regardait complaisamment le capitaine , et répondait même à sa gaîté, par des tffoi ts d'es.jrit qui annonçaient positivement quelque dérangement dans son cerveau. Cependant, Tagcnt do change évitait de tourner les yeux vers l'angle de la tente où se tenait Muller, grave, silencieux et impas-
(1) Cabane kabyle.
94 MÉOINC.
sibic. Liî soldat d'Égyi.ti*. avait revêtu le costume arabe, et sa ligure basanée, froid*', immobile était drapée dans un haich qui faisait ressortir son imposant caractère; de temps en lemj)S' il regardait ses deux captifs avec un insouciant dédain : et, sans faire cas du tapis du kaid, H avait chargé sa pipe, battu le briquet, et fumait sans gene^ comme dans un corps de garde. Par mesure de précaution, Muller avait posé près de lui une paire de pistolets à deux coups, dont il avait prudemment renouvelé Tamorce.
— Vous êtes devenu guilleret, monsieur Jourdain, et je vous en félicite; soldats ou non, nous sommes tous les deux Français, ei nous devons recevoir la mort poliment, sans rechigner et sans bouder.
— Que vous êtes tenace, avec vos idées sinistres!... traiterait on des condamnés à mort avec tant de façons. Ne voyez-vous pas que nous roulons dans la soie, sur l'or et le velours... Dieu me | ordonne, voilà un tapis merveilleux qui ferait très-bien dans nion petit salon Louis XV... Guérissez vie, capitaine, et nous n'aurons plus, de cette aventure, qu'un piquant souvenir.
— Dans l'autre monde, dit l'ofticier riant aux éclats.
— Non pas, reprit le garde national, qui donnait à cette saillie un tout autre sens, le charlatan qui a pansé votre blessure vous garantit une prompte guérison.
— Demandez à Monsieur, interrompit Candeuil, en montrant du doigt le vieux Muller, si les médecins d'Abd-el- Kader sauront remettre votre tête et la mienne sur nos épaules?
L'agent de change regarda instinctivement Muller. Le visage impassible de rÉgyptiCii n'exprimait qu'un dédain méprisant. Jouidain sentit qu'une sueur froide inondait ses membres, et il ouvrait la bouche pour balbutier quelq- es
mots, lorsqu'une trompette jeta tout à coup ces sons joyeux dans le douar du kaid.
Le ca|)itaine s.', souleva vive.iient, et tenta de se mettre sur ses jambes: mais les cordes qui enlaçaient les pieds le retinrent sur le tapis où îe malheureux agent de change s'agitait comme un possédé.
— A moi, France ! à moi! cria le capitaine d'une voix de commandement.
— Sauvi z-nous, ajouta l'agent de change, en gonflant ses poumons de toutes ses forces.
A ces deux cris de désespoir, le seul chant nazillard de la négresse répondit plus strident, plus aigu, plus vif,
MuUer se leva, détacha u'ie cordelière d'une des gandoura mauresques que les femmes du kaïJ avaient abandonnées, et se mit en devoir de bâillonner le capitaine, opposant le flegme le plus impcrtubable, aux secousses et aux imprécations de sa victime. Pendant cette opération, l'agent de change excité par la lutte de son compagnon, élevait les notes les plus perçantes de sa voix, en appelant à son secours ; mais le chant de la négresse couvrait et dominait dans son Lourc^onnement monotone ses cris désespérés. Prenant le calme de Muller, pour de la faiblesse, le malheureux Jourdain allait redoubler d'eff'orts, lorsque rÉgyptien, ayant serré le dernier nœud du capitaine, fit un pas vt rs ses p stolets, les prit et les arma sans dire un mot. Cette démonstration peu pacilique étouffa les cris de l'agent de change dans sa gorge, et un silence lugubre régna entre ces trois personnages, anim s chacun d'un sentiment bien différent. Le capitaine était réduit à une impuissance absolue ; il mordait avec rage le bâillon qu'ensenglanta eni ses lèvres, taudis que ses yeux lançaient des éclairs de ha ne. Jourdain se roulait cumme l'enfant colère et poltron qui n'a pas assez de raison pour se taire, et pas assez de courage pour crier; de grosses larmes sil-.
d6 MÉD NE.
lonnaient ses joues, et il éteignait sfs soupirs dans de lâches baiiglots. Muller était debout entre les deux prisonniers, un pistolet dans chaque main,^ prêt à faire feu sur le moins docile, souriant à la rage vaincue de l'un, et poussant du pied le corps inanimé de Tautre.
La négresse chantait toujours, mais sa voix avait tout àcoup faibli... Un enfant se serait endormi à ce chant de berceuse.
Alors une main souleva du dehors la portière de la tente, et un burnous noir glissa sur les tentures d'argeni du pavillon ; puis, un homme se dressa comme un fan • tôtne à côté du capitaine, et lorsqu'il eut rejeté le capuchon qui couvrait sa tête, les prisonniers reconnurent le baron devenu pâle et livide.
Le baron.
Déraiig.^ dans son entretien avec le kaïd, au moment où il exerçait sar lui son influence surnaturelle, le baron s'était préci|)it^)mm nt retiré, pour ne pas s'exposer aux soupçons que la présence d'un chef inconnu aurait pu suggérer aux Français, L'appréhension de ses propres dangers, la crainte de perdre ses prisonniers, etrômotion fanatique qu'il avait appelée à son aide pour fasciner le chef des Med'géher, avaient spontani^ment altéré ses l aits, ordinairement calmes. Tel était cependant, l'empire que cet homme prenait sur lui, en toute circonstance, qu'on vit glisser sur son front les nuages qui l'avaient troublé.
L'apparition de ce personnage fatal jeta une émot on nouvelle dans le si'eiice de la scène que nous avons décrite en terminant le précédent chapitre. Une terreur insi.rmont'ble s'empara du malheuieux Jourdain qui regarda le baron avec des yeux hagirds. Le capitaine éprouva un sentiment ded goût instinctif, et son visage, déji bien pâle, p 'î un air de souffrance et d'humiliation.
Muller inclina la tête, en forme de salut, et sur un signe de son maître, il alla s'asseoir à sa premKre place, rechargea sa pipe, l'alluma, et, croisant les genoux, balança rune'^de ses longues jambes, sans paraître s'inquiéter de ceux qui Tentouraient.
Le chant de la négresse avait cessé; on n'entendait plus, au dehors, que le frottement des deux pierres broyant To ge; au dedans, nous l'avons dit, le silence était effrayant et semblait annoncer une catastrophe.
Gaston fit quelques pas dans la tente, et regarda, tour à tour, ses deux victimes ; à la vue de l'agent de change, il haussa les épaules et se retourna vers le capitaine. Ces deux hommes échangèrent un coup d'œil rapide, mais plein de colère et de mépris. Candeuil ressentit tout à coup un battement de cœur qui fut comité un vague pressentiment des projees de son bourreau Un sourire nerveux contracta les lèvres de Gaston ; il savoura la vengeance avec délices, et promena ses regards sur son ennemi, i enversé, s'arrêtant à chaque pensée haineuse que sou evait, dans ses esprits, cette contemplation. Enfin, il vint s'asseoir près de la tête du capitaine qui fit un geste inutile d'horreur, et, se courbant, il effleura de son souffe, le ^ isage du prisonnier.
— Ces: donc toi, dit-il, toi!... lié à mes pieds, livré à mes pieds, livré à mes outrages!... Je devrais avoir le courage de conserver le voile mystérieux qui me cache, mainienanl encore, à ta vile curiosité; ce courage, je ne l'ai pas ! Il me tarde de t'apprendre q li je suis, d'humilier ce front dont l'audace m'est odieuse ; il me tarde de te faire pâlir et rougir tour à tour ; de te faire expier, en un seul instant, tous les crimes des tiens!.. Ta vie entière ne sera qu'un long supplice; et pour me bien venger. Dieu nous a faits jeunes et du même âge, toi l'esclave, moi le maître; toi le patient, moi le bourreau!
SCENES DE LA VIE ARABE. fj9
Le capiiaine écoulait ce discours étrange avec digniîé, (^t opposait l'indifférence la plus froide au fougeux emportemt nt de son ennemi
— Tu ne pourr s pas dire dans ton langage efféminé, reprit Gaston, que je t'ai enlevé par trahison. J'ai voulu sacrifier aux sottes coutumes de votre chevalerie française; et, pouvant te faire prisonnier, sans coup férir, j'ai daigné jouer ma vie contre la tienne. Tu étais renverse, tu m'appartenais... On ne se conduit pas avec plus de courtoisie dans ton pays maudit... Avoue-le?
Candeuil lit entendre un ricanement étouffé, sous le mouchoir dont il était bâillonné.
— Ta gaîté, trouvera bientôt son tombeau, ajouta le baron... Puis il s'écria d'une voix sourde, en rejetant avec fureur le capuchon de son burnous :
— Me reconnais-tu ?
Dans ce moment, le beau visage de Gaston éclairé par le feu des passions les plus violentes, offrait au pinceau une étude admirabl. Ses lèvres tremblaient, et leur pâleur se fondaient en une teinte presque unie, avec !a blancheur bronzée des joues. Son front, rasée jusqu'au premier tiers du crâne, semblait fier et joyeux des pensées qui bouillonnaient sous lui. Le mépris et la vengeance satisfaite, la colère et la joie concentrée, tourmentaient sa bouche et donnaient à son sourire, ordinairement mélancolique, une expression singulère, tenant de l'extase et de la folie. Son regard était fixe, pénétrant, sauvage; les m.uscles delà face étaient tendus, et le corps entier immobile.
Le prisonnier fil un signe de tête affirmatif.
L'agent de change fit un bond sur le tapis, et s'agita dans ses liens, connue un agneau à l'approche du boucher.
— Soyez prudent devant cette couleuvre, dit Muller, en montrant Jourdain au baron; ne diles que ce que \?us voulez qu'on sache.
Gaston avait repris son calme habituel, il regarda Jourdain qui était plus mort que vif, leva les épaules en pitié, ( t répondit au signe du capitaine, en laissant tomber lent ment chacun de ses mots, pour en apprécier la portée.
^ Non, tu ne me connais pas!... Tu ne peux pas me connaître ! tu n'as jamais vu en moi que deux hommes, deux natures... l'élégant parisien, le coureur de fêtes, de misérables duels et de plaisirs eiféminés, celui-là tu l'as connu, oui !... et celui-là te hait, car tu t'es trouvé sur sa route pour lui disputer l'élégance, l'adresse et le plaisir... il te hait de toute son âme, m'entends-tu bien?...
Le baron s'arrêta pour jouir de l'indignation et de la douleur de sa victime. Le capitaine leva les yeux en signe d'indifférence, Gaston reprit, tou ours sur le même ton :
— Ton rival en galanterie s'appelait... s'appelle le baron de la Garde... Tu le connais... n'est-ce pas?... Maintenant le chef arabe devant qui toute !a régence s'incline, le marabout pieux et fanatique, le chef des chefs, le bras droit du sultan, le personnage sacré des tribus alliés ou ennemies de la France, la parole vivante du Koran, le sabre du prophète et l'envoyé d'Allah, l'Arbi enfin'... le connais-tu? .. regarde bien?
Le capitaine fit un effort si violent, qu'il dégagea l'un de ses brar , et tenta aussitôt d'arracher son bâillon : mais Gaston posant une main nerveuse sur ce bras affaibli et engourdi, le condamna au repos.
Le prisonnier grinça des dents, et on l'entendit balbutier avec peine: — Tu mens.
— Rassuie-toi, reprit l'Arbi avec feu, je fais métier du mensonge, il est vrai, pour ces peuplades qu'on gouverne par la ruse; je suis constamment en scène dans les tribus, parce que mon ambition l'exige j'ai menti à toute la France, en prenant, parmi ses enfants, un nom qui les a trompés, et en daignant lutter avec eux de mollesse et de
dobaiicho, comme je lutte ici, de courage et d'austérité avec les plus vaillants et les |)lus saints... Mais, quant à te tromper, aujourd'hui que te voilà sous mes pieds, ne le crains pas!... J*ai hâte de t*éc*raser! Oui, je suis TArbi, le chef implacable, le glaive de la guerre sainte, Tennemi de ton Dieu, l'horreur de tes soldats, le serpent de la montagne, comme on l'appelle chez les Kabyles, et r aigle de la plaine, chez les Arabes (1). N'as-tu pas entendu les cris d'allégresse des Med'géher, quand je suis entré dans leur camp? ne m'as-tu pas vu descendre chez leur chef, Tami des Français? N'es-tu pas dans la tente de ses femmes? et ne devines-tu pas pourquoi on t'a donné cette prison si splendide?
En ce moment Jourdain poussa un faible cri d'horreur; ses yeux avaient rencontré, en s'égarant sur les parois de la tente, le visage hideux de la négresse caffre qui, depuis que TArbi parlait, s'était efforcée du dehors, et n'y pouvant réussir, s'était peu à peu hasardée à fendre l'étoffe avec son couteau, puis avait ins' nsibîement mis toute sa têie dans la tente, profitant de ce que les prisonniers, ainsi que Muller et Gaston lui tournaient le dos. Au cri de Jourdain, la négresse disparut, et on entendit la chanson caffre qui jetait de nouveau ses accents plaintifs dans le Douar.
L'Arbi avait détourné la tête ; tout en faisant un sigiie d'intelligence à Muller, il avait prudemment prêté roreille aux bruits de la tribu, et son visage, un moment troublé, reprit avec la chanson de la négresse toute sa séréniié. Muller s'était rapproché de Jourdain, l'avait menacé et châtié, puis avait regagné sa plaCv^ et repris sa pipe en silence.
(1) Les Arabes, comme tous les peuples barbares, donnent îi leurs ctiefs et a leurs guerriers fameux, des surnoms qui désignent leur principal mérite.
Jourdain, perdu dans le dédale de pensées où le jetait son aventure, effrayé, hors de lui, était incapable de conserver longtemps un souvenir quelconque, et l'apparition subite de cette ligure noire, aflreuse et décrépite, traversa ses esprits comme l'un de ces fantômes épouvantables qui se dressent dans nos rêves et nous fuient au réveil, sans nous laisser leurs traces.
Le baron reprit :
— Je t'ai fait placer dans cette tente parce qu'elle est inviolable, et que les chrétiens n'y peuvenl pas mettre les pieds, parce que tes frères, tes amis, tes soldats, ton père seraient dans le douar et te chercheraient, que janiaisils ne songeraient à soulever la portière de ce pavillon pour te délivrer. Tu es chez les femmes du kaïd, et, dans ce moment, à quelques pas de toi, cent cavaliers de ton armée reçoivent Thospitalilé de leur allié, qui est mon esclave.
Gaston s'arrêta de nouveau pour suivre l'effet de ses paroles. Le capitaine demeura immobile : son regard était redevenu doux et affectueux. Le ravisseur ne put pas contenir un élan de fureur, et tout son corps tressaillit.
Jourdain souleva brusquement la tête en entendant cette révélation, et ouvrit la bouche pour pousser un nouveau cri de détresse ; mais sa langue glacée s'agita en vain; il ne put articuler un seul mot. Mi:ller, qui suivait tous les gestes des prisonniers , avait pris un pistolet et ajusté le malheureux, qUi se précipita la face contre terre, tremblant comme une feuille secouée par le vent.
Maintenant, reprit Gaston, l'Arbi te hait bien p'us encore que le jeune héros de tes fêtes parisiennes ; il te hait, car il ta retrouvé à cheval tt armé contre lui, pillant son peuple, outrageant son Dieu! parce que, dans la guerre sainte, tu t'es fait une renommée de bravoure et
détalent!... Parce que, dans une escarmouche, ton sabre, sans me connaître, m'a blessé là... regarde?
Candeuil ferma les yeux, comme pour augmenter la fureur de Gaston, celui-ci laissa échapper un sourire amer, et continua :
— Plus ton counjge sera ferme, plus tu opposeras de résistance à ma colère, et plus ma colère sera puissante. Elle est comme le torrent de nos montagnes, qui s'élance, plus impétueux, de chaque rocher qui le déchire. Ainsi, tu ne me connais pas, reprit-il, en baissant la voix, car je ne me suis montré à toi que sous deux natures, et j'en ai trois! car tu n'as rencontré en moi que deux hommes, et comme le dieu de ta nation maudite, nous sommes trois en moi, non pour t'aimer, mais pour te haïr ! Je ne suis ni le baron de la Garde, ce gentilhomme des ruelles, futile et désœuvré, qui ne te déteste pas assez; ni l'Arabe farouche, dont la haine n'est pas assez violente... Je suis... as-tu entendu parler, dans ton enfance, d'un certain baron dUlm?
Cette question fut faite d'un ton brusquement baissé, et avec l'accent le plus grave de la voix humaine.
Le capitaine tressaillit à son tour, fronça les sourcils, et fixa un regard interdit sur l'homme extraordinaire qui lui parlait, et qui, voyant l'émotion de sa victime, parut savourer avec ivresse un bonheur longtemps attendu. Ses traits s'épanouirent, ses yeux se voilèrent, et, chose étrange, deux soupirs remplirent la tinte de leur bruit plaintif, Muller qui écoutait silencieusement, passa ses larges main^ sur ses yeux tout à coup mouillés. Cet homme sévère, dont toutes les actions avaient été, jusqu'alors, entachées de cruauté et de barbarie, venait d'être ému par quelque vieux souvenir rappelé par son jeune maître ; et à la voix saccadée, tremblante de l'un, les sou-
i04 M^DlNfi.
pirs de l'autre avaient répondu. Ce mouvement de sensibilité fut brusquement répr-mé des deux côtés. L'Arbi continua :
— Puisque tu as entendu parler du baron d'Ulm, tu connais une malheureuse et bien triste histoire, et ceux qui te Tout racontée ne se doutaient pas, alors, que tu jouerais un si grand rôle dans son dénouement; que tu servirais de victime expiatoire pour laver ta famille, et consoler, s'il est possible, une grande infortune. Je suis Gaston, baron d'Ulm, fils du vieillard dont le nom seul est un opprobre pour ta race.. Ne me demande plus pourquoi je te hais, et sois maudit!...
L'Arbi se leva, en prononçant ces mots d'une voix sourde et terrible ; son visage avait pris une expression féroce ; il avait dans le jeu des muscles et dans Taltéralion de la parole, quelque chose de la bête fauve et de son rugissemen. Il s'approcha de Muller qui, ayant ouvert un sac de peau, lui donna un burnous noir déchiré en lambeaux; il roula a-tour de sa tête une corde de chameau blanche (1), prit des babouches éculées et percées, ôta son chapelet de son cou pour le tenir à la main, et s'arma d'un long bâton noueux.
Pendant cette toilette, le capitaine s'efforçait de dominer rémolion à laquelle il était en proie ; les dernières paroles de TArbi l'avaient accablé I Son courage si audacieux sur le champ de bataille et devant le supplice, semblait l'abandonner sous le poids d'un simple souvenir.
La scène que nous avons décrite avait été fatigante, imposante et solennelle: ces deux hommes rapprochés par le destin, s étaient trouvés face à face, l'un vaincu et terrassé, sans ami, sans secours, lié et bâillonné de manière
(1) Les Arabes laleb (savants), ceux qui savent lire et écrire, porunt ordinairement la corde de chameau blanche, les autres la portent brune ou noire, jamais blanche.
SCÈNES i)E Î.A V(Ê ARAÈE, 40S
h ne pouvoir ni bouger, ni parler, ni crier. Son ennemi le torturait, Tinsultait à loisir, et sa voix s'éteignait, et ses pleurs de rage retoml)aient sur son cœur. Au moment où il espérait apprendre une histoire dont il ne tenait que le premier fil, h peine était-il sur les traces de sa propre aventure, quchiue bizarre qu'elle fut, son bourreau s'éloignait et l'abandonnait, à d'interminables conjectures.
Cette scène horrible présageait des suites funestes.
Le baron transformé en derviche, en pèlerin, en marabout mendiani, fit deux fois le tour de la tente à grands pas, pour se reposer, et rendre à ses traits leur air placide; puis, jetant un regard de mépris au capitaine qui le suivait avec étonnement, il souleva la portière et sortit.
A peine dehors, le faux derviche ramassa une poignée de poussière , en frotta son visage et sa barbe, et se dirigea vers la tente du kaïd.
La vieille négresse le regarJa longtemps, puis elle grommela entre ses dents :
— Je l'ai reconnu, ma sœur... il fait métier de mentir aux enfants de Tlslam... meurs en paix, fille du roi Gaïka, les Boushuanas seront venaési
La poursuite.
Un fort détachement de spahïs était entré dans le camp des Med'géher; et les Arabes, accroupis devant leurs tentes, échangeaient des phrases de patois mauresque (1) avec les soldats français, ou parlaient bruyamment, dans leur propre langue, avec ceux de leur nation. Les che- VG' :; i]n troupe avaient été attachés, par les pieds, audehorsde Tenceinle, à la méthode arabe, et ceux des officiers étaient promenés en main, par de jeunes bédouins devant la gm itoun du chef.
La tribu paraissait accueillir, avec plaisir, les nouveaux venus. Nos cavaliers fumaient, ou mangeaient des flgu^^s de barbarie en compagnie de leurs alliés, ou prenaient du café chez un vieux caouadji, dont la tente enfumée était le rendez-vous des oisifs. Les spahïs indigènes jouaient
(1) Les Arabes, pour se faire comprendre des Français, leur parlent un patois dérivé de l'espagnol et du maure, et vulgairement appelé petit -mauresque. Nos soldats sont vile au courant de ce jargon, on en usage sur toute la côte.
SCÈNES DE l/i VIE ARABE. 107
aux cartes, aux dames, aux échecs et aux osselets avec leurs frères des M.^d'géher, tandis que les soldats français achevaient de vider leurs gourdes, ou se promenaient bras dessus, bras-dessous, furetant un peu partout, et cherchant, en pure perte, quelque jeune bédouine effarouchée.
Toutes les femmes, au premier coup de trompette, s'étaient réfugiées au fond de leurs tentes, et les plus laides comme les plus vieilles, les jeunes et les jolies s'étaient immédiatement voilées, pour échapper aux regards entreprenants des infidèles.
Évitant tous les groupes, le baron se présenta devant la te. te du kaïd. Courbé sur son bâton, poudreux de la tête aux pieris, il s'arrêta humblement devant la portière, en ftice des deux schiaouss en faction, et du kaïd qui siégeait au milieu de plusieurs officiers de spahïs, ses hôtes.
— Ceux qui feront Vanmône le jour et la nuit, en secret et en public, en recevront la récompense de Dieu, dit le faux dervichi^ d'une voix cassée : la crainte ne descendra point sur eux, et ils ne seront point affligés (1).
Les officiers jetèrent quelques pièces de monnaie au mendiant, avec ce même air de pitié que l'on prend pour faire la charité en Europe. Le derviche se baissa péniblement pour ramasser dans la poussière l'aumône des chrétiens, et il baisa sa main droite en signe de remercîment, tandis que le kaïd se levant, répondit à la sainte citation par cet autre verset :
— Si quelqu'un vousÀend la main, remplissez sa main. Dieu compte tout.
Le dci viche déchaussa ses babouches, et, les abandonnant au seuil de la tente, il vint s'asseoir devant le kaïd avec autant d'aisance et d'aplomb, que s'il fut entré dans
(1) Verset du Koran.
<08 wéniNE.
sa propre demeure. Les ofticiers firent, chacun, une retraite de corps pour éviter le contact des guenilles du nouvel hùte. Le kaïd, au contraire, lui offrit sa propre tasse à 'emi vidée. Le mendiant la porta k ses lèvres ave avidité, et, quoique la î'queur fût brûlante, il Tavala tout d'un trait, et se mil à mâcher le marc avec des grimaces gourmandes et sensuelles.
L'un des officiers qui parlait assez bien TArabe pour servir d'interprète à ses camarades, offrit sa pipe au derviche, mais celui ci la refusa par un geste poli, tout en acceptant une seconde tasse de café.
— Pourquoi ne veut-il pas fumer, demanda l'officier?
— Les marabouts s'interdisent ce pla'sir, répondit le le chef, ce sont des hommes de Dieu que Dieu chérit.
— 11 est donc marabout lui (1)?
— Marabou- pèlerin (2). 11 a fait deux fois le voyage de la Mecque; heureux ceux qu'il visite! Sa venue dans les tribus fait mûrir les moissons, donne la force aux enfants et aux vieillards...
... Hélas! il ne vient que trop rarement!
— Voyage-t-il donc toujours?
— Toujours ! c'est à peine s'il se repose quelques heures pour répandre ses bienfaits; où la nuit le rencontre il se couche, où le souffle de Dieu le pousse il va ! c'est un grand saint !
Le mendiant, pendant ce dialogue, n'avait pas décessé d'égrener son chapelet noir, arrêté de dix en dix par des morceaux de corail, et il confirmait chaque mot du chef par l'exclamalion he! hé I hé! que les Arabes répètent à satiété et qui veut dire oui.
— De quoi vit-il, demanda l'officier?
(1) Les marabouts sont les inspirés que Dieu a visités. (^2) Les pèlerins ou adji^ sont ceux qui ont fait le pèlerinage de la Mecque.
— De ce qu'il trouve et de ce qu'on lui donne, encore partai^e-t-il souvent ses provisions avec les malheureux du chemin.
— I! paraî: encore bien jeune, malgré sa longue barbe, et son capuchon ?
— Dieu l'a illuminé (1) de bonne heure, c'est un véritable élu.
— Nous pourrions peut-être tirer de lui quelques bons renseignements; qu'en penses-tu?
— Est-il pour Abd el-Kader? Pousse-t-il à la guerre?
— 11 ne travaille qu'à la paix générale, Abd-el-Kader le vénèrH, mais ne s'en sert pas. Quant à te fournir des renseignements sur la plaine et la montage, nul mieux que lui n'en est capable. 11 a l'œil du faucon et l'oreille de la gazelle.
— C'est Dieu qui l'envoie...
Puis s'adrpssant au derviche, l'officier ajouta :
— Viens- tu du côté de Mostaganem?
— Non, je viens de l'Ouest.
— As-tu entendu parler du malheur arrivé au hackem (2) de Mostaganem ?
— J'ai entendu dire chez les Hachem-Cheraga (3) qu'on avait enlevé la jeune épouse de ce chef. Les méchants
(l) Les illuminés sont les marabouts qui ont la vision fies choses célestes ; ils jouissent d'un crédit immense dans les tribus, ambitieux qui ont bouleversé V Àfrikia proprement dite, ont, tous joué le rôle d'illuminé. Ce que les Arabes appellent afrikia n'est q'iL' la zone comprise entre l'Atlas et la Méditerranée.
{?.) llack^'rïiy commandant de la milice indigène d'une ville. C'est une dignité de raufîienne régence algérienne que nous avons rélabli'.\
(5) Jlachem-ChercKja : tribu au sud est do Mostaganem, qu'il ne faut pas confondre avec la grande tribu des Ilachem Greris, près de .Hascara, dans laquelle est né Abd-el Kader.
peuplent la terre du vrai Dieu! est-ce de cet enlèvement que tu veux parler ?
— Oui.
— Quand a-t-il eu lieu?
— 11 y a déjà trois jours. Oh ! les ravisseurs sont loin, car j'ai rencontré hier matin des cavaliers qui conduisaient une mule chargée d'un palanquin.
— Qui peut te taire croire que ce sont les criminels.
— Ils se sont détournés de mon sentier, au lieu de venir à moi : les pervers seuls fuient le sentier de Dieu, je suis l'homme du Dieu élément.
— Comhien y avait-il de cavaliers?
— Six. ils marchaient à grands pas, et sur la mule une femme pleurait; je dis une femme, car les sanglots n'étaient ni d'un homme ni d'un enfant.
— Où les as4u rencontrés ?
— Près de la fontaine d'El-x\louf, à dix heures de Mostaganem, ils allaient vers Oran.
L'officier traduisit à ses camarades tout ce qu'il venait d'apprendre, et leur demanda leur avis. Ils répondirent d'une voix unanime que la rencontre du derviche ne laissait plus aucun doute sur la direction que les ravisseurs avaient prise, et qu'il devenait inutile de s'occuper davantage de cette affaire.
— Puisque tu viens de Mostaganem, demanda le derviche d'un ton patelin, ne pourrais tu pas me donner des nouvelles du juif Samuel ; tu m'épargnerais un fatigant voyage.
— Samuel s'est embarqué pour Tunis il y a trois jours. Que peux-tu avoir à démêler avec ce coquin ?
— Je suis chargé par plusieurs chefs de lui commander des miirchandises ; ei, disant cela, le marabout éteignit dans sa barbe et dars l'ombre de son capuchon un sourire de satisfaction et d'orgueil.
— J'ai encore besoin de quelq'jes renseignements importants, reprit loflicier; si tu m'en donnes de bons, je te récompenserai.
— Dieu a dit : Fais le bien pour le bien, sans désirer aucun t-alaire... Que veux- tu de moi ?
— Sais-tu que TArbi est dans cette contrée?
— Oui.
— L'as-tu vu ?
— Oui.
— Quand?
— Aujourd'hui m.ême.
— Où?
— L'Arbi est privilégié du Dieu clément et miséricordieux, celui qui le trahit sera éternellement attaché au zakoum (1)! Malek (2) sera chargé de son châtiment, et jamais il ne se tiendra sur TAlaraf (3), car il n'aura pas marché dans le chemin droit (4). Gloire à Dieu, seigneur de l'univers.
En prononçant ces mots avec emphase, le derviche attachait des yeux ardents sur le kaïd.
— Pourquoi, m'ayant renseigné sur les ravisseurs, hésites-tu à me parler de l'Arbi ?
-- Les ravisseurs sont des méchants, TArbi est marabout.
L'Arbi entretient la guerre, et ruine le peuple du prophète.
— L'Arbi est juste et pieux, il obéit au Dieu savant des destinées !
(1) El'Zakoiim, C'est l'arbre maudit qui s'élève au fond de l'enfer.
(-2) Malek, C'est l'ange qui préside aux tourments des réprouvés.
(5J El'Alaraf, C'est le mur qui sépare l'enfer du Paradis.
(4) Le chemin droit. C'est l'islamisme.
Wi MÉD NE.
— Si tu ne veux rien me dire, je te ferai conduire à Mostaganem par mes spahis.
— L'ange Gabriel me donnera ses ailes, et je m'envolerai de tes mains, comme un oiseau du buisson.
— C'est ce que nous allons voir, dit Tofficier qui se tourna vers ses camarades en souriant.
A peine cette pensée était-elle exprimée, que le mendiant se ravisa, tout en feignant du n'avoir pas compris Va parte de son interrogateur. Il se recueillit, secoua la tête, baisa trois fois la terre, éleva les bras, et dit avec une foi fervente, en faisant tous les gestes des lllumi. es :
— L'Arbi est inviolable, Mahommed le protège ; j on chemin est toujours éclairé par le flambeau des révélations; un simple mortel comme moi ne saurait lui nuire, et D eu me pi^rmet de dire ce que je sais. Dieu seul est Dieu ! il entend tout !
L'officier traduisit cette phrase mot à mot au commandant du détachement qui lui répondit :
— Ah! bah! c'est un vieux jongleur! il est illuminé comme moi, et va nous faire quelque histoire de l'autre monde. Le mieux est de le mettre en croupe de l'un de nos gens. Ce va-nu-pieds en sait plus long qu'on ne croit; il ne s'est décidé à parler que quand vous l'avez menacé de Tarrcter et que vous vous êtes retourné vers nous.
— Je ne pense pas avoir été compris de ce vieux débraillé, il est trop bon musulman pour savoir le moindre mot de français... Voyez son air hébété pendant qu'il nous écoule... quelle tête!., la ruse ne s'y est jamais nichée, je vous le garantis...
En effet, pendant que l'interprète parlait, le mendiant tendait le cou, renversait le front, clignait des yeux, et entr'ouvrait la bouche, prenant une pose d'inepte, faisant taire toute expression de son visage, et prêtant l'oreille à ce qui se disait avec cette gaucherie de l'homme curieux,
SCÈNES DE LA VlE ERABE. 113
niais et intrigué. Quelquefois, cependant, il baissait la tôle, et si on eut pu plonger dans son capuchon, on aurait rencontré sur ses lèvres un sourire de triomphe, et dans ses yeux une étincelle pétillante.
— Nous verrons bien s'il nous trompe, reprit rofficier... il ne sera pas dit que ce sacripand peut nous en revendre... Eh bien! où as-tu rencontré TArbi?
— A Surkelmitou (1).
— A quelle heure ? Qu'y faisait-il ?
— 11 était entouré de vingt cavaliers et de quelques esclaves. Legoum (2) entier entourait un grand feu de caroubiers et de lanstiques ; c'était ce matin, au lever du
soleil.
— C'est bien cela, dit le commandant, Tenlèvemcnt a été fait pendant la nuit... Demandez à quoi servait ce feu.
Aussitôt la question faite, le marabout répondit :
— Les esclaves avaient bâti un grand bûcher, et sur le lit de feuilles qui couvrait ce bûcher, ils avaient étendu un chrétien que le feu n'avait pas encore attaqué lorsque la volonté du ciel m'a conduit à Surkelmitou.
Frissonnant à la traduction de ces paroles, les officiers prêtèrent une attention intelligente au marab ut, et s'attachèrent pour ainsi dire, à ses lèvres, comme pour deviner le sens de son récit avant qu'il ne passât par la bouche de l'interprète.
— Quel était ce chrétien?
— 11 portait un vêtement bleu, comme les cavaliers de
^^1) Surkelmitou, fontaine près de la riche gauche du Chéliff. On dit que 20,000 IMaures émigrés d'Espagne furent défaits dans ce lieu, et tués jusqu'au dernier par les Berbères. D'où le nom sinistre Surkelmitnv : Tous morts,
(2) El fjoum. Legoum est la réunion d'un nombre quelconque de cavaliers. Un agha marchant avec sa cavalerie est à la léie de son goum.
1 i mosquée d'Oran (1) ; son visage était jeune et nobl**, 11 avait nn [)etit ruban rouge à son habit, et son front était taché de sang.
— C'est bien notre malheureux camarade, dit le commandant... demandez s'il était mort?
— Son visage était pâle; ses membres pendants; sa langue muette; son cœur froid; Sidjil l'avait abandonné (2).
— Achève?
— Les flammes traversent les couches du Caroubier, et pétillant sur les branches du Lanstique, gagnèrent le lit de feuilles, et mordirent les membres du patient!.. L'Arbi tourné vers le lemple de la Caba (3) priait le Seigneur!...
— Après ?
— l.co esclaves attisaient le feu, et les cavaliers de TArbi récitaient des signes (4) du livre saint!.. Du grand bûcher, et du corps du chrétien, il ne resta bientôt qu'un monceau de cendres, que les esclaves jetèrent au vent avec des imprécatious contre Satan, et des louanges au Prophète.
— Après?
(1) Le quartier du 2'"« régiment de cuasseurs h cheval est ba i h Oran, sut' une ancienne mosquée lont il porte le nom. C'est noire plus beau bâtiment militaire en Algérie.
(2) L'angle Sidjil est chargé d'inscrire toutes les actions de r homme sur un rouleau qu'il plie à sa mort. Au dernier soupir du mourant, l'ange l'abandonne.
(3) Le temple de la Caba, a la Mecque, est le lieu vers lequel les musulmans doivent se tourner pour prier. Nous nous servirons aussi du mot Kebla, dont la signification est a peu près semblable. La Kebla esl, en général, le point vers lequel tout homme en prière se trouve faire face, chrétien, juif ou mahomélan. Mais la Kebla d'un musulman est, ainsi que nous l'avons dit, toujours vers le temple de la Caba de laMecque.
(4) Mohammed et les commcnlaleurs du Koran donnent le nom de signes aux versets du livre saint.
SCÈNES Dli LA VIE ARAKK. 415
— L'Arbi et ses cavaliers remontèrent à cheval, et tout le goiim prit la iVirection du Dahr,; (1) sans me dire quel était le chnHicn dont le ca lavre avait été brûlé, sans me dire où le grand marabout aimé de Dieu allait porter ses pas.
— Tu n'as pas vu, parmi les cavaliers de TArbi, deux hommes vêtus comme les chrétiens qui ne sont pas guerriers.
— Non.
— Quelle aventure étrange! dit le commandant : les témoins du capitaine, trouvés dans les masures de la Salamandre, ont cep; ndant eu affaire à deux Français dont ils ne se rappellent pas le s noms. Que sont devenus ces deux hommes, et comment accorder leur récit avec celui du berger qui nous a dit que TArbi était passé près de Maza^.ran k onze heures du soir, emportant le corps de notre malheureux camarade, escorté d'une vingtaine de cavaliers.
— Ce récit est bien d'accord avec celui du mendiant, remarqua Tun des officiers.
(2) Le Dahra est une ramificalion de l'Atlas qui va de la vallée du Chéiiff a la province de Titterle, en bordant la côte. L'Atlas forme, au pays de Tilterie. un nœud serré de toutes ses branches, puis se divise en quatre grands bras presque parallèles à la côte qui fuit généralement de l'est à rouesl. Les deux bras principaux vont sur une n.éme ligne du fond de la Maurilanie-Cés rienne (limite du Maroc) k la régence de Tunis, en enveloppant la province de Constantine dans un large détour vers le sud, partageant la province de Tilterie, limitant le désert d'Angat h l'ouest et le pays des dattes a l'est. Les deux auircs bras se séparent "a I\!édéab, nœud principal, pour courir l'un ve s Ttst jusqu'à Cartbage, en péuél.'ant dans la régpn e de Tunis; l'autre vers l'ouesé, en passant par Milianah et le pays de Tenez, jusqu'au Obéliff où il f >rme le massif du Dahra. Cette dernière branche est peuplée de Kabyles que les l'urcs et Abd-el-Kader n'o/zt jamais pu soumettre.
116 M^DINB.
— Aussi devons- nous renoncer à courir plus longtemps la plaine.,. Il n'est que trop vrai que M. de Candeuil a été tué !.. C'est étrange ! c'est étrange! Je n'avais jamais entendu dire que les Arabes brûlassent les morts ! C'était, sans doute, pour mieux cacher le crime ! Messieurs, nous allons repartir. Trompette, sonne à cheval.
Le trompette, qui se tenait sur le pas de la tente, fit résonner la vallée des sons guerriers de son instrument ; un grand bruit de sabres traînants et d'éperons remplit aussitôt le camp des Med'géher. Le mendiant baissa la tête pour laisser éclater sa joie bien à l'aise.
— Demandez à ce drMe s'il nous a dit toute la vérité, et faites-le lui jurer.
— Par la Kebla, j'ai dit toute la vérité.
Le kaïd s'inclina jusqu'à terre ; et ce salut donna une grande valeur au serment du derviche qui ajouta presque aussitôt :
— L'Arbi est grand, juste et pieux; son bras est terrible; son œil est sûr; c'est le flambeau de Mohammed, l'aigle de la plaine et le serpent du désert...
— C'est bon ! c'est bon, grommela le lieutenant, que je l'attrape ton serpent, et nous verrons.
Les officiers se levèrent et donnèrent tous la main au Kaïd. Celui-ci leur fit un gracieux sourire, et les reconduisit jusqu'au milieu de son douar avec la politesse exquise de nos plus grands seigneurs.
L'Arbi reprit son bâton, suivit le groupe un moment, puis vint s'asseoir près de la négresse qui chantait à tuetête. On entendait dans l'attente des femmes un grondement sourd et rauque, semblable à celui d'un homme qu'on étouffe; la voix perçante de la négresse dominait ce bruit sinistre,
Les officiers se promenaient de long en large dans le douar; ils s'approchèrent de latente, et prêtaient déjà
SCENES DE LA VIE ARABE. 4l7
quelque attention aux plaintes qui s'en échappaient lorsque la négresse, levant les bras en signe de désespoir, s'écria, en faisant les grimaces et les contorsions d'une furie :
— Arrière, arrière, arrière!.. Partez, partez!.. N'approchez pas!.,
A ces cris forcenés quelques Arabes accoururent en toute hato.
— Que nous veut cette mégère ? demanda le commandant.
— Battons en retraite, si vous ne voulez pas en venir aux mains, répondit le lieutenant ; nous sommes devaut la tente des femmes du kaid, et cette baraque est sacrée.
Le détachement était à cheval ; les officiers sortirent du douar, et, saluant de nouveau le chef des Med'géher qui les attendait aux premières tentes, ils reprirent le chemin de Mostaganem.
En entendant les trompettes sonner la marche, le faux derviche jeta son burnous troué, et montrant du bout de son lourd bâton les dernier:^ sphais prêts à tourner une colline, il dit aux Arabes, qui l'entouraient respectueusement, sur un ton de prophète :
— Mohammed a dit : « Tu te serviras du sabre contre lez infidèles, et tu les combattras autant par la ruse que par la force, les infidèles sont maudits et voués à l'enfer, Maleck prépare leurs tortures ! Dieu a dit : Tuez tous les infidèles que vous rencontrerez, et resserrez les liens des captifs que vous aurez faits... Dieu est tout-puissant; le châtiment de l'autre monde sera terrible et permanent !
Les Arabes s'inclinèrent sous les mains étendues de l'Arbi, qui, le regard fixe et le front sévère, avait dans son geste une autorité grave, sententieuse, attrayante et cependant despotique. C'était bien ainsi que les apôtres
(le rislam devaient parler aux peuples : la parole du Prophète sur les lèvres et le glaive li la main ; la parole chaleureuse, ardente, i^iagi'^e; le glaive sanglant et tonjoi.rs prêt à friipper.
Le kaid s'approcha de TArbi, et les Méd'géher se retirèrent en silence.
— ïu as la prudence du serpent et le courage de Taigle, dit le chef.
— Je combats dans la voie de Dieu (1), c'est mon seul mérite, et je compte sur toi au jour promis. Fais préparer mes chevaux, je vais partir.
Disant cela, TArbi entra dans Tattente des femmes.
La négresse poussa un long soupir.
Muller était toujours assis k la même place ; les deux prisonniers é'aienl bâillonnés ; le capitaine était haletant; son visage, ho ribleiT.ent p-le, indiquait d'affreuses souffraiices. Il était baigné dans son sang, le tapis était taché par les fruits et 1 ' lait ré^ andiis cà et \h. A la vue de ce désordre, l'Arbi regarda son fidèle compagnon, comme pour l'interroger.
— J'ai eu un peu de mal avec ces deux agneaux, dit le vieux soldat. Celui-ci (il montrait Jourdain) s'est avisé de vouloir faire ie méchant, et je me suis tenu à quatre pour ne pas l'envoyer dans l'autre monde ; je me suis contenté de lui fermer la bouche.
— Et l'autre? demanda l'Arbi.
— L'autre a beuglé comme un taureau sous le couteau. Quand il a entendu sonner la marche, il a bondi sur le tapis, il s'est démené, il a mordu ses liens, il s'est roulé, a tout cassé autoir de lui... Ma foi, je l'ai saigné aux deux
(1) L'expression combattre dans la voie de Dieu est consacrée pour la guerre sainte ou pour la cause de Dieu en général, comme iVbd-cl-Kader remploie en Algérie contre nous, en observant le Koran k la lettre (Kasimirski, notes sur le Koran),
SCLNES DE LA ViE ARABE. 4 '9
bras avec mon poignard ; ça i*a soûl gé, et il n'a plus tanl crié.
— Sera-t-il en état de cont nuer la route?
— Oli! j'ai arrêté le sang; une demoiselle n'en serait pas malade.
— C'est bien, mon vieux Muller, bien, mon brave ami... donne-moi mes burnous et mes chab"rs. . J'espère que tu as fait un bon repas.
— - J'ai mangé en compagnie de mes prisonniers, pendant que vous étiez chez le kaïd, avant l'arrivée du détachement... Eh bien, monsieur le baron, qu'avez-vous appris de ces coureurs-là ?
— Je leur ai donné le change selon mes désirs ; nous pourrons maintenant voyager en paix... lis croient celuici mort et brûlé, et ne s'en inquiètent plus; ils croient Samuel à Tunis, et le Hakem cherchera sa fiancée du côté d'Oran.
— Bravo... H n'y a que vous pour manœuvrer ainsi. Le capitaine souleva sa tête défaillante, en entendant
parler de lui.
— Allons, dit TArbi, laisse-les respirer et crier tant qu'ils voudront, leurs cris et leurs plaintes n.e réjouissent.
Muller délivra les prisonniers de leurs bâillons... Jourdain poussa de fortes aspirations, le capitaine regarda ses ennemis sans haine, sans colère, et ferma les yeux avec indifférence.
— Quel homme! murmura Gaston, rien ne l'effraye, rien ne l'abat!
— C'est ainsi qu'est monsieur le baron votre père, répondit Muller avec une sombre tristesse... Ah! si vous l'aviez vu à uorodino...
La porte de la tente fut doucement soulevée, et Mahïah, demeurant sur le seuil, dit d'une voix respectueuse :
120 MlÉniNE.
— Les chevaux sont prêts, maître...
— Partons, dit le baron.
Tandis que Mahïah attendait cette réponse, il sentit une main sèche et ridée s'appuyer, du dehors, sur son bras; et lorsqu'il se retourna, il vit la vieille négresse cafre qui, se haussant sur la pointe des pieds et détournant la tête pour ne pas le voir en face, lui dit à voix basse :
— Ne perds pas de temps, fils de ma sœur... marche en paix, sous l'œil du grand esprit, petit-fils de Caïka, et n'oublie pas ma parole, elle est sage et éclairée... Adieu.
Muller et Gaston sortirent de la tente, en costume de voyage.
Un quart-d'heure après, les ravisseurs quittaient le camp des Med'géher, comme ils y étaient entrés, et se dirigeaient à l'est de Mascara, vers Tekedempt, suivis des prières et des acclamations de toute la tribu.
Le rendez-vous.
Douze jours après le départ de TArbi du camp des Med'géher (nous ne désignerons plus Gaston dorénavant que sous le nom de TArbi, en dépit de Topiniâtreté de Muller qui, jusqu'à son dernier soupir, Tapp liera respectueusement M. le baron), un homme cheminait lentement dans les sentiers rocaiHeux et croisés d'épines qui sillonnent, de loin en loin, le pays presque désert des Chotts (1) qui avoisinent le montBoghera, aux confins de TAngad et de la Yagoubia (2). Cet homme s'appuyait sur un bâton plus haut que lui, et terminé par un long croc ; il était vêtu d'un grand kaban à fond noir; barriolé de losanges à couleurs vives qui lui donnait l'apparence d'un habit d'arlequin. Le large capuchon de ce kaban, galonné de soie et de flots rouges, retombait en arrière et laissait à décou-
(1) Chott^ hc marécageux.
(2) La Yagoubia a été parcourue, pour la première fois, par les colonnes du général Lamoricière,
<22 MÉi)]yE.
vert la tête du voyageur. Cette tête était enveloppée d'un chéchia (1), surmonté d'un turban noir, roulé fort mince et très-serré sur ses plis. Au visage hâlé, ja. ne, hâve, saie de cet homme; à ses yeux malades et poltrons; k sa démarche pénible, à ses membres grêles et flottants, on reconnaissait de loin le juif Samuel.
Derrière le piéton, venait une petite mule d'Espagne, grise, rondelette et active, qui n archait sans cesse sur les talons paresseux de son conducteur, tout en tondant les chardons et les artichauts sauvages qui, de temps en temps, glissaient leurs feuilles et leurs cloches sous les épines du chemin.
Ea mule portait un bât, et sur ce bât on avait dressé une espèce de cage, dans laquelle les Arabes renferment leurs femmes lorsqu'ils les font voyager d'une contrée à une autre. Cette cage est construite avec des roseaux qui arrêtent les quatre angles, et avec des cercles qui forment un dôme. Le tout est recouvert de hakks très-blancs, s::r lesquels se réfractent les rayons du soleil. Des \entouses sont ménagées de manière k établir de légers courants d'air dans cette cage où se tient commodément la voyageuse.
La mule portait un licou de maroquin ruuge, orné de flocons de laine blanche, et ce licou itait terminé par une corde de deux brasses dont le juif tenait l'un des bouts.
Une amulette, en vieux cuir, était suspendue au cou de la l ête, ainsi qu'un croissant formé de deux défenses de sanglier, et une petite plaque d'argent de forme triangulaire.
Le soleil avat dé> écorné son disque flamboyant sur les cimes des monts Smiel qui arrêtent les tourbillons de
(1) Chéchia, calotte qui scit a assurer le turban.
SCENES 1>L IK VIE A AHE. 't 23
sable pouss's par 1rs vents du sud, cl protègent le fertihî oasis de Tlemsen. Le ciel était rouge l\ l'occident; les nuages, réllôchissanl les flammes de Tastre à son déclin, s'étalaient sur une nappe d'or, et fondaient, loin de Thorizon, les reflets de leur pourpre dans Tazur de la voûte infinie.
La chaleur avait été, ce jour là, accablante. L'air était encore imprégné de ces lourdes vapeurs qui étouflent même les insectes sous les broussailles. Les collines et la plaine étaient semées de ces longs fil ments que nos paysans appellent fils de la Vierge. La ! rise était tiède et poudreuse; les sauter- lies voltigeaient de buissons en buissons, en frôlant dû b ut de leurs grandes ades violettes les herbes brûlées qui rampaient sur le sol. La vi e s'étendait vers le sud, à gauche du voyai:eur, sur les steppes immenses del'Angad et sur les chotts couverts de joncs; de ce côté, le ciel voilé par des trombes de poussière, était d'un rouge pâle et sinistre. Au nord, le juif s'eff'orçail de tourner les pentes - éridionales du mont Behgra, qu'il commençait ^ laisser derrière lui, tandis ru'ii avait en face, vers le couchant, les. gorges étroit s des rources de Tisser, gorges qu'on croirait impénétrables, tant les ravins qui les bordent, les resserent entre leurs rochers, leurs précii^ices couronnés d'arbres, tapissés d'épaisses iiroussailies et de lianes épineuses. Dans ces sites agrestes et désirts, l'écho répète sans cesse la plainte de quelque torrent d'eau vive, où le cri d't;n oiseau de proie battant des ailes sur son nid. Quelquefois, quand le temps est à l'orage, le lion rugit dans les vallons, et sa voix puissante domine tout autre bruiL
Le juif semb'ait reprendre courage depuis quelques instaiits, car son pas, devenu plus pressé, faisait trotter la mule; il marchait tête basse et silencieux. Le sentier devenait de plus en plus étroit, et menaçait de perdre
42i MÉDINE.
trace. La végétation paraissait reverdir sous chaque pas nouveau du vovagi ur... Le pays, en changeant d'aspect, changeait de nature; les arbres, et les hauts fourrés et les rochers couverts de mousse, succédaient aux cailloux roulants, aux terrains grisâtres, aux sables volants.
Une voix fraîche, pure et nonchalante prononça tout à coup ce nom : Samuel ! et le répéta trois fois.
Le timbre de cette voix mélodieuse était, dans ces lieux de tumulte et d'effroi, ce que serait un chant de rossignol au milieu d'une tempête. Il sembla que la bise jalouse emportait ce son clair et argentin...
Samuel?... Samuel?... La voix venait de la cage que portait la mule.
Le juif, qui ne s'était pas arrêté tout d'abord, fit halte à ce second appel,
— Que veux-tu, Kadidja?... ne nous retarde pas, au nom du ciel ! la nuit nous gagne.
— Débarrasse-moi de ces haïcks, je veux prendre Tair, j'étouffe.
— Kadidja, je t'en supplie, ne fais pas d'imprudence au terme de notre \oyage ; Dieu punit les téméraires!
— Obéis, te dis-je, j'étouffe ici.
— Mais...
— Allons, chien de juif, en finiras-tu?
La voix caressante était devenue impérieuse et haute, tout en conservant son timbre sonore et métallique.
— Hélas! hélasî muriiiura Samuel. Et il se mit en devoir d'abattre le haïckqui abritait son tyran ( outre les ardeurs du soleil.
Pendant qu'il défaisait les nœuds des attaches, le juif eut à répondre à plusieurs questions adressées d'un ton d'autorité.
— Le soleil est-il couché?
— Il va bientôt disparaître derrière la montagne.
— Oii sommes-nous ?
— Nous entrons dans les gorges de Berii-Smiel.
— Nous sommes donc arrivés, dit Kadidja qui, débarrassée tout il coup do ses voiles, apparut à 1' clat du jour belle, magnifuiue, le visage radieux, le front superbe et droit, Tœil animé, le teint coloié, et le sein oppressé autant par la fatigue du voyage que par la joyeuse nouvelle qu'elle venait d'apprendre.
— Nous sommes donc arrivé^! répéta-t-elle en promenant ses regards brillants et voluptueux, du désert aride aux bruyères de la montagne,
"— 1 nous faut encore une heure de marche.
— Une heure' s'écria la mauresque avec chagrin.
— Une petite heure.
— Patience donc!!!... Mais il viendra au-devant de moi, je le sens, je le devine... Allons marche, juif, et marche vite.
Cette femme, que nous n'avons vue que par une échappé s un soir, à Mazagraîi, avait Tune de ces physionomies rares qui frappent, surprennent et laissent un vague indétinissabie dans Tesprit subjugué de ceux qui les renconirent. L'ovale de son visage était peu allongé, ce qui lui enlevait de sa distinction ; mais son beau front pur, altier, prompt à rougir; ses sourcils noirs dont les arcs hardis et mobiles se rapprochaient au moindre battement du cœur pour menacer, où se détendaient avec nonchalance pour accompagner un sourire; mais ses grands yeux où l'amour et la haine, le dédain et la pitié, le courage el la jalousie, se trouvaient mêlés à des flots d'étincelles; ce sein palpitant, prêt h sa gonfler brusquement; ces longs cheveux i\ demi tressés, dont les boucles volantes s'éparpillaient, étalant leur noir velours sur un cou gracieux, souple et blanc, faisaient à ce visage un cadre où les
maîtres auraient également trouvé la beauté mâle de Théroine, et la langueur de la vierge timide.
Kadidja avait de seize l\ dix-sept ans; mais sous la zone brûlante de sa contrée, les femmes, comme les fleurs de leurs jardins, répandent trop tôt leur^ parfums, se parent trop tôt de tous leurs charmes, pour se faner bientôt et pour bientôt mourir. Kadidja était de famille arabe; son père était agha de la plaine, près d'Aïn-Madhi (1), et les premiers de sa race avaient une antique origine. Le hackem de Mostaganera, qui avait e; tendu vanter la beauté de cette jeune fille, l'avait demandée en mariage et l'avait obtenue, malgré ses vives résistances. Partie de sa tribu avec une suite digne de so i rang et de ses richesses, la fille de l'agha était arrivé de Mostaganem, deux jours avant le bateau à vapeur qui avait débarqué l'Arbi. Son flanc é s'était porté au-devant d'elle, h la tête de sa maison et des soldats de sa milice. La fantasia avait été des plus furieuses; on avuit tiré plus de mille coups de fusils ou de pistolet; on avait jeté, à pleines mains, des piécettes aux assistants; les matrones avaient remili Tair de lebrs you, you (^) perçants, et la flancée avait fait son entrée dans la ville, montée sur une chamelle blanche, enviée, applaudie, admirée, sous le voile, par la foule des curieux.
La cérémonie du mariage ayant été fixée au lendemain, on avait remis Kadidja aux mains de ses femmes, en lui
{\) Aïn-Mahdi, ville située aux confins sud delà régence d'Alger, el tributaire des beysd'Oran sous le régime turc Nos troupes n'ont pas encore pénctré dans le pays (i'AÎn-Mahdi, qu'on dit riche et fertile.
(2) Les femmes arabes, dans toutes leurs réjouissances, saluent les prouesses ties cavaliers ou des danseurs, par des cris aigus qui stimulent les acteurs de la fcle. el font pleuvoir les offrandes.
Sjenes d': l\ vie A'.'.abe. 127
rrcommandant de prendre un long et bienfaisant repos, i^lle sembla t avoir poactiiellemen! suivi celte recommandation, car le lendemain vers midi, la porte de sa chambre était encore fermée, et Tesclave qui en avait la garde, jurait que sa n aîtresse était endormie, attendu que le pîns pro'^ond silence n'avait ( essé de régner dans ses a!)- })artements.
Longtemps le hackem, amoureux et galant, respecta le sommeil de sa fiancée. Enfin, Theure étant venue de paraît* e en public, on frappa discrètement à la porte de la jeune fille.
La porte seule répondit.
On frappa plus fort et à coups redoublés, sans obtenir une réponse plus satisfaisante. On enfonça la porte qui tomba avec un grand fracas... Rien ne bougea dans l'aopartement.
Le hackem se précipita vers Talcôve où Kadidja avait dû passer la nuit, souleva les rideaux en toile d'argent qui abritaient les coussins, les tapis, la couche de &a flanc: e ; et demeura muf^t, anéanti, épouvanté devant cette couche fraîche et parfumée comme la viille, devant toutes ces richesses qu'il avait semées dans ce boudoir, et qui étaient intactes, attendant encore la jolie main qui devait les déplacer.
Le hackem, revenu do son éblouissemeut, se baissa vivement et ramassa, sur le tapis, une petite babouche recourbée, semée de perles et d'étoiles d'or, qui semblait faite pour un pied d'enfant. Sur le velours rouge qui garnissait le talon de cette babouche, le hackem lut ce mot, tracé avec des petites perles blanches : El-Arbi,
L'élonnement du hackem se transforma en colère violente; il retrouva la • oix pour [ioussit des cris fuiieiix et désespérés. La vieille esclave qni vt^illait à la porte fut mise à la torture; elle r^çut deux cents coups de bâloii,
et ne cessa pas d'affirmer que sa jeune maîtresse n'avait fait aucun bruit, et n'avait tenté aucune évasion.
Des cavaliers se mirent en route dans toutes les directions; le hackem monta lui môme à cheval, et des espions furent envoyés dans les trihus voisines. Toute recherche fut vaine... Il ne resta deKadidja qu'une babouche magnifique, dont la mesure mignonne fut un supplice pour hackem, tout autant que le mot fatal brodé sur son velours.
Cet événement fit fortune à Mostaganem; les officiers français trouvèrent Tnistoire plaisante et charmante à la fois... et on en faisait encore gorge chaude, lorsque le nom de l'Arbi se trouva, de nouveau, mêlé à l'aventure tragique du capitaine...
Le hackem prit sa revanche... La ville entière fut consternée. Le chef farouche, implacable, audacieux, q-ui avait exécuté ces deux coups de main, fut maudit, voué au supplice; le hackem mit sa tête à prix, et les amis du capitaine jurèrent de le venger.
Quelle belle fille que Kadidja !!!... Regardez-la au momenl où le haïck de son palanquin tombant sous les doigts de Samuel, elle promène ses regards autour d'elle. Remarquez le petit crochet dédaigneux que dessine la lèvre supérieure de sa bouche, entr'ouverte pour recevoir le souffle de brise qui courbe à peine l'herbe du sentier, et pour montrer des dents merveilleuses, blanches, brillantes, égales, petites, nacrées. Sa peau est blanche, fine, transparente et d'une chaleur voluptueuse. On lit sur son front qu'elle a le cœur d'une femme aimante, et l'énergie d'un guerrier. C'est un enfant des sables et du Simoun, portant dans son âme un rayon du soleil brûlant qui règne dans ses déserts; c'est aussi la colombe qui trempe ses ailes à la source sacrée de l'Oasis, qui chante ses amours sous le palmier, et s'endort dans son lit de feuillf^s et de mousse.
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Kadidja est vùtui» (Vuiie longue robe blanche serrée à la taille par une ceiiiliire en soie rouge et à filets. Ses larges manches garnies de brocard amarante peuvent s-arrcter aux poignets au moyen d'une ganse, mais Samuel n'est pas un homme j^ ses yeux, et elle les laivsse flotter, pendant que ses bra> ronds, fermes et douillets reçoivent i\ la fois les rrflets du crépuscule el le souffle du vent.
Une chaînette d'argent, fixée à la ceinture de )a jeune fille, soutient un pelit poignard corse k lame triangulaire et à deux tranchants. Le manche de cette arme mignonne est en corail incrusté de nacre, et off're sur ces deux ftices, comme la babouche de Mostaganem, le mot cl-Arbi,
Tout (ians la voix, le regard, la pose, le gfste de Kadidja, annonce que sa main effilée, nonchalante, semée de veines bleues, potelées, peut s'armer pour frapper sans peur, comme s'ouvrir pour caresser.
Le juif avait repris sa place devant la mule, et le sentier que les voyageurs avaient jusqu'alors suivi, commençant à se perdre, ils tournèrent brusquement à droite, s'avançant vers une gorge étroite de la montagne, dominée par d'énormes rochers, et plongée déjà dans les premières ombres de la nuit.
La mule marchait en sautillant à travers les ronces et les artichauts sauvages qui déchiraient ses jambes. Kadidja, impatientée de ses hésitations, lira son poignard, et s'en servit en guise d'éperons pour accélérer un pas qui lui semblait trop lent; Samuel, menacé sur ses talons, hasanla bien quebiues observations timides, mais il se vit obligé de prendre le petit trot pour maintenir sa distance entre son impitoyable maîtresse et lui.
— ïu os sans pitié pour ton guiJe, Kadidja, dit d'une voix chagrine le malheureux piéton : mes vieilles jambes
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sont rom[)iK'S \y,\v la faligiio; mon corps esl brisé, et tu me fais courir!
— Tu seras payé, TArbi est généreux.
— Pourrai-je arriver jusqu'à lui ? Hélas ! Kadidja ne me fais pas mourir en chemin ; vois les roches que je heurte, elles meurtrissent mes pauvres pieds... rappelle-toi que, depuis douze jours et douze nuits, j'ai toujours eu les yeux ouverts sur toi !
— Tu répondais de moi sur ta tête, c'est donc sur toi que tu veillais en ne dormant pas, ton sommeil te sera payé,
— Ilélas!... malheureux Samuel, murmura le juif, et, s'appuyanl sur son bâton, il tint pied à la mule pe dant quelques» instants, puis s'écria avec douleur :
— Fai^ns halte un moment avant de gravir cette colline, mes forces sont à bout, si je meurs à la peine qui te conduira ?
Disant cela, Samuel se laissa choir sur une grosse pierre, et posant la tête dans ses mains, il s'affaissa sur ses genoux.
La mauresse arrêta sa mule, regarda son guide avec mépris, secoua ia tête avec impatience, et attacha ses yeux sur les gorges où elle devait s'enfoncer; après quelques minutes de contemplation, elle se tourna vers Samuel, et lui dit sans coière :
— Es-tu prêt ?
Le juif se leva aussitôt, porta une petite gourde à ses lèvres, les mouilla de quelques gouttes d'anisette et de genièvre mêlés, puis se remit en route en répétant plusieurs fois: Merci!... merci!...
Après avoir gravi une colline assez raide qui barre l'entrée des gorges où Tisser prend sa source, les voyageurs se trouvèrent sur un étroit plateau triangulaire garni de broussailles et planté de (quelques arbres fruitiers. Ce pla-
SCfNES DR LA VÎE ARABE. 131
teau est limité sur deux de ses e6lés par des ravines qui deviennent de plus en plus profondes; et ces ravines tapissées de plantes grimpantes, de larges feuilles, de ronces impénétrables, laissent m »nter le murmure de deux sources qu'elles caclienl dans leurs entrailles; ces deux sources se joignent à Tangle le plus aigu du plateau, et leurs eaux coulant, alors , dans un même précipice plus profond et plus resserré que les ravins. Sur l'un des bords de ce précipice, entre le gouffre et une gigantesque muraille de rochers noirs, on trouve un sentier étroit, malaisé, envahi par Therhe, et marqué de loin en loin, par quelques pas qui ont foulé les fougères et les ont couchées. Le juif s'aventura dans ce mauvais chemin, la mule hésita à le suivre, mais le poignard de Kadidja chatouilla ses flancs, et elle se décida, tout en dressant ses longues oreilles et en relevant la tête avec inquiétude.
Il faisait presque nuit dans celte gorge, quoique le crépuscule éclairât la plaine. On entendait les vautours et les chouettes s'ébattre dans les feuillées, et grimper sur les roches. Après avoir suivi, pendant un quart d'heure, le précipice où roulent les premières eaux de Tisser, les voyageurs débouchèrent dans une petite vallée fermée par quatre montagnes coniques, dont les cimes effilées reflétaient les derniers feux du jour. Là, Tisser se précipite avec fracas, dans un nouveau gouffre, et disparaît pour ressortir à trois cents pas plus loin, renforcé de plusieurs sources qui en font aussitôt Tun des affluents remarquables de la Tafna.
La vallée circulaire où se trouvaient les voyageurs était verdoyante et couverte de fleurs qu'on pouvait à peine distinguer, tant le jour avait baissé. La mule et le juif s'enfonçaient dans Therbe jusqu'aux genoux; et marchaient avec autant de prudence que de difficulté. Kadidja, le sein haletant, promenait ses regards sur les rochers, sur
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les buissons, et, dans son attente, elle gardait un morne silence.
Tout h coup la mul^ se jela de côté et recula... Un homme s'était suljitement levé dans la prairie, à vingt pas du juif, et marchait précipitamment vers lui.
Kadidja poussa un grand cri, sauta sur Therhe d'un pied leste, et tomba dans les bras de l'Arbi , qui la tint longtem.ps embrassée.
Le juif, appuyé sur son bâton, se tenait respectueusement à l'écart.
— Enfin! s'écria Kadidja, dès qu'elle eut recouvré la parole... te voilà, mon seigneur. Que d'ennuis, que d'impatiences il m'a fallu combattre pour arriver ici sans mourir 1
— Ce long voyage a dû t'accabler, mon amie, interrompit l'Arbi, ton corps délicat, n'a pu , sans douleurs supporter tant de fatigues!
— Si mon corps n'a pas la vigueur du tien, mon âme a toute réncrgie de ce cœur qui bat là, répondit la mauresse en posant la main sur la poitrine de Gaston. Pour te rejoindre, mon maître , la gazelle me prêtera toujours ses pieds agiles,' et la lionne son courage... En te revoyant, j'oublie toute souffrance, et je no suis qu'au présent, GùT je ne suis qu'à toi !
Kadidja accompagnait chacun de ses mots de baisers brûtants qui tombaient sur Its mains, sur les genoux, sur les vêtements de l'Arbi.
— Samuel nous voit et nous entend... Viens, Kadidja bien- aimée, viens te reposer au refuge du proscrit..
— J'avais oublié Samuel, mais, lu dis vrai, et quo'que ce juif ne soit pas un homme, nul ne doit surprendre notre amour, marchons, je te suis... Non, non, reprit la mauresse avec feu, je ne te suis plus, je marche appuyée sur ton bras, attachée à ton burnous, courbée sur ton
SCENES Lli LÀ VIE AKABE. 133
chemin, je ne le quitte plus, je suis ta femme, ta compagne, ton esclave, ton ombre, n'est-ce pas? n'est-ce pas?
— Tu as mes serments... Tu es ma vie 1 Comme la destinée, tu es inséparable de ton époux... Dieu a créé les cieux pour y réunir éternellement, ceux qu'une vie trop courte en'ève ci ce monde, où tout finit si vite...
S'approch'int de Samuel, l'arbi demanda à Kadidja :
— As-tu été satisfaite des soins et de l'activité de ton guide?
Le juif leva timidement les yeux sur la mauresse et la regarda d'un air suppliant, comme pour la déterminer à faire un rapport favorable.
Kadidja répondit qu'elle n'avait eu à se plaindre que de la lenteur de Samuel, mais que, toutefois, il avait honorablement gagné son salaire.
— Ma lenteur était de la prudence, marmoia le juif avex humilité ; j'ai hasardé plus que ma tête dans cette longue entreprise, car j'avais à veiller sur la femme du plus grand des chefs.
L'Arbi sourit à cette flatterie poltrone, et répondit avec bienveillance:
— Suis-nous, tu seras récompensé.
l.orsqu'il eut traversé la prairie dans le sens de sa plus grande largeur, l'Arbi tourna l'un des quatre monticules, s'cng.igea dans un sentier rocailleux qui, ayant gravi les deux tiers de la montée, redescend rapidement vers une elr.iile vallée où bouillonne avec fracas l'un des rameaux de risser.
Après une marche pénible d'environ un quart d'heure, pendant laquelle la mule glissait et trébuchait, le sentier s'aplanit peu à peu et se perd sous les dômes de lianes vigoureuses, parfumées par l'acacia et le grenandier, qui mêlent leu:s fleurs odorantes aux plantes sauvages de ces lieux inhabités. Les voyageurs furent obligés de se Laisser
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pour cheminer dans ce sentier, et la mule fit grand ravage dans la double haie dont la verte muraille tentait son appétit. Les pas glissaient sur l'herbe comme sur un tapis, la nuit était noire, triste, silencieuse!... Les deux amants seuls avaient Tâme en fête au sein de cette nature vierge, au milieu de ces rochers qui se dressaient comme des géants dans les ombres.
Un cri rauque, perçant, sinistre, monta tout à coup dans les airs, frappant les échos divers de cette solitude^ et faisant frissonner les broussailles où grouillèrent, en tous sens, les insectes effrayés.
— Hclasî qu'est ce bruit? dit Samuel, et il se rapprocha vivement de TArbi, traînant sa mule devenue, tout à coup, rétive.
Un nouveau cri plus hardi, plus puissant, plus aigu, vibra dans les halliers et se perdit à la fois dans les profondeurs des ravins et sur la cime des plus hauts rochers. Ce cri fut immédiatement suivi d'un sourd froissement de feuilles.
— Qu'entendons- nous là, demanda Kadidja sans frayeur.
— C'est Yakoub, ma sentinelle, qui nous signale... Ralentissons un peu le pas; le passage devient difficile; et toi, Samuel, évite les silos qui se trouvent à ta gauche, ta mule nous sera nécessaire demain.
— Hélas, maître, où nous conduis-tu ? La nuit n'est sans doute pas plus sombre en enfer.
— C'est ce que tu sauras bientôt... Mais, marche droit en attendant, car le moindre faux pas te ferait rouler à deux cents brasses, où certes je n'irais pas te chercher.
— Hélas, Jacob, ayez pitié de moi ' marmota le pauvre Juif... Quel commerce ai-je tenté-là?
— Quelle est celte sentinelle dont tu parles, mon seigneur, est-ce un esclave où un ami? demanda Kadidja,
avec cet intérêt caressant que prennent à nos actions, à nos périls, les femmes qui nous aiment noblement et d'un grand cœur.
— Yakoub est l'ami du proscrit, répondit tristement l'Arbi ; mais c'est un ami plus fidèle que ne h» sont habituellement les hommes. Écoute... Entends-tu ces cris d'alarme, de colère et de fureur... C'est Yakoub qui bat des ailes sous la futaie, car il a flairé notre approche, nous a entendus depuis longtemps, et depuis longtemps donne l'alerte à mes compagnons. Yakoub est mon vautour fauve... Quand je n'oserais me fier à personne pour surveiller mon sommeil de quelques heures, je place en sentinelle mon ami le plus sûr, et fer mant alors les yeux je puis en paix rêver à toi, à notre amour, aux destinées du peuple de Dieu, et aux désastres de la guerre sainte.
En ce moment, de nouveaux cris se firent entendre, mais légers, presque doux, et accompagnés de coups d'ailes joyeux qui a-itaient les branches d'un haut tamarin faisant face aux voyageurs.
— Yakoub nous a reconnus, dit l'Arbi... voici Muller! nous sommes arrivés. Kadidja, mon enfant, deux jours encore, et nous serons près de mon père et du kalifat, dans la tribu, dans la famille!...
— Unis pour toujour>î dit la Mauresse avec orgueil.
— Pour toujours, répéta l'Arbi.
Un homme s'était avancé, d'un pas prudent, au devant des voyageurs. C'était Muller qui, le fusil sur l'épaule, l'oreille tendue et l'œil au guet, s'était mis en embmcade au premier appel du vautour, prêt à recevoir son maître ou à faire feu sur un ennemi.
Aprèr avoir échangé quelques mots avec TArbi , l'Égyptien attendit Samuel et lui donna ses ordres. Pendant ce temps Kadidja et son nouveau guide s'étaient approchés d'un groupe d'énorrnes rochers, et s'étaient arrêtés
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tout h coup (levant une caverne, œuvre formidable de ces grands calaclismes qui bouleversent de fond en comble certaines contrées.
L'une des sources de Tisser, jaillissant au pied d'un monticule h pic, tombe, après un cours de quelques pas, dans un abîme profond, dont les deux bords sont taillés à angle droit, dans une terre rocheuse, fourrée d'heries et d'épines. On n'aperçoit pas le fond de ce gouffre dans lequel mugit le torrent, car les plantes sauvages qui garnissent ses flancs, se croisent et forment, dans ses entrailles, un dôme de feuillée impénétrable au regard.
Celte ravine majestueuse est d'un aspect terrible, est d'une égale largeur dans son longue étendue, et celte largeur n'a pas moins de trente pieds. L'un des bords rase un rocher gigantesque qui s'élève comme un mur et se prolonge pendant plus de cent mètres, sous un monticule couvert de halliers, d'arbres et d'épines. Quelques maigres sentiers se tordent autour de ce vaste bloc de granit, dans lequel est taillée une caverne. On pénètre, dans cette caverne, par une longue galerie qui s'ouvre par une porte découpée du haut en bas du rocher, sur le lor ent, sans qu'aucun des sentiers latéraux puisse y conduire, grâce aux éboulements de la berge sur laquelle elle est assise.
Les pasteurs avaient construit, il y a longtemps, un pont en bois qui, jeté d'un bord à l'autre de la ravine, établissait la communication entre la caverne et la vallée. Ce pont n'était qu'un châssis ou clayonnage supporté par des pouterelles, garnies de terre, et assez solides pour donner passage à un cheval.
Le souterrain d'Aroudj (c'est son nom) a fourni matière à plusieurs légendes qui en font un lieu maudit et abandonné. Son entrée était à moitié cachée, il n'y a pas encore longtemps, par un tamarin séculaire , aux épais branchages, à l arôme embaumé. Kadidja et Gaston s'arrê-