‹ MédineChapitre 5 sur 8 · SCENES LE ',A VE AUABE · texte numérisé non relu

SCENES LE ',A VE AUABE

Itèrent un niomenl devant le gouffre béant, et s'engagèrent sur le pont ({ui conduisait dans ses plus lointaines profondeurs. Muller battit le bruiuet et alluma une torche de ré-ine; puis l'Arbi, appuyant la iMauresse sur son bras, Tenlraîna d'un pas rapide, en lui disant du son le plus grave de sa voix mâle et ferme :

— Viens voir Tasile qu'ils ont fait à Tenvoyé du Prol)hète; viens voir Taire de Taigle et le nid du serpent. Maudits soient tous les chrétiens! qu'Eblis les regarde sans pitié (1).

Le juif, épuisant ses dernières forces contre Tobstination peureuse de sa mule disparut le dernier dans les détours du souterrain, invoquant tous ses patrons et la patience de Balaam.

Le vautour abattit ses ailles déployées, et se ramassa sur la branche la plus haute du tamarin, comme pour y dormir.

On n'entendait plus que le murmure des sources, déchirées par les roches des ravines, et, de loin en loin, le glapissement de quelque chacal affamé.

(1) É^.i... l'ange déchu.

La veillée

La caverne dans laquelle TArbi, Kadidja et leur suite s'étaient engagés, avait une entrée étroite, relativement à ses dimensions intérieures; cette entrée, découpée dans le roc, en forme de porte, était envahie par les rameaux extrêmes de Ténorme tamarin qui la protégeait, et donnait sur une galerie tapissée de stalactites brillants et de lierre. Le terrain, légèrement incliné, était ferme, frai?, couvert d'une herbe folle ctluisante; les lueurs de la torche qi.e portait Muller eifrayaient les petits lézards rampant sur les parois du roc, et les chauves-souris qui garnissaient le creux de la voûte.

Samuel était plus mort que vif dans cette sombre galerie où Ton ne pouvait marcher que par un. La mule ayant protesté de tout son entêtement; contre le voyage qu'on lui faisait faire, le malheureux juif avait été obligé de passer à l'extrême arrière-garde, afin d'employer lejjaton, et de pousser, bon gré malgré, la peureuse bête en avant.

Peu à peu le passage souterrain s'élargit, les parois latérales du rocher s'espacent, s'arrondissent et se rapprochent, vingt pas plus loin, formant un spacieux ovale. Là, les réfugiés s'arrêtèrent.

— Plante ton piquet, dit l'Arbi au juif, et attache ta mule, l'herbe est bonne et abondante, je vais t'envoyer de l'orge par Mahiah qui t'aidera à desseller.

Muller donna sa torche au malheureux Samuel qui la prit, en tremblant, et se mit en devoir d'obéir, non sans tourner la tête avec effroi, vers l'Arbi, Kadidja et Muller qui disparurent aussitôt dans une autre allée.

— Pourroi s-nous marcher sans lumière, dit Kadidja, en réprimant un léger frisson qu'elle devait à la fraîcheur de la grotte, plutôt qu'à ses impressions.

Celte question n'était pas entièrement achevée qu'une lueur vive brilla tout à coup, à l'un des coudes de la galerie. Ce jet de feu, faisant une trouée dans les ténèbres, dessinait des ombres gigantesques el faiitastiques sur les murailles. On entendait pétiller des flammes, et le lanstique répandait ses vertes et fortes senteurs, dans un nuage de fumée blanche, qui tournoyait et s'engouffrait dans la galerie.

—-Kadidja, dit l'Arbi, baisse et ferme ton voile, nous aH- ns rencontrer des chrétiens.

— Des chrétiens 1 des chrétiens ici, s'écria la mauresse, en ramenant les deux pans de son taklilah (1) sur son visage.

— Rassure-toi, ce sont deux prisonniers... les voici. l/Arbi s'arrêta... Le souterrain avait dans ce lieu, un

asp et encore plus sinistre. La voûte était proJigieusement élevée, et lézardée en plusieurs endroits. Par une

(l) Le taklilah est le voile dont s*enveloppent; les mauresses ; il descend un peu plus bas que la taille, el ne manfjue pas d'analogie avec la mantille.

énorme crevasse de cetto voûte, on apercevait les étoiles brillantes qui parsemaient la nue; ei ce coin du ciel, vu de la misérable et hideuse prison soiiterraine apparaissait comne une vision féerique. Le parfum de liberté qui s'échappait des hauteurs infinies devait enivrer l'esprit, le cœur et Tâme des malheureux cap:ifs, tantales suppliciés dans leurs douleurs, par le spectacle de ce que le Créateur a fait de plus splendide.

Les arbres qui garnissaient la surface externe de la grotte, avaient là, plus de vigueur et de sève. Quelqiiesunes de leurs grandes racines traversaient les profondes fissures du rocher, et venaient se tordre contre les parois intérieures, en affectant des figures bizarres. La galerie, élargie de dix pas, formait un trapè e parfaitement dessiné. On entendait tomber, à gouttes pressées, Teau limpide d'une veine perdue de quelque source voisine ; et, ce suintement monotone, troublant s ul le silence de la nuit, le rendait plus lugubre.

Cependant, autour d'un foyer qui tenait le centre de la salle, trois hommes étaient couchés ou a^sis, mornes ou endormis. Mahïah, accroupi sur ses talons, entretenait le feu, n'interrompaiit ce travail que pour laisser tomber sa tête dans ses deux mains, ou la secouer avec découragement.

A quelque pas du Rabilo, le capitaine et son compagnon d'infortune, étaient étendus sur une mauvaise natte, se tournant le dos. Jourdain dormait profondément. Le capitaine était assLs et gardait, accoudé sur ses genoux, une immobilité imposante. La souffrance physique, les dojleurs de la captivité l'abandon dis premiers soins, l'oubli de la vie avaient cîuellement métamorphosé ce beau jeune homme naguère si fier dans la noblesse de son visage et la noblesse de son cœur.

Sas vêtements en désordre, étaient souillés de poussière,

SCÈNES DE I.A VIE APABÈ Ul

debout et d(^chirés dans plusieurs endroits. Sa barbe était longue, inculte; ses yeux vaincus par la douleur, avaient perdu leurs plus vives étincelles; son front portait encore quel(iues taclies de sang; ses joues étaient [lâles et niala • dives; la vigueur de Tame pouvait, seule, soutenir ce corps affaibli, chancelant.

Lorsque l'Arbi et la Mauresse entrèrent dans cette salle lugubre, le nègre se leva respectueusement; mais le capitaine ne lit aucun geste, aucun mouvement, et ses regards conservèrent leur (ixité pénétrante. Ï/Arbi, se toiriiant vers la Mauresse, lui dit avec un so'Tire amer, en lui montrant du doigt son tier prisonnier.

— Mon cœur renferme, chérit et surveille un sentiment égal à mon amour pour toi, plus grand peut-être!., dont tu pourrais être jalouse!..

Kadidja tourna la tête vers son amant, écarta brusquement les pans de son takliah, et son regard brilla égaré.

— Ce sentiment, reprit TArbi : c'est la haine que je nourris, depuis Tenfance, contre cet homme.

— Je veux la partager, répondit la mauresse avec feu, car si je hais tous ceux que tu peux aimer, je maudis bien plus tout ce que lu hais.

l/Arbi serra la main de sa compagne, et, l'entraînant vers Tun des angles de la salle, il disparut avec elle dans Tun des coudes de la galerie.

Muiler, après avoir donné ses ordres à Mahïah, visita les liens des deux prisonniers, se roula dans ses burnous et s'endormit près du foyer.

Samuel et Mahïah ne tardèrent pas i\ rpntrer, et s'instalK'rent auprès du feu. Le juif tira d'une besace une galette de pain d'orge, et en offrit généreu^ement la moitié au nègre, (jui, chos» étrangi\ la rofusa en branlant la tête d'undir chagrin.

Le juif, sans insister davantage, questionna le nègre sur sa discrétion.

Le cœur de Mahïah n'a pas faim, répondit celui-ci, et il soupira.

Samuel fort occupé de son appétit et de ses fatigues, ne poussa pas plus loin ea curiosité, mangea sa galette par bouchées égales jusqu'au dernier morceau, vida sa gourde, s'entortilla dans son kaban, et s'endormit profondément. Mahïah jeta dans le brasier la dernière charg*? de bois coupé, et prêta Toreille aux dormeurs avec sagacité. Pendant deux heures, le nègre guetta le sommeil de ses compagnons, comme le chat sauvage guette Técùreuil. Son corps était immobile, sa tête fixe, ses bras serrés au corps. On Teut pris pour la statue difforme de quelque dieu égyptien, sans. le gonflement réglé de ses larges narines, et sans le moutemeqt de ses yeux qui promenaient leurs regards dans un demi-cercle constant, épiant chacun de ceux qui dormaient sous leur garde. La caverne retentissait de ronflements inégaux qui accusaient un franc et solide sommeil. Le nègre et le capitaine étaient, seuls, éveillés. Chez ces deux hommes, d'une nature bien opposée, régnaient un même sentiment, une même pensée, un même espoir découragé.

Lorsque le capitaint^, se crut seul, au milieu de ses bourreaux, il regarda autour ne lui avec dégoût, et rencontra le visage inquiet, intelligent et rusé de Mahïah. Le nègre porta Tun de ses doigts longs et osseux à ses grosses lèvres, comme pour recommander le silence, et il se glissa, en rampant, jusqu'au prisonnier.

— Tu songes à ta mère, dit le Kabile, qui, baissant la tête, se mit a tisonner le feu d'un air indifférent.

Le capitaine tressaillit, et leva les yeux au ciel sans répondre.

— L'Arbi est un grand chef, veprit le nègre en haus-

SCENES DE LA VJE AllADE. 3

sanl la voix, et toi, lu n'es qu'un chien indigne du schiaoi qui coupera la tète.

Le prisonnier regarda le Cafre avec pitié; et, comme résigné à ces sortes d'injures, il reprit sa première position et retomba dans son apathie glaciale.

Au même moment, et comme les derniers mots du Kabile résonnaient encore sous la voûte, TArbi apparu! à l'angle de la salle, drapé dans son burnous noir comme un fantôme, e: armé d'un long fusil.

— Tu es chargé de la première veillée, Mahïah?

— Oui, maître.

-- A qui parlais-tu quand je me suis montré?

— A l'officier... Je l'injuriais pour employer mon temps, et tenir mes yeux ouverts.

Le capitaine ne bougea pas : ses lèvres se détendirent avec bonté, son visage exprima l'angélique douceur du martyr qui plaint ses bourreaux et pardonne son supplice; sa pensée ^ tait loin de son corps; l'une était libre et s'élevait à plein vol ; l'autre était meurtri, enchaîné, avili, condamné.

L'Arbi, sans répondre a son esclave, ramassa un tison et s'enfonça dans la galerie. Le nègre écouta le bruit des pas qui se perdit bientôt, puis il promena son regard brillant sur chacun des dormeurs, et se rapprocha du capitaine de façon à le toucher. Le prisonnier, comme souillé par ce contact odieux, se jeta en arrière. Mahïah fit de nouveau un geste expressif, pour recommander le silence; et allongeant ses lèvres épaisses pour faire glisser le son de sa voix, de manière à n'être entendu que du prisonnier, il lui dit :

— Yacoul) n'a pas encore crié !

Au même instant, on entendit un long battement d'ailes, suivi de quelques éclats perçants. Le nègre fronça le sourcil en voyant le juif soulever ses bras; mais le silence

sï'tant rétabli au dehors. Samuel ne tarda pas à se rendormir bruyamment.

— Le vautour est vigilant, reprit le nègre, en regardant le capitaine... Mahïah comprend tous ses cris... TArbi est dans la campagne.

Le prisonnier demeura insensible à cette confidence.

— Les chrétiens ont Toreille dure, et leur esprit voyage loin d'eux... Mahïah entend tout ce qui marche près de lui: son regard perce les murs, sa parole trompe Tennemi... Son cœur est bon.

Le capitaine, étonné, se retourna vers le Kabile.

— Mahïah, aussi, songe à sa mère! Sa mère est vieille et va mourir... Mahïah ne la reverra pas!

r.e nègre accompagna ces mots d'un soupir presque étouffé, puis il reprit :

— Tu n'avais pas entendu les pas de TArbi.,. S'il avait surpris ce que je vais te dire, il m'aurait tué.

— C'est donc par ruse que tu m'as injurié?

— Mahïah est plus fin que le chacal, reprit le Kakile; et ses yeux brillèrent; un sourire orgueilleux glissa sur sa bourche, et mit à découvert ses dents hanches et tranchantes.

— Qu'as- tu à me dire, et pourquoi me parles-tu de ma mère?

— Parce que je suis prisonnier comme toi, pauvre comme toi, et que ma mère m'attend î

— Tu es libre, qui te retient? tes mains sont-elles attachées comme les miennes? les pieds ne sont-ils pas agiles? Pourquoi ne t'élances tu pas dans les broussailles?

— L'heure n'est pas venue. Le Grani Esprit n'a pas soufflé sur moi. Mes pieds n'ont pas bondi d'eux-mêmes.

— Qu'attendS'tu ?

— Le soleil de demain.

— Tu t'évaderas difficilement au grand jour.

SCÈNES DE r,\ VîE ARABE. 1 'il

• — Le serpent est brave, mais prudent... Mahïah na vent pas fuir, il se fera mettre en liberté.

— Comment se fait-il que tu sois esclave?

— Ma mère était reine de Litakou ; mes malheurs sont grands et nombreux ; ma race a courbé le front! L\Vrbi est mon maître; c'est un mauvais maîlre ! il est dur et violent. Pourquoi?... J'ai rêvé que son sang était l'ennemi du mien. Si cela est, je me vengerai !

— Qu'altends-tu pour te venger des coups .u'il te donne et des outrages qu'il te fait subir ?

— Quand le jaguar a faim, il est patient... Ukrb'i m'a acheté, et c/cst peut-êtce lui qui m'appartient.

— Pourquoi me fais-tu part de tes projets?

— Parce que tu es brave : parce que tu es bon. La nuit j'ai écouté ton sommeil... car je ne dors jamais, moi ! Je t'ai entendu appeler ta mère... Tu m'as fait pitié.

Deux larmes s'échappèrent lentement des yeux du prisonnier et coulèrent sur ses joues.

— Voilà la première fois que je te vois pleurer, reprit le nègre, cela me fait du bien.

— Pourquoi, demanda le capitaine avec émotion.

— Mahïah pleure depuis si longtemps ! ré[)ondit le Kabile, et ses yeux, se levant sur la voiite de la cavernô firent briller l'émail de leurs prunelles.

— Le nom de ta mère n'est pas le seul que tu aies prononcé... souvent ton cœur oppressé, tes lèvres tremblantes, en ont laissé échapper un autre.

— Lequel ?

— Nous en parlerons plus tard... l'amour vient après la liberté.

— Pourrais-tu me sauver, demanda le capitaine avec feu.

— Ne parles pas si haut, si ce juif nous entendait nous serions perdus, disant cela, le nègre se leva, marcha à

14G MEOINE.

quatre pattes jusqu'à la natte où était couché Samuel, liai, a le visage du donneur, le toucha du bout du doigt, *t, revenant à sa place, après s'être assuré de son engourdissement, il lit au prisonnier ce geste de la tête qui vaut laie affirmation dans toutes les langues.

— Coupe donc ces cordes, dit précipitamment le capiaine, que je puisse enfin secouer mes membres au grand

air.

— Ce serait nous perdre tous les deux; écoute-moi, je connais TArbi, tu es son enneiiii né.

— Mais que lui ai je fait? quel homme est-ce donc que on maître ?

— L'Arbi est brave, perfide, généreux, implacable ; il est liis d'un grand chef exilé de la France, c'est un guerrier terrible, agile comme le cerf et fort comme le lion. Les tribus le redoutent; quant à ce que tu lui as fait, je Tignore, il ne Ta dit à personne; mais il te hait par dessus tout... pardessus tous!... Remercie ton Dieu de cette haine, elle te sauvera la vie.

— Comment?

— Les blancs ne savent pas lire dans le cœur de l'homme î... ta mort enlèverait à TArbi sa plus grande jouissance qui est de te voir souffrir et de t'écraser sous ton carcan.

— Si tu ne veux pas me mettre en liberté, tue-moi du moins, dit le capitaine avec froideur.

— Écoute, j'ai pris patience jusqu'à ce jour, parce que nous avons marché vers la gourbi (1) de ma mère, vers nos montagnes. Ma mère m'a fait dire c.ez les Med'géher, par sa sœur, de la venir trouver demain soir, au plus tard, car elle mourra la nuit prochaine.

— Comment a-t-elle pu connaître sa dernière heure ?

(1) Cabane kabile.

SCÈNES DE LA VIE AIlAnE. 147

— Le Grand Esprit ':♦ !•:: a rcîvrlée par le Djelep. Le prisonnier sourit avec bonté à cette superstition.

— Je (lois donc me rendre dans la gourbi de ma mère avant la nuit; nous n'en sommes éloignés que de dix heures, et cette course est un jeu pour Malïiah. Quand j'aurai entendu la dernière parole de ma mère, et quand je l'aurai ensevelie, je reviendrai vers toi.

— Si tu prends la fuite vers tes montagnes, pourras-tu revenir sans subir un châtiment sévère?

— Mahiah a la ruse du sanglier; il sait quand il faut revenir au gite.

— Et à ton retour, a^e délivreras-tu ?

— Aussitôt que tu auras revu ta maîtresse, si tu préfères ta liberté à ton amour... Mahïah est un ami sûr!

— Quelle maîtresse ? interrompit brusquement le capitaino, les joues animées.

— Celle que tu appelles dans tes rêves.

— Mt'dina... l'ange du pauvre Mahïah !

— Tu es fou, murmura le prisonnier...; et il regarda le nègre d'un air de pitié et de désolation.

Les conlidences du Rabiie, ses promesses, l'espoir d'être rendu à la liberté, avait stimulé l'esprit affaissé du malheureux capitaine, et lui avaient fait entrevoir sa délivrance, comme le mourant, dans un moment de calme, entrevoit les délices de la vie qui l'abandonne. La dernière révélation de Mahiah, rejeta le prisonnier dans toute l'horreur de sa position, il se regarda avec dégoût, avec honte, avec effroi, et laissa retomber sa tête sur ses genoux, sans avoir la force de pousser un soupir.

— Elle a de longs cheveux plus noirs que mon front, reprit le nègre, ses yeux sont grands, fendus et doux comme ceux d'une biche, son visage est blanc, sa voix caresse, ses dents sont des peries; elle^est grande et sa taille

U8 MÉDINti.

est flexible comme un jeune roseiu. Elle est bonne comme Dieu est bon ! son cœur donne aux pauvres.,. Oh! Mahïah la connaît bien.

— A ces mots, le capitaine fit un bond sur lui-même, regarda le Kabile avec stupeur, et comme ii ouvrait la bouche pour l'interroger de nouveau, un bruit de pas pressés résonna dans la galerie par où la iMauresse s'était retirée avec TArbi.

Kadidja se précipita dans la salle.

En d 'ux sauts le nègre avait repris sa première place à Tun des bouts du foyer, près du juif, toujours endormi. Sa physionomie, qui s'était insensiblement animée, éteignit tout à coup jusqu'au dernier éclair de cette intelligence naïve, naturelle, instinctive et rapide que possèdent à un si haut degré les peuplades sauvages. Ses yeux se fermèrent à demi, sa tète vacilla, ses narines s'enflèrent; l'œil le plus exercé eût été trompé par ce sommeil simulé.

Le prisonnier, égaré dans un dédale de réflexions mélancoliques, ne prit pas garde à la Mauresse, qui s'approcha du foyer en courant, et ramassa un tison dont elle arma sa main gauche.

Brusquement éveillés, Samuel et Jourdain se levèrent à demi, et jetèrent des regards effarés autour d'eux.

Kadidja était debout, le dos tourné au feu, immobile et muette; elle tenait d'une main son poignard dont la lame étincelait, et dans l'autre, le tison dérobé au fuyer flamboyait à travers un petit nuage de fumée blanche. Le cou tendu, le regard fixe, le corps cambré, la tière compagne de l'Arbi semblait attendre, sans peur, l'attaque de quelque ennemi surnaturel. Le danger qui avait chassé la Mauresse du tapis où elle reposait, devait être grave, imprévu, pressant : car elle était entrée pieds-nus dans la salle : ses longs cheveux étaient épars sur ses épaules; sa poitrine haletante était à peine garantie et cachée par son taklilah

entr'ouvert; sa longue tunique, desserrée k la taille, n'accusait plus les formes gracieuses du corps; elle était belle d'audace et de force, belle de pudeur dans son désordre.

Jourdain, Samuel et le nègre regardaient cette scène avec stupé^HUion et attendaient le premier geste de Kadidja, tant par curiosité que p:ir crainte : le capitaine, seul, fft'clait un profond dédain pour tout événement.

Un glapissement aiiiu, plaintif et réitéré se fit entendre, venant de la galerie d'où Kadidja étiit accourue. La iMauresse tressaillit, et son frémissement imperceptible fut un signal d'alarme pour Samuel et pour Jourdain... Le nègre se retourna, cherchant du bois pour ranimer le feu... le dornier fagot avait été briilé, et le foyer menaçait de s'éteindre.

— Nous sommes dans le nid du faadh (i), s'écria Mahïah avec terreur, et nous n'avons pas d'armes!

— La mère e.^t en chasse, dit Kadidja ; il faut barricaler l'entrée de la caverne sans perdre de femps; le faadh n'est pas loin quand ses petits s'éveillent.

Deux yeux ardents étincelèrent au fond de la salle, dans le coude de la galerie, et un petit léopard, surpris, elïVayé par la rencontre des nouveaux hôtes de la caverne, s'eliiit arrêté tout à coup comme un jeune chat sur la défensive, contemplant tantôt le foyer, tantôt les hommes, et battant ses flancs de sa queue efilée. Au gémissement rauque et prolongé que poussa le léopard, deux de ses frères accoururent et partagèrent sa stupeur en mêlant leurs cris aux siens.

(I) El- Faadh : cest le lé.)pard d'Afiiqiic; il o.si aussi féroce que la panthère, cl cependant on en a vus d'apprivoisés, dressés par les Arabes a la chasse. L'espèce en est assez rare, surtout sur la côte du uurd.

IdO MJ^DINB.

— 11 faut les tuer, dit la Mauresse, leurs appels rendraient la mère furieuse...

— Garde-toi bien de leur faire aucun mal, Interrompit le nègre, le faadh pour 1 s chercher et les retrouver ne connaîtrait aucun obstacle, aucun danger... Viens, Samuel, vi ns m'aider à fermer rentrée de la caverne.

Le juif, tremblant di' tout son corps, avait perdu la parole dès le commencement de cette scène; il balbutia quelques mots, montra ses membres chétifs, et désigna, d'un regard pitoyable, les deux prisonniers qui, jeunes et vigoureux, devaient être d'un secours plus utile.

— Samuel a raison, reprit Mahïah, nous ferions bien de mettre les deux chrétiens en liberté, ils nous aideraient dans notre travail.

— Ne touche pas aux chrétiens, s'écria Radidja ; le dernier de mes membres servira de pâture au faadh avant que TArbi perde ses prisonniers... Marche devant, je te suivrai, mes mains sont fortes et vaillantes... Allons, juif, avance, ou je fais jeter dans le nid des faadhs pour apaiser leurs cris.

Le malheureux Samuel baissa la tête, s'arma d'un tison et suivit sa redoutable maîtresse. Les petits léopards retournèrent en bondissant à leur niche, après s'être prudemment aventurés dans la salle. Jourdain, pendant cette scène, s'était rapproché du capitaine autant que possible, et s'était, pour ainsi dire, blotti dans les pans de son burnous. N'entendant plus aucun bruit, i; se hasarda, non sans trembler, à demander si les trois horribles bêtes étaient encore près de lui.

Le capitaine, toujours absorbé par sa rêverie, dédaigna de répondre à la question de son timide compagnon. Les léopards, revenant avec confiance dans la salle, s'approchèrent, en glissant sur le sol, et attachèrent leurs fauves regards sur les deux prisonniers,

— Jôsus! s'écria ragent de change aux abois, ils vont nous dévorer... Capitaine, sauvez-moi, sauvez-moi!., mes mains sont attachées.

— ■ Suis-j^» en liberté, moi? répondit Candeuil d'une voix douce et compatissante; et tordant ses bras dans leurs liens, il témoigna de son impuissance avec chagrin.

Les léopards, encouragés par l'immobilité des prisonniers, s'approchèrent en rampant, et le plus hardi d'entre eux longeant le bord du foyer mourant, vint flairer Jourdain avec persistance el opiniAtreté, en dépit des secousses violentes qu'il imprimait à tout son corps et des cris étouffés qu'il jetait avec effroi. Bientôt les trois jeunes faadhs cernèrent le malheureux prisonnier, tiraillèrent ses vêtements, et le léchèrent en appuyant fortement leurs langues âpres et rugueuses sur ses membres frémissants.

Le capitaine, s'eff'orçant de venir en aide h son compagnon, se souleva péniblement sur l'un de ses coudes, et, ramassant toutes ses forces, il appliqua un violent coup de pied au plus acharné des trois léopards, et le précipita dans le feu, où il se roula, en poussant des cris affreux.

Au même instant les prisonniers entendirent un rugissement féroce qui gronda au-dessus de leur tête et, levant les yeux, ils aperçurent, couvrant le goufre et dominant le foyer, la tète large, ro de, tigrée, hideuse du faadh en furie devant ses petits menacés.

El-Faadb.

Le monstre avait plongé et allongé son cou nerveux dans l'orifice de la caverne; et le jeu rapide des musdes de sa face et le rouge sanglant de ses yeux, et sa gueule pantelante remplissaient d'Iiorreur ce lieu déjà sinistre.

Quoique mourant, le feu étendait encore son cercle lumineiix sur les parois du souterrain, et cette lueur tranchait hardiment la masse des ténèbres dont elles refoulait les épaisses vapeurs. La fumée fine et mordante qui s'échappait des tisons du lantisque et du figuier, se précipitait vers la crevasse où le faadh. suspendu, grinçait des dents et grondait en déchirant, avec ses grilfes, des racines de vigne sauvage nouées dans le rocher. Le jet de lumière et de fumée qui s'élançait au-dessus des prisonniers, ne les protégeait pas moins contre le léopard, que l'énorme éléva-tion de la voûte qui les séparait de leur ennemi furieux. Jourdain n'avait rencontré qu'une fois les yeax fiamljoyaiits de la bète ; il en avait aussitôt perdu le sentiment, et s'était jeté la face contre terre, ne donnant signe de vie que par un frisson nerveux qui agitait tout

son corps. Le capitaine, ému pour la première fois depuis sa capUviié, prenait plaisir h contempler le faadh et k suivre toutes les phases de sa colère. Le cour ige de cet homme insouciant ne se démeniissait en aucune occasion ; condamné à une existence misérable, il appelait la mort comme une délivrance, et regardait les plus horribles supplices comme indignes de son gran 1 cœur.

Les demi-révélations de Mahïah avaient bien réveillé dans rame du prisonnier les illusions brillantes qui, pour les heureux de ce monde, font la vie aussi splendide que le rêve du pauvre ; un nom chéri, par hasard prononcé, avait fait battre son cœur, et, pour ainsi dire, montré le ciel au mourant! mais l'habitude de souffrir, mais la faiblesse du cerveau ébranlé par un travail insensé, par une imagination fertile autant que brave, mais la misère enfin, avaient tout ruiné, tant au moral qu'au physique, et il ne restait plus de cette org-misation infiniment douée, qu'une résignation stoïque, magnifique débris d'une nature exceptionnelle.

Après avoir aiguisé ses griffes contre les aspérités de la crevasse, et suivi d'un œil inquiet ses petits, réfugiés dans un coin de la salle souttTraine, le faadh poussa un long hurlement plaintif et s'élança sur la crête du monticule qui couvrait le rocher. Froissant les broussailles et rampant commo un reptile, le monstre se dirigea vers le pont jeté sur l'abîme qui le séparait de la caverne.

Kadidja, le nègre et Samuel étaient arrivas depuis quelque temps, en face de l'arbre où le vautour Yacoub veillait en silence. Le nègre après avoir ( herché à défendre l'entrée de la caverne par quelque obstacle infranchissable, venait de déclarer que le seul moyen d'arrêter l'ennemi, était de renverser le pont dans la ravine. Kadidja, hésitait avec désespoir, en songeant à l'Arbi qui ne pouvait tarder à rentrer, lorsqu'un hurlement du léopard la

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fit tout à coup tressaillir et la décida. Samuel, stimulé par la peur, se mit vigoureusement au travail; Mahïah enfonça ses longs doigts dans la terre qui revêtait les poutrelles du pont, et fit voler le clayonage qui les unissait. Kadidja, forte, brave et intelligente, mit ses beaux bras et ses mains mignognes i\ l'aide de ses deux serviteurs ; et le châssis du pont était entièrement déchaussé, lorsque le galop bondissant du faadh résonna dans Tun des sentiers qui, contournant la caverne, reviennent aboutir à sa porte.

Les travailleurs saisirent à bras, le châssis, et le soulevèrent par un effort surnaturel, au moment où les yeux du monstre étincelaient comme deux charbons avdenls, dans les bruyères qui bordent la ravine; d'un bond, il arriva sur l'arête du précipice, posa prudemment une patte sur le pont qui flottait déjà, so^js les mains des réfugiés, flaira les poutrelles avec avidité, et fit un saut prodigieux en arrière...

Le pont balancé deux ou trois fois dans le vide, venait d'être précipité dans l'abîme et se rompait, avec fracas, contre les angles des rochers.

Une triple exclamation de joie et de délivrance répon- ►dit, du côté de la caverne, aux échos du gouffre. Le vautour, silencieux jusqu'alors, poussa un cri qui monta dans les airs avec un accent sinistre; nuis il battit des ailes avec bruit, et s'agita sous ses branches. Le faadh, surpris et détourné de sa fureur par ce vacarme inatîendu, se rapprocha du torrent, le. flaira de nouveau , en parcourut le bord au galop, jeta quelques gémissements inquiets ; puis, guidé par un instinct rapide, instantané, pressant; il se jeta dans la montagne où ses cris de détresse résonnèrent sur tous les tons,

— La mère va chercher le mâle, dit le nègre; Mahiah connaît toutes les ruses de la montagne.

— Abraham! s'teria le juif tout ému, allons-nous revoir encore cette vilaine bete?

— Mahïah te l'a dit, poltron, le faadh a été chercher son mule... Pour(|uoi lremi)les-tu ! n'es-tu pas en sûreté?

— Hélas! Kadidja, c'est le ciel qui me punit, et c'est toi qui m'attires ses châtiments ..

— Moi! interrompit la Mauresse avec dégoût et dédain.

— Depuis que j'ai consenti à cr funeste enlèvement, je ne rencontre • ue malheur et catastrophe; aujourd'hui, croyant être au port, je me suis endormi i dans un nid de tigres... Hélas! helas! le Dieu de Jacob m'a maudit, et j'aurai une mauvaise fin !

— Tu n'auras jamais celle que tu mérites Laissenous!... Maniah, reprit la Mauresse en s'adressant au nèrre, l'Arbi va bientôt revenir... il me semJle que j'entends déjà son pas dans les herbes du sentier... comment le ferons-nous rentrer dans la caverne ?

Le nègre croisa ses longs bras sur sa poitrine, et regarda le ciel, comme pour lui demander une inspiration.

En ce moment, la lune se levait et argentait quelques nuages qui glissaient sur son croissant. Le vautour battit des ailes et donna son signal ordinaire.

Maliïah tourna îa tête vers la Mauresse qui attendait avec anxiété sa réponse, et lui dit :

— Quand l'Arbi reviendra, <t tes oreilles ne t'ont pas tromj>é, il arrive... Maliïah se charge de le rendre à ton

amour Tu ne dois avoir aucune crainte sur son

compte ; celui qui dompte le lion doit mépriser le faadh.

— Sou courage triomphe de tout; mais la nuit, le plus adroit chasseur peut être vaincu '

Des pas glissant sur ta fougère, annoncèrent distinctement l'Arbi et Muiler qui, bientôt, se montrèrent dans le sentier de la vallé.

— Peur récompenser mes services de celte nuit, dit le nègre à Toreille de Kadidja, me feras-tu une grâce?

— Oui, laquelle?

— Tu imploreras TArbi pour qu'il m'accorde ce que je lui demanderai au point du jour.

— Je te le promets.

— Merci; le Grand Esprit te protégera, répondit 1'^ nègre en faisant un saut de joie; puis il s'enfonça dans la galerie avec autant de précipitation que l'obscurité pouvait le permettre.

L'Arbi arriva bientôt au bord du torrent, et Kadidja lui expliqua, en (juelques mois tremblants, le danger auquel elle avait échappé, danger qui les menaçait encore, puisque le faadh avait été, probablement, chercher du renfort.

Pendant que la Mauresse parfait à TArbi, Samuel exprimait ses terreurs à Muller dans les termes les plus extravagants, et le vieux soldat, appuyé sur son long fusil, Técoutait avec une bonhomie moqueuse.

— Maître, s'é(Tia le nègre, haletant de sa course, prends ce paquet de cordes, et monta par-là, sur le rocher... tu arriveras au trou de la grande salle, et fixant l'un des bouts de la corde à une racine, il te sera facile de nous rejoindre.

— Ce sauvage n'est pas si maladroit qu'il en a l'air, dit rËgyptien, en se dirigeant, avec l'Arbi, vers le lieu indi(jué.

La chose fui faite comme Mahïah l'avait dit, et les deux compagnons touchèreat le sol de la caverne, l'un après l'autie, sans accident.

Le premier regard de l'Arbi fut pour le capitaine. Celui-ci dormait profondément. Jourdain était accroupi près du foyer éleiiil; les deux jeun.s léopards s'étaient cou-

SCÈNES t>2 m VÎK ARABE. 1^7

chés Tiin sur l'aulre, coiumo deux petits chiens attendant leur mère au chenil.

— Toujours ce froid courage, dit l'Arbi, sans cesser de regarder le capitaine. Oh ! si tu savais que de colère nouvelle ta résignation amasse en moi, tu ramperais à mes pieds pour me désarmer.

— ïu le hais donc bien? demanda la Mauresse avec chaleur.

— Plus que je ne t'aime! Oh! bien plus! bien plus! Kadidja poussa un soupir et lança un double regard,

Tun de fureur sur le prisonnier, Tautre de jalousie sur son amant.

Les hailiers qui couronnaient le rocher frémirent tout à coup, 1 1 les fugitifs entendirent un souffle puissant remplir la crevasse par où le faadh avait fait ^a première apparition.

Dans la clarté que la lune répandait à la partie externe de Torifice, une masse noire s'agita... deux yeux brillèrent. Une odeur acre, sauvage , et bientôt un hurlement douloureux remplirent la caverne.

— Les voilà, murmura le juif en cherchant un refuge à côté du nègre.

— Mahiah. prends l'un de ces petits léopards, et jettele dans le torrent, en ayant soin de le faire crier pour attirer sa mère, dit Gaston.

Le nègre s'empara de Tun des monstres qui poussa des cris étourdissants, et s'avança dans la galerie. Le faadh, entendant cet appel, se précipita à travers les ronces, vers la ravine où il arriva avant Mahiah. Le nègre trouva sur le bord opposé, la mère et le père des léopards. Ce dernier était magnifique de taille et de force, il battait ses flancs avec calme, et montrait dans sa gueule béante, deux rangées de dents formidables. Mahiah agaça ces deux fiers animaux en leur montrant leur petit, et lors-

158 MED'NÊ,

qu'il eut suffisamment excité leur furie, il le précipita dans le gouffre où s'éteignirent ses derniers cris.

Alors la femelle fit quelques pas en arrière le poil hérissé, l'œil hagard, la queue traînante, et, bondissant plusieurs fois sur elle-même, elle s'élança sur le nègre qui, épouvanté de tant d'audace et de fureur recula, malgré lui, jusque dans la galerie.

Le courageux animal, trahi dans sa témérité maternelle, ne put atteindre la berge du torrent qu'à quelques pieds au-dessous du bord, et, quoique ses griffes crispées contre les pierres roulantes qu'elles détachaient, et contre les lianes qu'elles déchiraient, semblassent s'enfoncer dans !e roc, il roula de chute en chute, et tomba, en lambeaux, sur le corps déformé de Fon petit qu'il n'avait pu venger.

Admirable loi de la nature qui, dans la bête fauve comme dans l'espèce humaine, fait de l'amour maternel une vertu sublime devant laquelle tout courage, toute noblesse, tout dévouement, doivent s'effacer ou s'avouer vaincus.

Mahïah courut annoncer à son maître la mort du faadh. Le mâle qui avait regardé, d'un œil morne, la chute de sa compagne, s'approcha du torrent, se pencha vers le gouffre comme pour en sonder les profondeurs, et regagna la montagne au galop, sans pousser un seul cri.

•— Tu t'es bien conduit, Mahïah, dit l'Arbi, je te donnerai de quoi faire le rhamadan comme un kaïd.

— Merci, maître... Mais je te prie, avant toute chose, de me laisser partir au point du jour, j'ai un court voyage à faire.

— Où veux-tu aller ?

— Dans la tribu de mon père, ôhez les Djafras.

— Ce ne sera pas une faveur que je te ferai, car je comptais t'envoyer chez les Beni-Snian, qui sont voisins des Djafras. Prépares-toi donc à partir à l'instant même;

le jour va poindre. Tu iras trouver Tngha des Beni-Snian, et tu lui diras que TArbi est cerné dans la caverne d'Aroudj, et <iu il ne peut é(^happer aux soldats français que par les ruses que le Prophète nous inspire. Tu lui demanderas le lion du marabout de Sidi-BouPKxlinn, et tu conduiras ce lion ii la citerne d'Ali, dans la nuit de demain, trois heures après le lever du soleil.

— J'y serai.

— Va, et que Dieu t*accompagne. Je dois te dire 'jue les défdés sont gardés, et que tu cours grand risque d'être pris par les chrétiens.

— L'agha croira-t-il ce que je lui annoncerai de ta part? demanda Mahïah, sans répondre à Tavertissement sérieux de l'Arbi.

— Prends ce talisman, tous les Arabes de la plaine, et le peuple des montagnes le révèrent.

— Merci, maître.

Le n^gre baisa la main de TArbi, et ramassa sur sa natte quelques vêtements qui lui étaient nécessaires.

— Nous sommes donc cernés parles Français, dit Kadidja avec inquiétude ?

— J'ai rencontré leurs avant-postes; plusieurs d'entre eux nous ont dépassé.

— Comment feras-tu pour tromper leur vigilance ?

— Ces lieux m'inspireront, répondit TArbi.

Le capitaine que letu i.ulte avait éveillé depuis quelque temps, regarda son ravisseur avec joie, et sembla jouir de sa position critique.

— Oui, ces lieux m'inspireront, reprit l'Arbi, et si la fortune m'abandonne, c'est dans celte caverne qu'Aroudj Barberousse chassé de Tlemsen a trouvé la mort, en luttant seul contre quarante espagnols... Je saurai faire de même... Viens Kadidja, la fatigue l'accable... Viens dor-

160 MI^DINË.

mir en paix, les vrais lils du ProphèLe sont sous Tceil de Dieu.

— Muller, ajouta TArbi en quittant la salle, aussitôt que tu auras des nouvelles du dehors, préviens-mo*.

Muller baissa la tête en signe d'obéissance.

— Afin que tu puisses reposer un peu, visite les cordes des deux prisonniers et mets Samuel en sentinelle près du torrent... Yacoup est vigilant, mais il ne parle pas.

Millier fit un nouveau signe de tête, TArbi disparut avec laMauresse,

Le malheureux juif se lamenta de son mieux, et ne put pas fléchir rimpitoyable consigne du vieux soldat; il fallut se résigner, et prendre la faction.

Mahiah, s'élant rapproché du capitaine, lui glissa ces mots, si bas, que le prisonnier put à peine les entendre,

— Mahïah n'oublie rien, tu seras bientôt libre si ton cœur le veut. Puis, sans attendre de réponse, évitant le regard de Muller, le nègre s'élança sur la corde qui pendait de la crevasse, rasant le sol ; et, s'enlevant d'un bras vigoureux, il grimpa comme un écureuil jusque sur le rocher. Là, il fit plusieurs bonds, comme pour essayer Tëlasticité de ses membres, et, poussant un cri joyeux, il se mit à courir de toutes ses forces, jusqu'au sentier...

Longtemps ses pas précipités retentirent dans la vallée.

La R(i(»e.

A répoque où nous a transporté notre récit, Abd-el- Kader traqué, chassé par nos colonnes mobiles, avait abandonné la provii ce d'Oran, théâtre de ses derniers combats, et s'était jeté, suivi de quelques cavaliers dans le Mai'oc où le fanatisme des peuplades Berbères lui préparait de nouvelles armes.

Nos troupes, en observation dans le cercle de Tlemsen, s'étaiunt portés sur la frontière, et quelques détachements, poussés par une colonne qui avait travervé les monts Smiel, se trouvaient en avant des gorges où Samuel et Kadîdja s'étaient engagés, pour arriver à la caverne d'Aroudj.

Ces mouvements de troupes avaient eu lieu, le jour de Tarrivée de Kadidja aux sources de Tisser, et les Français avaient descendu les pentes méridionales de TAtlas aux dernières lueurs du crépuscule.

1/Arbi et Muller, dans leur ronde de nuit, avaient aperçu los feux des grand'gardes chrétiennes qui les en- 1. 11

\t% MÉliLNE.

veloppaient, ou, plutôt, leur barraient le chemin (lelOuedel-IIaman, teiine de leur long voyage.

Maliïah, après avoir bondi sur l'herbe de la vallée, sur les broussailles et la crête des rochers, s'arrêta, gonfla d'air ses larges poumons, aspira les senteurs violentes de la montagne, croisa les bras sur sa poitrine, et demeura dans une insensible immobilité pendant quelques minutes.

A rexception du vent qui secoua les feuilles, et des sources qui se plaignaient dans les ravines, le silence de la nuit était calme, majestueux, solennel !

Mahïah se remit en route, mais avec précaution et prudence? tout à coup il s'arrêta, se jeta la face contre terre, et écoula, l'oreille plongée dans l'herbe; puis, s'étant relevé, il courut à un arbre voisin, l'enlaça de ses membres vigoureux , et en atteignit le faîte avec l'agilité du chat sauvage.

Le caroubier sur lequel le nègre s'était élancé, dominait les collines qui marquent l'affaissement oriental des monts Smïel; par-dessus ces collines , l'œil plonge dans de vastes plaines en friches, et sur l'entrée marécageuse de l'Angaed (1). Mahïah se fit un nid sur les branches, et jeta dans toutes les directions ses regards perçants et inquiets. Tel est le développement des sens chez les hommes d'une nature primitive, et de la vie nomade, que rien n'échappe à leur vue, et que tout bruit, si léger qu'il soit, vient frapper leur oreille. Mahïah n'aperçut rien dans son premier tour d'horizon, il suivit la courbe immense que tracent les feux du ciel sur la terre endormie, courbe qui semble séparer notre monde de sa voûte, et il recommença i:on observation, avec cette résignation patiente qu'apporte à l'affût tout vieux chasseur au fait de son métier.

Les ombres qui enveloppaient les halliers étaient d'au-

(1) Limite nord du grand désert ou Sahara

SCE^LS DE LA Yli- AIIABL. 163

tant plus cpaibses que les étoiles commençaient à pâlir, et que, cliass es par la prochaine aurore, les constellations (le rOrient av;iient éteint leurs feux, [.es y<*ux du nègre s' irrétaient sur cei tains points de la plains pour y attacher des regards obstinés; Tout à coup il éleva la tète, en allongeant son coup long et fli^xible au delà des feuilles qui l'abritaient, et à ses lèvres entrouvertes à Timmobile (ixUé de tous sesniembres, h la tension de tous ses muscles, on eût fac hument deviné que les bruyères, les broussailles, les tinèbres, la plaine et ses brouillards avaient parlé à Tinstinct du sauvage.

Mahïah avait découvert une clarté, pour tout autre que lui imperceptible; guidé par cette clarté, qui nuançait à peine la masse des ombres, il avait bientôt reconnu les différents bivouacs des grand'gardcs et des petits postes français : ces postes étalent posés, en cer'le, à mille pas de Tarbre où le nègre s'était roulé comme un serpent, attentif, rusé, patieiit, infatigable autant que le reptile. Les divers sentiers c. iiduisant au pays des l>eni-Kiza aboutissaient tous à ce cercle gardé par des sentinelles braves et vigilatites. Le Kabile, enveloppé de toute part, consulta une (Urnière fois les étoiles pour s'assurer de la prochaine venue du jour. Le temps pressait. . il fallait absolument tromper la surveillance des chrétiens et franchir L^s limit?^ de leur bivouac avant réveil des tambours, car tout espion arriHé était immé.liatenient fusillé... Mahïah le savait. Les oreilles du nègre tintèrent tout h coup ; il ferma les yeux, et s'abandonna, pendant quelques secondes, à une extase entraînante... Ine voix chérie parla doucement aux plus tendres échos de son cœur; cet^evoix avait le timbre caressant de la parole maîernelL\.. Mahïah secoua la icte, et crut apercevoir la gourbi de son père, la gourbi en fumée, noire, infecte, où sa mère se mou rait, mais où s'éiaient éconlées les plus jeunes années de

son enfanee; cette vision le fit tressaillir, il se leva tout droit sur la branche du caroubier, passa ses deux mains sur son front, sur ses yeux , et regarda de nouveau la plaine...

Les ténèbres n'étaient plus si serrées; la nuit disait ses premiers adieux à la terre. Mahïah se suspendit à une longue branche, et, la faisant plier sous le poids de son corps, il posa légèrement les pieds à terre, et s'avança résolument vers les grand'gardes.

A cinq cents pas des postes, leKabile prêta Toreille, et entendit dislinclement la marchij prudente d'une ronde engagée dans le sentier qu'il suivait; alors, se baissant, il coupa, avec son couteau, les larges feuilles en éventail, de quelques palmiers nains, lit des trous à son kaban, se couvrit entièreiîieut de ces feuilles; et, s'accroupissant dans un fourré de broussailles, il y demeura muet, immobile et comme enraciné.

la ronde passa... insouciants et braves, joyeux devant l'ennemi oomn^e au cabaret, nos soldats juraient à voix basse et joviale, contre les cailloux, les épines et xMahomet... Leurs quolibets se perdirent bientôt avec le bruit de leurs pas et le brillant de leurs armes; Mahïah se leva, et s'avança dans le sentier à longues enjambées. La grand gar-e était à vingt pas sur la gauche de ce sentier, mais son avant poste éîait à cheval sur la trace même du chemin; le terrain, à droite et à gauche était fourni d'herbes sèches, de ronces cassantes d'un accès difticile et bruyant.

Les chrétiens avaient enterré leurs feux dans des trous profonds qui dérobaient les étincelles et masquaient le jet des flammes... néanmoins Mahïah les distinguait parfaitement, et pouvait compter ses ennemis groupés aulour des foyers. Alors commença pour le hardi maraudeur une œuvre de courage, de vigueur et de patience, dont tout

.SCÊMiS DE LA VIE AIUBE, 165

homme civilise serait iiiciiniiblo; il so baissa, s'assit sur les talons et sur les mains, se roula sur lui-même pour diminuer son volume, se couvrit de ses feuilles do palmier nain, comme le hérisson attaqué se couvre de ses épines, rampa sur la lisière du sentier, s'y traîna, s'arrélant çi^ et là pour mieux jouer son rôle et pour tromper les ye..x qui auraient, par hasard, surpris un mouvement de cette broussaille vivante et mobile.

Le nègre parvint à doubler la grand'garde, et à s't n éloigner d'une vingtaine de pas; alors, marchant sur les mains et les genoux, il s'approcha assez vivement du p )ste avancé, et se mit en devoir de le dépasser. Pour y parvenir, il recommença son premier manège, en redoublant de précautions et d'adresse. Toutefois, la nuit commençait à blanchir, et la sentinelle, placée devant les armes, était justement arrêtée sur le sentier devenu étroit et rocailleux. Cette sentinelle avait, heureusement, le visage tourné vers la plaine qui, seule, fixait sa vigilance. Comme le moindre bruit pouvait w ettre des patrouilles sur pied, Mahiah avançait lentemeut, par pe-its enpiètements, et sans jamais détacher les yeux de la touffe du lantisque qui abritait nos soldats. Bientôt la distance qui séparait le poste du maraudeur se rapprocha tellement, que le moindre chuchotement des chrétiens s'entendait distinctelijent.

— Quand je vous jure, sergent, que quelque chose a grouillé par-là, me croirez-vous, dit l'un des soldats.

— Ah bah ! tu es un conscrit.

— Un conscrit! moi? moi Cornette!.. On n'en trouve guère de conscrits, dans les zéphirs.

— Je veux dire que tu es un bavard.

— C'est bon, c'est bon, suffit!.. Après tout, ça peut bien n'être qu'un chacal ou une tortue... Pour sûr, il y a de la garnison près de nous.

166 M^OfNE

— En voilai assrz, reprit le î:cigc:.t; c;; dirait que la nuit lu as l'oreille fine et le cœur gros.

— J'avais peut-être le cœur gros, l'an dernier, quand nous étions de garde aux Djalîras, et que j'ai averti Paradis du bruit que j'avais entendu dans les broussailles.

— Ça, c'est vrai que tu ne t'étais pas trompé.

— C ' pauvre Paradis, un si brave garçon, si brave cocardier, et si farceur.

— Ah! dame! la compagnie a perdu sa bonne humeur cette nuit- là.

-• Eh bien ! sergent, c'est un bruit pareil que j'ai entendu aujourd'hui, ça sent le bédouin partout, par ici.

— Tiens, c'te farce, dit un jeune soldat qui écoutait avec une sorte de déférence, le dialogue engagé entre ses deux anciens. Je crois bien que ça sent le bédouin, ça l'étonné?..

— Avez-vous entendu? chuchota de nouveau Cornette.

— Quoi!

— Marcher... Attention !.. Je ne vois rien !

— Ah! bah ! s'écria le sergent, veux-tu finir... tu nous entortilles.

— Qu'est-ce que c'était donc que Paradis? demanda le jeune Zéphir.

— P<iradis!.. Paradis!., répondit Cornette, humi et il fit claquer sa langue. C'éta't un crâne lapin... un troupier fini... un troupier un peu loustic, un Parisien un peu salé... Vous rappelez-vous, sergent, le jour où il est venu à la parade avec les pieds cirés ?

— Ah! lefdrceur!.. Oui, je me souviens de ça... 11 avdit vendu ses mains couranies (1). Et comme c'était un homme ficelé, toujours propre et flambant, étant commandé de

(l) Les mains courantes, en argot des condamnés militaires, sont les soulieri.

SCÈNE5 nK LA VÎE ARABE. 107

garde, il cira ses pieds pour aller défiler k la parade.., est-co ça (1) ?

— Juste... Ah! legredinl nous en a4-il fait de ces tours, et quand il prêchait était-il donc drôle, était il drùle î

— Où diable avait-il appris les vêpres, qu'il les chantait si bien?...

— Ah ! bah ! Paradis savait tout, il n'y en a jamais eu deux comme lui, l'empereur Napoléon l'aurait fait maréchal de France.

— Ma foi !

— Qu'est-ce qu'il est donc devenu? demanda le jeune soldat.

— J'étais, comme aujourd'hui, il y aura un an dans huit jours, à la garde du camp, chez les Djaffras, un fichu pays de l'autre côté de Tlemsen, où il n'y a pas même d'escargots, et où le chacal meurt de faim (2). Le sergent que voilà était caporal alors, et je lui dis, sur le coup de deux heures du matin :— J'ai entendu casser des épines près de nous, faut voir ce que c'est. — Laisse-nous tranquille, qu'a répondu le caporal...

Faut savoir que Paradis nous racontait une histoire de l'autre monde, qui faisait tenir les cheveux tout droits sur la tête, et que les Zépliir^ n'auraient pas bougé pour dix coups de canon. Quand le conte fut fini, chacun s'allongea près du feu pour dormir, et Paradis entra dans son sac (3). Avant de que fermer l'œil, il me dit bonsoir, comme

(1) Historique.

(2) Les chasseurs a pied des bataillons d'Afrique portent comme noms (le querre es sobriquets de Zéphirs, à cause de leur constante bonne humeur en de[)ii des misères el des fatigues, et de Chacal, parce qu'étant presque toujours bivouaques dans ia plaine, ils sont renommes pour l'habileté de leur maraude.

(5) Les soldats couchent au bivouac dans un s.ir appelé sac de campement.

168 WÉDINE.

d'hnbitiide, car c/était mon nioilloiir ami, et nous avions été tous los deux aux dragons. — Écoute, Paradis, que je lui dis : le pays n'est ni franc ni sain; crois-moi, ne t'endors pas, attends que je sois revenu de ma faction.

— Pourquoi ça, demanda le caporal ?

— Parce que j'ai entendu quelque chose qui n'est pas catholique.

— Ah ! bah ! que tout le monde me cria : et Paradis s'enfonça dans son sac, ni plus ni moins qu'une charge de farine. Quand je pris ma faction, tout le bivouac ronflait .. quand je revins!...

— Sergent! où j'ai la berlue, ou nous sommes espionnés, dit le conteur à voix basse. Ça me trotte par la tête, voyez-vous, comme Tan dernier.

— Prends ton fusil et vas y- voir, têtu; est-ce loin d'ici ?

-— Quand je vous dis que c'est là, sous la main.,. Attendez.

Le soldat sortit du bivouac à pas de loup, arma son fusil et vint se poster contre un bouquet de lantisques et une touife de palmiers nains.

Cette toufte de palmiers, c'était Mahic^h qui, la tête basse, le dos voûté, les épaules arrondies, le corps affaissé sur les jarrets, sur les talons, les bras croisés, conservait sous son vêtement de feuilles, une immobilité raide, silencieuse, insensible (1).

Cornette pnt la position d'un chasseur qui s'apprête à tirer un perdreau ; il attendit de pied ferme, retenant son souffle, rien ne bougea... il se baissa prit plusieurs gros

(I) L'auieur a été témoin d'un fait pareil. Au camp de la ïafna, en 1856, un Arat)e, couvert de feuilles de palmiers uaius, de la lête aux pieds, pénétra dans nos lignes en employant toutes les ruses du nègre Mahïah, et blessa un factionnaire qui ne s'était pas aperçu de son approche.

cailloux, et les lança dans les buissons qui Tenlouraient. Quelques couleuvres répondirent, seules, à cette attaque, en rampant dans les herbes sèches.

— C/eit étonnant, murmura le Zéphir... j'aurais parié out Paris contre une pipe de tabac que...

— Eh bien ? interrompit le sergent d'un ton goguenard, as- tu trouvé ton homme?

— Laissez faire, laissez faire... et, tirant sa baguette, le brave Cornette frappa les taillis à tour de bras, comme pour se venger sur eux d»^s sarc^ismes de son chef triomphant. Il lit ainsi une battue générale autour du bivouac, et il lui arriva ce qui arriverait à chacun, en pareil cas, rien ne lui échappa, ni broussaille, ni buisson, ni épines; rien, si ce n'est le nègre qui en fut quitte pour la peur.

— Après tout, tant pis, dit à voix haute le Zéphir un peu penaud, j'ai cependant Toreille bonne.

— Et longue surtout! répliqua le sergent... Allons, viens te chauffer, le froid du matin est traître

— Vous disiez donc, Tancien, reprit le jeune soldat qui avait suivi avec le plus grand intérêt la première partie du récit de Cornette, à propos de la disparition subite de son camarade Paradis, vous disiez donc qu'en revenant de votre faction chez les DjaiTras...

— Quand je revins, j'appris de jolies choses... Figurezvous, messieurs, que deux Bédouins, noirs co vime des corbeaux, étaient entrés dans le camp, je ne sais par où, et que, se jetant sur ce malheureux Paradis, ils Tavaient entortille dans son sac, et mis sur leurs épaules, ni plus ni moins que des meuniers, et cela en moins de temps de temps que je n'en mets à vous le dire.

— Pas possible! s'écria le jeune Zéphir.

— Allons, blanc-bec, ne donnons pas de démenti... Les chevaux des deux enragés voleurs étaient à quelques

170 mi5dine

pas, ils les regagnèrenl ot détnièrent au galop... Heureux

s'ils coureiii encore.

— El que firent donc les camarades?

Ils en baillèrent tout bleu, et moi plus qu'eux tous.., el cependant, si on m'avait écouté, nous aurions encore notre gentil Parisien avec nous.

Tout à coup Mahïah, qui s'était insensiblement rapproché du bivouae, mesura son élan, se redressa sur les jarrets, et, s'élançant par Tun de ces bonds prodigieux familliers aux jongleurs arabes, il passa, comme un trait par-dessus la tête des soldats, franchit le bivouac entier, et tomba aux pieds de la sentinelle placée devant les armes. Culbuter cette sentinelle, et se précipiter vers les steppes et les chotts qui ferment la plaine du côté du Boghera, fut l'affaire de quelques secondes; le Kabile bondissait comme un chamois dans le sentier qui conduit aux gourbis de sa tribu ; ses larges poumons appauvris, étouffés par la gêne et par la ruse; se dilatèrent bruyamment. 11 frappa dans ses mains, choqua ses talons, et poussa dans les airs un grand cri qui roula longtemps sur les sables et dans les vallons.

Tout le poste avancé et toute la grand'garde étaient sur pied ; le Zéphir Cornette prenait sa revanche, et raillait son sergent de tout cœur. Vingt coups de feu avaient éclairé le désordre occasionné par l'apparition du voleur ou de l'espion; les troupes prirent partout les armes... L'alerte fut générale. Une demi-heure après la scène que nous venons de décrire, Mahïah, posté sur un rocher du Mont-Roghora, jetait un regard dédaigneux sur la plaine. Quand ce regard rencontra le bivouac des chrétiens, mal voilé par les derniers lambeaux du brouillard, un sourire d'orgueil remplaça sur les lèvres du nègre le chagrin mélancolique dont elles étaient presque toujours chargées.

SCÈNES DE LÀ VîE ARALE. \1\

Le souvenir dos périls qu'il avait affrontés réjouissait son amour propre et son courage; il tourna la tête vers le soleil rpji s'élevait au plein horizon du désert, se proslerna, haisa trois fois le sol, et s'enfonça, d'un pas précipité, dans la gorge sauvage du Boghera.

La gourbi.

Le petit Atlas renferme dans ses gorges, ses vallées et ses entrailles, tout un peuple dont Torigine remonte k la plus haute antiquité. Ce peuple, témoin des nombreuses invasions qui out, tour à tour, inondé le nord de l'Afrique, fuyant la civilisations et les conquérants, s'est définitivement retranché dans le pays difficile et pittoresque, fertile et souvent inaccessible qui sépare l'ancienne régence d'Alger du désert d'Angaed, depuis Tunis jusqu'au Maroc. Nous ne discuterons pas les opinions diversement établies sur la souche principale de ces populations réfugiées; nous dirons, en passant, que les masses indigènes que les Romains appelaient Barbares, et qui descendaient des Lybiens et des Gétul^ s, tant par les migrations des Mèdes, des Arméniens et des Perses (1), que des Tyriens et des Palestins, se sont fondues sous l'empire des kalifats arabes dominateurs, en une seule race spé-

(l) Salluste et Livres puniques d'iliemsal (FamiHes aulociitones).

SCÈNtS DE LA VIE ABABE. 173

ciale, la race berbèro ou kabile. S'il est presque impossible d'établir l'origine des Berbères, il est facile de se convaincre qu'ils sont les plus anciens propriétaires du territoire, et cette conviction ressort t ut aussi bien de leur genre de vie que de leur nom, le mot kabile signifiant tribu, et indiquant que les Arabes, après la conquête, désignèrent sous celle expression, qui leur était familière, les peuplades errantes dépossi^'dées par leurs armes.

Knlour/s par les Arabes de la plaine et du désert, servant le même Dieu, obéissant aux lois du Prophète avec un même fanatisme, les Kabiles ne se sont jamais mêlés, jamais confondus avec leurs voisins, et forment un peuple à part, dans ces vastes contrées où la civilisation semble n'avoir pas fait un pas depuis plus de deux mille ans (1).

Exploitant les mines de fer, de plomb et de cuivre du petit Allas, les Kabiles travaillent avec assez de goût les nfié-

(I) Le caractère générnl du Berbère est féroce, traître, "haineux; sa laiUe est au-dessous delà moyenne, sa force est prodigieuse, son corps est maigre, nerveux, agile, et offre des lignes et des poses qui ne manquent pas d'élégance; sa tête est d'une rondeur très-prononcée, les traits du visage sont courts, et c'est surtout en cela que la race se distingue du type arabe. Les Berbères sont cultivateurs, iudustriels et brigands. Le peuple entier ne se classe pas, cependant, suivant ces trois catégories, niai^ il Us exerce également, a la fois, avec une mêiue vocation. L'agriculture est pins florissante chez les Kabiles que chez les Maures et les Ar.',bes; leurs jardirs sont admirablement tenus, la vigne, l'olivier, les arbres fruitiers sont l'objet des soins les plus imelligenis. Ls fournissent à la plaine des consei'ves d'olives, de l'huile, du savon, de la laine, ( es- pains de figuss, et reviennent enterrer le prix de leurs denrées avec une sordide avarice. Quant aux céréales, les Berbères n'en récoltent que ce qi'il leur faut pour vivre. Leurs troupeaux -ont très-nombreux et d'une jtetile espèce, a l'exception des mulets et des ânes qui sont les plus beaux et les plus estimés de ^vOule la Barbarie. Ils ont de la volaille eu gi'ande quantité, et le dromadaire est le seul animal domestique qui fasse défaut dans leurs montagnes.

i7i :1ED.^E.

taux, confcclinnnent des yalagai. s droits ou flissas (1) fort recherchés des Arabes; forgent, avec le fer, une foule d'instruments aratoires, fondent des ball-'S, fabriquent de la poudre, et se livrent, avec un w^raud succès, k Taltération des monnaies. Presque tous les industriels sont faux nionnayeurs.

Quant au brigandage, il est considéré com.me la branche la plus productive du grand commerce qui enrichit les tribus, aussi est-il universellement exploité par tous les moyens imaginables. Le Kablle est fier, hautain, rusé, patient, belliqueux, indépendaiit, et se passe de tout secours étranger. Son activité le rend indispensable aux familles de la plaine plus nonchalantes et moins sauvages.

La grande tribu Kabile emprunte son nom, comme la tribu arabe, soit au lieu qu'elle habite, soit à l'homme dont elle tire son origine ; elle accolo, alors, à ce nom, les mots béni ou oiiled (fils), qui complètent sa signification; ainsi, les Benî-Amer, les Ouled-Zeitom, sont les descendants d'Amer, et les fils de Zeitoun (nom d'une rivière). La tribu est roumise à l'auloiité absolue d'un cheik qui, en temps de guerre seulement, consulte une assemblée de vieillards. Comme le terrain des montagnes n'est pas uniforniément fertile, les tribus qui l'occupent se divisant en karouba, et la karouba en dachéra.

La karouba est une aglomération de plusieurs familles, et tire son nom du caroubier, parce que le fruit du ca- „ roubier, contenant un certain nombre de pépins, la réj- | nion de ces pépins ne forme qu'un même fruit; comme

(1) Le nom de flissa leur \ieiit de la nioiUagL.e cii sont siliu'es les principales fabriques; €<'' sont des sabres dont le dos est droit, tranchant, elforlemenl convexe; la lame, très-large à la poignée, se termine eu aiguille, elle est habiluellemcnt sculi tée en cuivre; les fouri^Aux sont en bois travaillé h la main.

iïCÈNLS DE 1-A VlIS AKADli. ]7o

l;i réunion de plusieurs karouba une même Iribu; c'est le douar arabe, ainsi que lui gouverné par un petit chef relevant du cheik.

l.e (lâchera esl le hameau habité par une seule famille, dont toutes les branches sont patriarchalement gouvernées par le père où le premier rameau après lui. Les Kabiles se logent dans des cabanes fermées avec des pieux fichés en terre, entrelacés de roseaux et de branches d'arbres ei enduits de terre gialse à l'extérieur. Ces huttes, en torchis, sont misérables, sales, infectes, privés d'air. On les appelle Gourbis. Souvent les montagnards profitent des excavations de rochers, les agrandissent, et s'y font une espèce d'antre, de repaire, où ils vivent presque à l'état sauvage.

Abandonnant les généralités, nous allons rentrer dans le cadre qu'exige ce livre, et, craignant de lasser la patieiiCe du lecteur par des descriptions qui appartiennent plus au voyageur qu'au romancier, nous rappelons nos personnages, pour resaibir le fil d'une histoire qui détaillera suffisamment les mœurs originales et primitives des CiiStes qui peuplent l'Algérie tout entière. • ••••»••••»..•»,,,,

Le mont Boghéra s'éîend sur une mer de sabl% et n'e.>t qu'un bras formidable du petit Atlas. Ce bras se détache des monts Smiel, se dirige obliquement dans le désert d'Angaed, ver^ le grand lac salé ou Sebgha, et se termine par Ueux pics qui ressemblent, de loin, à deux tours gigantesques dont les fiancs de granit sont nus, secs, grisâtres, sinistres. Entre ces deux pics appelés Djeiiel (1) Beiii-Kiza, est une étroite vallée d'ene fertilité prodigieuse, cultivée avec art, plantée de jujubiers, d'oliviers, de palmiers, arrosée d'une eau de source habilement nié-

(1) Djebel signitie monlagoe.

nagée, charmante à l'œil fatigué de l'observateur, qui ne voit h riiorizon que des sables amoncelés, derrière lui, que des montagnes agrestes, à ses pieds, que des sables encore.

Protégée par les deux pics qui l'ont enfantée, la vallée des Beni-Kiza, entend gronder les tempêtes, voit le ciel se charger des trombes et des rouges vapeurs, soulevées par le Simoun, écoute les cris désespérés des caravanes surprises par le Sirocco, ou par les tourbillons, et ne perd aux sinistres qui grondent à ses côtés, ni Tune de ses fraîcheurs, ni l'un de ses oisea-ux.

Sur les .eux versants des pics, on voit à travers les vergers, et sous les larges feuilles des sureaux quelques cabanes coniques recouvertes de joncs, assez semblables à celles que se bâtissent nos bûcherons français. Au milieu de la vallée, des cabanes pareilles, mais pins nombreuses, sont disposées sur une figure rectangulaire, laissant au centre un grand espace qu'occupe une maisonnette assez spacieuse, dont les murs sont en pierre sèche et la toiture en paille.

Divers sentiers bordés d'arbres à fruits, conduisent au massif de verdure qui seri de nid aux cabanes. Une ombre douce, fraîche, bienfaisante, enveloppe ce hameau kabile. Nous sommes dans le dachera des Beni-Kiza : toutes les gourbis qui le composent sont habitées par des nègres; cette famille est vaillante, guerrière, redoutée, franchement unie; ses enfants sont tous parents au premier sang. Une seule gourbi est la demeure d'une étrangère, recueillie, depuis peu, dans le dachera. C'est une négresse de plus de soixante ans, renommée par .^es malheurs, et surtout par ses St)rtiléges; c'est la mère de Mahïah. Pour arriver à la gourbi de Zaka (tel est le nom de la vieille négresse), il faut traverser plusieurs carrés plantés de grenadiers, de citroniers et de lauriers roses; le toit de

SCÈNES DE LA 7IE AnABE. 477

In cabnno, vormouUi et ravagé, est envahi par des veines de vigne vieri»e qui se rattachent l\ des jujubiers, des noptals, des figuiers. I/aspect extérieur de cette gourbi est du plus gracieux pittorcs()ue; Tangélique et l'asphodèle couvrant le sol autour d'elle, on la prendrait aisément pour Tune de ces chaumières qu'invente le luxe, pour décorer le coin le plus séduisant d'un beau parc.

Un sileiice morne règne sur ce jardin, sur cette vallée en fleurs. 11 est neuf heures du matin; les troupeaux sont au paccage: le dachera semble désert; la porte de la gourbi de Zaka est ouverte, une fumée acre et mordante s'échappe de la cabane par cet'e porte, et s'éclaircit sous q-ielques rayons d'un beau soleil égaré parmi les feuilles.

L'espace couvert par la chaumière kabile a tout au plus huit pieds de diamètre, c'est une chambre dont le sol caillouteux est foulé, et même creusé par les pas. Au milieu d<' cette chambre, trois grosses pierres soutiennent au-dessus d'un foyer, un vase qui répanc' une odeur d'aromates; à l'un des angles, est une natte percée, misérable, us^e, sur laquelle est roulée une femme grande, sèche, contrefaite, pliée en deux, voûtée. Cette femme est parvenue à un grand âge, ses membres chétifs sont défaillants, ses lèvres sont retroussées ; ses petits yeux d'un blanc terne, s'-s cheveux blancs, crépus, son accoutrement sale et abject, en font un être hideux. La nature semble outrag'^e en elle, jamais la mort n'a saisi une victime plus défigurée ! en passant des merveilles de la vallée à cette créature, on éprouve un soulèvement de cœur, qui chasse toute pensée du beau, qui fait oublier la vie et la lumière. Celte vieille négresse c'est Zaka !...Elle est malade depuis un mois, elle est mourante ! Elle n'a pas vu son fils Mahïah dep'iis douze ans! Dieu semble réserver son dernier souffle pour de derniers adieux à ce fils chéri, et ses derniiMYs forces pour un d rnier embrassemeut.

178 MÉniNE.

Là négresse est seule dans sa hutte malsaine, trisje, enfumée; elle fredonne, sur un ton lamentable, une chanson cafre, semblable à celle que chantait l'i sclave gardienne chez les Méd'géher : souvent elle interrompt son refrain guttural pour prendre haleine et reposer ses poumons essoiiffli'^s; alors, elle marque, avec sa tôle brûlante, la mesure du chant qu'elle poursuit.

La chanson cafre n'a aucuu rythme; c'est un monologue prononcé d'une voix lente et accentuée, qui exprime les pensées subites de la chanteuse. Elle dit tout ce qui la préoccupe. Elle rappelle Téclat de sa naissance, l'éclat de sa beauté, ses richesses d'autrefois , son luxe, et la foule de ses adorateurs; elle s'arrête, avec une mélancolie louchante, sur sa position déchue, misérable, sur sa laideur difforme, sur sa vieillesse... elle désire la mort, l'invoque '^ grands cris, mais demande aux Espiits la visite de Mahïah, son enfant bien-aimé. Elle est seule, abandonnée, reléguée à cause des terreurs qu'inspire sa maladie. Les plus charitables, en passant devant sa porte, lui jettent quelques aliments grossiers, mais n'en franchissent pas le seuil.

Tout à coup, un bruit de pas frôlant les feuilles et les herbes, résonne, dans les carrés des vergers. Ce bruit s'approche; la négresse dresse li tête comme la couleuvre qui entend marcher près du buisson qui l'abrite; elle tend son cou décharné ; sa vue affaiblie, presque éteinte, prut à peine saisir la forme des objets qui l'entourent... Elle écoute! un homme se précipite dans la gourbi et tombe sur ses deux genoux au bord de la natte de Zaka. Cet homme, ruisselant de sueur, couvert d'une poussière rougeâtre incrustée sur son visage, ses pieds cl ses vêtements... Cet homme, on l'a deviné, c'est Mahïah.

— Mon fds est ce loi? es-tu mon fds, demanda la négresse d'une voix faible et mourante.

SCÈNES !)/: LA Vît .^RaBE. 4 79

— C/esl moi, mère chérie, pauvre mère du pauvre esclave î

Zuka \)r\[ la Icli- «h', son fils da'S ses diMix mains défaillantes, la talonna, la (Ouvrit de baisers, la pressa contre son cœur cl s'écria :

— J'ai compté ions I(^s jours, toutes les heures d puis que tu m'as quitté, depuis que nous nous sonmcs s-é:)arés! ie t'atlen 'als à chaque insta {.,. mon fils tu es venu bien tard? Ah! bien tard! bien tard! puis, jetant un cri lugubre, plein u'effroi, la maliieureuse lit un soubressaut et repoussa son fils de ses deux mains de squelette... va-ten, dit-elle, ne me touche pas, ne m'approche pas...

Mahlah répoîidit h cet accès de frayeur et d'amour, en embrassani plus étioitement sa mère qui, après une courte lutte, tomba épuisée sous sa chaleureuse étreinte. U y eut entre ces deux malheureuses créatures un moment de silence, moment supr.'me, où l'amour maternel et la piété filiale, t ur à tour vaincus l'un par l'autre, mêlèrent leurs larmes dans leur commun triomphe.

Je ne te fais donc pas peur, reprit Zuka... ils disent tous que je suis hideuse!

— Tu es ma mère... tu es belle!

— Belle!! ah! ce mot m'épouvante moi-même... autrefois je l'aimais tant! il semblait fait pour moi, moi pour lui ! Écoute, mon enfant, ajouta la négresse apiès avoir passé ses doigts noueux sur son front ei sur ses yeux gonllés de lar.-ics... Ecoute -moi bkn : je vais mourir, je le sens, le Grand Esprit m'appelle, le génie de notre race est-là, cleva..t moi, je vais partir!... Écoule... ne me reregarde pas, ton visage me trouble... je veux me souvenir !

Ees bras de Malùah se relâchèrent. Zaka ,)rit la tète de son fils dans ses deux ma'ns, lui iii une dernière caresse, la posa sur son épaule, attacha son regard sur les roseaux

vermoulus de la cabane, et, donnant à sa voix un accent lugubre et mystérieux, elle s'exprima en langue cafre et dit :

— Que de jours mauvais ont précédé cet instant de joie, mon enfant! que de beaux soleils se sont levés sur la plaine, et ont glissé sur les montijgaes pen lant que je t'appelais en vain. Le temps me presse maintenant, je vais quitter un monde où ma dernière heure fut seule heureuse, et je n'ai même pas le bonheur de laisser courir ma pensée vers le pays où elle se r^chaufiferait aux souvenirs de mon enfance?... Non... il faut parler... je veux t'avertir... Écoute?

Zaka se recueillit encore pendant quelques minutes, ses petits yeux caves, obliques, lancèrent des éclairs farouches; le tableau de ses misères lui avait brusquement apparu parmi les riantes réminiscences de son premier âge. La fille du roi cafre avait passé cinquante annéis dans l'esclavage, lesftrsde ses anneaux avaient rongé ses jambes, et impriîiié s;ir son cou leur trace douloureuse !

Tout à coup elle secoua sa tête décourjgée, et reprit avec calme :

— Ta mère est née dans la maison du grand chef des Boushuanas. Au faîte de cette maison flottaient les dépouilles du lion et de la panthère; les maîtres de la nation s'abaissaient tous devant le roi Gaïka, ton grandpère, qui commandait à tous les [leuples de la rivière Jaune et du mont Luisant. Enfant, j éta's belle et chérie de toutes les tribus ; on venait voir mon père pour me voir, les étrangers s'arrêtaient tous pour m'admiier, quand mon chariot m'emportait dans les savanes de Lit.;kou : les blancs me comblaient de cadeaux, et leurs plus beaux colliers, leurs miroirs, leurs opulents bijoux m'étaient destinés comme à la plus glorieuse et à la pbis noble (ille de la contrée. Ce temps de jeunesse brillante et de

SCfeNKS DE LA VIE ARABE. ^ 181

royauté (levait flre bien court! les Bousliuanas furent altiKjués par les Achaniis, leurs voisins; mon père, ent(»i!ré (le ses plus bravos capitaines, sortit du royaume, et soutint nneguiTre dc'îsastrtuse contre le roi Matebi.

Ce roi avait un fils (pii, ('^pris de ma be utc's m'avait fait demander pour femme. iMon père avait refusé sur mes instantes prières, et Matebi en avait conçu un lâche ressentiment. Pendant que les Boushuanas dévastaient le piys des Achantis, ceux-ci firent une diversion, et se rapprochèrent de Litakon. Instruit de mes habitudes par ses espions, iMatebi me tendit plusieurs embuscades, et, un jour que je me promenais en chariot, avec ma sœur aînée, nous fûmes attaquées et faites prisonnières. L'orgueil de Matebi fut à son comble ; il renouvela ses propositions, et sur mon refus d'obéir, il nous fit enfermer, ma sœur et moi, dans un cachot qui a été notre premier martyre. Là, nous avons dtj fermer les yeux, pleurer à jamais notre Mbcrté et dire adieu à la tribu. Maiebi nous menaça de nous vendre, si nous rejetions ses offres ; nous les rejetâmes... il nous vendit!...

Mahiah baisa sa mère au front, la pauvre femme pleurait î

— Ce fut un juif qui nous acheta, un juif venu de Mostaganem avec les blancs... un homme vil et méchant qui, le premier, a frappé ta mère, Ta frappée là... voislu? là!...

Zacha montra ses deux joues avec une dignité touchante.

Ce premier coup m'a révélé l'abjection à laquelle j'étais condamnée; l;i fille du roi qu'on n'approchait qu'en tremblant, était esclave, châtiée et destinée aux plaisirs du premier débauché assez riche pour l'acheter, au prix d'une bête de somme. Si jamais tu rencontres un parent ou un ami de ce marchand, de ce juif inhumain et avide, veuge-

moi, mon fils, vcn^jc-môi; car il fui sans pi ié pour ta mère et pour la tante, et c'est de lui que vinrent tous mes malheurs.

— Existe- t-ii encore ?

— Non; il doit être avec les mauvais anges, car il aurait plus du double de mon Age, mais il a peut-être des enfants, alors songe h moi !

-— Comment se nommait-il?

— Samuel...

— Samuel!... de Mostaganem?

— Oui...

— Mère, je te vengerai.

— L'Esprît est juste... merci... ne m'interromps pas davanlnge; Samuel ; nVvSt qu'un vil ennemi, il faut d'autres victimes à ta pauvre mère: hélas! hélas? aurai-je assf z de mémoire pour me tout rappeler, assez de force pour tout dire... auras-tu le temps de rendre la moitié du mal qu'on m'a fait.

Samuel nous conduisit à Mostaganem, el nous exposa sur le marché! ma sœur, plus âgée et beaucoup moins belle que moi, fut vendue à bas prix; quant à moi, on me rés rva'po T un maître plus richo. Pendant plus d'un mois, la cupidité de mon bourreau me condamna à la hoîite des épreuves, et afficha ma pudeur à la bourse du plus offrant. Enfin, après bien des débats, le juif, ne trouvant pas d'acquéreurs assez opulents, se décida a me conduire dans des pays lointains, où son avarice lui faisait espérer un plus heurenx commerce. Nous n ontâmes sur un vaisseau du pacha d'Alger, et ^^^borJâmes, après un long voyage, dans une grande ville d'Egypte, à Alexandrie (i).

(I) Les chefs de la régence d'Alger portaient le titre de pacha el relevaient de l'empire turc. C'esta tort que nous leur avons donné le nom de Dey^ U pou près ignoré des Arabes.

scÈNiis UE LA vil: ahabh. 4 83

Après quelques jours de repos, Samuel m'haLilla de vêtements somptueux, et me mit en parade au bazar des esclaves. Ma jeunesse et la fiUalité qni se plaisait h m'embellir, en dépit de mes chagrins et de mes larmes, attirèrent bientôt la foule autour de nous. Un jeune Mameluck s'approcha de moi et sembla touché de mon infortune ; mes regards, involont drement tournés vers ce jeune homme, s'attachèrent, malgré moi, sur son front noble et fier, sur tout le charme de sa personne... Nos yeux se rencontrèrent ; les siens étaient doux et braves, les miens devinrent suppliants , et je ne sais s'ils parlèrent, mais à coup sur je sentis battre mon cœur avec violence, lorsque, le jeune Égyptien se tournant vers Samuel, me désigna de sa main blanche et fine, et parla un langage que je ne connaissais pas, avec une voix aussi douce que la tienne aujourd'hui, mon pauvre enfant!

Samuel me prit par le bras et me remit à mon nouveau maître... mon jeune et nouveau maître!. Oh! que n'ai-je été toujours son esclave ! que ne puis-je le servir encore ! le servir à genoux, dans ce moment même où la mort est en moi!..Jlais non, ce que je dislà est lâche... Pardonnemoi ces regrets, mon fils, ma raison s'égare souvent. .. j'ai tant souffert! au lieu de pleurer la perte de l'homme d(mt je te parle, je dois, rappelant à moi tout l'orgueil de mon sang, te laisser son nom maudit, pour que lu me venges aussi sur lui ou sur les siens, car il fut mon bourreau, car \ m'jf ttetrie, car son amour a été le gouffre où ma jeunesse et ma vie se sont à jamais perdues! 11 est maud t!

— Son nom? demanda Mahïah, eiïrayé de l'agitation de la négresse.

— Ibrahim!.. L'as-tu jamais rencontré? ce doit être un beau vieillard, grand dans toutes ses actions, généreux et magnifique !.. il s'appelle Ibrahim ! 0 mon fils !

/|8i MÉOIINE.

senjs lu assezheuieuxpom l'avoii vu un jour, ri- n qu'un jour!.. Ibrahim !.. Le connais-lu?

— Non... s(Tait-il donc dans ce pays?

— Écoute... Ibrahim me conduisit par la main jusqu'à la porte du bazar; U\, il me confia k quelques esclaves qui altendaienl ses ordres, et on me conduisit dans une maison dont je devins la maîtresse, et j'y fus environnée de serviteurs dont j'étais la reine.

Le lendemain, Ibrahim vint me voir, et il me demanda si je prenais courage contre mes chagrins; sa voix était plus douce encore que la veille, son regard plus brave et plus caressant, toute sa noblesse m'enchaînait à ses pieds. Pendant plusieurs jours ses visites furent respectueuses; il semblait porter mes fers, et courbé sous mes moindres volontés. Cependant, à ma grande joie, il prolongeait chaque fols le temps q /il me donnait, et un soirî.. Un soir sa bouche me parla un langage que tous les cœurs doivent connaître, car le mien y répondit, sans effort, sans hésitation, avec toute Timpétuosité qui, pour éclater, n'attendait qu'un mot de ce maître chéri... adoré!..

Quand l'antilope se cache dans les hautes bruyères du Monl-Luisant, et qu'au mois du soleil (1) on voit les bruyères se tordre sous les ardeurs du ciel, h s chasseurs mettent le feu à la montagne, et alors, les flammes passent sur la terre comme un ouragan... L'incendie s'élance de tous les points, les herbes et les broussailles sont dévorées en un moment, et l'antilope meurt dans le désastre, avant d'avoir pu fuir!

C'est ainsi que mon cœur a reçu ses premières flammes; sa candeur a été tout d'un coup dévastée... de mon amour rien n'a survécu !.. rien que ce spectre !.. ta mère î

(1) Le mois d'août.

SCÈNES DE LA V.Ë ARADE. iHj

— J'ai hâte d'en finir avec ce passé, qui torture mon agonie ; ne pleure pas, mon enfant, ne pleure pas, écoute... Pendant un an, je fus la plus heureuse des femmes, et, je duis le dire à ma honte, j'oubliai, pendant ce temps de bonheur, la douleur démon vieux père, et les belles vallées de la rivière Jaune. Je ne voyais qu'Ibrahim ; il était toute ma famille, il étaii mon dieu, mon idole! le Grand Esprit m'a puni'M oh! bien punie! Au bout d'un an, l'Egypte fut troublée, de la cote au désert, par la guerre sainte. Le Z)/6ad (1) fui annoncé dans les mosquées, le mameluks moulèrent à cheval, et les chrétiens livrèrent de grandes batailles aux fils de rislatn, partout où ils voulurent combattre.

Cette guerre funeste m'enleva mon maître et mon ami.., brave et ardent, il se précipita dans les mêlées, et ne revint à moi que pour faire fermer ses blessures. Trois fois on le transporta sous ma tente, car j'avais fui la ville, et campais dans les sables; trois fois mon amour et mes tendres soins, remiient en selle ce fier cavalier... Hélas! que ne suis-je morte, lorsque, pour la troisième fols, il me f(iula aux pieds sans vouloir m't coûter... Je serais morte presque heureuse! il partit, je l'attendis longtemps!... longtemps, dans ma passion insensée , j'espérai qu'une nouvelle blessure le ramènerait! vain espoir... J'appris bientôt que, fasciné par la gloire du chef des chrétiens, il avait déserté l'étendard du Prophète, et, suivi, en France, cet homme si grand qu'on en parle partout, et que tu le connais sans donte?

— N'est-il jamais revenu ?

— Jamais!.. Ou du moins je no Tai jamais revu !.. Si tu le rencontres!..

— Comment le reconnaître? n'as-tu rien à me dire qui le fasse dibtinguer? Ses blessures?

(1) Djeady guerre sainte.

— Vime partage le front de l'œil (jauche à la tempe droite.

-— De l'œil gauche à la tempe droite ! s'écria Maïah... en bondissant sur lui-même.

— Oui, répondit la négresse, absorbée par sa méditation; que de veilles, que de soins elle m'a coûté, que de larmes j'ai versées sur elle!.. C'était la première.

—r Fou! fou ! foru ! murmura Mahïah... Je suis fou, cela lie peut pas être, et baissant la tête, il prit une pose semblable à celle de sa mère, et se perdit dans une foule de conjectures qui traversaient confusément ses esprits.

La négresse reprit, après un silence assez court :

— Je portais dans mon sein le fruit précieux d'un amour qui laissait mon cœur en ruines !

Mahïah releva vivement la tète et écouta avec un redoublement d'attention.

— Pour ne pas tuer mon enfant dans mes entrailles, je supportai avec courage mon horrible malheur ! ma délivrance ne se fit pas longtemps attendre, et je fus mère... mère d'une fille plus belle que je ne l'ai jamais été; blanche et couronnée de cheveux noirs, fine et d'une peau douce comme la plume du colibri î ses yeux noirs étaient grands comme ceux de la gazelle ; son sourire et tout son Visage était de son père... J'aimais ma fille avec folie.... On me l'a enlevée!... Que j'ai donc soutTert! que j'ai doac souffert ! s'écria Zaka en promenant autour d'elle un regard où se reflétait l'épouvante de son horrible misère.

Mahïah e suya quelques larmes tombées sur les mains de sa mère, et baisa ses doigts.

— Si tu rencontres Ibrahim (c'était la pensée fixe de la mourante) tu ne lui feras aucun mal, je le veux, je t'en supplie ! mais si le Grand Esprit permet que tu trouves, un jour, des enfants qui lui appartiennent sans avoir été

8CÈNES i)E LA VIE AUXBE. 187

nourris de mon lait... Alors, Mahïah, mon fils, que rien ne rarrete... Oh ! venge-moi! ce que je dois de haine à la race de Samuel n'est rien, compara' k ce qu'exige ma colère contre celle d'Ibrahim tu penseras que ses fils ou

ses filles sont nés de mon malheur, de son abandon, de son parjure, de ses trahisons!... Mahïah, tu me vengeras, n'est-ce 4)a s?

— Oui, ma mère... oui...

— Bien, tu Ci mon enfant chéri, toi... Je vais mourir heureuse là, sur tes genoux.

Dès que ma fille fût en état de voyager, je songeai à regagner Litakou. Je vendis tous les bijoux que m*avait donnés Ibrahim, et je m'embarquai sur un navire qui devait me conduire aux Boushuanas. La colère de mon génie n'était pas encore apaisée; le mauvais œil veillait sur moi ! notre vaisseau fut jeté par la tempête aux environs de Tenez, et je repris, chez les Kablles, ma première captivité. Comm.e la douleur avait mutilé mon visage et déformé mon corps, je fus heureusement dédaignée, et achetée par différenîs maîtres pour ôire employée aux travaux les plus rudes. Ma tiUo m'aidait à supporter mes fatigues, elle charmait et consolait mon âme navrée, elle me faisait trouver succulents les aliments grossiers qu'on me jetait en pitié ; elle était trop essentielle cà ma vie pour en être longtemps la compagne! On l'arracha de mes bras, pour la vendre h un gnmd chef venu de l'Angaëd ou du Sahara, dont je n'ai jamais su le nom, dont je n'ai jama s trouvé la trace ! Si je ne suis pas morte, alors, c'est que la mort m'eût été trop douce, c'est que mon repos et mon bonheur ne devaient être que dans ma tombe! Mon enfant portait à son cou ma dernière relique, un collier en corail qu'Ibrahim m'avait donné... Je n'ai jamais rencontré une jeune fille, une jeune femme, depuis ^raes malheurs, sans porter des regards avides à son cou...

188 MéoiNE.

Fol espoir! fol espoir! Je n'ai conservé d'elle que son souvenir et son nom! elle s'appelait R'titija.

Mon courage, abattu par tant d'infortunes, m'abandonna tout k fait; épuisée, languissante, inutile et à charge à mes maîtres, mes maîtres me refuser;^ nt la misérable nourriture que méritaient si bien mes anciens services. Chassée, repoussée par tous, je fus réduite à mendier l'orge et l'eau qui m'ont fait vivre. Je vins alors chercher un refuge dans ces montagnes, parmi les Kabiles, et dans cette tiii)uoii la couleur de ma peau me lit accueillir avec quelque charité. Là, je rencontrai un homme aussi malheureux que moi, un habitant de nos bellt s collines, un Boushuana, ravi, romme moi, aux rives de la rivière Jaune, comme moi vendu, eschive comme moi ! C'était le fils d'un chef victime de la guerre des Achanlis; il avait baisé les genoux de mon père ; il avait connu mes splendeurs ! Tous deux nous étions bien dégénérés et bien changés; nous n'avions plus vestige de notre gloire et de notre jeunesse, l'esclavage nous avait usés; nous nous reconnûmes, non pas au visage, mais au récit de nos malheurs !

Réunis par un ange de pitié dans une même cabane, et attachés à la vie par un même carcan de fer, car je payais mon asile de toute ma liberté, nous mêlâmes nos souffrances, nos souvenirs, nos désespoirs dans une communauté où j'ai retrouvé quelque bonheur. Fidèle aux coutumes de nos p^res et du pays, nous nous mariâmes, et tu portes le nom de cet homme qui calma tous mes chagrins en donnant un frère à ma pauvre fille perdue, en me donnant ton amour, ô mon fils!... pauvre Mahûih!

Le jeune nègre retenait son souffle, les veines de son front étaient gonflées, il suspendait sa pensée aux lèvres de sa mère, et l'écoutait avec ce respectueux silence qu'on apporte dans les lieux sacrés, quand l'interprète du dieu qu'on y adore fait entendre sa voix grave et solennelle.

Nous avons vc'^cu ainsi pendant six ans! J'étais aussi he! reuse qu'une pauvre créature comme moi pouvait l'être, et cependant le souvenir d'Ibrahim ne me quittait pas. Je l'apercevais dans mes nuits d'insomnie; je croyais le voir aux pieds de quelque rivale, ou caressant des enfants \]6s de sa honte et de son parjure... Oh i alors, je formais d' ftipuissants projets de vengeance, et j'appelais les mauvais génies i\ mon aide.

Dès ta quatrième année, les chrétiens, qui avaient au- 'tnfois envahi l'Égypt^^ se pré entèrent dans le pays d'Alger. Le Djead mit, de louveau, tous les Arabes sur pied, et cette guerre sans pitié que se font encore les fils du Prophète et les Français a toujours été, pour moi, une source d'espérances, car Ibrahim est l'ami de ce peuple conquérant, et son retour n'ej^t pas impossible !

Profitant du Djead, le sultan Abd-el-Kader voulut régner sur toutes les tribus, et s'efforça de les soumettre à son pouvoir. Séduits par le courage et le génie de ce chef, ceux de la plaine ne tardèrent pas à se ranger sous ses étendarts. Mais les Kabiles, jaloux de h^ur liberté, lui résistèrent, et soutinrent leurs droits et leurs franchises par les armes.

Notre tribu s'opposa avec énergie aux empiétements d'Abd-el-Kader, et lui livra plusieurs combats qui ébranlèrent sa puissance naissante.

Ton père était vaillant comnie un Boushuana, son sang coula plus d'une fois pour ses maîtres, qui s'en montrèrent reconnaissants, et lui donnèrent la liberté. Une nuit!... il y a de cela douze ans, un jeune chef, ami et farouche partisan d'Abd el-Kader tourna nos montagnes, avec un millier de cavaliers, et tomba dans nos douars à l'impruvi.-te. La confusion fut horrible! les soldats du sultan tirent un massacre impitoyable ; le sang des Beni- Kiza arrosa tout leur camp, la razzia passa sur nous

iirf ■■*■■. 1^1

190 MKDlNîi:.

comme la foudre, et il ne resta de la tribu entière que (I««'el(iuss vieillards, quelques femmes, quelques enfants!

— Et moîi pèie? s'écria iVlahïa'.i... mon pi^re?

— Ton père fut blessé et fait prisonnier : on le conduisit à TArbi.

— L'Arbi !... le grand marabout?...

— Omî, cet homme, dont le nom est si vénéré, si redouté, commandait la razzia, quoique alors bien je ne. C'est l'ii qui mit à feu et à sang ta tribu... Ou le dit inspiré de Dieu, moi je le hais!... Écoute.

— Oh! parie, parle, parle! ..

— Lorsque tun péro fut deva t TArbi, celui-ci lui reprocha sa révolte, et se tournant vers ses schiaouss, il leur lit un sigiie. Sur ce signe les schiaouss s'emparèrent de ton mallieureux père, et lui firent subir un supplice atroce. On lui coupa les pieds et les mains, on brûla ses membres mutilés!...

A ces mots, le visage de Mahïah prit une expression terrible; le blanc de ses prunelles s'injecta de sang, de grosses gouttes de sueur s'amassèrent sur son fronJi, ses lèvres s'écartèrent et découvrirent ses dents larges, blanches et serrées avec fureur.

Zaka continua :

— Pendant que ton père était torturé, je m'approchai de lui, j'entendis son dernier mot, et ce mot!...

~ Quel est-il ? demanda vivement Mahïah.

— Tu diras à notre enfant que je maudis l'Arbi en mourant.,. Sa tête tomba!

Le jeu iC nègre poussa un long soupir... tout son corps frémit, un sourire infernal contracta sa f <ce, il regarda ses bras nerveux et ses larges mains avec triomphe, secoua la teie et dit à sa mère :

Mahïah comprend !

— Je comptais t'élever en le répétant chaque jour cetj

5CLNES [)E LA VU: AllMîS. 191

ordre sacrô, mais nios bniirreanx iravaicnt pas assouvi luiiie leur rage dans les;ing des Beiii-Kiza: ils dispersent la tî i!)u, mettent, entre les pères et les enfants, des plaines et des montagnes. 1/Arl)i te garda près de lui, et j'ai toujours ignoré ton sort. Moi je fus envoyée dans le Sahel et condanmée i^ toutes les misèns. Enfin, hs chrétiens ayant à peu près concpiis le pays, et les tribus ayant reconnu leurs chefs pour maîtres, j'ai pu regagner ces lieux témoins de mes jours les moins malheureux, témoins de ma dernière infortune, et témoins de mon dernier amour qui fut pour mon dernier enfant, pour toi, Mahïah, mon fils blen-aimé, tant désiré!

Confiante dans les vertus du Djelep, je consultai chaque jour le Sambd (t le Calcari.,. Vois ce vase qui fume dans notregourbi, il contient des élémentsinfernaux qui donnent la science d^^ l'avenir, et j'y ai toujours puisé mon courage, avec l'espérance de te revoir. Aussi, mon fils, après m'avoir ensevelie, tu iras trouver le kaïtlausfan de celte ti'ihu, car nous sommes au temps du Djelep (1) et tu te feras ensorceler, afin d'acquérir Tesprit qui trouve et la force qui écrase. Ainsi inspiré, tu découvriras nos nnemis et nous vengeras... Obéiras-tu ?

— Oui.

— Bien, mon fils, tu es le digne frère des Boushuanas... Écoute... écoute, avant que ce soit mon tour de recueillir le doux son de ta voix, de cette voix chérie qui, depuis douze ans, console mes malheurs dans mes seuls souvenirs! 11 faut que tu me fasses un serment sans lequel Taiîge des morts me maudirait.

— Parie, dit Mahïah, d'une voix sourde.

(î) I.e Djelep n'a lieu qu'avec rautorisalion du kîiïtlausfan, et on y consacre les tjenlc jours qui suivent le Beirani. le neirani se compose des trois derniers jours du Rhamadani, jours de joie qu'on peut comparer k notre carnaval.

192 MlfDINE.

— Juro, sur le Djelep et ton séjour cél ste, que ta haine et ta vengeance retomberont sans pitié, aux noms de ta malheureuse mère et de ton père, sur le juif Samuel et sur sa race ?

— Je le jure...

— Sur TArbi et s ir les siens; sur les enfants d'Ibrahim qui ne seront pas tes frères..,

Mahïah hésita... ses mains tremblèrent. La négresse attacha sur son fils un regard effrayant ; la laideur de son visage s'effaça un moment sous la majesté de ses ressentiments...

Mahïah, fasciné, étourdi, s'écria d'une voix forte : — Je le jure!... je le jure!. . Et, cachant sa tête dans son kaban, il sanglota.

— Maintenant, dit la négresse, je puis mourir... mes os se réjouiront!

Et elle embrassa son fds avec délices, et elle le couvrit de caresses eomime au temps où elle l'endormait sur sa natte aux son^ du zenzani.

— Quand je serai morte, disait-elle en souriant, tu mettras ma dépouille au pied du dattier qui ombrage cette cabane ; c'est là qu'à roulé la tête de ton père ! c'est la place que son sang valeureux a fécondée... Maintenant, cher petit, raconte-moi ce qui s'est passé dans ta vie ; qu'es- tu devenu dans nos longs jours de séparation? comment as tu dirigé tes pas de ce côte?... qui t'a conduit vers moi?

— Je n'avais pas oublié complélement le massacre de ma tri'ju, dit Mahïah, mais je servais et j'ai toujours servi l'Arbi, sans savoir que je lui dois tous mes malheurs!

— Tu es encore son esclave ! interrompit Zaka avec un éclat de joie f Toce.

— Oiii, mère... oui! ma vie a éié nulle et odieuse comme celle d'un esclave; j'ai rcçu plus de châtiments

que de récompenses, plus d'insulles que d'éloges!,.. Oh î lai)l mieux ! je n'ai pas assez s uffert, pour tout ce que mes deux mains onl à lenler pour ma vengeance !

Mahïah raconta à sa mère l(*s événements qui rempliss(M)î la premiè;e partii^ de celt • histoire, ainsi que les révélations de sa tante, et termina biusqucment par cette question :

— Tu m'as dit que l'Egyptien Ibrahim portait une cicatrice au front.

— Oui, elle partage le front...

— De rœil gauche à la tempe droite?

— De l'œil gauche à la tempe droite.

— Quelles sont ses autres blessures ?

— L'une est à r épaule gauche; c'est une balle qui l'a faite,

— Et la troisième?

— La troisième est à la jambe droite; elle est large et profonde; c'est aus\c(je de la ville sainte (1) qu'il l'a reçue.

— Par le fer ou par le feu ?

— Par le fru... Le palais du pacha s'écroula sous ses défenseu s, et Ibrahim fut atteint par une poutre enflammée.

— Le front, l épaule... et la jambe droite!.,, dit le nègre en se parlant à lui-même. Puis il répéta plusieurs fois ces mots comaie s'il eut ci aint de les oublier ; et, laissant tomber sa tête dans ses deux mains, il garda un morne silence.

Tout à coup le corps de Zaka s'agita dans un long frémissement qui parcourut tous ses membres, et elle tomba la face contre terre. Mahi ih se précipita au secours de sa mère, releva sa tête défaillante, et contempla, avec terreur, son visage que l'approche de la mort avait déjà rendu livide.

(1) Saint-Jean-d'Acre.

Les lèvres coiuraclées de îa mo\jrante murmuraient encore queiiiues mois iuleiligiblcs, et Mahïah ne pouvant les comprendre, approcha son oreille de la bouche de sa mère, pour mieux recevoir, avec son dernier souffle, sa dernière volonté. L'agonie fut longue, horrible! Le nègre fut patient, pieux, admirable. Ses mains réchauffaient les |)arties glacées du corps chéri qu'e.les caressaient da s un adieu suprême. Sa voix consolait, sur les plus doux accords, l'âme torturée qui allait enfin remonter au Créateur; son oreille, attentive, épiait un dernier vœu, un dernier ordre, une prière pour qu'il en fût le vaillant, respectueux et fldè'e esclave.

Une heure se [)assa dans cette attente solennelle. Mahïah entendit distinctement ses mots : Ibrahim, Samuel, l'Arbh tes sennenls!. . VA comnii' il répondait oui à chaque par^ole de sa mère, et qu'il la pressait plus fort sur son cœur, ii sentit une secousse qui agita ses bras comme un frisson iiévreux. Un soufde froid, court et léger, effleura son visage... La tête de Zaka se renversa...

La fdie du roi Gaïka, la malheureuse esclave, avait rendu son dernier soupir !

Le nègre poussa un grand cri.., déposa le cadavre de sa mère sur la natte, le couvrit avec respect de ses haillons, se pencha vers son front, ferma s.^s yeux et pleura.

te Djclep.

Les sanglots de Mahïah retentirent dans la gourbi pendant près d'une heure, et attirèrent plusieurs enfants qui coururent dans le Dachera annoffcer la mort de la vieille sorcière. Les Kabiles vinrent encombrer la porte de la cabane sans oser en franchir le seuil, car la maladie de la négresse était aussi redoutée que la peste. La douleur de llahïah et le tableau mis'Table qu'offrait la hutte de Zaka, émurent ces hommes sauvages et durs, et ils se demandèreut 11 voix basse, le nom et la tribu de ce jeune nègre si courageux.

Mahiati, réveillé de sa torpeur par le chuchotement qui bourdonnait à son oreille, essuya ses larmes avec les pans de son kabnn, promena lentement ses regards dans chaque coin de la gourbi, et, les ramenant vers les témoins de Ct tle scène touchante, il dit d'une voix découragée :

— Oui me donnera un haïck pour ensevelir ma mère ; je suis le fils de Maliiah le supplicié.

Ces paroles amères descendirent dans tous les cœurs. Le nom de Mahïah et son glorieux souvenir animèrent

196 MÉniNE.

toutes les bouches, donnèrent l'éveil aux âmes les plus égoïstes.

Quelques Kablles se dépouillèrent de leurs haïcks, et les jetèrent dans la gourbi sans y mettre les pieds.

Mahiah prit son couteau et se mit en devoir d'ensevelir le corps de sa mère, en cousant Tun des haïcks qui servait de linceul, avec des bandelettes découpées dans les autres. Du moment où le jeune Cafre eût commencé ce pieux travail, il s'y appliqua avec une merveilleuse activité, sans interrompre ses sanglots et sans reposer ses doigts (1).

Les femmes rassemblées devant la porte, poussaient des cris aigus, prolongés, pitoyab es. Les hommes observaient un morne silence : les enfants suivaient avec de grands yeux effrayés ou stupides, tous les mouvements du fils de la sorcière.

Le corps de Zaka fut bientôt enseveli, et quand Mahïah eut fait le dernier nœud au linceul, il se leva brusquement et se précipita hors de la gourbi... La foule s'ouvrit pour lui faire place,.. 11 demanda une pioche qu'on lui donna aussitôt, et se dirigeant vers le dattier qui éparpillait ses feuilles sur la cabane en mêlant leur verdure argentée aux rayons dorés du .^oleil couchant, il attaqua la terre d'un bras nerveux, sans dire un mot, sans lever les yeux. La sueur inondait son visage.

(l) Les Maures, les Cafres et les Nègres en général croient que leurs morts souffrent et sont privés du séjour céleste tant qu'ils ne sont pas couchés dans leur tombeau. Aussi se hâtent-ils d'ensevelir et de porter en terre ceux dout ils ont fermé les yeux. On comprend que des erreurs nouibreuses et fatales doivent être les conséquences d'une si déplorable croyanc, dans un pays où l'art médical est à sa plus basse enfance. L'empressement que meUent les parents et les amis du mort à s'en séparer a été fidèlement exprimé par l'auteur, souvent témoin de ces scènes aussi bizarres que douloureuses.

'^CENES ne LA ME AHABB. 197

Compn^nant ses intentions, plusieurs' Kabiles aidèrent rinlréjii'l<' fossoyeur, el la to • he de Zaka fut bientôt ouverte à une griiude profondeur, ^îahïah baisa !e sol sur lequ(4 r.lUlent reposer les restes de sa mère, le mouilla de ses pleurs, et courut i\ la gourbi, où il enlra seul.

\À\ ce pieux et uol)le (ils s'agenouilla, et, prenant le corps de la pauvre négress avec aiilaut de précautions et de soins (pT 1 en (ùt mis à b(îrcer dans ces bras un enan t, il le chargea sur ses épaules el remj)orta en courant fjusipi'à la fosse, <»ù il descendit avec lui. Après avoir déposé son précieux fardeau dans son dernier asile, il tlt tomber la terre lentement, à regret, accompagnant chaque él oulement de cris déchirants et désespérés.

Les femmes, peiîdant tOîUe cette opération, ne décessaient pas de pousser de longs gémissemenis, et quand la fosse fut comblée, la foule s^ccoula dans le Dachera, silencieuse et triste. Mahïah demeura seul sur la terre fraîche de la toi.be; il y demeura prosterné, le front tourné vers rOrient l

La nuit descendait dans la valiee kiibile. Les monts Kiza reflétaient sur Ks rochers et 'es bruyères rougeâtres de leurs soinmets les derniers feux du couchant, tandis que leur masse projetait des ombres variées gigantesques, sur le sable de TAngaëd el sur les jardins de l'oasis.

Mahiah se releva lentemeijt de sa pose inclinée, et, passant ses mains sur son visage, il sentit couler sous ses doigts le sang que ses oujUs avaient fait jaillir pendant sa longue priè.e. Ayant fait taire sa douleur, le jeune nigre se dirigea, d'un pas ferme, vers la maison située au centre du Dachera. Le hanie..u semblait être désert. Mahiah ne rencontra personne sur son chemin, et, s'adressanl iï un Kabile qui était assis à la porte de la grcinde

49S MÉDNE.

maison, il lui demanda si le Djelep était commencé, et s le kaïtlausfan était visible.

— Entre, dit le vieillard, en montront du bout de son bâton une natte étalée disant lui.

Mahïah jeta quelques mousounas (petite monnaie de cuivre) sur la natte et entra.

Le jeune Cafre traversa rapidement un étroit vestibule, souleva un rideau rouge et se trouva dans une cour carrée, encad ée sur ses quatre faces, par des colonnettes légères qui soutenaient une galerie circulaire, chargée de femmes, pour la plupart voilées, et formaient, au niveau de la cour, une autre galerie garnie de coussins et de nattes. Le kaïtlausfan, entouré des principaux habitants du Dachera, était gravemeut couché sur l'un des coussins, et quatre drapeaux verts, rouges et jaunes, suspeudus au-dessus de lui, cachaient presque son visage dans leurs plis.

Le kaïtlausfan était un vieillard au regard sévère, au front plat et dégarni. Son costume blanc tressé d'or, était d'une richesse affectée ; un religieux silence régnait dans toute rassemblée : deux torches de résine brûlaient dans la cour et répa;idaient une rouge clarté sur tous ces noirs visages impassibles comme celui du ch^f.

Au milieu de; la cour, do ]t les dalles balayées et luisantes, étaient arrosées et parfu.iiées, un réchaud, supporté par un haut trépied, jetait une odeur forte et mordante, semblable à celle qui s'exhalait du vase de la sorcière Zak;i. Près de ce réchaud, deux vieillards (homme et femme) se tenaient accroupis les mains sur les genoux, le menton joint aux mains, et ce couple, repou^^sant Ad laideur, semblait être complètement étranger à ceux qui Tentourait.

• Lorsque Mahïah parut dans la galerie, et lorsqu'il se fut approché du kaïtlausfan, les femmes placées à l'éliige

siipiTicur poussèrent trois fois, et avec force, \e cri obligé de tomes leurs cérémonies : You! You! You!

— Que désires-tu? lui demanda le kaïtlausfau au jeune Cafre.

— Je veux connaître Tavenir, et sacrifier au Djelep.

— Qui es-tu ?

— Je suis le fils de Mahïnh le supplicie, je suis né chez les Réni-Kiza.

— Ton père élait un vaill;int, je l'ai connu.,. Mais quels sont tes projets en faisant parler l'avenir ?

— Je veux connaître les ennemis de ma race.

— Pourquoi ?

— Pour les frapper comme ils m'ont frappé.

— Seras tu sans pitié pour tous!

— Pour tous!... je l'ai juré.

Le kaïtlausfan, se soulevaul rur un coude, montra la cour à Maliïah, et fit un signe à l'un d s chefs qui s'était rapproché d\ lui.

Mahïah s'avança dans la cour d'un pas résolu, et les deux vie llards se levèrent pour le recevoir. Au même mo:nent, pius de vingt musiciens se rassemblèrent à Tun des angles de la galerie, et accordèrent, tant bien que mal, leurs instruments bizarres. Ces ir>struments étrdent des tambours de banque ou zing^mi h grelots, des clarineltes, des cimballes, des hautbois, des triangles, une grosse caisse el quelques cornets à bouquin, ou trompes faites avec d.s cornes de taureau. Les munciens étaient tous nègres, de race congo, leurs largos faces réjouies exprimaient une bonhomie franche et crédule, leurs oreilles, ainsi que leurs doigs, étaient chargés de grands anneaux. Ils se groupèrent snr trois rangs compacts et s;ins ordre harmonique.

Les deux vieillards, que nous appellerons les sacrificateurs, conduisirent Mahïah sous l'une des torches, et le

200 MÉOliME.

dépouillèrent de ces vêtemenls. Lorsque le kaban de grosse laine qui cachait les formes sveltes du jeune nègre tomba, les épaule rondes et vigoureuses du Cnfre rcflé • tèrent sur leur brillant ébène les vives couleurs de la résine, SCS bras, un peu longs, un peu maigres, étendirent, en se croisant, leurs muscles nerveux : et son torse cambré, hardi, vigoureux, énergiquement plant' sur les hanches, accusa une force d'Hercule, une virilité magnifique dans sa sa sève et dans sa fleur.

Un léger murmure de satisfaction circula dans les galeries.

Les sacrifictaleurs présentèrent à Mahïah un vase rempli de sang de poule, et il s'en frotta les bras et toutes les articulations. Cette opération terminée, les sacrificateurs puisèrent dans le réchaud le mélange souverain, et après ravoir convenablement refroidi, ils en parfumèrent les épaules et la tête du Cafre (1).

Ainsi purifié, Ma' ïah fut couvert d'un grand caftan, orné de grelots, d'une ceinture et d'un long bonni t également semé de coquillages, qui, au moindre mouvement du r.orps, heurtés Tun contre l'autre, faisaient un bruit inévitable.

Aussitôt que les sacrificateurs eurent ajusté le dernier vêtement du possédé, ils s'en écartèrent de quelques pas et se mirent à daiiser lentement, en l'invitant à les imiter. Les musiciens, silencieux jusqu'alors, entonnèrent une mesure molle et paresseuse, Mahïah se mit en mouvement, et exécuta les premiers pas d'une danse pyrrhique et martiale que les Aïssaoui (2) nomment zikr. Bientôt les hautbois abandonnèrent leur chant m lancolique pour presser la mesure, et les cimballes animèrent, par quel-

(1) Ce mélange est une infusion de benjouin, de gomme, arabique, d'essence de Sambel et de bois de calcari. (2j Secte du marabout Moammed Ben Aïssa.

s ilMiS 0. I.A VIL A. ABC. 201

qiies (^dals, !(\s phrases monotones de Tori^heslre. Kn ce niomcîit, h's sarrilicîitcurs s'arrêtèrent et abandonni rcnt le poss.'dé à ses propres inspirations. Échauffé par ses premières cadences, animé par ses pn^mièns pauses, Mahïaii développa j^ra;!uell('menl ses forces et l'agi lilé de S' s membres. Sun visage s'alhima, ses yenx s'étiairèrent, ses articulations craquèrent sous les socoussos qu'il imprima, dans tous les sens, à son corps souple el flexible. Les musiciens, \ oussés par l'énergi'' du danseur, pressèrent «?e plus en plus leur mesure, <'t firent ronfler les tambours de bisque sous leurs d(»!gts et leurs poiiî^nets; les femmes remplirent la maison de leur you, you perçants, aigus, précipités; les homrnes se levèrent pour ne pas perdre un geste dn possédé.

La dans' de caractère avait fait place à des évolutions fougousi s, cl des bonds prodigieux, h des convulsions effrayantes! L'orchestre, de plus en plus exalté, tant par son propre jeu que par les prouesses du danseur, faisait un vacarme épouvantable, assourdissant. Les musiciens ruisselaient de sueur, frapp ient sur leurs tambours à les briser, en accompagnant chaque coup de poing ou de tampon d'un sifflemement et d'un soupir, semblables au bûeheruu qui, s'efforçant de renverser un arbre, reprend haleine h chaque entaille de sa coign e.

xVux sons de celte musique barbare se joignait le charivari des grelots et des coquillages du danseur; et ses cris rau<iues d'une fureur toujours croissante, se mêlaient au chœur infernal de tous les hommes de la première galerie cpii paraissaient partager l'exaspération du poss dé. Mahïah semblait être infatigable. Cet effroyable exercice déveloi)pait toutes les ressources de sa nature mâle et sauvage. Ses dents blanches brillaient dans un rire convulsif, ses pieds volaient sui le sol, ses poings frappaient à coups redoublés sa poitrine et ses jambes ;

tout son corps s'agitait dans un trépignement fébrile, rapide, irrésistible.

Les sacrificateurs s'approchèrent du possédé et Tarmèrent d'un flissa et d'un couteau. La frénésie du Cafre prit alors un caractère plus effrayant; ses yeux se gonflèrerît, ses dents claquèrent avec rage, et il se précipita, par bonJs furieux, d'un coin de la cour à l'autre, avec la féroce agilité du tigre, rugissant et remplissant les airs des cris l s plus forcenés, feignant, avec une merveilleuse adresse, de se frapper, et menaçant les assistants des^armes terribles qu'il brandissait sans cesse.

L'attention et la terreur des nègres redoublèrent, car aux signes de démence que donnait Mahïah, ils reconnaissaient que le démon prenait possession de son âme et captivait tout son être.

L'orchestre, loin de faiblir, passait par toutes les phases de la folie du possédé, le suivait dans tous ses élans; et les musiciens ressemblaient en ce moment aux démons infernaux qu'invoquait leur saturnale.

Cet exercice violent, bizarre, hideux, durait depuis une heure!.. Mahïah, épuisé, haletant, hors de lui, tomba comme une masse, et demeura étendu sur les dalles, comme frappé d'apoplexie foudroyante.

L'un des assistants s'approcha du possédé, à pas lents, et furtifs, se baissa sur son corps, baisa ses mains et ses. pieds avec respect et terreur, et se mit à danser autour de lui.

Les musiciens avaient recommencé leur symphonie lente et triste, et, succédant aux rafales de cette cohue de notes discordantes, le chant plaintif des hautbois ne jela plus que des sons chagrins et mélancoliques.

Tout à coup le possédé se relève, bondit sur lui-môme, se précipite sur le nouveau danseur en poussant un cri

de hyène, le terrasse et s'efforce de l'étouffer sous son étreinte puissante.

l/orchestre s'élance encore, et le vacarme recommence plus assourdissant, et l'assemblée s'agite dans une commune extase, enviant le sort des deux possédés qui, dans leur lutfe, se conmuini(iu(^nt mutuellement le souffle infernal et la science de l'avenir. Le Kaitlausfan jette alors, dans la cour, deux bAtons d'ivoire dont les possédés s'empare:it avec avidité ; puis, tous deux, se mettent à danser en inventant des poses et des contorsions nouvelles, en croisant leurs bonds, et en se livrant à toutes les fureurs du vertige, jusqu'à ce que brisés, haletants, vaincus, ils tombent inanimés Tun sur l'autre.

Lxallés, poussés, entraînés par le spectacle qu its ont devant les yeux et par la musique qui gronde, siffle, éclate et tonne à leurs oreilles, les assistants de la preraiv-re galerie vident les poches sur les nattes, se donnent la main, s'enlacent, se ruent dans la cour et commencent, au milieu des hurlements les plus affreux, une ronde de l'enfer. Ils se séparent, se poursuivent, se mêlent, se renversent, se foulent aux pieds! leur délire et leur furie n'ont plus de limite. Les musiciens, qui ont réservé pour cet instant suprême de cérémonie, leur dernier souffle et leur (lernière vigueur, font gémir leurs instruments, et brisent leurs tambours sous leurs doigts. Les cris lugul)res des femmes, les lueurs enfumées de la résine, le trépignement sourd et convulsif de cette cohue frénétique; le râle de ceux qui succombent à la fatigue, le mélange de toutes ces faces noires et défigurées, et des burnous blancs mis en lambeaux, font de cette scène sauvage une monstruosité sans nom, impossible à décrire.

Le Djelep touche à sa fin. Les danseurs et les musiciens jonchent, tour à tour, îe pavé. Les possédés sont élus; l'ange des morts les a visités; et, cependant, la fête

20i MÉDiNE.

est encore bruyante, car le dernier musicien doit tomber sur son instrument, et le dernier danseur doit s'évanouir sur tous ceux qu'a vaincus sa vigueur.

Mahiah, reveiiu de son étourdissement, s'est dépouillé de son catfan et de ses coquillages, il a retrouvé son vieux et lourd kaban noir, et s'en est revêtu. Le iils de Zaka, s'écartant piudemment du tourbillon qiii menace de l'entraîner dans la mnde, gagne la galerie, soulève !a portière et s'élance dans le Dachera. 11 court à la gourbi de . la sorcière, écarte les branches du dattier qui ombragent la tombe où il a enfermé son trésor; puis, courbant les genoux, il baise, h plusieurs reprises, cette terre sacrée, et s'écrie, avec des larmes dans la voie :

— Réjouis-toi, fille du roi Gaïka, amante d'Ibrahim, mère de Mahïah, réjouis-toi, pauvre Zaka, le Djelep m'a illuminé! réjouis-toi, l'esclave de l'Arbi va chercher le lion de Sidi-Boumedinn, réjouis-toi, dors en paix!..

L'aurore blanchissait déjà les sables de l'Angaëd et les grands roseaux des chotts ; mais avant que les monts Kisa et leur vallée reçussent léclatante lumière de l'astre souverain, les pieds de MahïaU avaient franchi la cime du Boghera, et le jeune Cafre descendait aux marabouts de Sidi-Boumedinn.

Les deux chefs.

L'Oued-el-Hamann est une petite rivière formée parles clioUs (1) (le la frontière marocaine de lAng^^ëd. C'est une saignée pratiquée dans les sables, et qii fait filtrer Teau des marécages jusqu'au lac principal. Dans la saison des pluies, lorsque les sables disparaissent sous l'inondalion, et que les roseaux envahissent la plaine, la petite rivière roule avec fracas dans son lit profond des eaux qui descendant de la montagne; elle prend tout à coup un air majestueux, et semble oublier qu'au printemps comme en été, le laurier rose croît sur ses berges ; elle oublia , qu'alors, sa voix fougueuse m' rmure, et que son torrent n'est plus qu'un filet limp'de.

Le pays des Ouled-Ilamann (familles issues de la grande tribu des Djaffras et qui habitent les cholts pendant la belle saison), est vaste, nu, complètement découvert, tjiielques palmiers s'élèvent de loin en loin, et jettent un

(I) C/io«... lac marécageux.

206 MÉOINÉ.

chrtif ombrage sur celte contrée désolée; la plaine est unie comme les lacs qui dorment sur sa surface; un silence grave, mystique, solennel plane sur ce désert, et n'est quelquefois troublé que par Tarme d'un chasseur, ou les ailes d'un vol d'oiseaux^, ou le rugissement des lions.

Les Ouled-Iiamann sont misérables, ils font le commerce de peaux, vivent de leur chasse, et vont vendre dans l'Atlas le sel qu'ils recueillent dans leurs lacs desséchés. Cette tribu est fière d'avoir vu naître, sous une de ses tentrs, le plus fidèle partisan d'Abd-el-Kader, son plus sage conseiller, son plus habile lieutenant, le fameux kalifat de TAngaed, sidi Ben-Allal.

Après avoir secondé Abd-el-Kader de tout son courage et de tout son pouvoir, Ben-Allal s'était chargé d'entretenir la guerre sainte dans le cercle de Tlemsen et sur la frontière du Maroc, pendant que le sultan tenterait de soulever les tribus kabiles de la côte, entre Alger et Oran.

Mis en face d'un général habile et infatigable (1), ayant à lutter contre des troupes vigoureuses et aguerries, Ben- Allal avait déjà usé toutes les ressources de sa vieille expérience. 11 avait opposé la ruse à la force, l'opiniâtreté aux revers, et tenu longtemps notre armée sur pied, la fatigant par des courses sans nombre, l'inquiétant par de fausses attaques ou par de fai sses désertions.

Un marabout célèbre, un guerrier d'une audace sans exemple, avait rendu au kalitatde signalés services, dans la tâche difficile qu'il s'était imposée par respect pour Abd-el-Kader, et par dévouement au Prophète. Mais le sultan ayant ré; lamé près de sa personne ce chef redoutable, Ben-Allal perdit, aveclui, ses avantages. La parole

(1) Le général Bedeau, commandant la division de Tlemsem, aujourd'hui lieulenant-général.

SCKNES DE LA VIE AHABB. 207

ardente et f;iiiati(|iie du niarabonl ne soulevait j)!us les trijjiis en faveur de Tivlani, et le liras hardi du cavalier ne fra|)i)ant plus dans le combat, Ben-Allal comprit qu'il fallait céder le terrain et fuir. Cependant comme îe sanglier vaincu, mais encore debout, le kalifat vint se réfugie, dans les chotts avec sa famille, ses plus braves amis et ses plus lidèîes serviteurs. De son désert, dans les sables et les marais, le vieux guerrier rêvait de nouvelles batailles, défiait ses ennemis, et attendait le jour du triomphe du Croissant sur la Croix.

Nous transporierons le lecteur dans le douar de Ben- Allal, situé à quinze lieues environ des monts Klza et du Dachera nègre de ce nom.

Le douar du kalifat ne révèle qu'à l'observateur exercé, la ma'esté, d'un grand chef; il se compose de quelques tentes de pauvre apparence, rangées en cercle autour de deux tentes principales plus spacieuses que les autres ; six chevaux de premier sang sont attachés par les pieds à une corde tendue devant l'un de ces pavillons, et mangent de la paille hachée mêlée d'orge ; un esclave les surveille. Devant l'une de ces tr^ntes est un schiaouss armé d'un long bâton blanc; devant l'autre, une vieille femme est assise comme la sœur de Zaka chez les Med'géher. La première de ces tentes appartient au kalifat, la seconde est réservée à ses femmes.

Une pauvreté élégante règne dans le douar, en y pénétrant, on (:evine qu'il est le refuge de quelque noble et vaillant proscrit, de quelque chef de famille vénérable et vénéré.

Sidi-Ben-Allal est dans sa tente, la face tournée vers rOrient. Son visage est £:rave, paisible; son regard vif, perçant; sa barbe est blanche, longue, peu fournie; il est coilfé d'un turban de moifsseline blanche, qui ne fait que

dnq tours, étroitement serres sur le haîck blanc qui enveloppe sa tête et encadre son front ; ses lèvres sont gracieuses ; son nez est mince, effilé, courbé en bec d'aigle ; on front est marqué d'un pli sévère qui s'efface rarement ; cet homme so' re de gestes et de paroles, impose le respect k tous ceux qui l'approchent; tous ses vêtemenîs sont blaiics et du tissu le plus fin. Ainsi drapé sous ses larges burnous, on le prendrait pour un grand prêtre des temps antii^ues, pour un patriarche de la Sainte- Écriture. Ses jambes sont nues, ainsi que ses pieds qu'il replie sous ses genoux.

Le kalifat fume dans une pipe à long tuyaux de cerisier et à bout d'ambre; un jeune Arabe vêtu d'une tunique en laine blanche, serrée à la taille avec un foulard rouge, tient toujours une tasse de café à portée de son maître, qui, au moment où nous le surprenons, termine une partie d'échecs avec un autre vieillard.

Ce second personnage se nomme l'Abib-Bou-rArbi (1). En le regardant avec soin, on est frappé des différents traiis de sa physionomie : il est de haute taille et un peu voûté; ses mains sont trembl ntes, sa voix sèche, ferme, habituée au commandement; ses gtstes sont fréquents et d'une vivacité qui fait contraste avec l'immobilité ou la lenteur du kalifat; ses regards sont mobiles, curieux, interrogateurs; son visage est cuivré, mais d'un cuivre doré, cha d, iransparenl; une profonde balafre partage en diagonale son front superbe et hautain, descendant de la tempe droite au sourcil gauche; sa parole est pure, son maintien est raide, et ses mouvements ont, parfois, la dignité du chef arabe, parfois la rudesse du soldat

(1) Tout Arabe né d'un père iihislre porte le nom de son pcre, en y ajoutant le mot ben (fils) ; ainsi le fils d'Ismaël s'appelle Ben- Ismaël : mais le père d'un homme célèbre prend souvent le nom du fils, en y ajoutant le mot bou (père) ^ ainsi Bou-rArbi,

européen Son menton est rasé: il porle le costume turc et paraît être Agée de plus de soixante ans (1).

-— Dieu est pour toi aujourd'hui, TAbib, dit le kalifat, en reinettant réchi(|uier h son jeune serviteur, et je jouerais mon paraFol (2) contre ton turban, que je le perdrais.

— Il est temps qu'Allah me protège?

— De quoi te plains-tu? depuis que nous vivons sous la même tente, mes malheurs ne doivent-ils pas te consoler des liens.

Le visage de TAbib prit une expression chagrine, son front se couvrit de nuages, il garda le silence.

— Autant que mes souvenirs e le rappellent, j'ai quatre-vingts ans, je suis donc beaucoup plus âgé que loi, mon vieux compagnon, et dans ce monde, celui qui vit le plus longtemps, compte le plus d'infortuues : lorsque tu vins parmi nous, chercher un refuge contre Tinjustice et l'ingralitude de ta patrie d'adoption, tu étais accablé des afflictions que le Prophète envoie à ceux qui désertent la voie ^'u Tout-Puissant; mais depuis que, repentant et sage, tu es rentré dans le droit chemin, le ciel fa comblé; ta fortune s'élève sur les ruines du peuple saint, et la mienne s'écroule avec elle.

— Aux malheurs domestiques, je joins les calamités de mes frères, je suis plus malheureux que toi!

— Eh quoi ! tu es le père d'un homme que l'Afrique vénère, qui est la tète de nos conseils, et le sabre de nos combats Le Prophète la visité; il est saint, juste et redouté; il est appelé à la vengeance céleste, et à chasser

(1) Les Arabes ne connaissent jamais précisément leur âge; la jeunesse est pour eux l'âge de la force, et la vieillesse celui de Timpuissance.

(2) Le parasol est l'un des signes de commandement des Kalifàts.

le dernier chrétien de notre pays; il est l'ange du Djead; chaque jour il lave dans le sang de tes ennemis tes outrages; il est jeune, il est beau, il est riche! et au lieu de glorifier Dieu qui te l'a donné, lu Taccuses!... ïu as une fille belle et douce comme la prière, dont la vofx charme ton vieux cœur, dont les mains soignent tes vieux ans, dont la vertu ^enorgueillit, et tu te plains i Moi j'aj tou perdu! tout! J'ai assez vécu pour voir tomber, 1 un après l'autre, sous les balles chrétiennes, mes quatre fils, valeureux guerriers, beaux cavaliers qui faisaient ma richesse! J'ai vu frapper, disperser et ruiner mon peuple! J'assiste li l'agonie de notre vieille liberté, et si la mort ne se hâte p s de me saisir, je courberai peut être mon front sous le jou;. des Français, et je tendrai mes mains défaillantes riux chaînes de nos oppresseurs...

— Tu ne me parles pas d'Aicha?

Aïcha! pauvre enfant! ma pauvre fiîle bien-aimée ! le seul rejeton de ma race, le dernier sang du grand kalifat! Hélas! si je n'en parle pas, c'est que mon chagrin le plus dur reî ose aujourd'hui sur sa tête! Aïcha! enfant de ma vieillesse, fruit de mon dernier amour, que deviendras-tu après moi, dans ce pays conquis et damné, où la trahison et la lâcheté gouvernent les hommes; où les fils du Prophète se prosternent devant les chrétiens; où les mosquées sont d séries; où la plaine et la montagne n'ont plus de cavaliers que pour les fétcs, el des guides pour Tennemi du seul et du vrai Dieu! que deviendras-tu?

— Calme-toi, Ben-Alial ; ta fille, même après ta mort, sera toujours respectée. Quoique les chrétiens aient été bien ingrats envers moi, je dois dire que leurs soidats sont humains et généreux.

— Généreux! eux qui sans justice, et même sans raison, se sont répandus dans nos vallées, se sont emparés de nos villes saintes, de nos troupeaux, ont brûlé no&

SCÈNEf? DE LA V!E AîlABE. 2!1

moissons et vidi» nos silos!... (ii^néreux! eux qui Oiit passsi^. les mers pour exterminer nos familles, insulter à nos croyances, profaner nos tombeaux!... Comment veuxtu que je sois rassuré sur le sort de ma lille, après tant d'exeiuples d(^ cruauté et tant d'outrages» Si elle est leur captive, la traiteront-ils comme sa naissance et son rang l'exigint : sauront-ils, ces bommtîs si tiers de quelques titres qu'ils s'arrachent, que ma race descend des premiers k.ilifes, et que mes chevaux de guerre sont d'un sang p'us ancien qiie leurs soigneurs... Aïcha! pourquoi ti'es-lu pas homme, je te dirais : Combats comme tes frères... et te donnant comme à eux, un dernier baiser, je te lanicerais dans la mêlée où tu mourrais digne de toi-mê.îie.

— L'Abib avait écouté le kalifat avec recueillement, l'expansion de la douleur du vieux chef semblait réveiller en lui dos souvenirs pénibles; il passa la main sur son front, et dit à demi-voix :

— Nous sommes tous les deux pr'js du tombeau Ben- Allal; les années qui te font plus vieux que moi, me rajeunissent peu; il ne faut pas qu'une amitié comme la nôtre périsse avec uous, sans laisser un souvenir dans ce monde où nous n'avons trouvé que des orages. Tes réflexioiiS m'ont inspiré : je viens de former un projet.

— Lequel ?

— L'Arbi, mon glorieux fds, doit nous revenir d'un Jour à l'autre; tu le sais?

— Abd el-Kader s'est trop tard décidé ii nous le renvoyer; s'il était reslé parmi nous, le cercle de Tlemsen Tie se serait pas soumis lûchement, comme il l'a fuit! les Djaffras (1), autrefois si vaillants, n'auraient pas déserté

(t) Grande tribu du Sud-Ouest de l'Algérie, dont quelques familles nous résisrent encore.

les glorieux étendards du sultan... Mais enfin, Dieu guide sans donle ses Mêles, et le long voyage que ton fils a fait en France, servira probablement notre malheureux pays.

— Tu me disais qu'une haute destinée était réservée à l'Arbi ?

— Je le crois.

— Dès lors, comment peux-tu douter de l'avenir de ta fille ?

— Je te co]i prends, ami, ta [-ensée est le vœu de mon cœur; mais les hommes que le doigt de Dieu a touchés doivent se conduire, en tout, d'après leurs propres penchants. L'amour est un sentiment mystérieux et sacré qui ne se conseille ni ne s'ordonne, mais qui s'empare de deux cœurs crées l'un |)Our l'autre. Si ton fils ai nie ma fille, si ma fille aime ton fils, nous consacrerons leur union et je mourrai tranquille; mais nous ne devons rien faire pour que leurs âmes se rencontrent. Dieu seul peut venir an devant d'elles.

— Mon fils a les passions vives, ardentes, je ne doute pas qu'il n'aime Akha en la voyant.

— Si ma fille n'éprouve pas le même amour, je ne forcerai pas leur union. Ce sont les mauvais pères qui vendent leurs enfants, et la soif des richesses fait commettre partout, mê.ne dans nos douars, ces trafics criminels! Qu'il en soit ainsi chez les chrétiens, comme tu me l'as raconté, cel i ne m'étonne pas; ils sont tous esclaves de leur passion pour le luxe et la mollesse; mais que nous, peuplades errantes, pauvres, guerrières, libres comme l'oiseau qui fend les airs, sobres comme nos coursier-, nous menions nos enfants au marché comme des esclaves, c'est outrager le ciel qui nous les a confiés... Laissons donc arriver ton fils... Aïcha est de sang illustre, sa piété est exemplaire, les belles actions de l'Arbi auront enthou-

SCBNbb DE LA ViK ÂUABË, 213

sîasmé son àme fière el brave; sa vertu touchera la sienne : soit par lui, soit par la fille, tu sauras ce que peut devenir ton projet (1).

— Tu te trompes rarement dans tes conjectures, Ben- AHal, et lu as, je crois, deviné juste, en pensant que Mé ine, ma fille chérie, pourrait nous guider; elle est l'inséparable compagne d'Aïcha, et elle a surpris son secret le mieux caché.

— Aicha n'a jamais vu ton fils.

— Elle Ta vu lorsqu'elle était encore bien jeune, La gloire du beau cavalier a gravé son souvenir dans un jeune cœur qui ne sait pas oublier.

— Dieu est grand, juste et bon ! qu'il ait pitié de mon dernier sir.g, et mes yeux se fermeront avec bonheur... Espérons, ami, laissons agir le destin.», noire route est tracée sur terre comme au ciel ! bien fou qui espère en dévier par sa s ule volonté! où nous allons le souffle de Dieu nous pousse, et nous n'arrivons jamais qu'au but où nous attend le bon ou le mauvais ange.

— Attendons...

— Il est lard, l'heure de la prière arrive, nous ne pourrons pas continuer notre entretien de chaque jour, sur l'homme extraordinaire dont tu m'apprends l'histoire et que tu aimes plus yue ton Dieu, n'est-ce pas?

— iN'as tu pas reconnu, à ce que je t'an ai diî, qu'il avait le génie et le feu célestes ?

— Oui... aussi je l'écoute avec ravissement quand tu parles de lui, de ses batailles, de sa splendeur, de ses conciuètes et de sa vie entière. Cet homi e est le suulien ii.ébraiilablj de tous ceux qui, dans leurs rêves, cher-

(I) Les Maures el les Turcs, el la plupart des Arabes de la plaine niarienl leurs fiiios en recevant de Tépouseur une somme d'argent; quelques familles font exception a celte règle biirbarc, et kissenta lours enfants le-ur lib.e inchnalion.

2l4 M^DINE.

cheiit à retremper leur âaie; on apprend, avec lui, à triompher de tout obstacle, ix vaincre des armées nombreus('s, et à sauver son pays envahi... Un homme comme celui-là dans la malheureuse Afrique!...

— Et l'Afrique serait libre !

— Et cependant il est tombé! tombé comme tous les grands, tombé de bien haut, tombé bien bas!

— Mais son peuple n'est pas tombé avec lui, son souffle a donné pour bien dt^s années la vie aux masses qu'il a laissées derrière lui. Ses armées ont laissé des sillons fertiles sur tous les champs de batailles qu'elles ont illustrés, sJlons que sa vaste pensée a fécondés pour l'avenir; les générations sont parties du grand empereur pour s'élancer dans la carrière qu'il a ouverte aux progrès; si ce héros eût envahi l'Afrique comme il a envahi l'Egypte, le peuple arabe serait tout autre.

-— Nous ne serons jamais civ lises, puisque c'est ce mot que les chrétien ^. et toi employez. Nous fuirons votre progrès qui porte plus de mauvais fruits que de fruils mûrs; et puisque tu m'as appris l'histoire, l'histoire répondra que de grands peuples, avant les chrétiens, n'ont pas réussi à nous faire abandonner nos mœurs, notre indépendance, notre langage, nos co: tûmes... Nous sommes ei serons la plus vieille des nations, c'est là notre gloire.

Loin de te combattre, je t'approuve, et la vie que je mène, après avoir été l'un des grands parmi l s compagnons de l'empereur, me sert de preuve Mais cherche les traces des i)euples qui ont foulé aux pieds ta vieille Afrique... tu ne trouveras que quelques débris de murs écroub s, quelques villes fangeuses, quelques mots perdus dans le langage. Les Français, à Texemple de Napoléon, bâtissent dai;s l'esprit et dans le cœur des vaincus; les monuments qu'ils élèvent ainsi sont impérissables; le

temps, loin de les détruire, les consolide ou les achève. Que reste- t-il à Tlemsen du passage des Espagnols? une mauvaise citadelle... Le séjour de Napoléon en Egypte a changé TKgypte; le nom du conquérant était venu jusqu'à toi avant que je ne t'apprisse son histoirv^.

— C'est vrai... tu aimes encore les Français, je le vois.

— Les Français!... les Français! ma haine pour eux dépasse de beaucoup la tienne...

En ce moment la voix perçante du m^ezzinn cria la prière au milieu du douar, et dès le premier mot du verset consacré à ce pieux appel, le kalifat se prosterna le front touchant la terre. L'Abib, encore ébranlé par la question à laquelle il venait de répondre avec feu, demeura un instant indécis; puis, jetant un soupir et portant la main sur son cœur, il prit le chapelet qui était à son cou, et s'inclina vers rOricnt. Pendant une demi-heure, les lèvres des d^ux musulmans murmurèrent les signes du livre de Mohammed; exprès quoi ils firent en silence leurs ablutions. L'i prière achevée, Ben-Allal, dit à son vieH ami :

— \iens donner le bai er de la nuit à nos enfants. i:t, sortant de leur tente, ils entrèrent dans celles des femmes.

xvn

Médtue et Aïcbj.

Dans sa vie errante et périlleuse, le kalifat mettait tous ses soins à garantir sa fille de la pauvreté. La guerre, en le rainant chaque jour, donnait chaque jour un nouveau zèle à sa tendresse, et le noble vieillard s'efforçait de cacher les désastres qui annonçaient ou faisaient craindre la chute de sa grandeur.

Aidé de son ami TAbib et de quelques serviteurs fidèles à sa cause, Ben-Allal entourait encore sa fille Aïcha d'une aisance qui n'était cependant qu'un pâle reflet de son ancienne opulence. Traqué par les Français comme une bête fauve, incertain dans ses marches, sans cesse obligé de lever son camp à l'improviste, se méfiant de rhospitalité des tribus qu'il avait autrefois commandées, il n'avait à sa suite qu'un léger bagage ; et n'ayani conservé de sa fortune que ses armes et ses chevaux, il avait consacré sa dernière obole au bien-être de son dernier enfant.

L'Abib avait de grandes richesses en dépôt h Alger, à Oran et à Mostaganem. Ces richesses lui ouvraient un large crédit chez tous les juifs qui peuplent l'Algérie, et

SCÈNES ni:; LA vie A ABE. 2\1

i(!S (liffrcultés (le la guerre rempf'chaienl, seules, de vivre connue un chef puissant. Ami dévoué du partisan fanaticpie de l'Émir, il ouvrait sa b urse à ses ijesoins; mais la fierté de l'un surpassait la générosité de Taut e; et pour partager son superflu avec son vieux compagnon, TAbib avait été obligé de recourir à la ruse ; il avait supplié le kalifat de donner une sœur à sa (ille, en rappelant Aïcha de la ville de Fez, où elle était réfugiée depuis !es crises terribles du Djead.

Ben-AUal se rendant avec jo:e à cette prière, avait lait venir sa fille qui, compagne inséparable de Médine, vivait avec elle sous une tente voisine de la sienne. Cette tente était spacieuse et soigneusement doublée, pour résister aux pluies les plus violentes. Le tissu externe était en poil de Chameau serré à fortes trames et d'un noir un peu roux. Cetie lourde tapisserie était garnie, en dedans, d'une étoffe damassée d'un vert tendre frangée, sur toutes les coutures, de soie bLinche et de papilloltes d'argeat qui se balançaient à la moindre brise. Les piliers ou supports étaient en citronnier garni do clous dorés; deux divans étaient étendus sur un riche tapis de Tunis qui garnissait tout le terrain occui é par la tente ; un rideau blaiic, d'une laine fine et opaque, les séparait de l'appartement pendant la nuit, et se rattachait à la voûte pendant le jour, avec des ganses en soie blanche, garnies de gros glands pareils.

On ni' rencontrait nulle part, sous ce charmant pavillon, ces couleurs tranchantes, \ariees, opposesqui attestent le mauvais goût et l'affectation des indigènes en général. Tout y est simple, éiégant, coquet, gracieux. En pjssanl (le la tente guerrière et sévère du kalifat, et de son douar appauvri, et du triste pays des Cholts dans ce frais boudoir, on se serait cru chez une féep arisienne.

Chose étrange ! on voyait dans les coins dessinés par

21 s MEDINË.

la draperie, une loilelte charmante, incrustée de nacre et garnie de toutes les armes de la coquetterie féminine ; une petite bibliothèque en palissandre, faisant boîte feri^ant à clef, et r mpliede livres de luxe; une table ronde en bois de sanilal, posant sur trois griffes, et supportant un petit mélier k tapisserie; un magnifique album et un panier à ouvrage. Une guitare élait jetée sur une pile de coussins qui servait de lit de repos, et une table de travail surmontée d'une f^îagère, achevaient de meubler ce délicieux refuge de Médine et d'Aïcha. Une lampe romaine à trois becs, et en argent, était suspendue k la principale traverse, et éclairait mollement le dôme léger de la tente qui était d'une forme sphériqiie, mais qui, coupée par des tapisseries, enfermait ses habitanis dans un grand rectangle.

Ce bijou i)erdu dans le désert, était dû, en entier, au tact délicat, au goût exquis de Médine, et à la généreuse bonté comme à Topulence de son père. Il avait été commandé pièce par pièce, dans les plus beaux magasins d'Alger, dans les plus fameux ateliers de Paris; mais eûl-il été plus riche qu'un trésor de roi, eût-il valu les diaiuants de dix couronnes, aucune de ces merveilles n'uurait pu soutenir Téclat de ses deux'^maître.sses.

Si les fleurs des deux mondes vivaient sous ce dôme enchanteur, si on y trouvait la richesse et la simplicité, la vie nomade et la mollesse ; si la main de Th-omme avait tout fait pour cette habitation, Dieu y avait mis son plus bel ouvrage, ses deux créatures les plus gracieuses, les deux plus beiUs fleurs de son paradis.

Soulevez un coin de la portière principale, laissez flotter vos regarJs dans et; sanctuaire des deux jeunes filles, arrêtez-les sur ces coussins où Médine s'est posée avec la légèreté d'une hirondelle. Voyez vis-à-vis d'elle Aïcha, la bruue Aïcha dont les grands yeux bleus sont chargés de

SCENES DE LA VIE AliADE. 219

langueur, dont le corps est si souple et le front si pur ! ne détouriK^z pas la vue, résistez à Téclat que répandent ces deux aniiis d; tachés du luxe qui les encadre, comme deux étoiles se détachent de l'azur des cieux; et vous owbliercz l'iviropc et r.Vfri(|ue, Paris et le désert, le luonde entier... vous vous oublierez vous-même dans cette CiUtemplation délicieuse.

xMédine tient un alhuin sur ses genoux, deux flambeaux placés sur un guéridon ci rouleltes p!a(|ué de nacre, de corail v[ d'écâlle éclairent son céleste visages et le papier qu'clïleure soii crayon ; elle dessin/, et déjà paraissent, sous ses doigts, les traits frappants d'Aïcha, son amie, sa sœur, sa compagne. ^

Aïcha est une jeune fille de quinze ans, âge de beauté pour les femmes qui naissent et vivent sons le soleil brûlant des liopiques ; ses cheveux, noirs comme la plume du coibeau, et séparés sur son front, tombent épars sur ses épaules, et couvrent les coussins sur lesquels elle est nonchalamment assise. Sa tête est soutenue par Tune de ses mains potelées, appuyée au menton. Son visage est tin, doux, mélancoli jue et d'un ovale un peu oOurt. Sa bouche est gracieu e, légèrement entr'ouverte, et montre, sans atft'ctalion, deux rangées de perles blanches, égales, petites, polies. Ses [)ieds sont nus et à moitié cachés par la tuniq :e blanche sous laquelle Is se croisent; leurs ongles, commue ceux des mains, sont Teints avec le hannah, et (ont ressoilir leur galbe voluptueux. S.'s sourcils noirs ont été également efUeurés par le pinceau, qui renforce les tons chaleureux de la peau, en les recouvrant d'une couche délicate de hannah. Son corsage est en toile d'or, «a taille est svelte, s^a peau est brune, mais transparente. 1/une de ses mains soutient sa tête, pendant que le bras, accoudé sur des coussins, se perd dans leurs piis. De l'autre main, elle caresse son ondoyante chevelure, et ses

doigts effilés glissent et disparaissent sous ses épais bandeaux.

Après avoir admiré longtemps ce chef-d'œuvre, une pensée triste s'empare de l'âme. Les beaux yeux d'Aïcha, la mélancolie répandue sur toute sa personne, son sourire amère el bon, sa pose nonchalante laisseni à l'esprit un vague inexplicable : on ne peut la voir sans Taimer, on ne peut l'aimer sans se laisser aller à la rêverie qui l'entraîne.

Médine est plus âgée que sa compagne, et elle offre le modèle d'un type rare dans sa beauté. Elle a de dix-sept à dix -huit ans : son visage ovale et finement allongé est d'une coupe gracieuse ; ses yeux noirs pétillent, leurs longs cils amortissent avec peine l'éclatante lumière qui jaillit des prunelles; ses cheveux brun», souples et soyeux, ne sont ni nattés, comme ceux des Mauresses, ni flottants comme ceux des femmes arabes : ils sont artistement tournés derrière la ête, traversés da; s un nœud luisant et serré, par une flèche romaine aux barljtîs d'or, et retombent sur ces deux épaules en frisures légères, crêp 'es, charmantes.,., duvet digne du c leste visage qu'il encadre. A travers les spirales délicieuses de cette coiffure, on voit la peau blanche, douce, veloutée des joues de Médine. Celte peau est si fine, si transparente, que les veines se trahissent par des filets bleus et rosés qui vont porter la vie, par des contours capricieux, à tous les organes de cette créature élégante. Sa bouche est petite, ses dents sont aussi belles que celles d'Aïcha ; son oreille est si mignonne qu'elle dédaigne tout ornement, tout bijoux.

Son front est fin et large, sa main ravissante est douce comme la plume du cygne, et la finesse de sa taille étonne toutes les femmes indigènes.

Il y a dans la pose, d dis le geste, dans la beauté de MMine un mélange extrao;dinaire des types européen et

SCÈNES DE LA VIE AllABE. 221

oriental, son profil, pur et noble, ap[)arlienl aux (illcs de la Gr^ce; sa grûcc enjouée, pétulante n'a de berceau qu'à Paris. 1/expression hautaine de sa bouche est de la femme arabe, et durcirait ce ^is;ige enchanteîir, si elle ne ^e fon dait dans un sourire bieufaisaut qui la (ait oublier.

Le costume de cette jeune lille est aussi originil que sa personne; c'est un composé, plein de grâce el di' goût, qui ne ressemble i\ rien et charme les yeux : une longue tuni(iue blanche, comme en fabriquent les habitants de TugiTth, glisse de ses épaules à ses pieds, qu'elle couvre en se plissant à la taille, sous Tétreinte d'un cercle en vermeil, large de deux doigts. Les manches de cette tunique sont larges et découpées à la religieuse, laissant admirer le contour d'un bras potelet, rond, nerveux. Ainsi vêtue,' Médine ressemble à ces beaux enfants du temple sacré qui, sous leurs robos de lin, conduisaient le grandprètre à l'autel .

Ces djux femmes, placées côte h côte, dans un coin du désert, donnent des ailes aux imaginations les plus vives, et le;îr font uépasser, d'un senl vol, la fable arabe el toute la poésie de l'Orient.

Médine dessine au pastel ou plutôt elle retouche avec légèreté son travail de la journée; et son regard s'arrête souvent sur les traits mélancoliques d'Aïcha qui lève et abaisse ses grandes paupières, en répondant au s urire enjoué de sa compagne, par un sourire moins folâtre.

Les deux amies causent k demi -voix, et parlent dans le dialecte le plus pur de la langue de Mohamed. Les mots qu'elles prononcent tour à tour, s'échappent sans efforts de leurs lèvres, et se répandent comme les notes parlé»^s d'un chant plein d'harmonie.

— Kncore un peu de patience; je finis, dit Médine : ce portrait ne sera pas très-ressemblant, mais enfin on te econnaîtra.

222 Mén NE-

— Qu'y maiiquera-t-ii donc ?

— On ne peut rien faire d'aussi joli que toi, ma sœur ; viens voir.

Aicha s'approcha, en rougissant, de sa compagne, et, s'appuyanl sur ses épaules, elle regarda attentivement le pastel, et jeta un petit cri de joyeuse surprise.

— Es-tu contente?

Aïcha prit la main de Médine, l'ouvrit, et la portant h ses lèvres, elle la baisa plusieurs fois

— Tu m'as souvent appelée flatteuse, Médine, et je vois que, dans ta belle France, on a quelques-uns des défauts que tu reproches à la tribu.

— Chère a nie, répondit Médine, en riant de tout son cœur, laissons les graves discussions et la sagesse à nos bons pères, qui, du matin au soir, combattent pour ia civilisation ou pour le premier âge. Parlons, comme deux petites femmes qui se chérissent, parlons avec le cœur. En France, apprends encore cela en passant, les jeunes femmes qui s'occupent des affaires, et qui font de la morale, sont toujours laides, et nous sommes... tu es très-jolie.

— De quoi s'occupent donc les jolies femmes? Est-ce que leurs pères ou leurs maris les font travailler ?

— Elleè ont, co ime les filles et les épouses des chefs de notre pays, toute la journée à dépenser en menus plaisirs; et, k Paris, la journéiî dure de midi à deux heures du matin ; tu vois que c est une belle fortune, et que les jeunes femmes soni très-riches en France.

— Mais que peuveLt-elles faire de tout ce temps? Quand je ne Tavais pas pour compagne, les journées me semblaient d'une éternelle longueur, et j'enviais souv nt le sort de mes esclaves, ou celui des femmes de la tribu qui, dans leurs rudes travaux, trouvent au moi.*iS l'oubli du temps.

— Eh bien ! mon amie, dans ce beau pays que je re-

giYtle si souvent, oprès la rioliosse et la branlé, ce qui s'cslinie !(> plus, v.\yX In vie o/(sl le jour, c'est ia nuil, c'est l'heure et ia minute. Les femmes, sous leur feinte indolence, savent mieux exploiter le temps que les homlîH s qu'on rencontre toujours et partout alTairés, pressés, inquiets. Les femmes vivent avec l'e prit et le cœur, avec le monde- et avec la fannlle, avec Dieu et avec le diable, trouvant à tout le moment utile; et, des vingt-quatre heures que le ciel met, par jO'îr, dans leur bourse, elles dépensant jusiju'à \:\ dernière minute avec une générosité, une opulence, une charité, une insouciance que notre Afrique ne connaîtra jamais! Elles mêlent le sourire au chagrin, la joie aux larmes, le beau et le laid, la sagesse et la légèreté! souvent môme il arrive que ces charmantes dépensières dépassent le crédit que Dieu leur donne, et vivent sur les vingt-quatre heures du lendemain. J'en ai connu qui devaient au temps des sommes énormes!

— - VA qui payait pour elles?

— La vieillesse et les rides, c'est, en France, le refuge du sexe adoré.

— Js n'aime plus ta France.

— Po^-rquol ?

— Je vois qu'on y vit beaucoup trop pour les autres, ei pas assez [)our soi. Sous nos tentes et dans nos villes sainte-, nous ne connaissons aucun des riches délassements que lu semblés vanter. Les femmes pauvres travaillent et élèvent des guerriers qui leur font gloire : les fennnes et les fd les des chefs jouissent en paix des biens de la terre, attendant que leurs seigiieurs et maîtres aient une volonté pour s'empresser d'y obéir.

— Aussi, mon amie, l'Afrique set-a toujOiirs l'enfer des femmes, comme la France en est le paradis.

— A q loi sert d'avoir un enfer et un paradis sur terre ,

22 i MÉDINK.

n*a-t-on pas sa place marquée dans l'un ou l'autre de ces séjours, pour le temps éternel (1) ?

— Oh! S' tu prends ton petit air sententieux et si tu l'apprêtes à me prêcher au nom du Prophète, je déserte ma cause... Tu te trouves donc heureuse, enfant?

— Oui.

Aïcha prononça ces mots avec une naïveté touchante, et son visage prit une expression indéfinissable de douce mélancolie et ifingénuité. Médine contempla pendant quelques secondes sa compagne, puis, l'attirant sur ses genoux, e!le lui demanda de nouveau:

— Tu es heureuse, il ne te manque rien ?

— Je ne s-iis pas ce que je pourrais désirer de plus que ton amitié et ta compagnie.

Aïcha baissa les yeux.

— Et si je venais à te manquer?

— Oh! non... non, ne parle pas ainsi, s'écria la jeune fille, Dieu défend de tenter le mauvais ange.

— Que peut contre toi le mauvais ange ?

— Ma sœur, sois donc plus pieuse; tu parles trop légèrement des esprits divins; si ton frère t'entendait.

— Eh bien!

— Il en aurait du chagrin; il est saint, lui!

Ees lèvres d' Aïcha tremblèrent en murmurant ces mots; on eût dit qu'une pensée seirète agitait Tàme de la jeune fille. Médine vint à son secours, et lui dit :

— Rassure-toi, mon enfant, j'imite encore les Françaises, mes modèles en tout. Les plus pieuses commettent beaucoup de péchés, mais si légers si mignons, si coquets, tellement innocents que Dieu les doit p :rdonner. Comme elles, je veille au salut de mon âme sans faire de

(I) L'islamisme, comme le christianisme, atteml le jour d'une résurrection générale.

SCÈNES DE LA VIE ARABE. 2îo

ces rudes pénitences qui martyrisent la vie entière des femmes de nos tribus! Ces malheureuses, etje voudrais t'en séparer, n'ont jamais un franc sourire, et prennent tout au sérieux! en France, j'ai appris à rire de tout.

— Je te vois cependant triste ei réfléchie quelquefois. Médine baissa les yeux ^ son tour, une rougeur subite

effleura ses joues et nua' ça l'albâtre de son front; mais elle reprit bientôt avec calme :

— Rarement... je te disais donc qu'en France, les femmes sont à la fois dévotes et impies, pour gagner le paradis; impies, pour ne pas trop perdre aux plaisirs de ce monde; aussi, ai-je entendu dire à un de leurs grands marabouts qu'elles seraient toutes sauvées dans l'éternité, parce qu'elles ont la foi en Dieu.

— Ces marabouts ne sont donc ni sévères ni exigeants? Au lieu d'être terribles et implacables comme les noires,

ils sont les amis et les pères des chrétiens; et, assurés (lu salut des femmes, ils ne s'occupent que des hommes qui leur donnent du souci pour les deux sexes.

— Tu m'as dit, je crois, que les marabouts ne prenaient pas de femmes?

— Leur religion défend le mariage des prêtres.

— Ils sont bien plus heureux dans la religion du vrai Dieu, car ils peuvent avoir...

La voix d'Aïcha faiblit de nouveau et ^'éteign■t insensiblement; Médine jeta un regard plein de douce bonté à son amie, et acheva la phrase qu'elle avait cemmencée.

— Le prophète a permis aux marabouts d'avoir quatre femmes, s'ils peuvent les nourrir et les souteiiir également.

— Tu m'as dit, je crois, qu'eti France les hommes n'aimaient jamais qu'une femme ?

— Les chrétiens n'ont qu'une femme qu'ils épousent devant leur Dieu et leur famille.

226 MÉDIDE.

— Les chrétiennes sont, alors, bienheureuses, dit Aïcha, d'une voix embarrassée.

— Oui... quand leur maris les aiment, répondit Médine en souriant. Puis elle ajouta : —Nous allons cacher ton portrait dans ( et album pour que ton père en ait la surprise demain. Il pourrait le voir en venant nous dire adieu ce soir.

— Laisse-moi le cacher moi-même.

Et, s*< mparant de l'album, Aïcha le feuilleta longtemps sans se décider pour une feuille ou pour une autre ; entin ; elle s'arrêta à un joli portrait au crayon qui représentait un jeune cavalier monté sur un magnifique cheval anglais mis au galop de chasse, rapide, souple el blanchi d'i cume. Le jeune homme était vêtu avec élégance, quoique en négligé. Deux lévriers tenaient pied au cheval sur ses deux flancs, et dans le nunge de poussière soulevé par le n »ble animal, on voyait un petit gruom luttant contre Tardeur d'un beau normand impatient de sa servitude. Ce cavalier riche et habile, ce coureur lancé cans la venue pittoresque d'un parc, c'est le baron de La Garde. Ce jeune homme si distingué par ses formes et par sa grâce, c'est ramant ( e Kadidja, le ravisseur du capitaine, c'est 1 Arfei.

Aïcha arrêta ses yeux sur cette page de l'album; toutes ses facultés, unies à son regard, semblèrent s'abîmer dans cette contemplation muette et charmée. Médine suivait les mouvemeuls du sein gonflé de son amie, et son propre cœur battait avec force, en devinant les émotions que trahissait sa candeur. Un silence prolongé régna sous la tente. Aïcha leva entin les yeux, laissa échapper un soupir légèrement plaintif, doux langages de la virginité, et dit d'une voix émue :

— Ma sœur, mets-là mon portrait.

Son doigt était posé sur la fleur qui brillait à la boutonnière du cavalier.

SCEiNtS DL LA VIE AUABE. 227

-— Tu Taimes donc bien, murmura Médiuô avec une affi'ctueuse et douce curiosité.

— N' si- il pas ton Wre?

— Sans doute, mais encore...

— NVst-ee pas le bien aimé du vrai Dieu, le bras des fidèles, et la parole du Ivoran?

— Oui, mais...

Aïeha sentit ses joues en feu; les teintes du hannah amortirent les vives étincelles que lancèrent ses regards : TopiniAtre (pustion de Médine venait de révéler à la jeune fille un sentiment qu'elle ne connaissait pas, et qui souleva tout h coup, dans son esprit, des peisées vagues, indécises, insaisissables.

L'enfant qui n*a jamais aimé ressemble à l'oiseau joyeux qui ferme ses ailes sous la feuillée, trouvant le sommeil dans son dernier chant du soir, et qui secoue son beau plumiige aux premiers feu du jour dont sa voix célèbre la splendeur. Pour cet heureux enfant, la vie est un trést'r;son ignorance fait son bonheur! Mais quand vient l'heure marquée pa;- le destin, quand la vierge ouvre son cœur à la révélation suprême, elle dit un mélancolique idieu à toutes ses joies eiif nthies! Perdant sa lil>erté, elle se voue, avec courjge et aveuglément, aux tyrannies de son premier amour; al >rs, Tolseau folâtre et insouciant oublie les notes l;'s plus douces de ses plus joyeuses chansons !

Aïcha ^arda un proond silence; son cou fléchit; et la t'Me inclin, e, les yeux fixt^s, 1 s ièvres entr'ouvertes, le front calme, on l'eût prise pour un ange écoutant la voix divine. C'était, en effet, la voix de Dieu qu'écoutait la (iile de Ben-Allal, cette voix qui s'adresse à notre innocence sacrée, pour lui dire : il est temps d'aimer !

Médine plaça le portrait d'Aïeha h côté û: celui de son frère, laissant l'Album ouvert, et regardant alternative-

ment ces deux beaux visages, elle tendit la main à son amie, et lui dit:

— Pourquoi me cachais-tu ton secret ?

— Mon secret... mais je n'en ai pas.

— Mon enfant, dès aujouid'hui tu en as un... et j'en su^s bien heureuse, oh! bien heureuse! Laisse-moi baiser tes beaux yeux, pour te témoigner ma joie.

— Mais, ma sœur, je ne te comprends pas ?

— Écoute, ma chérie, allons bravement au fond du cœur, laissons de côté tous ces détours qui ne s'emploient qu'en Europe. Des âmes fières et libres comme les nôtres ne suivent pas les sentiers... Tu aimes mon frèr , tu aimes TArbi avec amour'..

— Amour! interrompit Aïcha...

Ce mot fut prononcé avec tant de candeur et de naïveté qu'il arrêta la curiosité de Médine. Les deux jeiines filles se regardèrent et fondirent dans leur mutuel regard, ces rayons de splendide lumière qui semblent avoir leur foyer dans 1 âme. Médine reprit en souriant :

— Tu ne sais pas ce que c'est que l'amour?

— Non.

L'amour, c'est ce battement de cœur que tu éprouves maintenant ; c'est ce trouble qui t'agite, c'est cette pensée qui sommeille à ton insu dans tes esprits éveillés. L'amour, c'est ce sentiment vainqueur de tous les autres, qui t'endort et te fait rêver, qui ouvre tes yeux avec le chant de l'oiseau matinal, et qui anime tout autour de toi, en murmurant à ton oreille, pour dernier bruit de ta journée, le nom d'un être qui t'es ch r, en jetant ce nom dans tes rêves, en mêlant ce nom aux bruits qui t'éveillent, en donnant ce nom aux fleurs que tu caresses, en glissant ce nom partout, partout !

Aïcha, ma sœur, ne vis-tu pas ainsi depuis longtemps.

— C'est vrai!, et disant cela, la jeune fille baissa ses

beaux yeux comme pour échapper au regard cependant bien doux de son amie.

— Eh bien, écoute?., approche-toi, j'ai peur de parler trop haut, en chuchotant prés de ton cœur, écoute. Tu aimes d'amour, et moi !..

— Et toi ?

— El moil.. Médine s'empara de la main d'Aïcha, et plaçant cette main sur son cœur avec une perfection de délicatesse et de sentiment exquise, elle ajouta : j'aime aussi!

— Oui, oh ! oui, d'un amour bien malheureux !

— Malheureux! et pourquoi?

Depuis longtemps ce secret m'abîme, je n'avais personne à qui le confier. Personne! Cet amour est comme un rêve dont il diffère cependant, en ce que nos rêves s'envolent avec l'éclat du jour, tandis que ma pensée poursuit son i(!ole et sa chimère par ni les splendeurs de nos plus belles journées... J'aime! mais avec désespoir; et mes ambitions ne s'arrêtent ^ rien, car je ressemble au chamelier perdu dans les sables, et surpris par le simoun î Lorque la mort est devant lui, et que l'horizon se voile de poussière, il se souvient de l'oasis, l'appelle a grands cris, s agenouille et prie le Seigneur de le conduire à l'ombre du palmier... L'horizon semble fuir devant lui, ses genoux tremblent, sa voix se perd dans l'espace, l'arbre sacré ne l'abritera iamais, et il meurt dans le désert! Je rêve, je me souviens, je prie !.. mon rêve me fuit, et j'ai pour désert mon triste avenir !

— Tu me fais peur, mon amie, tu m'épouvantes, qui donc aimes-tu ?

— Qui l'aime?

Un nouveau silence régna sous la tente. Les deux jeunes filles baissèrent à la fois la tête, comme si elles s'étaient

courlx'ps sons le poiils^l(^ leurs oensL^es. Sans relever les yeux, Médine reprit avec chaleur :

— Qui j'aime?..

La portière de la îeiit/ fut soulevée eu ce niomcut, et Ben-Allal entra suivi de rAbih.

L'arrivée des deux vieillards détourna li^s deux amies de leur causerie, elles coururent h leurs pères et les enlacèrent de leurs bras charmants.

— Nous sommes venus pour donner le baiser de la nuit, mes enfants, dit Ben-Allal, et nous recomm:inder à vos prières. Comment avez-vous employé votre journée?.. Le temps doit vous paraître bien long, pauvres oiseaux encagés! Ce pays triste et nu doit vous, déplaire autant et plus qu'à moi, mais les chrétiens ne nous y laisseront pas longtemps, croyez-le.

— Aurais-tu reçu de mauvaises nouvelles, dit Médine à son père?

— Non, ma tîlle, mais il faut nous attendre, cepi ndant, à lever le camp à Limproviste.

— Nous sommes préparées à tout événement... Quand donc m'annonceras-tu l'arrivée de mon frère?

— Nous l'attendons.

— La portière de la tente de nouveau soulevée, mais avec précaution, laissa entrer à demi, la vieille gardienne des femmes, et elle dit à ses maîtres, avec le timide respect d'un esclave :

-— Un homme est là, qui demande h parler à Sidll'Abib-Bou-i'Arbi.

— Un homme! et d'où vient-il?

— 11 arrive de la caverne d'Aroudj, et apporte des nouvelles de TArbi, ton glorieux fils.

— Qu'il vienne ! qu'il vienne vite, ce messager nous intéresse tous; qu'il vienne.

Mahiah écarta brusquement les tapisseries qui, retom-

SCÈNES Ms \.K VIE AUABR. 231

bant (lerrii^rc lui, U\ laissiivnl s *us la tente, en face des deux chefs et de leurs filles.

Médine, pn^fondrinent émue, regarda son amie, dont les joues, ordiiiairement pales, se colorèrent tout à coup, autan! pour la troubler cpie pour rembellir.

Aicba s'appuya sur le bras de son amie, et leva les yeux au ciel en lui adressant une fervente prière.

Pour qui priail-elle?

L'AbId-Bou-rArbl.

La gravité orientale n'a jamais de faiblesses. Quelles que soient la circonstance et Tévénement, on la retrouve toujours froide, impassible, revêtue de cette dignité qui commande absolu respect. L'Abib, séparé de son fils depuis près de deux ans, et recevant tout à coup le messager qui devait lui annoncer son arrivée, son éloignement, ou sa mort, cQncentra, dans son àme énergique, les impatiences du sang et demanda avec calme :

— Ton maître est- il vivant ?

— Oui, Sidi.

— Où est il?

— Il a quitté la caverne d'Aroudj, hier après-midi; il marche lentement, sa prudence le veut; il sera ici demain matin.

— Que Dieu soit béni! T'at-il envoyé vers moi pour m'apprendre autre chose que sa prochaine arrivée?

— Il m'a ordonné d'avertir le kalifat de la marche d'une armée de chrétiens.

— Où est-elle ? demanda Ben- Allai avec sang-froid.

— Elle est dans le voisinage des Beni-Kiza, aux pieds des monls Smiel.

— Connais-tu ses projets?

— J'ai traversé ses avant-postes pendant la nuit, et TArbi a pénétré dans son comp en plein jour. Nous pensons que les chrétiens sont à la recherche de ta deyrah (1), et que, dans leur expédition, ils veulent traquer les peuplades insoumises desChotts.

— L'arbi nous conseille-t-il de lever le camp?

— Non, il vous fait dire de Tattendre.

— Nous Tattendrons... Quelle est la force de l'armée chrétienne?

— Environ deux mille hommes. (2)

— Leur goum (3) est-il redoutable?

— Ce sont des chasseur d'Oran et des spahis; ils sont braves, mais peu nombreux.

— Qui commande l'armée ?

— Le général de Tlemsen.

Les deux chefs se regardèrent à la fois, comme pour se communiquer les réflexions que heur suggérait cette réponse.

— Mon fils est-il protégé du Seigneur, demanda l'Abib ; est-il aussi sain de corps que d'esprit ?

— L'Arbi est comme It palmier, il ne vieillit pas (4) ; c'est l'envoyé de Dieu.

Aichà leva les yeux sur Mahiah. Cette réponse qu'elle attendait avec anxiété descendit dans son cœur, son front rayonna. Médine prit sa main et la pressa tendrement.

(1) La deyrah constitue la famille et le service d'un chef; c'est l'équivalent de la maison, en Europe.

{"!) Les Arabes, naturellemen portés a l'exagération, appeUent armée loui. rassemblement de troupes un peu considérable.

(3j Goum, corps de cavalerie.

(4; Le palmier vit très-longtemps, c'est l'arbre sacré.

— I/oRcortn (]i' mon fils piMit-ollo !e protrger dans le Irajolp'Milieux qu'il doit faire celte nuit et demain matin ?

— F/Arbl voyage sr,ns escorte.

— Comment? personne ne raccompagne? et MuUer?

— 1/Arbi est saint, Dieu le suit!... Il voyage avec deux prisonniers, son ami fidèle Muller, le juif Samuel et une femme.

Médine sentit frisonuer dans sa ain la main d'Aïclia. Les deux chefs sérieusement occupés ne remarquèrent pas la pâleur <;ui couvrit subitement !es joues de la jeune fille; Mahïah s'en aperçut et son regard, jusqu'alo^s obstinément fixé sur TAbib, s'attacha sur le céleste visage d'Aïcha.

— Quelle est cette femme, demandaTe kalifat.

— C'est la fiancée de Kaddour, le hackem de Moslaganem : l'Arbi Ta enlevée à ce faux serviteur du vrai Dieu, et en a fait sa campagne...

— Dieu a dit : Choisis tes femmes selon ton cœur, interrompit Ben-Allal, et partage-leur ton cœur. Puis s'adressant h sa fille : — Que l'épouse de l'Arbi soit ta sœur, mon enfant.

Aïcha se sentit faiblir, son front s'inclina respectueusemont; son âme troubla et agita tout son être. Mahïah Tétudiait avec soin.

— El quels sont ces prisonniers demanda l'Abib, qui voulait détourner l'in errogatoire ?

— Ce sont deux chrétiens; l'histoire est longue a raconter; je te la dirai quand nous serons seuls,

Le kalifat s'approcha des deux jeunes filles, et les baisant au front l'une après l'autre, il se retira.

L'Abib après avoir fait la même caresse à Médine et à sa campagne, dit à la première :

— L'arrivée de toii frère va tenir cette nuit les beaux yeux éveillés, je prie Aïcha de les fermer ; Dieu vous pro-

SCKNES de Lk V.E ARABE. 935

lège, pauvres enfants! puis, se tournant vers Maliïah , il ajouta :

— Viens me |)arlei' de ton maître, viens. .

Les deux amies demeurèrent seules... Médina prit la tète de sa cam.pat^ne dans ses mains, la r- leva, et vit deux grosses larmes se dégager des longs cils qui les arrêtaient. Ces deux larmes fureîJt aussitôt essuyées par les baisers qui couvrirent les joues d'Aicha. Un silence éloquent et triste régna sous la tente... A quoi bon parler quand on se ( omprend ?

— Courage, dit enfin la sœur aînée.

Aïcha secoua la tête avec une expression de douleur touchante et résignée.

— Songe que mon frère ne t*a jamais vue... Lorsqu'il te verra î

Même mouvement, même silence.

— 11 t'aimera...

Aïcha leva les yeux au ciel ; ses traits angéliques étaient empreints de celte tristesse désespérée qui semble étouffer jusqu'aux battements du cœur, ses lèvres murmurèrent ce seul mot :

— Jamais!...

— ïu sais donc ce que c'est que l'amour, maintenant ?

— Je viens de l'apprendre... Je crois que je vais mourir... Je tremble, j'ai froid, et mon cœur me brûle!...

— Pauvre enfant!... Aimer, c'est souffrir! 0 mon Dieu, vos créatures sont donc partout les mêmes ! Au s Vin de la civilisaiion, comme au désert, l'amour est comme votre soleil, qui fait tout fleurir et brûle tout dans sa fleur !

— As- tu jamais souffert autaTit que moi, dit Aïcha, d'une voix tremblante.

— Je n'ai pas de repos depuis plus d'un an !...

Ne pouvant plus maîtriser son émotion, Médine jeta ses bras au cou de son amie; eî, ces deux visages, dont les

anges étaient jaloux, se joignirent pojr mêler les pleurs dont ils étaient baignés.

Le kalifat et son vieil ami étaient revenus sous leur lente, et Ben-Allal, après avoir fait au messager de l'Arhi qui les avait suivis, quelques questions relatives à Texpéditions des chrétiens et à la guerre intérieure, s'était retiré dans le compartiment qui lui était réservé, afin de laisser à TAbib la liberté de s'entretenir de son fils.

L'Abib et M9hïah étaient seuls, la l/eyrah de Ben Allai était silencieuse, on n'entendait que le piétinement des chevaux attachés devant les tentes, et les rares aboiements des chiens de garde rôdant autour du douar.

L'Abib s'étant assis sur le tapis qui lui servait de couche, présenta sa pipe à l'esclave qui l'alluma ; puis sur un geste du chef, Mahïah s'accroupit aux pieds de son maître, et se disposa à satisfaire sa curiosiié.

— Tu m'a dit que mon fils se faisait suivre par deux prisonniers et une femme. Quelle est cette femme ?

— Lorsque tu m'envoyas à Mostaganem pour y attendie l'Arbi (Dieu le protège) ! je me mis au service du juif Samuel, pour détourner tout soupçon sur mon séjour dans une ville où je n'ai ni parents, ni amis. Samuel est un marchand prudent et rusé, qui, se méfiant de lui-même, nem'iiiitia pas au projet d'enlèvement qu'il méditait.

— C'est done ce juif et non l'Arbi, qui a enlevé la fiancée du hackem ?

— Oui... Une lettre, venue d'Alger, avait donné à Samuel l'avis de l'arrivée de l'Arbi (Dieu est avec lui) par le prochain bateau de -eu (1). A cette nouvelle, nous répandîmes le bruit de notre départ pour Tuais, et Samuel ayant

(i) Skoff-el-nary bateau de feu; tel est le nom que les Arabes donnent ^ nos bâtiments à vapeur.

feint de s'embarquer sur un petit bâtiment qui devait lever l'ancre pour cette ville, pendant la nuit, ne mit à bord qui» sa famille et ses plus riches marchandises, et vint s'enfermer avec moi, dans 'ne maison de Mazagran.

— Pourquoi tout ce mystère ?

— Je ne le comprenais pas moi-même, lorsqu'une nuit, le juif, étant sorti seul de Mazagran, revint au logis en compagnie d'une jeune femme qui se cacha aussitôt dans une chambre souterraine, où je n'étais jamais entré. Cette femme, belle comme les houris du Seigneur, porte le nom de la première et de h plus chère épo'^se du Propreté, c'est Kadidja. Comment Samuel a-t-il réussi dans cette entreprise? Je l'ignare.

— Et quels sont ces prisonniers ?

— Le surlendemain de cette aventure, le bateau de feu arriva, et je reçus l'ordre de me trouver avec six cavaliers du maqrzen de Mazagran, qui étaient des nôtres, dans les décombres et les halliers de la Salamandre , à une demilirue de Mostaganem. Là, caché dajis l'herbe, j'ai été témoin d'une scène bizarre (1), dans laquelle je n'ai joué qu'un rôle d'esclave. Le'Cafre raconta le duel et les événements qui Lavaient suivi. L'Abib écoutait en silence; son visage austère et son front immuable ne trahissaient aucune émotion; tout était de fer chez cet homme, Lame et le corps.

— Et tu ne peux pas me dire le nom de ce capitaine, de ce chrétien maudit ?

— Non... Mahïah n'est fait que pour obéir, sa bouche ne doit rien demander, sa langue est toujours muette, ses mains ne savent que travailler.

L'Abib iïi un signe de tête qui exprima sa satisfaction,

(1) Les Arabes ne se battent jamais en duel, et ne comprennent pas notre poini d'honneur.

et qui approuva celle juste estimation que l'esclave faisait de lui-même.

Le nègre, pendant que son maître avait la tête baissée, entr'oiivrit ses grosses lèvres, et un sourire ironique, amer, haineux, contracta son visage. Ce sourire \\\[nde comme l'éclair s'effaça bientôt, et l'Abib, en levant les yeux, n'en trouva pas le moi!>dre vestige.

11 étendit la main pour prendra' une seconde tasse de café que Tesciave sucrait avec lenteur et distraction , c mme s'il eût été absorbé par la recherche de ses souvenirs; et, pendant q'.i'il huiiiectait ses lèvres, le nègre regarda (es ongles de sa main droite avec indifférence, reçut la tasse vide, et reprit sa narration avec ce calme naïf qu'il perdait rarement.

Mahiah mena le récit, sans en r en omettre, jusqu'à son départ de la caverne d'Aroudj , mais il ne pai la pas de sa visite aux Beni-Kiza.

— Pourquoi donc mou fils t'a-t-il envoyé chercher le lion de Siui-Boumedinn?

— Les projets de l'Arbi (Dieu est son père !) sont inspirés el coniluitspar Tange des révélations. Ton fils, dans sa ronde de nuit, avait reconnu rarmée chrétienne! m.is il ne se contentait pas de cftte visite nocturne, et il lui fallait en reprendre ce que l'audace même n'oserait tenter. 11 m'ordonna d'aller chercher L^ lion sacré de Sidi-Boumedinn (i), et quand je revins avec lui au ren lez- ous qu'il m'avait assigné, je le trouvai seul, vêtu comme un derviche, armé du bâton des pèlerins, déguisé, enfin, comme chez les Med'géber lorsqu'il détourna si hardiment les chrétiens à sa poursuite.

— Qu'étaient devenus Muller, Kadidja, les prisonniers?

(1) Les Arabes portent un grand respect aux lions apprivoisés jui vivent dans de certains marabouts : celui de Sidi-Bouniedinn tsl en grande réputation.

SCÈNtS Dt LA VIK AUAIiË. 239

demanda TAbib, qui ferma los yeux et hocha !a tête en j)i oiioiiçaui ces derniers mots.

— Us avaient pris uïh; autre direction, répondit Mahiah, et son re^ar I seiiib a briller de tout le feu que perdaient les yeux du maître... Après une courte pause, il continua :

~ Mu'Ut, Kadidja, les prisonniers, le juif et l'autre esclave avaient tourné le mont Smiei et gagné la frontière du Maroc, devenue libre par la présence des chrétiens dans ie pays des Chutts. Ton lih prit en main la corde qui servait à diriger le lion, et nous nous mîmei en route, tous les liois, marchant comme les saints voyageurs qui reviennent de la Mecque.

— Q u'ile route avez-vous... prise?. . Parle donc, plus vite?

L'Abib, succombant à une lassitude et à un sommeil invincibles, passa les mains sur ses yeux et secoua la tète avec violence. Le Cafre prit une troisième tasse de café, et, l'offrant à son maître, après avoir adroitement trempé le bout de Tonifie de son pouce dans la liqueur, et lui dit :

— Bois pour te tenir en éveil.

— Achève, interrompit le chef, et il vida la tasse avec n<)nchalanee.

— Nous nous dirigeâmes sur ie camp des chrétir^ns. Les piimiei s soldats nous arrêtèrent j mais croyant n'avoir affaire qu'à des derviches, ils nous mirent en liberté et nous donnèrent môme de l'argent. Nous iûment bientôt e. tourés par les ofticiers, et le général nous permit de parcourir le camp pour y recueillir les aumônes que nous prodiguèrent ces !iiaudits. N'ayant plus rien avoir, rien h apprendre, ton (ils sortit du camp, et nous rejoignîmens MuILt qui avait veillé avec soin sur le dépôt que son maître lui avait confié.

— C'est donc demain... que l'Arbi me sera rendu!. .. deuiai . :. . xUlah est... grand ! est... juste !

2i0 MiniNB.

L'Abib, qui était accoudé sur un coussin, 1 issa tombor sa tête pesante et ferma de nouveau les yeux. Mahiah se leva, s'approcha de sou maître, et lui dit :

— Je vais te donner tes burnous (1) et ôter ta veste de TAbib, le couvrit de ses burnous, et, reprenant sa pose accroupie près de la tête du chef, il attacha sou regard opiniâtre sur la cicatrice profonde qui partageait sou front, et accompagna les fortes aspirations du dormeur d'un sourire convulsif.

Après quelques miniites d'un morne silence, Mahïah se leva , s'approcha de l'endroit où reposait Ben-AUal, appuya l'oreille contre le tapis qui partageait la tente en deux compartiments égaux, et écouta pour s'assurer du sommeil du kalifat ; puis, revenant près de l'Abib, il prit la lampe ruspendue k la traverse, promena sa vive lumir're sur lé visage du chef, et murmura sourdement :

De rœil gauche à ta tempe drovte /... un coup de sabre!... le voilà!... c'est bien cela... Voilà ce front superbe, vo.là cette tête chérie de la pauvre Zaka ! .. Pauvre mère abandonnée !...

Et dans le profond silence de la nuit, c'était u-^^e scène solennelle entre le maître endormi et l'esclave, que tenaient éveillé les sentiments exaltés d'une vengeance tardive mais passionnée. Entre le visage d'ébôre troublé, boujeversé par la crainte, par la joie, et les traits reposés du vieillard , les flammes de la lampe répandaient leurs rayons éblouissants. Mahïah, penché sur le visage de l'Abib, ressemblait à ces oiseaux de proie qui, avant d'attaquer leurs victimes, les couvrent de leurs larges ailes et savourent d'avance leur hideux festin.

Posant la lampe sur le tapis, et détournant sa clarté par

(1) Les Arabes dorment, la nuit, vêtus de leurs haïcks, enveloppés de leurs burnous; ils n'ont pas de lit, et no se couchent que sur des tapis ou sur des nattes.

SCÈNES DE LA Vin: ARABE. 241

excès de prudenco, le nègre se mit en devoir de soulever les burnous de l'Abib; pour y parvenir, il appela c^ son aide toute sa patience, toute l'iidresse, toutes les ruses familières il sa race, et bientôt l'épaule gauche du vieux gi'errieur ne fut plus défendue que par l'ample chemise que recouvraient les burnous.

Celte chemise était taillée comme celles de nos femmes d'Europe, très-décolletée et à manches courtes.

Mahïah prit la lampe d'une main, et, saisissant le vêtement de l'autre, il le fit glisser avec {irécaution jusqu'à la moitié de Tavant-bras. Un tremblement nerveux jigita les deux mains du Cafre; tout son corp frisonna. Son regard impati(^nt n'avait pas découvert la blessure indiquée; il se baissa vivement : son souffle effleura la peau blanche et fine du dormeur.., Tout à coup un soupir s'échappa de la poitrine oppressée de Mahïah ; son visage s'épanouit, ses yeux se fermèrent à demi, comme sous une impression voluptueuse, et il prononça lentement ces mots :

— U autre est à l'épaule gauche /... Cest une balle quiTa faite!... Une balle!... la voilà!... voilà la cicatrice !.,. le temps là pn»sr|ue effacée ; mais c'est elle, je la touche!... Ibrahim... le chrétien qui t'a frappé là, t'a mieux frappé qu'au cœur... il ne t'a pas blessé, il t'a tué!... tué!,.. tué!...

• RemiMtant la chemise et les burnous avec précaution, le nègre changea de place et vint s'accroupir au (ôté droit de l'Alib. Là, il recommença son manège, et détachant le nœud du zerwal (1) , il le fit glisser, souleva la chemise, approcha la lampe, contempla d'un air radieux une large brûlure qui s'étendait du haut de la cuisse au geno", et dit k voix basse avec émotion :

(1^ Le zerwal est nn large panttlon qui va de la ceinture aux mollels.

'242 MI^DINB.

— La troisième est à lajambe droite; c'est une poutre enflammée de la ville sainte qui a déchiré les chairs ! La voilà !

Et, cédar- -^ un irrésistible entraînement, il posa ses lèvres sur les membres blessés, ( t dit en le recouvrant.

— C'est la dernière plaie qu'a fermée ma mère ; ses mains ont caressé tes douleurs. Ibrahim ! et moi je care^Si» la cicatrice par respect pour les douleurs que tu as causées sans pitié, sans honte, et sans remords î... Que ce baiser de mes lèvres soit le signal des vengeances qui l'attendaient... Sois maudit dans ta race ! sois maudit dans

es enfants ! sois maudit 1

Puis, replaçant la lampe à la traverse, le nègre se roula respectueusement aux pieds de son maître, et murmura en lui-même :

— L'homme qui a causé la ruine de Zaka, et Ta avilie de son amour libertin, l'homme à qui je dois d'etra né dans l'esclavage, l'homme que la pauvre fille du roi Gaïka a tant ai.: é et que je dois tant haïr, est là ; je dors csmme un chien, couché à ses pieds... je le sers!

Celui qui, après avoir fait mourir mon père, a chassé Zacha de ma tribu, et m'a enchaîné dès mon enfance, va venir! il sera demain dans cette tente, et j'y serai aussi : je porterai, comme aujourd'hui, le collier et le carcan de ce maître odieux; je baiserai ses burnous, ses éperons, son étrier. De ces deux hommes, l'un est le père, l'autre est le fils\ .. Je dois au premier tout le mépris de ma mère, au second oute la haine de mon sang... Dieu est grand! sa justice est infinie, miraculeuse! Demain nous serons tous réuhis : Samuel, Ibrahim, l'Arbi, Mahïahl Le crime et le châtiment, l'outrage et la vengeance! Dieu verra tout, le Grand Esprit consolera les os de ma mère ! ! !

J'ai juré sur le Djelep et sur mon séjour céleste d'être sans pitié pour la r ce du juif Samuel, pour l'Arbi et tou

les siens, pour les enfanîs (rihrahim qui ne sont pas mes frères. J'ai jmr, j'obéirai!., j'écraserai Samuel comme une couleuvre... j'épargnerai Ibrahim, mais la mort de son (ils b' fria mourir. Coaiment fra|)per! comment choisir !..

Ici une pensée rapide traversa l'esprit du Cafre, et il s'agita violemment s r îe tapis où il était couché.

— Tous les enfants d'Ibrahim qui ne sont pas mes frères ! répi''!n-t-il... Et Médine!.. Médine est la sœur de l'Arbi. La gazelle est la sœur du tigre, la tourterelle sœar du vautour!..

Les yeux de Mahïah se remplirent de larmes.

— J'ai juré ! j'ai juré au nom de mon père et de ma mère!..

Le nègre se leva sur se genoux, se tourna vers l'Orient, frappa trois fois son front contre terre, et reprit sourdement : Mahïah obéira à sa mère !

En ce moment, la portière de la tente fut soulevée avec pré aulion, et Médme, rejetant sur ses épaules le capuchon nojr de son burnous, effleura le tapis de ses pas légers, posa la main bur la tête inclinée de l'esclave toujours agenouillé, et s ms lui dire un mot, lui fit un geste gracieux (jui lui ordonna de la suivre.

Mahïah sentit d'abord ses genoux trembler sous lui; puis, se lev:.nt, il suivit sa jeune et belle maîtresse. En franchissant le seuil de la porte, et en livrant sa tête nue à la brise qui embaumai' la nuit, le nègre s'adressant à sa mère, murmura ces mots que Médine n'entendit pas :

— Faut-il donc comjiencer par elle^

Aïclia.

Lorsque Médine rentra sous sa tente, elle trouva Aïcha où elle l'avait lassée. La jeune fille, la tête posée dans Tune de ses mains, paraissait plongée dans une rêverie douloureuse ; la confidence de sa conîpagne, loin de la soulager, avait tendu les puissants ressorts de son imagination vierge comme son cœur, et l'avait jetée dans un dédale Je pensées mélancoliques où elle se perdait à plaisir.

Médine s'approcha vivement de son amie, et, s'ass'asseyant à son côté, elle prit l'une de ses mains dans ses deux mains, et lui dit en forçant un adorable sourire : — Nous allons tout apprendre.

— Aïcha secoua la tête avec une nonchalance désesp rée.

— Ah! ma chère enfant, j'ai bien du mal à faire ton éducation, tu pèches, par notre nature, à tout instant.

SCÈNES HE lA VlB AfUBE. 24?>

Aïcha leva ses grands yeux de gazelle sur Médine, comm^ pour Tint Troger et se justifier.

— Certes, je me ch.irge de t'appreudre les ruses innocentes des Françaises j)Our ehnrmer celui cpie tu aimes, cl je le promets (pn^ mon frèns à moins qu'il n'ait perdu la vue et le cœur, tombera i\ tes pieds. Mais ii faut, pour première condition, que tu sois femme, et tu ne Tes pas! Non, tu nv l'es pas, ou du moins je puis en douter; d'abord, tu te méiies de ta beauté, tu es belle comme la houri promise au plus juste, puis tu t'avoues vaincue avant le combat; enfin, tu n'as pas un brin de curiosité, vice capital ! La femme qui n'est pas curieuse, n'est bonne à rien, tout lui manque! tu n'est seulement pas jalouse!..

Aïcha leva brusquement son beau front, ses yeux s'emplirent de lumière, Médine continua :

— A la bonne heure ! j'aime ces regards! j'aime cette fierté, et je reprends courage... Approche, mon pauvre Mahïah, mon fidèle serviteur, viens me parler de ton long voyage. N'as-tu pas oublié ta petite maîtresse dans tes mauvais jours?

Mahïah s'était respectueusement tenu contre le seuil de la tente, pendant que Médine, d'une voix douce et calme, caressait la fille de Ben-Allal et l'exhortait à ne pas désespérer. Répondant au bienveillant appel qui lui était fait, le nègre s'avança de quelques pas, et, ramassant sur le lapis un coin de la longue robe de Médine, il la baisa eu silence.

— Ma ïah n'oublie jamais son bon ange! il le voit si rarement.

— Assieds-toi 1^, près de nous et parle bas, on ne doit pas te savoir ici, tu n'ouvriras pas la bouche sur notre veillée, entends-tu?

— J'entends.

Médine se leva, éteignit la lampo et ne conserva qu*une bougie dont elle abaissa rabat-jour. La lente se trouva dans une demi-obscur té, dont la molle et douteuse lumière tremblait à un léger souifle du vent. Les meubles délicieux du boudoir projetaient de grandes ombres s\ir les tentures, et les trois p( rsonnages de celle scène mystérieuse avaient dans leurs costumes, leurs poses, leurs voix étouffées, leur grâce et leur rudesse, un cachet de gravité coquette si d'originalité charmante.

Les vêtements grossiers et poudreux de Mabïah, faisaient un rude contraste avec la richesse et Télégance de ses maîtresses, avec les décorations du dôme argenté qui les couvrait ; son visage d'ébène et ses traits heurtés faisaient briller la blanche beauté des deux jeunes fdles, de leur plus merveilleux éclat.

— Assieds-toi donc là, dit Médine pour la seconde fois, là... plus près... Aurais-tu peur de souiller deux enfants des sables... Mon frère est donc toujours noble et brave, brave et beau? Réponds, mais tout bas... bien bas...

Aïcha prêta Toreille en avançant sa tête mignonne et délicate. La tourterelle qui, de son nid, entend un chant d'amour, n'allonge pas son cou velouté avec plus de grâce, et ne tend pas l'oreille avec plus de chai me.

Mahïah répondit sans hésiter :

— L'Arbi (le bras de Dieu) est revenu de France plus fort, plus brave, plus saint, plus beau que jamais ; c'est un giand chef, c'est un seigneur puissant!

— Et quels sont ces prisonn:e;s qu'il conduit, demanda Aïcha d'une voix timide?..

— Ne nous inquiétons pas encore des prisonniers, dit Médine, nous n'avons pas de temps à dépenser inutilement...

— Ces prisonniers, interrompit Mahïah, sont bien malheureux; ils méritent qu'on les plaigne.

— Nous en aurons soin... Parle-nous de celte femme que mon fr^re a enlevée. Qui est-elle? Et (Vabord est-elle jeune et belle?

Les deux amieS, le corps penché en avant, semblèrent se suspendre aux lèvres de Mabï:di.

— Klle se nomme Kadidja; c'est la fdle d'un chef d'Ain~M;ihdi, fiancée -i Kaddour, Hackem de Mostaganem,^ et femme de l'Arhi, (l'aimé de Dieu).

— Il Ta épousée? demanda Médine, pendant qu'Aïcha couvrait ses yeux avec ses deux mains.

— Il l'a épousée secrètem:^nt, sans apparat, sans fête, il est saint, il est Marabout. Les cérémonies ne sont indispensables que pour les pauvres que Dieu ne visite pas. Cette femme est belle comme un rayon de soleil après l'orage! Elle est fière, hautaine, impérieuse, jalouse, prodigue, riche et hardie.

Pendant que le nègre détaillait le portrail de Kadidja, Aïcha relevait insensiblement son doux visage, et ses joues se coloraient 'à vue d'œil, d'un noble feu digne de l'éclat de son regard. On eûi dit qu'en entendant exalter les mérites de sa rivale, son cœur se soulevait d'orgueil et de jalousie. Médine suivait avec joie le mouvemsnt des traits de sa compagne ; tout en admirant leur beauté, elle arrêta Mahiah dans son panégyrique, et lui dit brusquement :

— Est-elle plus belle que nous?... Regarde et sois franc.

Relevant aussitôt le garde-vue de la bougie, elle en dirigea la clarté sur Aïcha, et répéta ce mot avec triomphe et gloire:

— Regarde?

Le nègre demeura immobile, les yeux ouverts et fixés sur la fille de Ren-Allal. Une sueur froide glaça tout son corps, ses lèvres tremblèrent, il ne put parier; mais al-

248 MliOINB.

longeant le coup, ii s'approcha de la jeune fille, et la conleinpla dans une sorte d'extase.

Aïcha était baignée de lumièie, et resplendissait au milieu (le ce foyer comme un diamant. Fascinés par le regard de Mahïah, ses yeux se baissèrent, et son front se couronna d'une pudeur viiginale.

— Eh bien! demanda Médine, en replaçant Tabat-jour... est-elle plus belle que n tus?

Et, disant cela, la sœur de TArbi rejetait dans l'ombre son visage admirable, son incomparable beauté.^. 1/ — Non!., non!., non!., répéta coup sur coup Mahïah... et son émotion l'étouffant, ii soupira!

— Tu parais attristé de la comparaison, dit Médine en souriant.

— ...Oh! non, répéta encore le nègre, je suis content, bien content! Mais, dis- moi, bonne maîtresse, ce collier que porte la glorieuse fille du Kalifat, d'où lui vient-il ?

— Ce collier de corail et d'or?

— Oui... oui.

— C'est le collier de ma mère, répondit Aïcha.

— Ah!., de ta mèrei

— De ma pauvre mèreR'tidja... Elle est morte si jeune ! lu ne peux pas l'avoir connue?

— Non...îon. Ton collier est bien beau; le vendraistu si on voulait te i'athtter?

— Stamboul n'est pas assez riche pour p-iyer le souvenir de R'tidja, l'ipou^e de Ben-Allal, la mère d' Aïcha!

— Tu es un noble enfant! Mahïah aussi aimait sa mère; comme toi il n'aime plus aujourd'hui que son souvenir... Ainsi ta mère est morte, n'est-ce pas?

— Oui, il y a longtemps; je Tai à peine connue.

— De qai était-elle fille?

— Je rignoro. Je lui ni erilMidu dire qu'elle ('^tait de sang royal.

~ 1 lli' l'a faite bien belle, bien belle!.. Non, Kadidja ne te vaut pas, tu es l'ange de la droite (1), ton front bribe, ton cœur si» voit, il (îst pur comme le son de ta ^oix... M:iliïah t'admire!

— O pauvre Maliiah eu perdra la tête, dit Médiue à son amie ; eu France, chère petite, ce qu'il te dit là serait pris pour uce déclaration dans toutes les règles; c'est (pi'cn France les hommes ne font de compliments aux feuimes que pour les séduire ; et la plupart ne pensent pas ce (|u'ils disent. C'est vraiment dommage, car ils vous disent I eauoup de belles choses. Ici, c'est différent, \ ahïah est stupéfait de ta beauté, et mon cher frère n'a pas meilleure vue que lui... Ainsi Kadidja n'aura pas régné longtemps.

Mahïah poussa un nouveau soupir, et cacha son front dans ses mains.

— Ce pauvre garçon n'en dormira pas de la nuit, reprit iMedine en caressant les cheveux d'Aïcha devenije panslvc au souvenir de sa mère. La nuit va nous quitter. il est vrai. Puis, s'adressant à Mahïah :

— J'ai ioujours été ton soutien et je t'ai toujours protégé, n'est-ce pas?

— Oui, tu m'as comblé de bienfaits.

— Je ferai plus encore, mais il faut que tu sois à mon service et que lu m'obéisses de préférence à tous les autres maître . D'ailleurs, tu m'aimes plus que tous les autres, n'est-ce pas?

— Oh! oui... oui... Et le nègre jeta un tendre regard sur AicUa.

(1) I/hoinme est assista de deux anges au jovir du jugement, Tun à Si droite rapporte ses bonnes actions, celui de gauche ses fautes.

250 MÉDf.NE.

— Tu donnerais Vd via pour la mienne ?

— Oui! balbutia Maliïalî profondément troublé.

— 1 1 lu défendras ta maîtresse contre tout danger, même au péril de tes jours ?

— Oui! oui, répondit encore le malheureux hors de lui.

— Ainsi, tiens toi prêt, je te retrouverai quand j'aurai besoin de toi... Tu dois avoir froid sous ce kaban usé... Tiens, prends ces habits que je t'ai achetés. Tu vois que si ta mère est morte je m'efforce de la remplacer... Adieu, retire-toi sans bruit.

Mahïah se leva :

— Tu ne veux pas que je te parle des deux prisonniers?

— Non; demain, il est tard... Puisque tu t'y intéresses, je te promets de veiller sur eux... Adieu... adieu, mon bon serviteur !

Mahïah sortit de la tente, et dès qu'il* fut en plein air, il courut se cacher dans un coin solitaire du douar, et donnant, là, un libre cours à ses pensées, il fondit en larmes et se dit au fond du cœur :

— C'est elle! la (ille deR'lidja, ma sœur, la petite fille de Zacha et d'Ibrahim! la fille de Ben-Allal! le collier d'or et de corail est à son cou! c'est elle! c'est elle! Elle n'a presque pas connu sa mère, qui fut enlevée toute jeune et vendue à un chef de l'Angaed ; ce chef, c'est Ben-Allal. D'ailleurs, la fille de Zaka et d'Ibrahim était blanche et se nommait R'tidja... Mahïah n'a rien oublié de ce que lui a dit sa mère. Oh i le Djelep ! le Djelep est savant!

Que puis-je faire pour ce bel et noble enfant, pour son bonheur? Rien! elle est riche, puissante; je suis son es clave;je ne suis pour elle qu'un misérable vermisseau; ses pieds marchent siH* mon front; elle peut, si cela lui

SCilNES DE LÀ VIE ARABE. 2)1

plaît, iT;e faire batlre, (aire couper ma tête, me faire jeter aux chiens et aux chicals..,

Aïciia, ma nièce, mon sang! comme elle est belle! comi)ien ma peau méprisée, avilie, maudite, fait luire la sienne! combien mes cheveux rudes font ressortir sa chevelure d'ange .. Elle est pelite-lille de roi et fdle d'un chef... moi, je suis esclave I on m'a vendu aux marchés de la plaine! elle est glorieuse et rayonnante! je suis humble et honteux! c'est justice! ma race n'a-t-elle pas assez souffert?.. Oh! quand je lui dirai : « Aïcha, je suis le frère de ta mère ! » elle pleurera de joie' Je parlerai... je parlerai... oui !..

Une pensive chagrine vint troubler la joie du généreux fils de Z:dca ; son cœur battit violemment, et il se dit avec amertume :

— Non, je ne parlerai pas; à quoi bon? je lui ferais hont-e et je ferais honte à son père... je la servirai, je serai son esclave, je veillerai sur elle, je dormirai près de sa tente, je me ferai tuer pour elle : elle sera mon Dieu! Pauvre Zaka! pauvre viedle mère ! si avant de mourir tu avais pressé sur ion cœur ce beau chef-d'œuvre de ton sang... quelle ivresse! Mahiah seul a fermé tes yeux! Ma' ïah maudit, au front noir et enchaîné!

— L'esclave s'arrêta encore, et soupira de nouveau. Le choc (ie la pensée qui venait de traverser ses esprits avait été si violent, que tout son être en parut ébranlé.

— Jt' la servirai, répéta t-il, et cou. ment? Elle aime! son cœ.ur s'est donné, ses yeux me l'ont dit; elle souffre! l'amour menace de dévorer son âme... comment la préserver? et qui aimet-elie? ce monstre! le bourreau de mon père! le fils d'Ibrahim! la victime marquée au front par ma mère mourante! mon ennemi sans pardon! le bourreau de ma tribu! celui que je dois tuer!... Elle l'aime? où i'a-t-elle connu? L'aimera-l-il lui? Non, sa

-l^lMi»!

passion pour la maurcsse est dans lonte sa fureur... Mais... Aicha est si belle, TArbi si débauché! Mon Dieu! mon Dieu i viens h mon sei^-ours !

Oui, c'est cela, je n'ai que ce moyen. Elle ne peut Taimer violemmenî : c'est impossible! Avant qu'il ne la voie je le tuerai ! en plein jour! devant tous! Pauvre Mahïah ! tu seras déchiré mis en pièces; on inventeras pour toi un nouveau sup. lice... tu auras assassiné l'Arbi! Tu l'as promis, tu l'as juré sur le Djeîep, sur ton père! tu dois obéir... Mais Samuel vivra! mais Médine!... Oh! ma mère! ma mère!...

Le malheureux nègre, anéanti, se roula dans le sable, et fermant les yeux pour trouver dans le sommeil l'oubli de ses douleurs, il murmura deux fois :

— J'obéirai... j'obéirai!... demain... demain!...

A peine Mahïah était-il sorti de la tente des jeunes filles, que Médine s'était follement jetée dans les bras d'Aïcha, en lui disant :

— Es4u contente, ma toute belle ? Ton cœur est-il rassuré ?

— Pourquoi tant t'émouvoîr pour moi, chère sœur ; notre religion permet aux hommes de faire choix de plusieurs épouses, et, quoique j'envie le sort des chrétiennes, souveraines du cœur qu'elles ad rent, jenepeux pasesp rer que ton frère, nouvellement uni à cette femme, puisse me donner un regard... J'essaierai de le contempler sans rappeler mes souvenirs d'enfance ! Sa vue ne m'agitera peut-être plus ! D'ailleurs je saurai me résigner.

— Tu me permettras de te démentir... Ce qui est là, dans notre cœur, à nous p^iuvres femmes, n'y meurt jamais. Le temps, Tabsenre, la trahison, souvent, sont des armes cruelles tournées contre nous; la fierté n'est, en amour et pour notre sexe, qu'un aveugle dépit, le silence une douleur lente, la résignation un poison sans remède.

Tu aimais à Ion ii.su, depuis longtemps, et ce ne sera pas aujourd'hui que lu pourras chasser ce sentiment sacré, l/amour est (omme hî martyr, mon enfant, il ne nous couronne (juc (juand il a recueilli notre dernier soupir! Écoule-moi, suis les conseils de ta sœur qui, beaucoup plus A{;ée que toi, a d jà bien soulîert! iMon âme blessée, flétrie, semi.ic s'épanouir et rajeunir en compagne de ta belle Ame nouvelle au monde et à ses embûches. Je crois mon frère digne de t i, et j'ai foi en ton bonheur, si tu deviens sa coinpagne, Gaston...

— Quel est ce Gaston ?

— C'est son nom français...

— Il est bien doux!

— Oh! il s'appellerait Jacob ou Ismaël, que son nom serait pour toi, le plus doux des noms.., je sais cela. Gaston a trop de goût et de finesse pour aimer passionnément Lne mauresse stupide et coquette; je ne doute pas qu'il ne te remarque et ne s'i'pienne de toi... Tu es si jolie, mon enfant; tu réunis les charmes des femmes des deux mondes, et m^n frère .^aura t'appiécier. 11 ne nous faut qu'u. peu d'adresse. Songe donc que tu es une perle perdue dans ce désert et dans ces mers de saLle ; les plongeurs savent trouver la perle au sein des eaux; plus habile qu'eux, mon frère i.e te nég igera pas.

— La perle brille au fond du coquillage. Près de toi je ne je;te aucun éclat.

— Eh! nous sommes flatte ses et modestes... la modestie est de trop, c'est encore un grand vice chez les chrétiennes, un vie horri)le. Conveno ^ de nos résolu lijiis. Il est bie.i décidé, bien arrêté que nous détestons cordiale.iient celle Kadidja...

— Oui, interrompit Aïcha avec chaleur et naïveté. Médine se prit à sourire, ei baisa son amie sur les Jeux

j »ues.

2oi MÉblNE.

— Il est clair et net que nous somnjes ses ennemies déclarées, et que nous allons l'écraser d'un poids énorme... énorme !

— Comment ?

— Oui... du poids de nos petites merveilles féminines, ces merveilles que nous tenons de 1 ieu, et dont nos deux visages sont de jolis échantillons : le visage, la grâce, la voix, le regard, le costume, tout ce que nous ne nous connaissons pas de charmant et d'enchanteur... c'est écrasant.

Ce fut au tour d'Aïcha de sourire ; ce sourire découvrit l'émail de ses dents blanches et ravissantes.

— Tu es folle, dit- elle.

— Point... et tu m'obéiras en tout?

— Oui.

— Bien vrai?

— Bien vrai...

— Eh bien, ma belle, je te donne à savoir que, dès ce moment, tu es et tu seras à Paris la plus dangereuse des coqui ties, une femme à faire damner un ange. Il y a plaisir à t'instruire.

— ïu es donc coquette, toi ?

— Médine devint tout à coup pensive; le sourire qui animait ses lèvres s'effaça, l'éclair de son regard s'éieignit, et son divin visage sembla se voiler; sa tête s'inclina sur son sein, et elle ne répondit pas.

— Si tu n'es pas coquette, je ne veux pas l'être, reprit Aicha.

— Moi coquette!... dit enfin Médine... Maintenant que j'ai Ion secret, voici le mien.

Et les deux amies, unies par les mains, souvent par des baisers, toujours par le cœur, veillèrent ainsi longtemps, mêlant leurs confidences. Lorsqu'elles se couchèrent côte

SCÈNES nii \.\ VIE AKABE. 255

h côte dons leur blanche alcôve, Aïcha connaissait Thistoir3 (le s;i c()mi)aj;ne, d ses beaux yeux, en se fermant, ne pui'ent emprisonner deux larmes qui coulèrent dans le velours de sus joues.

La nuit fuyait, \c rossignol ne chantait plus, la brise du malin couvrait déjii les roseaux des chotts.

Ta reuconlre.

Un cîiant aigre s'éleva tout à oup du sein de la deyrah deBen-Allal, saluant le jour nouveau, rendant hommage au Créateur dans le cantique consacré (1) et mêlant la voix humaine l\ ce puissant éveil de la nature, à ce magique décor qu'aucun pinceau ne peut imiter, qu'aucune parole ne sait dépeindre, la religion de Mohammed s'est adressée à l'imagination des !;euples qu'elle a fanatisés. Peu|)les rêveurs, ils ont été se luits par cette poésie sacrée qui célèbre sans cesse les merveilles de la création, et s'inspire de ces grands mystères que les athées expliquent par le calcul, mais dont le principe leur échappera toujours. Le lever de l'aurore, l'heure du midi et le coucher du soleil sont les moments réservés à la prière : à ces heures solennelles, le muezzinn fait ses appels religieux, et les fr ;nts se prosternent pour adorer le Souve-

(1) Allah ouaed Allah ou Mohammed nahi Allah, Dieu est seul Dieu, et Mohammed est son prophète.

rain Éternel de ces éternelles splendeurs, constants miracles qui révèlent son infinie puissance.

I.e réveil d'une tribu est un spectacle louchant dont doit s'éprendre toute ûme mélancolique. Au chant du muezzinn répondent les récitations pieuses des vieillards, des hommes, des femmes, des enfants. Tout danger menaçant n'arrête pas les purifications des croyants, et c'est aux lueurs douteuses du ( répuscule, que les Arabes demandent d'une seule voix, la protection de l'être suprême.

Mahïah, vaincu par le sommeil, avait fermé les yeux malgré son agitation. Aux premiers mots du cantique il s'éveilla en sursaut, passa les mains sur son frout brûlant, et retrouva dans son cœur le lourd fardeau de ses chagrins, en même temps que le souvenir de sa joyeuse découverte de la veille. « Aïcha ! Aïcha ! répéta le nègre avec folie. Aïcha!... Puis, cédant k un profond découragement, il murmura ce seul mot : l'Arbi! poussa un douloureux soupir, pria avec ferveur et s'approcha de la ••tente du kalilat.

Ben-Allal itait sur pied ; le nègre les salua en croisant la main droite sur sa poitrine (1), et en baisant alternativement leurs burnous.

— Que tous les chevaux soient sellés, et que tous les cavaliers se tiennel prêts, dit le kalifat, nous allons maicher à la rencontre de l'Arbi, l'envoyé du Tout-Puissanl!

— Tu conduiras toi-même le cheval de mon fils, son cheval de combat, le vaillant Simoun, ajouta l'Abib.

— Oui, sidi. ^

— H va hennir en revoyant l'intrépide cavalier dont il est si fier.

(1) C'est le salut des orientaux.

— L'Arbi (Dieu est son père) m'a souvent parlé, pendant le voyage, de son glorieux compagnon.

— Charge mes pistolets.

— Amorce mon fusil, dit Ben -Al lai.

Mahïah obéit avec promptitude aux deux chef>, el ne s. rtit de leur tente qu'aprôs Us avoir équipés, depuis les tumacks (I) et les chabirs (2), jusqu'au large burnous noir qui recouvrait leurs armes.

Bientôt le camp retentit: du piétinement des chevaux, des conversations bruyantes, du bêlement des troupeaux et des cris des enfants. Les femmes, après avoir aidé leurs maris k seller et brider, ramassèrent soigneusement Torge dont les chevaux s'étaient repus, et les cavaliers se rangèrent, l'un après l'autre, et en cercle, hors de l'enceinte de la deyrah, attendant l'arrivée des chefs et le signal du départ. Ben-Allal et l'Abib mirent le pied à l'étrier, et parurent devant leur goum qu'ils inspectèrent d'un coup d'œil rapide.

La musique du kallfat fil entendre ses sons rustiques (1), et le kaïd de la deyrah, armé du parasol d'honneur (2), se plaça respectueusement derrière le vénérable chef des Angaëd. Deux jeunes esclaves, alertes, vigoureux et bien montés, portaient le fusil de l'Abib et celui de Ben-Allal, LellfS armes à longs canons, enrichies d'or, de corail et d'écaillés, garnies de capucines d'argent élégantes façon-

(1) Ge sont des bottes molles en maroquin, dont la couleur varie selon la fantaisie du cavalier.

(^) Longs éperons déjà décrits.

(1; Cette musique, composée de hautbois, de timbales et de clarinettes, est à peu près semblable à celle qui a été décrite au chapitre du Djelep, Elle a une grande analogie avec la musique des danses (atalaues.

(4) Le paras. 1, comm la musique, sont des insignes de puisance. Il n'y a que les sultans, les pachas, les beys et les kalifats qui aient le droit de s* en faire précéder dans leurs marches.

SCENE5 LE Ik ViE ARABE. 2S9

mVs, et sur lesquelli s on lisait divers signes du livre ^aint.

Un hennissement puissant et majestueux se fit enl( ndre : ce cri fit dresser l'oreille k tous les chevaux du gouni, cl eut i)Our écho ui hennissement général qui acheva d'animer W spcclaclc guerrier qw présentait la deyrah. M liiali pnrui, tenant ei main, aidé d'un second esclagc, !e vniMaiil cheval de l'Aibi. Te su[)i'rhe animal, d'une rol)e grise ardoisée, était drapé comme les nobles coursiers (hi nvycn Age ; une ho sse l\ filets d'argent se partageait sur -sa croi.pe, et pendait à Tarrière-main, sans gén^T ses mouvomcnls. La selle turque était couverte de n aroquin rouge, brodé d'arabesques d'or, et la bride, k larges (i^ lié! es, était oinée de longs flots de soie verte, n.êlés de fi's d'drgent. Le poitrail, large de quatre doigts, était revelu d'écaillés d'or, et soutenait une foule de petits croissants d'argent, suspendus à des chaînettes du même métal. Deux énormes di^fenses de sanglier, unies en croissant par ui;e virole d'argent, se balançaient à la sous-gorge, avec une amulette contenant quelques versels du Koran (J).

i.e cheval marchait avec une lierlé glorieuse qui rehaussait encore son fastueux équipa-e. Tous ses mouvements étaient souples, cadences, harmonieux; ses membres, dont les extrémités étaient teintes avec le hannah, avaient ce (missant ressort des coursiers de premier sang; ses larges narines gonOées d'air, rejetaient, avec bruit, le souffle des poumons; ses yeux à fleur de tête et plombes, étaient a la fois pleins d'audace et de douceur ; sa queue peignée et fribCc avec soin, ras .il la terre et se déployait en evanlail, à chaque bond que les esclaves maîtrisaien

(1) Tous les cavaliers arabes mellenl des amuleltes au cou de leurs chevaux.

260 HÉDINE.

avec adresse et légèreté; ses crins soyeux et blancs ondulaient jusque sur le poitrail, donnant aux orf;llles fines, mobiles et pointues, un air de grâce et de coquetterie qui achevait ce iype de force, de courage et d'élégance.

Les deux esclaves prirent les devants, et furent suivis par leurs maîtres. Le goum s'ébranla, après s'être divisé en deux parties égales, mettant au centre TAbib et le kalifat, et ne marchant que sur une seule ligne.

Au moment où les cavaliers quittaient le camp, Aïcha se levait avec précaution de la couche où reposait Médine. Elle s'avança sur la pointe des pieds, souleva un coin de la lourde portière qui fermait la tente, et, jetant un regard inqijiet sur la plaine, elle contempla longtemps la marche du goum. Après avoir perdu de vue le dernier cavalier, elle revint prendre sa place auprès de sa compagne endormie, et se dit :

— Les Français ne savent pas aimer, l'amour ne les réveille pas ?

Après av vir marché pendant une heure à travers les sables et les broussailles, Ben-Allal et les cavaliers graviront un monlicule d'où les regards plongèrent sur le horizon. Ces regards ne tardèrent pas à rencontrer un groupe qui se dirigeait vers rOued~el-Hamann, et Mahïah, inierrogé, répondit que c'était l'Arbi, Mull r, Kadidja et les deux prisonniers. Le goum fit halte, et plusieurs Arabes s'en détachèrent pour aller reconnaître de plus près, les arrivants. Les cavaliers firent cercle autour des deux chefs, et attendirent le saint marabout en silence.

Pressant le pas, l'Arbi ne fut bientôt plus qu'il un quart d'heure du monticule; alors, Mahïah et l'esclave qui l'aidait à conduire le cheval de guerre, se portèrent en avant.

L'Abib, concentrant ses émotions, aiîectait de conserver

un regard et dos traits impassibles, [.es cavaliers d'avantgarde élevèrent tout à coup leurs longs fiisi's au-dessus de leur lete, liront sonner leurs éperons sur leurs larges étriers, eflleurèrent les 11. mes de leurs chevaux avec leurs longs cliabirs et s* précipitèrent, à fond de train, au-devant de l'auguste personnage dont ils honoraient la bienvenue. Tes fusils, après avoir tournoyé sur les fronts des coureurs, s'ai)altirent, et des détonations répétées donnè- ^ rent le signal de la fantasia. Aussitôt, tous les cavaliers du goum s'élancèrent par quatre, par huit, par seize, galopant le front, el vinrent (!écharger leurs armes aux pieds du héros de cette fiHe militaire et religieuse. Mahïah, arrivé près de TArbi s'arrêta. Le marabout fit un geste de commandement majestueux, salua les Arabes, et, «'approchant du flanc droit de Simoun, il flatta son encolure nerveuse, le contempla d'un regard orgueilleux, posa le pied à Télrier, et s * mit en selle avec la merv< illeuse agilité dont tout chef arabe sait faire preuve, sous peine de déchoir dans l'opinion de son peuple passionné pour les images guerrières.

Mahïah porta la main sous son kiban y saisit le manche sou couteau... puis, cédant à une nouvelle inspiration, il murmura tout bas :

— Ton heure n'est pas venue... Marche encore... Marche toujours !...

L'Arbi, à peine à cheval, se débarrassa du burnous de derviche, dont les haillons av lient si bien servi son audace, ne conservanî q\e son haïck blanc, serré à la taille par un foulard, il leva sur son escorte un regarJ plein de mâle assurance; son front, dégagé, sous la cor le en poil de chameau qui faisait vingt fois le tour de la tète, apparut, rayonnant et brave ^ ces hommes dominés par sa lierté. RassemPlant son cheval de la main et des jambes, il ensanglanta ses flancs par deux coups de chabirs, lui

262 MÉOINE.

fit faire une pointe magnifl(|ne, l'assit sur ses jarrets, et, arrachant un fusil à l'un des cavaliers, il continua sa marche com e un triomphateur.

Les deux prisonniers marchaient à pied, enchaînés côte à côte, et sous la surveillance de Muller qui fermait l'escorte. Kadidja était S!ir sa mule soigneusement enfermée dans son palanquin; le juif et le Kabile esclave cheminaient près iVA\e. Le vautour Yacoub élait perché sur le garrot d' la mule de la Mauresse, là tête basse, 1< s ailes ployées. L'oiseau vigilant semblait dormir.

Manïah s'arrêta à la hauteur du capitaine, et lui glissa ces mots avec prudence :

— Courage, Mahiah n'a jamais menti !

Le capitaine de Candeuil leva la tête, regarda le nègre avec nonchalance et incrédulité, et continua de marcher péniblement, à travers les ronces, et dans les sables qui couvraient la plaine. Les deux prisonniers étaient, ainsi que nous les avons laissés, dans un affreux délabrement. Leurs vêtements en lambeaux, laissaient voir à peine les débris de l'uniforme. M. Jourdain était plongé dans le plus ténébreux marasme; le capitaine, en dépit de son infortune, avait conservé cette verte insouciance française qui se rit de la douleur, de la misère, et se rit de la mort même.

Les petits yeux du juif pétillaient de joie; le terme de son voyage approchait, et, en échange des vicissitudes nombreuses de sa course vagabonde, le marchand Samuel s'apprêtait à recevoir une somme énorme, prix de sa vénalité et de ses complaisants oftices. Aussi le pas de Samuel était-il alerte et sautillant. En arrivant au douar de Ben-Allal, il arrivait au port^ et le matelot signalant la terre, après une longue traversée, n'a pas plus de joie aii cœui que n'en avait le juif à l'approche de son dernier gîte.

SCÈNh.S DE LA V.E AIUIIE 263

A deux cents pas deBeii-Allal et de son père, l'Arbi se courba sur rencolure de s(/n eheval, saisit son fusil par le milieu du canon avec la main droitr, le fit tourner audessus de sa tète, et le lança impétueusement vers le monticule où l'altendaient les deux chefs. A deux pas du Kalifat, riiahile cavalier s'arrêta sur place, lit cabrer son ch(»val (jui, rcto nbant à terre, fléchit sur ses jambes de devant et s'agenouilla. Alors l'Arbi déchargea son arme, et releva sa monture .ivec deux coups d'éperons qui, de nouveau, firent couler son sang.

Se jeter à terre, tomber aux pieds de son père, baiser les p lis de son burnous, et se relever, tout fut fait en un clin d'œil.

L'Abib et Ben-Allal baisèrent le marabout au front, et le Kalifat tourna bride vers la tribu.

Muller, pressant le pas, vint h la rencontre de TAbib et s'inclina respectueusement devant lui. L'Abid lui tendit la main en lui disant :

— Merci, vieil ami ; je te retrouve to. Jours à ton poste, toujours fidèle et dévoué dans cette vie aventureuse que Dieu m'a faite. Compagnon de gloire et de malheur, tu me ramènes mon fils chéri, après l'avoir servi comme tu me sers depuis plus de quarante ans : sois le bienvenu et mon meilleur a^ni.

— Vous me faites trop d'honneur, monsieiir le baron. Mes services sont ceux d'un soldat qui vous doit deux fois la vie. AustTliiz et Wagram : voilà deux dettes que je ne pour; ai jamais p.'.yer.

— iNe p;irlons pas de ces vieux souvenirs; il faut les laisser dans nos cœurs, où le temps les a ensevelis... Je te quitte» No;is nous leverrons dans quelques heures.

— Oui, monsieur le baron... oui, colonel. L'Abib rejoignit son fîls et Ben-Allal.

Les premiers instants de la route furent do:.nés à une

264 MJ^DINE.

conversation générale sur les affaires du pays et les opérations de Tarmée de TIeinsen. I/Ahib, malgré Tascendant qu'il prenait sur lui-même, avait été tellement préoccupé par sa joie, qu'il avait n 'gligé les prisonniers toujours surveillés par Muller.

— Ainsi, tu as été satisfait de mon vieil Égyptien ! dit TAbib.

— J'en ai fait mon ami ; sa fidélité n'a pas de bornes que je connaisse.

— Où est-il?

-- Là.,, avec mes prisonniers.

— D'où viennent ces prisonniers? demanda Ben-Allal.

— DeMoslaganem. L'un est bourgeois, comme disent les chrétiens; Tautr^est capitaine aux chasseurs d'Oran.

— Bonne prise, ajo^ita l'Abib.

— Bonne prise, oui, mon père, bonne et très-bonne prise...

— Est-c>e donc un guerrier renommé? interrompit le kalifat.

— C'est un rude compagnon : mais ce n'est pas là, à mes yeux du moins, son plus grand mérite.

—- Qui est-ce donc? demanda l'Abib.

— C'est le capitaine de Candeuil, c'est...

— Candeuil!... Candeuil î... tu as dit Candeuil, mon fils...

— Oui...

— Le fils du marquis de Candeuil...

— Le fils du marquis de Candeuil...

— Le fils de la baronne d'Ulm mariée... en secondes noces au marquis de Candeuil?

— Le fils de la baronne d'Ulm...

L'Abib laissa échapper ses rênes, éleva les bras, joignit les mains, et s'écria comme en démence :

— Après trente ans!! après trente ans! !

Puis, saisissant Ren-AUal par le bras, il dit d'une voix Iroublôe, saccadcîe :

— Ami! tous mes malheurs sont effacés!., tous mes chagrins sont anéantis i La vengeance rst venue à ma rencontre... Ma joie en ce jour, dépasse mes vieilles infortunes... Ce matin, j'étais encore le plus malheureux des hommes, maintenant je suis plus rayonnant qu'un calife!..

— Quel est donc la cause de ton honneur?

— J'a' trouvé!.. Oh i j'en devien.irai fou!.. Ami, mon priso nnier, l'un des hommes que mon glorieux fils traîne à sa suite, c'tst... ne ledtwines-tu pas? c'est Teiifant...

— De ta femme chrétienne?

— L'enfant de cette femme que je n'ai jamais pu chasser de mon cœur, l'enfant de mou insolent bourreau... j'en deviens fou!., j'en deviens fou!.:,

Mahiah s'était approché des chefs, il avait écouté le récit de l'Arbi, et son oreille attentive ne perdait pas un mot de l'entretien. Lorsqu'il entendit la confidence de .l'Abib, il comprima u»n sourire plein de fiel, et murmura entre ses dents :

— Dieu n'est pas pour toi seul, maître puissant, car le fils de Zaka marche dans ton ombre, et veille entre ta victime et toi.

L'Abib, arrêtani son cheval, fit signe à son fils d'attendre avec lui les prisonniers, et le goum continua d'avant er à la suite de Ben-Allal. Le capitaine et son compagnon d'infortune passèrent bientôt sous les yeux de l'Arbi qui, étendant la mc?in, montra M. de Candeuil à son père. L'Abib remit son cheval au pas, et marcha côte à côte avec le prisonnier, contemplant avec une rare expression de joie et de dédain, l'objet de toutes ses haines et de sa plus implacable vengeance. Après un minutieux examen, dont le capitaine cherchait à s'expli-

266 MÉDIÎ(E.

quer la cause, le chef se tourna vers TA'bi, et lui dit :

— C'est le fidèle portrait de sa mère; en le voyant, je sens se réveiller dans mon cœur une passion que je croyais cependant assoupie... Voilk bien ce front hau.ain, ces yeux doux et menteurs, cette élégance de formes et celte distinct on damnée... Mon fils, tu es le sauseur de ton vieux père, lu as consolé ses dernières années du trouble et des douleurs de son bel âge. Où as-tu pu découvrir la retraite de celle créature maudite? Comment t'es-tu gilssé dans le repaire de cette lionne au corps de femme, et par quel miracle as-tu pu lui ravir cet enfant, fruit de son parjure.

— Nous arrivons au douar de Ben Allai : l'histoire est longue; réjouis-toi de notre capture ; quand nous serons feeuls, je t'instruirai.

— Bien mon fds ! bien Gaston ! Ta prudence égale ton courage; je t'aime et je t'admire. Cet homme me connaît-il ?

— Il n'a qu'un faible doule à notre égard, et j'ai eu soin de l'entrelenir dans cette ndécision, qui rendra plus affreux le sort que tu lui desjines.

Les tentes de la deyrah apparaissent; les cavaliers prirent le galop, et renouvelèrent devant le douar, les furieuses fantasia dcjà exécutées devant l'Arbi.

Toutes la population du douar de Ben- Allai s'était portée à la rencontre du marabout, auquel on rendit les plus grands hommages. Celui-ci, poussant son cheval de la main et des jambes, lui fil faire six à huit pas sur les pieds de derrière, et entra au galop dans la tente de son père, où deux esclaves se jetèrent avec lui pour tenir sa bride et son étrier.

La musique entonna ses chants guerriers, et la deyrah fut tout à coup remplie de tumulte et de danseurs.

MuUer entra dans l'enceinte du douar et s'y arrêta.

SCÈNES DE f.A VIE ARABE. 267

Mahïah, s'emparaiil de la chaîne des prlsonnieus, les arivla el les eondiusil devant la tente du kalifat, où ils tombèrent épuisés de fatigue.

loutes les femmes passèrent la tête sous les cordes de leurs gueltoun pour voir les malheureux captifs, et les enfants les montrèrent du duii;t aux vieillards.

Aïclia et Méiline parurent sur le seuil de leur tente, et leurs regards tombèrent sur les clu'étiens. Jourdain leva la tète et vit les deux jeunes lilles qui avaient négligé de se eou\rir de leur voiie; et, et charmé par leur beauté, il dit au ( apilaine :

— Voilii qui est de bon augure, monsieur de Candeuil.

— Que Dieu vous bénisse avec vos augures, répondit rofticier, vous en voyez partout, et vous prenez sans cesse des épines de cactus pour des rameaux d'olivier.

— Le moyen de ne pas rêver la paix et la liberté, en renconirant des visages d'anges... Regardez .. là?.. Mais regardez donc ?

Le capitaine leva les yeux; ses yeux s'emplirent d'étincelles el se fermèrent aussitôt. Son corps, à demi-soulevé ^ur un coude, s'alTaissa; ses lèvres et ses joues pâlirent... Il s'ét it évanoui !..

L'^s dernières forces du captif l'avaient abandonné! cette organisation énergique, soumse à tant de rudes épreuves, après les avoir toutes surmontées, venait de succomber sous la seule puissance d'un regard.

Médine, en voyant les pris( nnicrs, avait d'abord senti son cœur battre avec violence, puis examin^int le capitaine avec u:ie émotion croissante, et le voyant chanceler, elle avait vioiehuiient saisi la main d'Aicha, l'avait meurtrie sous son étreinte, et, folle, éperdue, avec des yeux en larmes, et des larmes dans la voix, elle avait glissé ces ^^mots à l'ore.lle de sa compagne effrayée.

— C'est lui! lui! lui! et ses sanglots avaient voilé sa parole.

La portière do la tente des jeunes filles venait de retomber, lorsque le kalifat, TAbib, TArbi et Kadidja la relevèrent. Le kalifat, conduisant la Mauresse parla main, entra le premier.

Samuel se promenait dans le douar d'un air triomphant. Mahïah venait d'enfoncer en terre un énorme poteau, et achevait de river à l'anneau de fer de ce poteau les chaînes des deux chrétiens, exposés aux ardeurs d'un soleil déjà brûlant. Au sommet du poteau, élevé de huit pieds, le vautour Yacoub battait ses flancs de ses fortes ailes.

Quoique Muller surveillât le travail du nègre, celui-ci trouva moyen de dire à voix basse au capitaine, à peine remis de son étourdissement :

— Tu l'as vue?... Mahïah ne sait pas mentir! Mahïah sera ton sauveur...

Puis il s'écria d'on ton furieux :

— Silence, chiens : silence, maudits !

Le cousetl.

Mrdini^ et Aïclia s'étaient retirées au fond de lenr tente; la fdle de Hen-Aila^ , encore émue du trouble de sa campagne , lui prodiguait les soins les plus tendres , oubliant ses propres agitations. Médine se leva vivement du lit de repos où elle s'était assise, et courut se jeter au cou de son frère, qu'elle embrassa à plusieurs reprises. L'Arbi rendit à sa sœur caresses pour caresses, et s'inclina devant Aïcha, avec un mélange de courtoisie française et de gravite 0 ientale. La beauté de la fille de Ben-Allal frappa d'etonnement le fougueux marabout , et son regard, à la fois audacieux et doux, fil baisser les yeux de la Jeune vierge.

Le kalifi\t tenant toujours la main de la Mauresse, s'approcha d'Aicija, rt, joignant lesdi ux mains de ces femm.es d'un type si dlffiTent ma's é;4alenient beau, il dit :

— Ala iillo, je conduis ici l'épouse de l'Arbi, le glorieux soutien de rislam ; je te la donne pour amie et compagne, et je prie le Dieu vivant d'unir ton cœur au sien, comme ton père est unil à l'Abib et à l'Arbi.

270 miSdine.

Puis, se tournant vers Médine *

— La sœur de mon fils, pieux et brave , sera le lien commun entre cette noble servante du Prophète, et mon propre sang; aimez-vous toutes les trois et vivez en paix. Kadidja est votre aînée, puisqu'elle est mariée. Soyez pour elle douces et prévenantes, et n^oubliez dans vos prières ni les noms de vos pères, ni la cause du peuple qui combat et marche dans le droit chemin. Kadidja, mon enfant, reste avec tes sœurs, pendant que nos esclaves dressent ta tente près de la mienne; tu es, ici, n aîtresse et souveraine ; tu es l'épouse de TArbi, le saint et le vaillant.

Kadidja, pendant que le kalifat parlait, épiait la contenance de TArbi ; la flère Mauresse avait surpris le égard opiniâtre de son époux, et ce regard alluma, tout d'abord, dans son cœur, un foyer d'ardente jalousie dont les premières flammes firent d'aff'reux ravages.

Médine s'était emparée del'Arbi, et, tout en échangeant, avec lui, ses trésori de tendresse joyeuse, elle s'efforçait d'exalter les mérites d'Aïcha, et d'affermir la passion naissante qu'elle inspirait à son frère, toujours prêt à sacrifier son dernier amour à un caprice nouveau.

Les trois chefs se retirèrent, et Médine jugeant, avec ce tact exquis des femmes, que l'impression qu'elle désirait était produite , fit un geste gracieux pour inviter la Mauresse à s'asseoir, entre elle et Aïcha, sur les riches coussins de son lit de repos.

Les trois jeunes femmes se regardèrent, pendant quelque temps et avec une curiosité muniiieuse, avant de se parler. Les deux partis étaient en présence ; et, dès la première minute de cette étude réciproque, la guerre, résolue la veille, fut déclarée. Guerre sans merci, guerre à outrance, sans relâche, sans repos! guerre si terrible, que si deux armées en venaient aux mains avec autint d'animosité, la victoire de l'une ne serait acquise que par l'a-

SCENES DE LA VIE ARABE. 27l

néantisseinent de l'autre. El cependant, la première hostilité de celte lutte inhumaine fut une parole de paix, le remior truit hnué fut un sourire.

Médine avait n^pris cet empire imposteur dont elle mas(iuail si linbiUenuMit tous Irs mouvomenls de son âme. Son visagr était redeveriu ro^.c ; srs lèvres vermeilles donnaient ;^ sa bouche cette expression de douceur qui charmait ses admirateurs; l'aimal)le gaité française avait, de nouveau, déployé ses ailes sur son front d^di)ûlre, cl jamais on u'eùt pensé que son cœur pût être, à fa fois, le lomheiiu de sa joie et le berceau de sa folle insouciance.

Aïcha s'elforçijit de se remettre de la secousse à laquelle, cependant, elle s'élait préparée dès la veille ; elle s'effor- 1 çait d'apaiser les fougueux élans de son amour, et de regarder la Mauresse comme une sœur, et non comme une ennemie, comme une camp igne appelée à partager avec elle le cœur de TArhi, et non comme une rivale. Les conlidences de Médine avaient troublé cette âme candide et vierge, les lois du Koran s'effaçaient sous la tyrannie de la passion, et la nature se révoltait, à la moindre pensée d'une odieuse communauté.

Kadidja, mi^e en présence de deux anges, dont la beauté menaçait la sienne, comprenait que la lutte qu'elle allait engager, réclamait toute son énergie, et l'exposait à d'éminents dangers. En général prudent, die reconnut d'abord le terrain, et, du terrain porta î^on a'tention sur l'ennemi. S(>n beau visage parut un instant interdit; la toilette de Medine, la richesse de sa tente, mettaient la Mauresse, pour ainsi dire, en [)ays étranger; mais son regard haulaiu, liassant de la contemplation des choses à celle d. s deux ail. les, une légère contraction des lèvres annonça le dédain (!e s in ainHur-i)ropre , et sa glorieuse a:^surance. Fronçant ses grands sourcils d'ebène, Kadidja sembla jeter son défi, et c(unmencer rescarmoucle.

Ces trois femmes, distinctes par le cœur et par les formes, offraient un gracieux assemblage : la Maurcsse brusquement transportée dans le boudoir des jeunes filles, avait troublé leur harmonie charmante, en y ajoutant un nouvel ornement.

C'était un oiseau brillant, au plumage vif et varié, ravi aux ombrages d'une lointahie contrée , et emprisonné tout à coup, dans Télégante volière ou vivait un couple de de blanches tourterelles.

Médine fut la première à parler : la causerie, d'abord languissante, s'anima peu à peu ; mais chaque pensée, chaque phrase, chaque mot furent mesurés, calculés ; et il en résulta, qu'à travers les sourires, les gracieusetés, les compliments, les promesses, chacun des trois cœurs reçut de nombreuses bless'ires, et que ce combat si rudement mené, de part et d'autre, convainquit les deux partis de leur mutuelle vigueur, laissant, toutefois, la victoire indécise.

L'esclave gardienne entra au plus fort de la bataille, et annonça à la M^uresse que sa tente était dressée et prête à la recevoir. Kadidja : e leva, baisa au front sa belle-sœur et la fille de Ben-AllaU leur promit une prochaine visite et se retira. Dès qu'elle fut dehors, Médine ouvrit les bras à son amie, la caressa sur son sein comme un enfant gâté, et lui dit : — Nous ne la craignons pas , elle aime mon frère, mais Gaston n'aimera que toi....

— Elle est bien belle, murmura Aicha î...

— Oui, mais elle n'est que belle... Amie, il est là, lui, là, à quelques pas; il m'a vu, il m'a reconnu !... Comment lui parler? comment l'entendre?... Grand Dieu' que ce jour me paraîtra long !... Un jour ! et voilà deux ans que je vis loi i de lui! ^

Pendant que Médine et Aïcha reprennent leurs confidences, et que les aveux de la nuit précédente s'échappent une seconde fois des lèvres de la fille de TAbib, avec

le récit de son amour, histoire touchante que nous ne devons pas tenir d'elle, nous transporterons le lecteur sous la tente du kalifat, où sont assenihlés les deux vieillards eirAr])i . . ,

Le kalifat et TA bi sont assis côte à côte, le front tourni'; vers la porte de la tente; TAibi, égalemenl assis, leur fait fiice; Muller est gravement accoudé contre Un pilier; un jeune esclave remplit avec soin chaque tasse de café vide, et enlietient les pipes des deux chefs. Ï/Arbi ne fume pas ; il traduit à haute voix les passages de différents journaux français traitant des affaires d'Afrique.

L'un ae ces articles disant qu'une colonne expéditionnaiae avait, dans une razzia, capturé quatre mille moutons à une tribu insoumise, Ben-Allal y répondit par un sourire et ajouta :

— Si (juelque chrétien comptait, par plaisir, tous h s moutons que les Français prétendent nous avoir pris, les tribus seraient vraiment étonnées de leur richesse, et le calcul serait curieux.

— On assure, continua le lecteur, qu'Abd-el-Kader, traqué par nos troupes, a fait demander asile au Maroc pour sa famille; les tributs de l'ouest, fatiguées d'une guerre ruineuse, attendent l'émir au passage, et promettent de le livrer mort ou vif.

— Les Français sont fous, s'écria Ben-Allal, comment peuvent-ils croire de pareils mensonges, ils ne savent donc pas que le sultan Abd-el-Kader est le chef religiei x des tribus, et que sa personne est sacrée, et que tout crime de trahison, en vers lui, est promis aux vengeances célestes! le sultan vaincu, fugitif, errant, n'eut-il pour compagnon d infortune que son ombre, trouvera toujours un refuge sur cette terre sainte. Toute tente lui est ou-

verte; tout festin lui est offert, tout cheval lui appartient... Les chrétiens sont fous!... Continue ta lecture?

— On ajoute, reprit TArbi ; que le maréchal Bugeaud doit, sous peu, rentrer en France, le fiom de son successeur n'est pas officiellement connu...

— Cet homme est le fléau de l'Islam, interrompit encore Ben- Allai, il a conduit la guerre avec audace, habileté et bonheur ; si les chréliens font la faute de le rappeler, c'est que la colère de Dieu voudra nous épargner.

— Je connais le caractère des Français, ajouta l'Arbi, il est à la fuis aveugle et inconstant, et je ne doute pas du prochain départ du maréchal.

— Mais, les chrétiens ne peuvent être enuemis d'euxmêmes, au point de se priver du général auquel nous devons tous nos désastres. Cet homme a un bras de fer et le génie des combats ; il ne nous laisse ni repos ni Irève, il nous poursuit dans nos derniers refuges, escalade nos montagnes les plus arides, brave notre soleil, et sa politique aussi rusée qu'opiniâtre, entraîne sous ses drapeaux nos plus fidèles et plus braves tribus ; j'aimerais mieux voir le feu aux quatre coins de la plaine, et nos sources taries par le Simoun, et nos palniers renversés par l'ouragan que ce démon dans nos provinces. Pourquoi retournerait* il en France ?

— Pourquoi, depuis quatorze ans, les armées françaises ont-elles changé dix fois de chef? demanda l'Arbi.

— Cette inconstance a causé leurs revers, et je n'osais espérer qu'ils persévéreraient dan^ ce système aussi favorable pour nous que funeste pour eux. Les Français ont donc une multitude de guerriers vaillants et habiles.

— Les Français sont riches en tout, répliqua l'Arbi, et s'ils commettent des fautes, c'est que souvent leurs richesses les embarrassent.

— Que ne se contentent-ils des trésors de leur pays !

Pourquoi viennent-ils ruiner le peuple de Dieu et la terre sainte ?

~- L( s Français qui se font les apôtres de la liberté, répondit TArbi. se font, avant tout, les bourreaux des seuls lioinines vraiment libres. Va\ Kurope, la pensée est reine, et on s'indint' servilement devant elle, sans s'arrêter aux vires de l'exécution.

— Ces .journ;uix que tu viens de lire, prouvent la vérité de ce que tu dis h\ mon fils, et j'y devine qu'on dépense plus (le j^nroles dans un hameau chrétien, que dans toute la province de Tlemson. Ce peuple est maudit! ainsi, on ne nomme pas le successeur du maréchal Bugeaud ?

— Non. Mieux que personne je connais le peuple français, reprit TArbi, et si Dieu m'a d^oné cette connaissance, s'il a souillé mes lèvres du langage impur des chrétiens, s'il m'a permis de me vêtir d(.. habils de ces damnés, c'est qu'il a voulu que je déviasse le vengeur des vrais croyants. N'ajoutez aucune foi aux impostures de ces écrits, car, en France, ce que disent c -".que jour cent journaux, est chaque jour démenti par :nt autres. Les Français ont dans leurs rangs, et assis à leurs foyers, ce démon implacable qui a présidé à tous nos désastres : l'intrigue! Profitons der désordres qu'il sème sur son passage, ne nous arrêtons {-as à ces vaines menaces qui parlent d'un pays détesté, ^t ne frappent que le vent... Ralliez-vous à la voix de louvoyé du Dieu savant et sage; rangez-vous sous l'étendard sacré, et combattez dans le chemin droit, N'oubliez pas, surtout, qu'une seule de vos victoires peut relarder cette colonisation, dont on vous épouvante, non pas de quelques années, mais de plusieurs sèclts.

Les joues de Ben-AUal s'animèrent à l'énergique apostrophe de l'Arbi, et il répondit :

— Tu es prudent et brave, mon fils, ta parole réchauffe mon vieux cœur, et je suis prêt à verser pour le Prophète la dernière goutte de mon sang, épuisc3 par la mort de mes quatre enfants! .. Puisque tu connais les chrétiens et leur langage barbare, explique- moi ce qu'ils entendent par colonisation.

Ils ont le projet de réduire h Timpuissance toutes nos tribus, de corrompre les derniers chefs du peuple fidèle et de marcher sur la terre des élus, comme nos glorieux pères ont marché sur le sol de T^spagne.

— Est-ce là tout, interrompit le kalifat avec un sourire ironique?

— Non... Conquérants et triomphateurs, ils ne borneront pas leur ambition au triomphe et à la conquête; maîtres du pays, ils voudront en jouir comme s'ils le tenaient d.* Dieu, comme si leurs pères y avaient leurs sépultures, comme s'ils y avaient eu leurs berceaux! Us bâtiront des villes, renverseront nos mosquées; le son des cloches fera taire la voix des muezzinn, et il y aura dans la plaine et dans la montagne plus d'habits français que de burnous!

— Est ce tout? demanda Ben-Allal du même ton.

— Non!... Les tribus vaincues et désarmées paieront l'impôt régulie , et nos vast'^.s terrains en friches seront cullivés par des mains chrétiennes, habiles à tarir leur fécondité. Les villes saintes seront p uplées d'intidèles; le pays sera coupé de routes et sillo né de voitures ; nos caravanes porteront tous les trésors de la vieille Afrique à des marchands chrétiens; nos enfants seront instruits dans les livres profanes, et notre territoire sera divisé par ses nouveaux maîtres au préjudice de ses premiers possesseurs. Alors, nos provinces chargées de faire vivre des multitudes, s'épuiseront dans leurs efforts. Dans leur avarice, les conquérants utiliseront tous les rayons de notre

soleil, et toutes les veines de nos sources! Séduits par l'appût du gain, corrompus par les vices de leurs tyrans, les Arabes courbiront leurs fronts sous le joug; nos femmes mêleront leur sang au sang chrétien, et il ne restera d'autre vcsiige de la nation musulmane que le souvenir des gerriers morls pour soi indépendance. Alors, TAfri- (|ue vaincue sera pacifiée et civilisée; alors on dira en r.urope, la France a colonisé lAlgér.e... 0 Miisulinans! souiïrirez-vous lant d'outr^iges!

— Le i)eui)le qui leve de semblables miracles est fou, dilBen-Allal avec dédain.

— iMon (ils parle en sage, répliqua TAbib, ce qu'il annonce, les lYançais oseront le tenter.

— Les Français sont impies, leur am ition ne consulte jamais la volonté divine, la terre sainte n'appartient qu'à Dieu, il l'a donnée aux enfants du Prophète, et les chrétiens les plus fameux n'ont trouvé dans nos plaines que la honte, la mort et la défaite. Depuis quatorze ans que la guerre est commencée, cette colonisation n'a fait qu'un pas tremblant, et le maréchal a seul étendu sa puissance, en attirant à lui, par les armes et par la ruse, quelques traîtres. Mais le sultan compte encore sous ses étendards de nombreux partisans; nos montagi.es recelant des peuplades indomptables. La îvab.lie (1) est sans cesse menaçante, et la plupart des tribus soumises ne le sont que par excès de prudence , attendant un grand signal pour venger leur esclavage momentané.

— 11 en est ainsi de tous les peuples vaincus, dit Mul- 1er ; ils acceptent par politique la loi des vainqueurs, et se perdent dans l'attente du jour de la révolte. Les douceurs du repos, les caresses des nouveaux maîties endorment la haine, et quand ICjOur de brider les cha'ues ar-

(1) La (iabilie, le pays des Kabiles,

rive, il ne trouve que des enfants dégénérés, abrutis par la captivité.

— Les Français ont envahi et soumis TËgypte pendant quelque temps, et cependant TÉgypte est libre; elle a chassé ses tyrans.

— Si les Français eussent gardé plus longtemps leur conquête, l'Égypie serait française, répondit Tabib; et cette riche contrée n'a que trop subi le joug des chrétiens, car il Ta corrompue, et y a fait mûrir des fruits tellement impurs, que je l'ai reniée pour patrie.

— 0 musulmans! s'écria l'Arbi d'un ton prophétique, serrez-vous autour de mon coursier, élevez la voix dans la bataille, agitez fortement vos burnous ; l'œil de Dieu plane sur vous, et celui qui doit ployer le soleil (1) et renverser les montagnes couronnera vos efforts. Croyez-moi, je suis la parole de l'envoyé illustre (2), et je vous annonce le jour de miséricorde et de pardon. Rappelez-vous que Thagout (3) combattit et vamquit le peuple saint, parce que le peuple saint avait offensé Dieu, et que Dieu, touché des misères de ses vrais enfants, leur envoya David qui tua Thagout, Ému de vos douleurs, le Dieu terrible vous annonce, par ma voix, que vous touchez au ternie des épreuves.

Péjà les chefs puissants se réunissent. Dans deux jours ta tribu, Sidi-Ben-AUal, sera un vaste camp où piafferont des chevaux intrépides. J'ai écrit aux kaïds des Ouled- Belagh, des ReniMuthar, des B ni-Djennad et aux chefs de l'agalik de Taourga. Tous ces guerriers ont répondu à mon appel, et m'on fait savoir, qu'après demain matin, ils viendraient baiser ton tront. Courage donc, ô kalifat, vieil honneur de la plaine! ne sens-tu pas, à ma voix, le

(1) Expression du Korau.

(2) L'ange Gabriel.

(5) Goliath.

SCENES DE lA VIE AKALE. 279

souffle farouche du dieu des mêlées enfler tes veines? En avant! en avant! (|u'à son rrveil le lion extermine les réprouvés !

H.^n-AUal, exalté par ce discours, se leva. Son visage mâle et osseux prit une expression magnifique de noblesse et d'intrépidité, et il dit avec calme :

— Le vieux kalifat est prêt l\ mourir !

— Mourir! s'écria l'Arlii... non... mais combattre... et si la fortune nous est encore contraire, si le Dieu vengeur n'est pas fléchi... le désert est derrière nous. Le Maroc nous ouvre un asile, et dans ce vaste empire où ne règne plus qu'un sultan efl*éminé, cupide et lâche, nous retrouverons les peuDladfs berbères, fières de la race de Taschetinn, et jalouses de nous accueillir pour réparer nos forces et nous lancer de nouveau dans la lutte.

Les chrétie ssont à deux ou trjis journées de marche de notre camp , ajouta le marabout en baissant la voix brusquement. Lorsque les contingents nous auront rejoint, nous fondroiis sur eux et es chasserons comme !e simoun chass? le sable des grèves.

— Ne préviendront-ils pas notre attaque? demanda l'Abib.

— Je le ai détoui né de leur route, en parcuurant leurs rangs, où je m'étais glissé sous un déguisement; ils cherchent la deyrah de Sidi-Btn-Allal v rs l'Orient, et ne>onge.jt pas ù venir du côl^ des Chotts. Nous pouvons les attendre en toute sùrete. Les contingents arriveront après demain matin : nous ploierons nos tentes, et nous nous poriv rons en avant, après av »ir envoyé nos femmes el nos troupeaux chez les BeniKiza. Po «r que Moliamnied nous protège, nous lui oflrirons, en sacrifice, ces deux chrétiens que j'ai fait prisonniers et qui nous embarasseraient...

-^ Le capitaine Candeuil, interrompit l'Abib?

— Oui.

— Ces prisonniers sont à toi, leur vie t'appartient, ajouta Ben-Allal.

— Mon fils, ne précipite rien, nous nous consultèions pour cette exécution.

— Oui, mon père, et je te verrai bientôt plus empressé que moi.

— Il ( st un acte plus important que le cliâtiment de ces deux maudits, reprit i'Abi. ; uj acte dont tu peux seul décider.

— Lequel?

— Tu as vu, aujourd'hui, la fille de moii vieil ami Ben- Allal.

— Oui, répondit TArbi, et son regard jeta de viv s étincelles.

— Le kalifat baissa la tête, Muller fit un léger souiire qui dérida son front sévère. La toile de la tente frémit, comme par l'effet du vent, mais les chefs ne s'en aperçurent |iiS.

— Puisque lu as vu cotte jeune fille, tu dois l'avoir admirée comme une beauté pareille a: x promises du livre saint.

— Oui.

— Eh bien ! mon fils, comme le guerrier ne sait jamais quel sera son dernier combat, il est possible que le kalifat tombe dans notre prochaine attaque ; s'il meurt, son seul chagrin sera de laisser aprè# lui, Aicha, sa fille chérie, sans famille it sans soutien... Je suis vieux, bien vieux, la mort ne tardera pas à me visiter, et...

— Je comprends, interrompit vivement l'Arbi; l'oflfre qui m'est faite, devance mon ambition ; si la belle Aicha lie me repousse pas, je la demande à son père pour

épouse, et je lui devrai tout mon bonheur.

SCfelfES DE LA VIE ARABE. 281

— Ton cœur est-il capable de se partager également entre Kadidj i et ma fille?

— Mon cœur esl l'esclave de la loi divine, il partage ses S()ins et donne toute sa tendresse l\ chacune de mes compagiies.

— Dès ce moment, tu as ma parole; aujourd'hui même tu iiuras ma répons, je vais la chercher près d'Aïcha.

I/Arl)i h;iisa les mains du kalifat qui, se levant à son tour, lui dit: — Kn toi. Dieu me rendra mes (juatre fils tues dans la plaine ! VA il sortit.

Ben-Allal rencontra Mahïah accroupi c ntre la tente, près du seiii^ ; et, dans s préoccupation, il passa devant lui sans le voir; le nègre le suivit des yeux, et, le voy. nt entrer chez Mcdine, il murir.ura d'une voix étouffée :

— x\hî ma mère' ma mère! douleur! douleur! L'Abih, l'Arbi et Muller étaient seuls sous la tente du

kal fat; le jeune esclave était sorti s r un ge te du marabout.

L Abib se rapprocha de son fils, et lui dit avec précipi ation :

— Parle, je'êccute: mes pensées se perdent depuis ce ma in, e j'existe sans vivre! Où as4u découvert cet homme ?

xxir

Le récit.

Avant de répondre à la que tion de son père, l'Arbi promena ses regards autour de lui, autant pour se recueillir que par prudence; puis, modérant le son de sa voix, 11 dit :

— Voilà bientôt deux ans qu*Abd-el-Rader me donna Tordre de quitter l'Afrique; trop faible, alors, pour résister à la volonté de ce maître inhabile et tyran, je m'embarquai k Alger sous le costume d'un juif, muni de papiers appartenant à Samuel.

En continuant ton n'cit, mon fils, ménage et pèse tes paroles, Abd-el-Kader est un grand chef, que Dieu aime et protège, tu dois l'incliner devant son nom, comme devant sa personne.

— Nous ne sommes pas ici en présence de stupides Kabiles, ou de Gheiks ignorants et fanatiques, je parle à mon père, homme d'esprit et de cœur, et je jette avec joie ce masque qu'il faut toujours porter pour captiver des barbares. Je dis qu'Abd-el-Kader est inhabile et tyran, parce que son joug m'est odieux, et que le jour où je le renver*

SCÈNES DE r.A VÎR ARABE 283

serai pour régénérer le leiiple Arabe n'est pas éloigné. Pour l'initier aux aventures de mon voyage, j'ai besoin de parler librement, et il faut que le marabout s'efface devant le baron d'Ulm... Il faut que les sottes croyances de Mohammed...

— iMon fds! mon fils!..

— Tombent devant Taudace de Tavonturier... mon \)bvi\ écoute-moi sans rj'inlorromj)re... Kappelle-toi que j'ai vengé ton honneur et tes malheurs, en te livrant ce prisonnier qui gémit sous tes yeux... L'avenir m'appartient, et je succéderai au sultan, ou perdrai ma tête dans la lutte... Écoute-moi.

— Parle, répondit l'Abib avec une résignation chagrine.

— MuUer, reprit l'Arbi : fais bonne garde au dehors, pour que Ben-Allal ne nous surprenne pas dans notre conversation... Je compte sur toi.

Muller sortit aussitôt.

ï.e bateau h vapeur qui me conduisait en France, jeta l'ancre dans la rade de Toulon, et ce fut avec un serrement de cœur bien douloureux que je posai, pour la seconde fois, le pied sur cette terre chrétienne, où se sont écoulées mes jeunes année , où mon âme s'est remplie d'ardeurs ambitieuses, où mon goût s'est formé au spectacle du beau, où mes penchants au bien et au mal se sont développés. En vain ai-je voulu étouffer mes souvenirs, ces souvenirs accouraient en foule, et le jeune chef arabe n'avait laissé, so is sa tente, dans la plaine et dans les sables, aucun des vieux regrets qu'il y ava t apportés. Je revis la rYance avec joie, avec délices! ce pays est si beau! ses \rais enfants sont si heureux! - — Assez, Gaston! assc, tu parles ii ton pauvre père! assez ...

— Mes pensées envieuses n'altéraient cependant en

rien l'inébranlable résolution qui régnera là jusqu'à mon dernier souffle, reprit TArbi en posant la main sur son cœur. Ce pays magnifique, cette si douce patrie, soulève dans mes esprits plus de haine que d'amour; haine violente et implacable, par cela même qu elle est jalouse.

— Bien, mon enfant, bien! L'Abib serra tendrement les mains de son fils.

— - D.j Toulon, je fis route pour Nice, où j'achetai, sans peine, un passeport au nom du baron de la Garde. Débarrassé de mes vêlements juifs, et nanti de mon passeport, je parlis de Nice pour Pâiis, dans une bonne calèche, m compagnie du fidèle Mulkr, et suivi de deux laquais qui composaient mon service de voyage. Les lettres que Samuel m'avait remises, m'ouvrant pour deux années un crédit de trois cent mille francs, tant à ton compte qu'à celui de Témir, je pus, en arrivant à Paris, monter ma maison sur un pied magnifique, et mener, comme on dit en Europe, train d'ambassadeur. Ma première pensée avait été pour Médine, ta fille chérie. Mais la prudence exigeant que je ne me présentasse pas à son couvent avant de lui avoir fait connaître le secret de mon rôle en Francr^, et le danger que pouvait occasionner une indiscrétion, je lui écrivis pour lui annoncer ma prochaine visite, lui commander de me recevoir comme un étranger, comme un prétendant, et d'anéantir mon billet que je signai : baron de la Garde.

La lettre écrite, il était difficile de la faire parvenir.

Comptant néanmoins, sur l'habileté de Muller, je la lui confiai, et pendant que ce zélé serviteur cherchait les moyens de réussite, je mandai h ton banquier de Marseille, M. Gulberr, de me donner une recommandation pour la chanoinesse du Cuuvent de Médine, en me priant de m'annoncer à cette brave dévote, comme un riche

SCiNES DE IX TIE AHABE. 285

parli fort agréé par le piVe de sa jeune pensionnaire musulmane.

Je ne me rappelle pas très-bien le slralagéme qu'employa iMuUer pour faire tenir à Médine mon avis iiiportant; mais il est certain qu'en un même jour, le courrier de Marseille m'apporta ce que j'en attendais, et que Mul- 1er m'annonç;., non sans orgueil, que Médine avait lu et brûlé mou l)illet. J'envoya. la lettre de M. Gutberr au couvent, et mon valet de pied me rapi)orta la réponse de la clianoinesse, réponse qui m'engageait à me présenter selon mcn bon plaisir.

Le lendemain mes clievaux piaffaient à la grille du couvent, et on annonçait, dans le [îetit salon réservé de la supérieure, le baron de la Garde.

La chanoinesse est une vieille femme qui a un peu d'esprit, et veut en avoir beaucoup ; elle vise à l'effet, et parle à la fuis des lèvres, des yeux, du geste, du menton et de la têt*:; entière ; c'est une très-bonne personne, moiiié du cloître, moitié du monde, et bien faite pour Téducalion des chrétiennes, car elle a un pied dans l'enfei et l'autre en paradis. Bref, se trouvant en tête-à-tête avec un jeune élégant noble et riche, se voyant honorce de la confiance pat< ruelle, elle m'accueillit avec une amabilité précieuse el doucereuse, avec tout un arsenal de politesses et de prévenances que je lui rendis d'un cœur généreux. Elle me fit des questions qui me donnaient de rudt'S envies de rire , et auxquelles je répondis avec le d'un kadi (I).

— Monsieur le baron connaît beaucoup M. Gutberr?

— Oui, Madame, mais je connais davantage le père de mademoiselle Médine...

(1) Kadif oflicier de juslice.

286 MéDlNÊ.

— Ah!., vous connaissez le bey Ibrahim... on le dit d'une magnificence'...

' — Toute princière, madame, et toute orientale.

— A-t-il d'autres enfants que sa belle Médine?

— Non, madame.

— Et où Tavez-vous connu ?

— Dans un voyage.

— Monsieur le baron est militaire ?

— Hélas! non, je ne suis absolument rien.

— Vous êtes au moins tros-modeste et... chrétien, monsieur le baron.

— La modestie est une vertu toute chrétienne, et je m'efforce de m'écarter le moins possible des préceptes de cette religion, la meilleure de toutes.

L'Abib leva les yeux aux ciel.

■— Hi las ! monsieur, c'est Dieu qui vous envoie. Médine serait l'honneur de son sexe si elle était chrétienne ; mais les principes dont je la nourris n'ont encore rencontré, en elle, qu'une foi chancelante; quelle victoire pour vous et quel triomphe! si vous pouviez gagner à Dieu cette belle âme.

' Je ne suis qu'un pauvre pécheur bien indigne.

— L'amour est un seiîtimenl souvent victorieux, répondit en baissant les yeux la chanoinesse, et, quoique profane, il se purifie au pied de l'autel.

— Mademoiselle Médine méri e donc tous les éloges qu'on s'accorde à lui faire ?

— C'est la perle de ce couvent, perle plus ra^; et plus fine que toutes celles de l'Orient d'où elle nous est venue... Vous allez la voir, monsieur.

La chanoinesse sonna, fit demander la pensionnaire, et me dit en Tatlendant :

— Médme a depuis longtemps satisfait aux dernières exigences de son éducation; elle n'a plus, je m'en fais

SCÈNES DK LA VIE AKABE. 287

gloire, rien à apprendre dans celle mî^lson. Nous avons commencé; il y a s x mois, h la produire dans le monde donl elle doil faire l'ornemenl; elle a paru plusieurs fois chez ma sœur, la princesse Tzarilzinn.

— Tzarilzinn ! s'écria TAbil), en levanl vivometil la lole.

— Oui, dil TArbi, el il continua: — AUondez-vous donc à voir une jeune lille accomplie, que vous pourrez égalemenl juger cliez moi, dans rinlérieur modeste, et dans la société, aux soirées brillantes de la princesse.

Médine entra. L'entrevue fut touchante de réserve. La chanoinesse tomba mer veilleuse:r]ent dans mon piège, et, lorsque son élève se retira, elle me demanda d'un air triomphant :

— Vous avais-je trompé?

— Vous avez été trop modeste, à votre tour. Si je laisse Dn souvenir dans cette âme candide, vous n'aurez plus qu'à hâter une conversion indispensable â mon bonheur.

Nous nous séparâmes ravis l'un de l'autre, et mes visites se succédèrent discrètement pendant quatre mois, tandis que présenté chez la princesse, par sa sœur, j'y rencontrais Médine assez souvent, profitant cîe mon rôle d'amonreux pour l'entretenir de son père et de la vie Domade:

PcMidant ces quatre mois j^ m'attachai servilement à exécuter les ordres d'Abd-elKadir. Nul esclave n'a jamais mieux obéi à son maître. Chargé de percer les mystères du gouvernement français, el d'éventer ses projels, je me suis fait l'ami des chrétiens les plus haut placés et les plus influents; étalant un luxe fastueux, poursuivant tous les plaisirs, régnant par le ton, par le genre, par l'élégance ; grave avec les hommes sérieux, écuyer, maquignon, duelliste, artiste, souple, sentimental, joueur, in-

288 MÉOINE.

(lustriel, j'ai fait tous les métiers, j'ai trouvé place clans tous les cœurs, tt j'ai conquis, avec un infatigable bonheur, r;iffection des hommes d'État, de l'aristocratie et de la banque; l'amitié des désœuvrés et la teniresse des femmes assez vertueuses pour ne pas me donner leur amour... 0 mon pèr !! je l'ai bien vengé sur ce sexe coupable de tes malheurs !

L'Abib ne put réprimer un frisson violent qui^agita tout son rorps.

L'Arbi reprit, après une courte pause :

— Maître de tous les secrets du gouvernement, j'en rendais un compte fidèle au sultan, par ma correspondance avec Samuel ; mais au milieu de mes triomphes mondains, un homme, un seul h^mme vint se placer entre ma gloire et moi. Malédiction ! cet homme est là.. ^ enchaîné devant notre tente, et sa tôle paiera pour son audace...

— Candeuil ! s'écria l'Abib.

— Parlons plus bas... oui, Candeuil! c'est lui qui, apparaissant tout à coup sur le théâtre de mes exploits, osa rivaliser avec 'e baron de la Garde, et, je l'avoue à ma hoRt^ arracha sur mon front, d'une main ferme et hardie, la couronne que l'élite du monde élégant m'avait unanimement décernée. Riche, brave, spirituel, livrant sa vie au hasard, adoré des femmes, j'ai souvent rencontré ce beau cavalier at'.aché kmon ombre, et m'effaçant sur tous les terrains. Nos amis communs m'apprirent qu'il avait servi dans la cavalerie d'Afrique, et qu'une blessure grave, reçue au Mousahiah, l'avait contraint de quitter l'armée momentanément. Dans une de nos conversations je le conduisis k me dire, sans qu'il me reconnût, qu'il m'avait porté ce coup de sabre dont j'ai si longtemps souffert... Plus j3 vivais près de cet homme, et plus je le

détestais ! mon aversion devait cependanl faire un progrès gigantesque... Écoute bien.

— J'écoule...

— Vj\ me faisant le récit de tes malheurs, tu avais dédaigné de me dire le nom de celui (\u\ les avait causés...

-- I.a honte m'avait fermé la bouche... je savais d'ailleurs qu'il était mort.

— Ce ne fut qu'en répondant i^ la lettre par laquelle je t'annonçais ma rencontre avec le capitaine, que tu m'appris que cet liomme s*a|)i)el«iil, comme lui, le marquis de Candeuil. Frappé par cette nouvelle, comme par la foudre, je courus aux n'useignemcnts, et je sus bientôt que cet insolent jeune homme était le lilsde notre ennemi mortel.

Dès ce jour, l'espoir de la vengeance bouillonna dans mon cerveau. La marquise était en Russ e, je dus remettre à des temps plus heureux la joie de la rencontrer, et je résolus de frapper son fils le premier... Mais, comme si mon cœur n'avait pas encore assez du fiel qui en débordait, le ciel me réservait un nouveau sujet de fureur et de haine !

.— Lequel? grand Dieu !

— Médine me fit un aveu î Un soir, chez la princesse Tzarilzinn, au milieu d'une foule dorée, étincelante, dont mon rival était le roi, elle m'avoua... C'est odieux ! c'est infâme!...

•— Achève '.,.

— Elle m'avoua qu'un homire avait captivé son cœur... et elle me confia son amour, en me priant à mains jointes, de te demander ton consentement pour assurer le bonheur de tous ses rêves, dans une union pour laquelle elle était prête à se faire chrétienne.

— Et cet homme! cet homme! demanda l'Abib, devenu pûli' e' ireiiiblaiiL

i90 MéDINE.

— Ne devines-tu pas son nom ? répondit sourdement l'Arbi ; ne le devines-tu pas?

— Assez!... assez!... s'écria le malheureux vieillard; assez !..

— Voulant t'épargner, je ne t'ai pas instruit de cette intrigue ; je t'aî supp'ié de rappeler Médiiie, sous le prétexte qnesn santé l'exigeait. Elle est partie les larmes aux yeux, et son départ m'a fait savourer le fruit de ma première vengeance. Mais cette vengeance ne devait pas s'arrêter en si bon chemin ; j'attendais une occasion favorable pour laver dans le s mg du capitaine tes vieux outrages et les miens... O^t homme a failli m'échnpper... et j'ai pensé en devenir fou !...

La retraite de Médine fit du bruit dans le monde; plusieurs de ses adorateurs firent une croisade en Palestine, croyant la trouver dans quelque ville mainte du Prophète: nul ne connut son véritable refuge. Le marquis de Candeuil, devenu triste et malheureux, perdit ce vif éclat qu'il m'avait ravi, et je redevins ce que j'étais avant lui. Comme j'étais officiellement reconnu pour le prétendant (le la belle fugitive, on m'entoura d'un secourable intérêt, et l'on vanta ma force d'âme. La chanoinesse on radota...

Un jour, j'appris que le capitaine était brusquement parti pour aller rendre visite à sa mère qu'on disait dangereusement malade. La mission maudite que j'avais à remplir me retenait en France, et pendant un an j'ai attendu le retour de notre ennemi, comptant les jours, los heures, tous les instants que son absence dérobait à ma haine. 11 revint enfin ! 11 y a de cela deux mois; et dès le second soir de son arrivée, je saisis un vain prétexte de galanterie, un mot léger, mais innocent, adressé par lui à l'une de ros danseuses chez la princesse Tzaritzinn, pour lui envoyer un cartel. L'heure et le terrain étaient assignés pour le lendemain, au bois de Saint-Mandé. Je

m'y rendis nv(T. mes U^moins; le marquis fit défaut. Je courus il son liùlol... Il était reparti! reparti pour l'Afrique, ou il avait sdliieité d i service.

M;iis la JM'ovidei.ce est juste et vengeresse. Quinze jours après le départ du capitaine, je fus rappelé par Abd-el- Kad(r, pI r'esl à Most:!{j;inem...

— Mahïal] m'a ra(onlé Un\ duel, interrompit TAbib... (ilorieux enfant ! pour;|uoi t'es-tu exposé à mourir, quand tu))<Mivais enlever viv.in' cet homme.

'*— J'avais po'ir lui trop de haine; je voulais le vaincre loyalement; son mépris m'eût trop fait rougir... Voilà ce que j'ai afraché sur le cœur du maudit... tiens... regarde ce médaillon... Reconnais-tu ce portrait?

— La baronne d'Ulm!!!... Oli! grand Dieu l grand Dieu !

L'A'Mb. les regards fixés sur le médaillon, semblait abîmé dans ses souvenirs. Sa vue se troubla, et ce fut en tremblant qu'il demanda :

— Médine a-t-elle vu le maniuis?

— Klle le verra... Tu lui révéleras ta mystérieuse histoire et si elle persiste dans son amour impur, si elle est assez d générée pour ne pas partager nos sentiments; en voyant tomber la tète de ce chrétien, elle subira un juste châtiment. Dans tous les cas, qu'elle aime ou non le capitaine, je me réjouis de la mort qu'il recevra sous ses yeux. Oui... oui... Dieu est grand!

— Et quei est cet autre prisonnier?

— Un homme de rien, ramassé par hasard dans la plaine, et bon l\ jeter aux schiaouss (1).

— Je vais parler à Médine, sa tendi^esse ne sera pas

ri) f.cs schiaouss sont k la fois agents de police et bourreaux; ils portent toujours un yalnghan k la ceinture, et un long bâton k la main. Ces deux armes sont leurs insignes.

sourde k ma voix ; el, quelle que soit l'issue de notre entretien, demain la lête de Cardeuil roulera sur le sable du douar...

Mahïah souleva brusquement la portière de la tente

et dit :

— Sidi-Ben-AHa' arrive...

— A demain, répéta TArbi. Le nègre jeta sur ses maî- 'tres un regard consterné.

L'Abib cacha le médaillon de Candeuil sous sa veste, du côté du cœur.

Le kalifât entra sous la tente, et xMahïah laissa retomber la porlière assez lentement pour entendre (f s mots :

— L'Arbi, mon fils, ma fille est à toi.

Le baron de Teiiipire.

L'Arrivée de plusieurs Kaids, exa.ts Ix Tappel de TArbi Uni les trois ithefs en conseil permanent pendant toute la journtu et la majeure parlie de la nuit; TAbib occupé, a^ec son ami , i^ disciiter los plans de la campagne , ne put trnuv<T un moment favorable pour entretenir MéJine, ainsi (ju'il en avait b' projet, et remit forcément au lendemain cette alîaire pressante.

Mahïah avait rodé, jour et nuit, autour de la tente des jeunes lilles et de cere de Kadidja ; mais la première était fermée par ordre de l'Abib, et la Mauresse s'était obstinément tenue dans la sienne sans même communi |uer avec ses esclaves.

Samuel s'était confiné à l'extrémité du doiiar, dans une mauvaise canouîiière (1) française dont on l'avait gratiiié, file marchand juif s'y prélassait dans une douce paresse,

(1) No«5 tontps triMr.'iulRÎres se nomnienf r.anonnières ; ou ea a beaucoui» (loiiiié aux tribus i?ourni-ei.

594 MéDlNE.

frémissant à chacun des souvenirs de sa vie aventureuse. Muller se promenait k pas nonchalants, devant les prisonniers, avec une vigilan e désespérante, fiimant pipe sur pipe, et muette comme un marhre,

Les pauvres captifs, exposés k un lourd soleil, accablés de lassilude, étaieni abattus, Jourdain, par un sombre désespoir, le capitaine, par un torrent de pensées qui meurtrissaient k la fois son cœur et son cerveau. Vers dix heures du matin, le leiidemain de la scène que nous avons décrite au précédent chapitre, Médine et Aicha étaient assises côte à côte sur leur lit de repos, et plongées dans Tune de ses longues causeries qui faisaient, seules, le charme de leur monotone existence.

Quoique Is deux campagnes furent unies par les liens les plus étroits d'une amitié dévouée ; quoique leurs chagrins furent toujours partagés, et que les plaintes de Tune eussent toujours un bienveillant écho dans Tâme de l'autre, il était aisé de reconnaître, en les voyant, cette triste infirmité de notre nature qui fait que tout être lieureux ne compâtt que du bout des lèvres au malheur de son meilleur ami. Aïcha est souriante malgré elle ; sa voix n'a pfus ce tiiubre fatigué de la veille ; sur son front pur, rayonne une joie dont elle s'efforce, il est vrai, de medérer les transports, car cette joie frappe au cœur la pa .vre Médine, dont la têie est penchée, d nt la gaîté s'est envolée, dont les yeux sont en pleurs !

— Médine, ma bonne sœur , dit la fille de Ben-Allal, pourquoi Tabandonner à cet affreux désespoir? il me semble que lu devrais remercier Dieu et non pas l'accuser : ton ami est là, entr'ouvre notre portière et tu le verras... Certes, tu n'as jamais fait un plus beau rêve... Médine, réponds moi.

— Je donnerais tout mon sang pour que ces prisonniers fussent en liberté; j'aurais souffert les horreurs du sup-

plice pour (ju'ils ne fussent pas tombés au pouvoir de leurs ennemis.

— liais (pie peux-tu redouter? Nos [lères sont humains etgénrreux; dès que TAbib connaîtra le secret de ton cœur...

— Jamais!... 1! ne le connaîtra jamais; mon aveu ferait tomber la t(Me de deux malheureux.

— Peux tu si mal iiigfr nos |)arents... Et ton frère?

— Mon frère l... je me tais... Oh! c'est affreux!... Qui viendra donc à mon secours?

— Kh bien ! puiscpje tu crains d'animer la colère des chefs contre ces dei:x chrétiens, en faisant une révélation, penses-lu que ton père et le mien résis'.eront à nos prières.

— lis ne nous écouleront pas.

— Et si je mettais mon amour au prix de la liberté de ton ami, l'Arbi me repousserait-il ?

— Oui...

— Oh ! Médine, tu fais injure à ton sang, et au plus juste des hommes.

— Mes pressentiments sont infalllbles !... Mais, pardon, mon enfant, pardon î... je trouble ta joie, et je viens mêler ^ ('éclat de tes beaux jours la sombre tristesse des miens... Reposons-nous sur le Dieu clément, lui siul réglera ma desliné;\ je n'ai d'espoir qu'en lui! Revenons à loi ; regarde moi... que tes yeux sont beaux et brillants ! leur mélancolie les pare moins que cette vive lumière qui les anime aujourd'hui. Te voilà donc au comble de tes vœux ?

— Oui, je serais la plus heureuse des femmes si Médine était he:ireuse.,.

— Ne t'occupe pas de moi... Ton père t'a-t-il marqué le jour de ton mariage?

— Il m'a dit, tout bas, que les chefs étant attendus de-

main matin, nous célébrerions le fêle aussitôt après leur

arrivée.

— Je te disais bien que nous vaincrions cette fière Mauresse... elle doit rugir de dépit sous sa tente, et, si elle savait l'intérêt que j'ai pris à sa défaite, elle viendrait me poignarder de sa main blanche. Ah! si mon pauvre ami n'était pas là, je chanterais comme un gai rossignol.

— Pourquoi n'as-tu pas cherché à voir le prisonnier cette nuit, comme tu en avais l'intention ?

— J'ai réfléchi et pensé qu'une fausse démarche pourrait lui attirer un châtiment sévère ; et d'ailleurs, j'ai remarqué que notre gardienne, qui nous abandonne ordinairement pendant la nuit, a fait sentinelle jusqu'au lever du soleil : j'ai étouffé tous les élans de mon cœur, et n'ai pas fermé les yeux, prêtant l'oreille à l'horrible bruit des chaînes des prisonniers, et aux ébats du vautour, qui semble veiller sur une proie promise.

— Ma sœur, tu m'as souvent cité ce vieux proverbe français dont les chrétiennes se font gloire : Ce que femme veut. Dieu le veut.

— Oui!... Hélas ! ce proverbe est bien menteur.

— Quoique je ne sois qu'une pauvre fille ignorante, je veux qu'il ne soit fait aucun mal à ton ami.

— ïu le veux!... Et par quel moyen le préserveras-tu, si on le condamne ?

— Si on le condamne, nous le ferons évader... Nous le sauverons !

Médine attacha ses yeux gonflés de larmes sur le doux visage de sa compagne, lui tendit la main, l'attira sur son sein et le couvrit de baisers, et lui répétant, le cœur ému, troublé, mais ranimé :

— Nous le ferons évader! nous le sauverons!

Ces derniers mots vibraient encore dans la tente, lors-

SCiîNES DE LA VIE ARABE. 297

que rAbil) y entra. S'adressant aussiiôl à Aïcha, le vieillard lui dit :

— Hen Allai, loii glorieux père, t'attend, ma fille; l'esclave gardienne est k les ordres.

Xu'h'A se leva, jda son voile sur sa tête et sortit.

I/Ahil) vint s'asseoir près de Médine qui, selon son habitude, le baisa respeetneusement. Celle première caresse fut reçue froidement. Les lèvres glacées de la jeune fille avaient effleuré un front brûlant; et le visage du vieillard était empreint dt» tristesse et fatigué.

— Tu as quelque chagrin, bon père ?

— Oui, mon enfant, un chagrin affreux!... un chagrin réservé îi mes vieux jours par la Providence implacable... Ce chagrin me tuera.

— ïe tuera!... mais parle, parle vite! entouré de tes enfants, servi à genoux par ta fille, glorifié par mon frère, que le manque-t-il? que puis-je faire... Confie-moi ion secret. Allons, j'écoute, NOilà ma tête sur tes genoux, voilà tes mains dans mes cheveux, je suis tout près de Ion cœur, et tout près de tes lèvres ; c'est ainsi que tu racontais h ma première enfance les belles histoires qu'elle aimait tant! j'écoute, bon père, j'écoute...

La charmante fille, épouvantée, avait un moment endormi ses propres douleurs pour se rouler sur les genoux de son vieux père, et bais r si^s mains tremblantes.

— Nous avons deux confidences à nous faire, mon enfant, deux confidenc(s que nous avons, je ne sais pourquoi, renfermées jusqu'à ce jour dans nos cœurs. Je veux le donner l'exemple, pvrsuade que tu aimes assez ton pauvre père pour imiter si franchise et répondre à l'histoire rie sa vie, par l'histoire de la tienne.

— Oui !,.. murmura faiblement Médine dont le visage devint pâle, el dont les yeux se fermèrent.

— 11 y a cinquante ans, reprit l'Abib avec émotion

298 HÉmm,

j'étais en Egypte, et j'étais riche, jeune, brave, ardent. Mon nom courait de bouche en b .uche, et les Mamelucks se disputaient l'honneur de marcher sous mon étendard. Tu connais ma première jeunesse... j'abrège mon récit. Lorsque les Français envahirent notre territoire, je les combattis avec tout mon courage, et mon sang coula trois fois pour la guerre sainte. Fait prisonnier dans une rencontre malheureuse, j'eus occasion d'approcher le général dont le seul nom faisait trembler nos déserts; je vis cet homme extraordinaire, je vécus à ses côtés, et, passant bientôt de l'admiration au dévouement, je devins s n ami, litre glorieux qu'il donnait à ses compagnons. Bonaparte rentra en France, je l'accompagnai dans ce pays magnifique et maudit, où tout est mensonge, môme la gloire, et où je devais trouver la ruine de mon avenir, ruine dont les débris^ m'entourent encore ici, dans ce dernier refuge de mon impuissante vieillesse ! Le héros infatigable dont je suivais la fortune faisait de l'Europe une terre de prodiges, et marchait sur le sol des nations de victoire en triomphe. Consul ou empereur, Bonaparte ou Napoléon, il régnait sur les champs de bataille; c'était le dieu des armées. Cet homme extraordinaire, préoccupé de pensées colossales, n'oubliait cependant pas ses amis, ses serviteurs, ceux qui, chaque jour, donnaient leur sang pour lui. Ayant souvent apprécié mes services, il me tira des rangs subalternes, me décora successivement de la cro.x de son ordre, du grade de colonel et du titre de baron d'Ulm que je méritai en combattant vaillamment sur les murs de celte ville.

Médine se souleva "sur un coude, regarda le beau visage du guerrier, animé par ses souvenirs ; et, par un élan plein de grâce et de naturel, elle jeta ses deux bras à son cou en lui disant :

— Bon père, bon père, vous m'aviez caché tout cela !

SCfeNES DB LA VIE AHABE. ^99

VOUS iHes baron du glorieux empereur que j'aime tant, et vous vous taisiez!...

— Le soleil (jui se lève dans la pourpre dispar.iît bientôt sous les nuagt\s, inlerrompit l'Ahib d'un ton morose. Toute jeunesse est IVaîc he et heureuse! toute lïeur s'ouvre avec une go'.ilte de rosée! Hienlol vient l'Age mûr et ses chagrins!... Les plus belbs fleurs ne vivent pas un jour ! J'étais colonel de cavalerie el baron de l'Lmpire, lors de la campagne de Russie. Quebpies mois avant cette guerre désa. tnuisr, me trouvant h Paris et k la cour splendide de l'empereur, j'y distinguai une jeune fdle charmante, et.. Abib s'arrêta un instant, et secouant la tête comme pour se débarrasser d'un souvenir pénible, il continua... et m'en étant sérieusement épris, je demandai sa main qu'on m'accorda autant pour satisfaire le souverain que pour me plaire. L'empereur signa au contrat, et me dota rich.'ment, en reporlaiit ma fortune sur la tète de ma femme, au cas où je viendrais à mourir sans enfants.

J'étais encore dans toute l'ivnsse de mon heureux amour, lorsque la guerre fut déclar e. Fidèle à mon protecteur, cl mon maîire, je partis mieux résolu que jamais à \ii servir de tuut mon zèle.

Il y a des époques fatales dans la vie, qui semblent marquer le terne de nos idées et nous ouvrir, jusqu'au tombeau, une carrière semée de désastres et de déceptions. En mettant les pieds sur la terre cniiemie, je tombai dans une embuscade e mmai dée par un jeune général d'origine française, nvdi:, dont la famille servait en Russie depuis plusieurs générations. Évacué sur les réserves de l'armée russe, on me fit passer en S.bérie avec tous les compagnons d'infortune que celle guérie malheureuse me donna. Je ne peindrai pas mon atïreuse existence dans ces vastes déserts où nous avons hiissé tant de cadavres! Le prisonnier ne se plaindra pas de son soi t, non.,, nos

300 MJ^D NB.

ennemis usaient avec cruauté du droit de la victoire, et le soldiit doit accepter sans murmure tons les caprices de sa fortune. Pendant ma captivité, il me fut impossible de recevoir des nouvelles de France, ma femme et mes amis étaient morts pour moi... j'étais mort pour eux. Cette captivité dura quatre ans! quatre ans de labeurs, de fatigues, d'ingrats travaux au service d'un prince dur pour ses esclaves... le prince Tzaritzinn.

— Tzaritzinn ! répéta Médine avec surprise.

— C'était l'oncle njaternel du général qui m'avait fait prisonnier.

— Et ce général, comment se nommait-il ?

— Je te le dirai... Entin le jour delà délivrance arriva. Je parvins à m'évader avec Muller, solJat de mon régiment qui avait partagé ma captivité, et dont le dévouement, dans mes rudes épreuves, n'avait jamais faibli. Dieu nous donna les forces et le (ourage nécessaires à noire entreprise; je pus franchir à pied, avec des allernatives de terreur vi de misère, la Russie, la Pologne et la Prusse; et je saluai le sol français, ma nouvelle patrie, avec tout le respect et tout l'amour de ses plus pieux enfairtsî j'arrivai à Paris fier de mes haillons doni chaque lambeau me faisait gloirfe ! et, le cœur chagrin de la chute de l'empereur, l'aine navrée, je vins frapper à ma porte, pour déposer au foyer domestiquai le fardeau de mes douleurs, pour consoler ce pauvre cœur meurtri, sur le cœur joyeux d'une épouse adorée !...

Médine écoutait avecanxiéli3 ce récit simple et touchant; ses yeux s'emplissaient de larmes, pendant que la parole grave el solennelle de son père déroulait ce drame saisissant d'une vie si fatalement torturée.

— Je vins frapper k ma porte, reprit l'Abib, et ma porte ne s'ouvrit pas, et le cœur de la compagne que j'avais prise dans la loi chrétienne et dans celle de Moham-

SCÈNES DE LA VIE ARAllF. 301

mot resta fermé pour le soldat, pour le pauvre prisoniii(r!... On avait onnvrllenKUil annoncé ma morl; on avait rempli toutes les formalités légales, et ma femme!... ma femme s'était rem.iriée depuis un an ! Tous mes papiers avaient été anéantis; n'étant personnellement inscrit sur aucun acte civil, il me devenait impossible de justifier mon nom, mes titres, ma naissance... en me traita de va2;:d)on(l, d'aventurier...

'— Mais ta femme ? ta femme?

~- Elle feii;nit de ne pas me reconaître, elle jura sur l'Évangile que je n'étais pas son mari, et que j'exploitais qreUiues traits de resse , blance avec le colonel, pour prendre sa place et le titre du baron d'UIm.

— Horreur! s'écria Médine, horreur!

L'Abib répondit à ce cri généreux par un sourire amer, et continua :

— Les temps étaient changés! les sujets du grand empereur se cachaient et reniaient même leurs services. A force de soins et de peines, je réussis à rassembler quelques amis qui me prétcrent leurs témoiL^nages, et j'attaquai le mariage de ma femme. Ce fut un procès ruineux, et ceux que ma bourse avait tant de fois obligés, me fermèrent les leurs. La créature indigne, à qui j'avais confié mon nom, l'emporta sur moi; ses défenseurs éloquents me firent condamner... et la France, que j'avais généreusement bcrvie de mon sang et de ma liberté, paya mes vieux travaux avec du mépris, ne me laissant d'autre alternative que la mort, ou les sueurs des plus pauvres ouvriers. L'âme rongée par la honte et la jalousie, je quittai Paris avec Mull-^r, mon fidèle compagnon, el nous nous dirigeâmes sur M rsuille. Là, m'embarquai l comme matelot a bord d'un bûlimeiii qui parlait pour Alger, je tournai les yeux vers cette ingrate patrie et lui jetai toutes les malédictions de mon cœur ulc ré... Dans mon affrc use

302 MléDINE.

détresse, Dieu me vint en aide; il me reprocha d'avoir abandonné mon berceau, et me fit comprendre que si son courroux m'avait si violemment frappé c'était pour venger l'Egypte de ma trahison. Fort de l'expiatori de mon crime, je descendus sur la terre des croyants; el, dès mes premiers pas sur cette terre sainte, tout sembla prospérer au gré de mes ambitions. Fuyant les villes et le monde bruyant, je m'enfonçai, sous 1*6 nom de l'Abib, dans les tribus où mon expérience de la guerre me fit un grand nom et releva ma forlune. Séduit par la beauté et la vertu de ta mère, je la pris poir compagne, et son amour me dédommagea des outrages de ma première femme. Mes expédiions et le commerce de m s esclaves m'amassèrent des richesses considérables, et c'est dans la deyrah de mon vieil ami Ben-Allal, ami plus sûr et plus générei x que tous les grands que j'avais fr qiientés, que ta mère mit le comble à ma joie en me donnant un fds. A celte naissance bénie succéla la tienne, et ton premier cri dans ce monde me coûta tout un trésor, car ta mère est morte en te donnai.t le jour.

L'Abib se reposa pendant quelques instants; sa vo'x treuîblait, son cœur battait vivement. Médine prit la tête du vnérable vieillard, la couvrit de baisers, et la mouilla de ses pleurs.

— Vous avez grandi tous les deux à mes côtés, mes enfants, et il a fallu que le mauvais ange, jaloux Je mon bonheur, vint encore souiller ma tente de son souffle maudit!

— Eh quoi l pauvre père, as-tu de nouveaux malheurs à m'apprendre?..

Les souvenirs des vieillards sont tenaces, t le temps de leur jeunesse charme toujours leur mémoire ! J'avais qnillé la France avec rage et désespoir ; mais j'en avais rapporté d' s rêves qui lroub!ai( nt mon sommeil. Je com-

parais sans cesse la vie européenne à la vie que je mène ; la civilisation ;i la barbarie ; le monde savani, industriel, élégant, à la famille nomade; et je me répétais sans relacli(% (juc les français étaient des êtres privilégiés. Je crus m:'n(|urr à ré(|uilé paternelle en ne donnant pas à mes enfants ctte éducation hrillante (jui , seule, fait de riionune le souverain de la iréation. Ton sort, surtout, m'iiKiuiétait, clière Médim-; je connaissais tout le charme de la vie des chrétiennes, et l'esclavage rés rvé sous la tente aux filles du Prophète. Cédant aux conseils perfides du démon, je fis partir pour Pa»is^ GavSton, h qui j'avais donné ce nom par un reste de sympathie française, et tu le suivis, dès que ton âge le permit. Je voulais vous laisser lii)res, aussitôt votre éduca'ion terminée, de rentrer au dou^r, ou de prendre rang dans cette société d'élite où votre fortune assurait votre bonheur. Gaston, ambitieux et fongueux, revint sous ma tente ; Dieu avait mis dans son cœur le levain de ma haine. Son retour versa du heaume dans mon vieux sang et le réchauffa. Quand à toi, j'attendais que ton cœur eut parlé; et, lors de son dernier voyage ; j'avais donné à ton frère pleins pouvoirs pour te marier, si les mœ.urs françaises t'eussent captivé.

— iMe marier!.. Gaston! pleins pouvoirs! s'écria Médine toute bouleversée.

— Ton cœur parla!., reprit l'Abib d'une voix de plus en plus émue...

— Eh bien!

— J'ai oublié, je crois, de te dire le nom du général qui me lit prisonnier en 1812, et qui épousa la baronne d'Uim vers la fin de 1814?...

Celte qu stion fut faite avec un calme effrayant.

— k te l'ai demandé... lu ne m'as pas répondu.

— C'était le marquis de Candeuil, ma fille, le marquis de,..

Médine poussa un cri étouffé par un soupir, et tomba aux pieds de son père qui la releva et lui dit avec douceur :

— Le marquis de Candeuil!.. le père de ce prisonn'sr qui est là, enchaîné devant ma lente et qui mourra demain...

— Ah! s'écria de nouveau la malheureuse fille en se traînant sur ses genoux, grâce, mon père, grâce pour lui! grâce !

— Tu l'aimes donc? demanda TAbib d'une voix indignée, pendant que ses regards exprimaient une sourde colère.

— Oui... oui... je l'aime! mais je ne veux pas qu'il partage mon amour... Sa liberté... oh! mon père, sa liberté... la vie ! la vie... à mains jointes... au nom de ma mère!., de ma pauvre m^re!.. ou plutôt, de ton idole, de ton Dieu ! au nom de ton empereur.

A ce dernier cri, à cette dernière prière inspirée par l'amour le plus saint, la pauvre fille attacha sur son père ses beaux yeux en larmes; et at:endit avec une énergique confiance, le visage immobile, les lèvres entr'ouverles, les mains suppliantes, la réponse d'où dépendait sa propre vie.

Le vieillard troublé, ému, frappé par le grand nom du génie qu'il adorait, regarda fixement sa fille et baissa subitement les yeux sous la majesté de cette noble et belle créature.

Un moment de silence régna quelque temps sous la tente. L'Abib se leva brusquement.

— Ainsi, tu l'aimes toujours?

— Je renonce à tout, excepté à sa vie Grâce! mon

père, grâce!

— M'a-t-on fait grâce, ^ moi?.. D'aillcjrs, ce prisonnier appartient à ton frère...

— 11 est morl !.. murmura Mé:]ine d'une voix éteinte. Un bruit de pas résonna sur le seuil de la tente, et

Mahiah, se présentant humblement, dit h TAbib :

— Les chefs de l'ouest sont arrivés et te demandent. L'Abib s'avança vers la portière, Médine se traîna à ses

genoux el dit encore :

— Pitié ! pitié ! il est innocent, lui ! innocent de tout crime!

— Vas supplier ton frère, fdle dégénérée, répondit le vieillard, et il sortit.

Mahiah était resté près de Médine, il la releva respectueusement, et lui dit :

~ Mahïah est l'ami des malheureux.

— Ils le tueront, répondit Médine égarée.

— Ils l'ont condamné... c'est demain qu'il doit mourir; demain matin, pour célébrer le mariage de l'Arbi.

— Sauve-le, sauve-le! Je te donnerai tout ce que je possède, tou', e:]tends-tu?..

Mahïah le sauvera, interrompit le nègre avec une calme assurance.

Médine, entendant ces mots, se sentit défaillir, et s'écria :

— Toi!., toi! le sauve:!... Comment! comment?

— Mahïah le sauvera et ne te demandera rien.

P Disant cela, le nègre^ortit delà tente, et Médine, vain^ cue^par ses émotions, tomba sans force sur Je tapis.^

Le complot.

En quittant Médine, l'Abib rencontra son fils qui, les bras croisés, le front superbe et Tair radieux, contemplait les deux prisonniers et raillait leur malheur d'un regard triomphant. Prenant son père par la main, TArbi le mit en face du capitaine et dit :

— Voilà le baron d'Ulm, voilà le captif du marquis de Candeuil, voilà l'homme envers lequel ta mère a été à la fois ingrate, parjure et barbare ; je suis son fils, et tu dois ( omprendre ma haine pour tout ton sang. Mohammed a dit : Sois juste, nais sans pitié pour tes ennemis. Je serai juste et sans pitié pour toi.

— Ma vie t'appartient, répondit le capitaine avec un intrépide dédain; fais de mon corps ce que tu voudras; mais n'invoque pas la morale des livres saints. Si ton Dieu t'ordonne d'assouvir ta rage dans mon sang, obéis à ton Dieu sanguinaire : le mien est clément et miséricordieux, et il m'invite à te pardonner. Prisonnier d'un lâche; je ne dois m'attendre qu'à la haine d'un assassin. Laisse-moi.

Jourdain, effraye^, de la froide énergie de son compagnon, mit la main sur sa bouche et lui adressa des regards suppliants, 1/Ari)i repondit fi la noble indignation du ca|)ilaino par un sourire plein de fiel et lui dit:

— Je ne lutterai pas d'élofjuence avec toi, beau Candeuil ; je sais que L» langue dorée est habile, et je t'abandonne les victoires parfumées du salon et du boudoir; j'ajouterai seulement que tu as mérité la mort, comme chrétien prisonnier de guerre, comme représentant de ta famille odieuse qui nous doit le prix du sang (i), et enfin pour avoir osé porter tes vues sur Médine, ma sœur, qui, demain, au lever du soleil verra tomber ta tête.

— Médine! ta sœur! murmura le capitaine en pâlissant.

-— Oui, ma sœur! Elle est-là... près de toi... Tu voudras bien couvenir que toute fo me de jugement devient inutile entre nous? ainsi, à demain.

TAbib était resté immobile et silencieux, à la place où son fils Tavait mis. Ses regards égarés s'arrêtaient sans c^sse sur le visage de Candeuil qui lui rappelait une femme passionnément aimée au temps de sa verte jeunesse. Jourdain, prenant son caln^e pour de la pitié, baisait ses genoux et lui adressait des prières qu'il n'éc utâit pas.

— Ma tète doit te sufire, reprit le capitaine avec douceur et résignation, rachète au moins ton crime par une bonne action. Rends la liberté à ce malheureux qui ne t'a fait aucun mal.

— Tous les chrél ens sont mes ennemis, répondit l'Arbi, Et, entraînant soi. père, il tourna le dos aux prisonniers,

(1) Les Arabes ont aussi leur vendetta^ seulement le sang versé peut éire payé par de Targont, et la somme est alors fixée par un kadi.

308 MéOLNE.

fit quelques caresses au vautour Yacoub qui s'était posé sur son épaule, et regagna la tente de Ben Allai.

— Eh! que diable! mon cher, dit Candeuil à Jourdain qui pleurait, on ne meurt qu'une fois dans ce mon le, et vous étiez- condamné à mort dès le premier jour de votre naissance... Allons, vive Dieu! consolez-vous.

— Ah ! monsieur le marquis ! monsieur le marquis, mourir si jeune!...

— Et si riche, n'est-ce pas! c'est désolant!... Maisvertuchoux, je ne suis ni vieux, ni p*iuvre, moi.

— Vous êtes solda ...

— Ces un joli métier, qu'en dites-vous?

— Hélas ! vous rirez donc toujours, même demain ?

— Qui sait!... peut-être.

L'ex- agent de change promena sur son compagnon des ngards hébétés; et, secouant la \èh\ il retomba dans rabattement le plus profond. Le capitaine se tourna vers la tante de Médine et ne la quitta plus des yeux.

Quelques chefs de l'Ouest, devpnçan leurs contingens, étaient ai rivés au douar de Ben-Allal, et le Kalifat, aidé de l'Abib et de son fils, faisait les honneurs de sa tente. Pensant justement, que la gravité des questions que traitaient les Kebirs (i)*, les tiendrait longtemps assemblés, et, sachant qu'un grand festin devait succéder au conseil, Mahïah, débarrassé de la surveillance de Muller, toujours convoqué a;;x délibérations importantes, se glissa dans la tente de Kadidja, qui l'accueillit avec humeur.

— Je ne t'ai pas fait appeler, dit l'impérieuse Mauresse.

— Mahïah est un serviteur zélé, il devine les besoins de ses maîtres.

(1) Les Arabes appellent kebir tout homme riche, chef, ou renommé.

SCÈNIS DE r\ VIE ababê. 309

— Je n'ai besoin ni de toi, ni de rien ; va-t-en.

Le nègre, flécliissant sur ses genoux, les courba, et, ployant sou^ lui ses longues jam!)es, il s'assit tout à son aise. K ididja diMTOcha l'un des pistolets de l'Arbi, suspendus à une pouteri^lle, el, l'arnianl d'une main ferme, elle n'^péta rés()lun)ent :

— T'en iras-tu?

Mahïali avait suivi tous les mouvements de la Mauresse, et lorscj i'elle l'eùi menacé , il dit avec un sangfroid inébranlable :

— Aieh est notre ennemie, je viens t'apporter les révélations (lu Djelep, et t'aider dans tes vengeancns!

Abandonnant son arme, Kadidja répondit :

— Le Djelep ne peut rien m'enseigner ni rien guérir dans mon cœur, c'est une cérémonie impie pratiquée par ta race, el à laquelle je ne me fie pas.

— Le Djelep est saint et savant! Les possédés d'Eblis, caus nt avec le démon pendant la nuit, et le sommeil leur révèle tous les mystères de l'avenir.

— Qu'as-tu donc à m'apprendre?

— Le démon m'a dit, la nuit dernière: « A ton réveil, lu enli^ndras tes maîtres parbr d'un grand mariage, ce mariage ne plaît pas au Dieu juste et souverain, il t st inique, tu rempêclieras... »

— Quel est ce mariage? interrompit la Mauresse troublée, bors dMIe?...

-- Le uéiiion m'a dit : « Après-demain, quand le soleil paraîtra aux sables de l'horiz »n, l'Arbi parjure à son premier amour, prend a une seconde femme, à la face de Kadidja eplorée... »

— Lt cMe femme?..,

— « Kadidja, la belle fiancée du Hachem, arrachée à la uaix qui i'atlendaii àMoslagafiem par les faux serments

340 MED'NB,

de son époux, partagera sa couche avec la fille de Ben- Allal, la jeune Aicha. »

— Le démon a menli , répondit la Mauresse avec une sourde fureur.

Mahiah reprit, sans arrêter k la colère croissante de Kadidja que son regard intelligent n'abandonnait cependant pas.

— A mon réveil, j'ai entendu mes maîtres parler entre eux du grand m^.riage; ils en ont fixé le jour, et j'ai vu la belle Aïiha sourire au bonheur, comme la fleur à la rosée. Le démon avait dit vrai... LeDjelep est savant et terrible!

— Le démon a menti , car Kadidja mourra avant de partager sa couche... Kadidja ne mourra pas seule î...

Abarlonnant tout k coup le ton emphatique, le nègre dit vivement à voix basse.

— Veux- tu que nous nous vengions tous les deux?

— De qui ?

•— Toi de TArbi et d'Aïcha, moi d'Aïcha et de TArbi,

— Que l'ont"ils fait?

— Que t'importe? je les hais tous les deux... et ta haine doit au moins égaler la mienne.

— Si tu m'as dit la vérité, si ce mariage doit avoir lieu, compte sur moi. Tout ce que la vengeance peut inspirer de fureur et de trahison, de ruse et de dévouement, je l'entrepredrai... Alors, tuer l'Arbi de mes deux mains me semblera indigne de ma colère, et je voudrais inventer des tortures pour son âme comme pour son corps.

— Tu l'as cependant bien aimé î dit le nègre avec une impudente douleur.

— J'ai tout abandonné pour Iwi ! pour lui j'ai subi la malédiction paternelle, et me suis exposée à l.i juste colère de Kaddour mon fiancé ! Pour lui j'ai tenté une évasion qui mettait mon honne::r et ma vie en péril. Je devais être privilégiée dans mon cœur!... mais il ne m'a jamais

aimée que par orgueil ; son esprit fougueux a trouvé dnns ma vie le sujet d'une aventure, et il a été pour moi ce que sont tous les hommes , égoïstes cl bas dans leurs amours... Maliïah mon sang s'allume! prouve-moi ce que lu es venu m'apj)rendre, prouve...

— Éeou^e !...

La muslcjuc du Kalifat jeta tout à coup ses notes bruyantes dans le Douar. La mesure vive et pressée signalait une fêle solennelle.

— Connais-tu celte fanfare? demanda Mahïah, d'une voix grave el calme...

— C'est le prélude du mariage , répondit Kadidja pâle el défaillante, la veille des unions sacrées, la musique entonne toujours ces chants joyeux.

— Eh bien?

— Tout ce que lu pourras imaginer de terrible et de vengeur, je l'exécuterai.

— El si je t'ai trompé, reprit Mahïah, lu feras jaer mon cadavre aux chiens î maintenant prêle-moi l'orcilie el le cœur, le Djelep n'inspire !

Écoule : Le cœur de TArbi n'a jamais ressenti les délices de l'amour , autant que les fureurs de la haine. Cet homme est né dans le sein d'un mauvais ange, il est maudit 1 Toutes les femmes qu'il a aimées, il ne les a aimée-; que par caprice, par libertinage, par farfaronnade... c'est un pervers! Aïcha est peut-être la seule crécilure, p'^ur laquelle il se soit véritablement ému !...

La Mauresse lança au Cafre un regard élincelant de jalousie... Maliïah feignit de ne pas le rencontrer et conli- Rua.

— La véritable passion de l'Arbi , c'est la vengeance ; son seul Dieu, c'est la haine... Celui qui arracherait de ses mains l'une de ses victimes, mettrait son désespoir au uiveau de sa cruauté... il en mourrait de rage i

— Eh bien? demanda Kadirlja étonnée de ce début.

— Eh bien , Tenneifii mortel de TArbi et de son p^re , l'homme qu'ils ont en horreur Ocîieuse est ici, tu le sais?

— Je le sais... je le devise...

— Les chrétiens doivent mourir demain, à Taurore! leurs têtes doivent orner la fête, et si elles y manquaient, cette musique, infernale aujourd'hui pour ton cœur, cette musique dont les sons célèbrent ta défaite, serait comme un chant de mort pour le traître qui t'outrage... me comprends tu ?

— Oui... je suis prête à tout faire... continue ?

— Je hais l'Arbi, parce qu'il a tué mon père ; plus tard, je t'apprendrai cette lugubre histoire ! Je hais Aïcha, parce qu'elle est la fille d'un tyran... Ainsi, je serai sans piétié; imite moi.

— Par ma kebla et les os de ma mère, je serai sans remords et sans lâcheté... Comment faire pour ravir ces misérables chrétiens à la féroce vengeance de l'Arbi ?

— Nous avons un troisième ennemi dans la deyrah de Sidi-Ben-Allal... C'est Samuel.

— Quoi! ce ben-djiffa!

— Lui-même ; c'est lui qui a conseillé l'Arbi et Ben- Allal dans ce mariage ; et Aïcha lui a promis une forte récompense, s'il parvenait à te ravir le cœur de ton époux.

— L'infâme l après m'avoir enlevée à Kaddour ! l'infâme! Qui t'a donc si bien instruit?

— Le Djelep, d'abord... Samuel ensuite , répondit Mahïah, avec une fourbe etironterie dont son masque noir, immobile et froid ne conservait pas vestige.

Le juif sert donc l'amour impur de l'Arbi ; il le sert pour de l'argent; il faut que nous nous vengions de ce chien... le veux- tu?

— Sans doute.

— Samuel peut seul nous aider dans l'évasion que nous

émditons, il faut qu'il soit notre instrument de délivrance, et il faut qu'il subisse le châtiment de notre témérilé.

— Ouï... oui... ton génie est infernal.

— Le Djelep est saint !... ledémon est habile et savant! Tu s lis que les |)risonniers sont attachés au poteau par une double chaîne de fer, scellée à leur cou par deux cadenas.

— Oui.

— Qette chaîne, Ben-Allal Ta fournie ; on Ta trouvée dans de vieux bagages qui ont appartenu à TArbi, et qu'il avait laissés ici en partant pour la France. Hier, comme je causais avec Samuel, il a eu l'imprudence de me dire qu'il possédait encore dans son trousseau de clés, deux clés qui ouvrent les cadenas, et il ajouta en riant : « Si ces deux hommes étaient des sultans assez riches pour m'enrichir, je pourrais les mettre en liberté... » Les oreilles de Mahiah sont plus fuies que celles du chacal, elles ne dorment jamais!

— Méfie-toi des mensonges de Samuel... Cette chaîne lui a-t-eile jamais appartenu ?

— 11 Ta vendue à TArbi, il y a six ans... et comme les 'cadenas sont fixés au carcan, le juif les a reconnus.., les serrures sont les mêmes que celles de son coffre-fort, et les clés de son coffre-fort ne le quittent jamais... Mahïah lit dans les|)rit des hommes, il est prudent !

— Comment décider Samuel à délivrer les chrétiens? •

— Avec de l'argent.

— Je n'en ai pas assez... Les prisonniers sont pauvres, le juif est cupide.

— Les prisonniers sont riches, ce sont des chefs... ils promettront par écrit tout ce qu'on voudra, j'en réponds...

— Eh bien, concerte-toi avec le juif.

— Non, il se méfierait de moi... Je vais lui dire que tu

le demandes; sols prudente et rusée, offre peu, pour pouvoir donner beaucoup.

— Vas'...

Mahïah se leva brusquement... la portière de la tente, soulevée en dessous, retomba sur Samuel qui s'avança d'un pas humble vers la Mauresse et le salua fusqu'à terre.

Le nègre fit un signe expressif à Kadidja et se retira.

La Mauresse composa son maintien et sm visoge, et demanda au juif :

— Que me veux-tu ?

— Ayant appris h grande nouvelle, je viens te faire hommage.

— Tu veux parler du mariage de l'Arbi.

— Oui... et je viens t'offrir quelques bijoux que le hasard m'a laissés, afin que ta main généreuse put faire un présent digne de toijàla jeune compagne que Dieu t'envoie.

— Montre..., dil la Mauresse avec une feinte curiosité. Samuel ouvrit un sac de cuir, et répandit sur le tapis

plusieurs bijoux d'or.

— C'est fort beau... combien tout cela vaut-il ?

— Beaucoup d'argent, inais tu l'auras presque pour rien, répondit le juif d'un ton patelin ; cinq cents boudjous... pas d'avantage... (1)

Je t'en donnerai mille, à une seule condition.

— Laquelle, demanda Samuel, dont le reg'^rd brilla de convoitise.

— Si tu pouvais vendre ton 'âme , combien la vendrais-tu ?

— Tu t'amuses d'un pauvre malheureux, Kadidja.

— Combien ?

•— Cheri très-cher !... dit Samuel en riant dans sa barbe.

(I) Le boudjou vaul 1 fr. 80 c.

SCfeNES DE r.A VtE AR\BE. 3<5

— Enfin?...

— Le (l 'mon po rrait seul me payer.

— Je l'aclièle.... Kt ton corps?.... quel est son prix?

— 11 vaut plus que l'Ame... Prends-tu mes bijoux?

— Je le les laisse, mais je prends ton âme et ton corps. Samuel leva siir la M luresse des yeux stupldes ; Krdidja

reprit :

— r/est toi qui as corrompu la négresse de Kaddour, chargée de veiller sur mol pendant la nuit de mon enlèvement ; c'est toi qui m'as arrachée de la maison de mon fiancé.

— C'était pour l'obliger, et pour servir TArbi.

— Soit ! Le service que tu me rendis, alors, il faut que tu le renouvelles aujourd'hui ; je veux retourner à Mostaganem, je le veux et il le faut.

— Y penses-tu?... ciel de Jacob ! y penses4u?

— Choisis..! ou je te dénonce comme ayant des relations avec les chrétiens, et je te fais pendre ; ou tu me sers, et je t'enrichis?

— Mais je n'ai jamais trafiqué avec les chrétiens?

— Qu'importe, je le dirai.

— On ne le croira pas.

— Je le prouverai, chien ! et on me croira... Kadidja ajtpuya sur ces derniers mots avec une hauteur et une fermeté qui consl ruèrent le malheureux juif; il connaissais le caractère emporté de la Mauresse, il savait qu'elle était aussi puissante que résolue; et il ne mettait pas en doute que l'Arbi ne saisît une occasion aussi favorable de régler ses comptes avec lui au moyen d'une corde et d'un poteau.

— Que faut-il donc faire, Kadidja? tu es le démon.... tu es le démon !....

— L'Arbi m'a trahie, il m'outrage en prenant une seconde femme, cl son impudeur effrontée n'a pas encore

316 MéniNfi

osé m'avertir du crime qu'il médite... Cette femme, je la hais! je hais l'Arbi et tout ce qu'il aime, j'aime tout ce qu'il exècre ! l'un des deux prisonifiers (;ui atten^jent la mort dans le douar, est l'ennemi du fils de l'Abib... il faut que ce prisonnier soit délivré cette nuit?...

— Jacob!.... Jacob! Kadidja, tu deviens f lie.

— Je le veux... il \^ faut... Je veux que l'Arbi, au soleil de demain, cherche sa vengeance envolée dans la plaine.

— Et comment feras-tu pour le délivrer?

— Je resterai paisible et joyeuse dans ma tente, prodiguant mes caresses au traître.

— Qui le délivrera pour toi ?

— Toi!...

— Moi!... Dieu de Moïse? et par quel moyen?

— Tu me remettras la clef qui ferme le carcan du chrétien ?

— Je ne l'ai pas.

— Tu menls... Les clefs de ton coffre ouvrent les deux cadenas... Silence!... Pour ce service combien te faut-il ?

— Hélas! hélas! ma langue a trop parlé.... Mahïah m'a perdu !

— Répondras tu?

— Deux cent mille boudjous....

— Vile créature... je t'en donnerai le quart.

— Non....

— Eh bien! vat-en, tu seras pendu.... Sors d'ici.... Va-t-en.

— Kadidja! par pitié... songe que ma tête paiera mon crime.

— Personne ne sait que tu as ces clefs»

— Deux cents mille boujous?...

— Non.

— Cent cinquanti! mille ?

— le vais le dénoncer...

— Eh bien î cent mille ?

— C'est convenu.

— Oii pnuidraslu tout cet argent?

— Le [.risonnier iui même te le donnera... tu le connais, il est riche.

— S';l me le promet par écrit, j'acieple, car je sais qu'il est encore plus loyal que riche, mais je ne livrerai la clef que contre sa signature 1 ien en règle.

-— Nous sommes d accord... Mais comment veux-tu que le chrétien puisse écrire?

Samuel prit à sa ceinture un rouleau en cuivre, contenant quelques cosciaux taillés et un encrier; il tira d'un vieux carnet un. feuille de papier, et remit le loul à la Mauresse, en lui disant (>).

~ Voilk.

Puis se ravisant, il fouilla dans une autre poche de sa veste, ouvrit un second carnet 1 1 prit une feuille de papirr timbré, en disant ;

— Les chrétii'ns ne se servent, en France, que de ce papier, il est seul valable devant la loi.... Ne le perds pas... le capitaine écrira dessus. . tu le remettras à Mahï..h

j qui, je le devin'% v st notre compli( e, et, en échange, je lui I donnerai la clef.

— C'est bien, répondit Kadidja, stupéfaite de la prévoy .nce du marchand, muni de tout son attirail.

Comment feras-tu taire le vautour ?

-- Ne t'en occupe pas... à ce soir, laisse-moi... et sois muet, si tu veux vivre...

— Co umenl pourrais je parier sans ta volonté? tu as

(1) I-es Arabos ne se servent pas de plumes pour écrire : ils t alieul (les morceaux de roseaux, avec lesquels ils tracent desciraclorcs d*uiic nellelé généralement tiès-remarquable.

34 g MÉDINB.

acheté mon âme et mon corps... Disant cela, Samuel se retira, lentement et à reculons... En franchissant le seuil, dit à la Mauresse :

— Prends-tu mes bijoux, je te les laisse pour quatre

cents boudjous?

— Je les prends.

Le juif vint déposer aux genoux de Kadidja ses riches

parures, et sortit.

La MaureFse éparpilla les bijoux sur le tapis, d'un coup de pied dédaigneux et colère. Son pied .nu , blanc, délicat, ravissant, semblait fait pour fouler l'or et l'argent.

La nuit.

Les chefs réunis sous la tente de Ben-Allal, après avoir longuement débattu leur plan d'opérations contre l'armée de Tlemsen qui les menaçait, avaient fait un copieux festin, servi, comme les grands arabes, de moutons entiers (1( ^^tis entre deux feî^x, de terrines et de couscoussou apprêté au jus de viande, et d'excellentes pâtisseries, savamment feuilletées par les femmes.

Pendant ce festin, la musique n'avait pas interrompu ses chants joyeux, et les Arabes de la deyrah avaient dansé avec frénésie, attendant qu'on leur livrât les restes des mets entamés p:ir les kébirs.

Mahïah avait, plus que tout autre, fait preuve d'une joie turbulente; sa légèreté, sa vigueur, sa danse expressive, avaient fait Tadmiration de ses maîtres et de ses inules ; et il avait affecté dans ses bonds, dans ses gestes, l.ins ses cabrioles, d'insulter à la misère et aux douleurs

il) Les Arabes sci vent les pièces entières, moins la léte qui ne aratl jamais. Cette coutume bizarre est ordonnée par le Koran.

des malheureux prisonniers témoins du bachanal précurseur de leur supplice.

Le Cafre avait revu Cadidja, et connaissait les conditions du juif; il avait reçu et caché, : ous son kaban, l'écritoire de Samuel, ainsi que le papier timbré; il avait pu précipitamment faire part à Médine de ses projets pour la nuit; son cœur, avide de vengeance, battait avec force, et le souvenir de sa mère exaltait sa pensée.

Le jour commençait k tomber : le sable de la plaine ne brillait plus; le soleil s'était enfui derrière les montagnes de Tlemsen. Les danseurs et les musiciens s'étant précipités sur les débris du repas des chefs, Mahïah prit une terrine de couscoussou et une gamelle pleine d'eau, et les porta aux prisonniers, en leur criant d'une voix injurieuse :

— Voilà votre dernier souper ; demain Yakoub soupera mieux que vous.

Cette sadlie atroce, qui faisait allusion aux cadavres réservés au vautour, fit rire aux éclats les Arabes, et ce rire gronda comme un rugissement.

Jourdain baissa la tète et frémit de tout son corps ; Candeuil haussa les épaules avec dédain.

— Mange, prends des forces; il te faudra courir vite et longtemps cette nuit, dit le Cafre à voix basse : ne me regarde pas... baisse les yei.x... Courage, courage... Mahïah ne ment jamais.

Puis, faisant un signe au vautour, toujours perché sur son poteau, Mahïah lui tendit un énorme morceau de viande. Yakoub ouvrit ses larges ailes et s'abattit sur les épaules du nègre qui le caressa et entama alors ce singulier monologue, tantôt à voix haute, tantôt à voix basse :

— Yakoub est le fidèle serviteur de l'Arbi (le vénéré) ! Il garde la deyrah de Ben-Allal et surveille les chiens de

hrétiens!.. a Quand la nuit sera bien noire, je porterai au

capiUiine une clef qui ouvre son cadenas. » Pauvre Yakoub, tes gritîes altendonl deux cadavres; on le les donnera, car tu as faim... « MMlne onhnne au prisonnier de parUr s'il ne veut pas la tuer!.. » Yakoub est le roi des airs, Mahïah est son ami. « J* apporter ai au prisonnier tout ce qu'il faut pour promettre, par écrit, deux cent mille fraucs au juif Samuel; le capitaine écrira. »

— Kl mon compagnon? murmura Candeuil.

— Allons, Yakoul), reprends ta place, .l'aurai soin detni ï.e vautour s'envola, tournoya sur le poteau el s'y ]n'v-

cha! Le Cafre s'éloigna en jetant delnouvelles inj'ires aux prisonniers, el vint disputer aux Arabes sa part de î<'ur festin.

— M'abandonnerez-vous? monsieur le marquis, dit Jourdain.

— Après tout, mon cher, reprit le capitaine en souriant, ma mort vous empêchera-t-elle de mourir?

— Hélas! hé'as! je souffrirai moins, cerne semble, V(>iis avez tant de courage... Sauvez moi! sauvez-moi!

— Calmez-vous... ne parlez pas si haut .. Et puisque vous désirez avoir le cœur d'un soldat, souvenez-vous que ce cœur est toujours g'^néreux; qu'il partage tout, bonîje el mauvaise fortune. Je ne sortirai de ce douar qu'avec vous... Mangeons.

'— Ah ! monsieur de Candeuil, vous et^s un Dieu, vous êtes...

— Laissez donc... je suis un capitaine assez mal éq' ipé pour le qu irt d'heure.

Les prisonniers mangèrent en se forçant. Jourdain, troublé par l'espoir, accompagné chaque bouchée ('effroyables grimaces.

— Lh bien! mon cher camarade, comment trouvez- vous le couscoussou?

— Ne m'en parlez pas !

— Avouez que votre cuisinier était, un grannd misérable de ne pas en connaître le secret !..

— Ah! le (ligne liomnie! je le reprendrai li mon service.

— Vous êtes fou !

— Je vous le promets.

— Regardez donc ce coquin de vautour, monsieur Jourdain, comme il se rengorge! je crois déjà nous voir dans son ventre...

— Pas de plaisanteries, capitaine... vous êtes diabolique,

— Avouez que nous voici dans une position assez romanesque, et que ce vihûn oiseau chauve est un oiseau de mauvais augure... Dieu me pardonne, vous avez peutêtre sa préférence...

— Assez... assez, monsieur de Candeuil, j'ai le cœur' sur les lèvres.

•— A propos, êtes-vous d'avis de donner k Samuel les deux cent mille francs qu'il exige?

— C'est un peu cher, mais il n'y a pas à marchander avec un juif.

— J'ai envie de rabattre,

— Ne faites pas de ces choses-lù! Peste! y pensezvous? perte d'argent, n'est pas perte d'homme.

— Va pour deux cent mille francs... C'est dur...

— Monsieur le marquis est si riche.

— Hélas! oui, dit lecspitaine en regardant complaisamment ses haillons.

Mahïah s'approcha des prisonniers, et se baissant pour ramasser les vases qu'il avait laissés devant eux, il dit tout bas à Candeuil :

— Ne dors pas cette nuit.

— Je ne veux pas être libre seul, répondit le capitaine sur le même ton... Sauve-nous, si tu veux me sauver.

— - Maintenant dormez, chiiMis s'éciia le uègre, les schiaouss vous éveillera demain.

Et il se retira.

An même moment, Candeuil levant les yeux sur la tente de MiHline, aperçut la malheureuse jeune fille qui avait entr'ouvcrt la |)()rtiiMe, et (jui, le visage baigné de larmes, joij^nait les mains vers le captif, avec une expression d'aiïectueuse douleur. La portière se referma, le prisonnier retomba dans l'ahîme que creusait sa pensée. A son tour, le brave soldat pleura.

La nuit gagnait insensiblement. Les ombres s'épaisissaient; les enfants de la deyrah rentraient sous leiirs tentes ; les Arabes to:jrnés vers la Kabba achevaient leurs prières ou donnaient la paille aux chevaux.

Maluah ei tra tout à coup dans 1j canonnière du juif, et le trouva demi-couché, morue et abattu.

— Samuel sera, avant pen, plus riche que le sultan, dit ingénieusement le nègre.

Samuel hoch i la tête, et mit un doigt sur sa bouche.

— Mahiah est ton ami; il vient t'apporter une bonne nouvelle... La somme promise sera doublée.

— Vraiment!

— La cupidité relev;i le front penché du juif.

— Au lieu de délivrer un prisonnier, tu en délivreras deux, au lieu d'une promsse écrite, tu en auras deux.

— J'accepte, hclasi car je m'expose autant pour un de ces chrétiens, que pour les deux ensemble.

— Simiiël est sage!.. Ainsi tu me donneras les clefs?

— Kn échange des deux billets?

— Oui... cherche dans tes fioles, car je sais que lu es médecin... Tu dois avoir encore de cette eau que tu me donnas un jour que j'avais mal aux dents?

— De l'opium:.. Oui, j'en ai... Qu'en veux-tu faire?

— Mahiah a la prudence du serpent... Il sait que ton

eau fait dormir, et il vm^uI endormir les chefs. H faut celte nuit que les yeux et les oreilles soient fermés.

— Voilà, cill le juif, après avoir pris une pelile fiole dans une boîte en ferblanc qui contenait quelques médicaments... Comment feras-tu boire celte liqueur?

— Dans le café... Faut- il en mettre beaucoup?

— Tu peux empoisonner toute la deyrab avec ce que contient la liole. Le q^tatl suffit pour donner à vingt personnes un sommeil profond.

— C'est bien...

Les yeux du Cafre brillèrent d'une joie sauvage.

— AdiiU, Samuel, je te reverrai... je te reverrai!., et il 'se dirigea vers la tente de nen-Allal.

Il faisait complètement nuit. Mahïah vint s'asseoir au foyer où se préparait le café des chefs toujours réunis; et, prolitant d'une distraction du caouadji (i), il versa une* dose copieuse d'opium dans la grande cafetière où bouillonnait le marc, et y ajouta qu- Iques pincées d'une poudre sèche, provenant de l'Achendi ("2). Tant que les chefs burent et fumèrent, le nègre continua son manège, modérant les doses avec une rare sagacité.

Vers neuf heures du soir, les kaïdes se retirèrent dans les tentes qu'on leur avait préparées, et l'Arbi sortit de la sienne, le fusil sur répaule, accompagné de Muller, égale eut armé. Mahïah jeta un regard de haine et de diflance à son maître, regard qui le suivit au-delà de l'enceinte du douar.

— Tu ne dors do c pas, murmura le Cafre, le poison n'a donc pasd'eifet sur toi, maudit!... Puis il appela les schiaouss, ainsi que plusieurs Arabes qui veillaient devant leurs gueitoun (3), et leur fit largesse du reste du café,

(l) Cafetier.

^2) Herbe narcotique.

(3) Tente arabe.

.n'en gardant que la valeur de irois tasses. Bientôt le caouadji Si» couelKi près (iu loyer et s'endormit ; les schiaouss en firent autant... toute la deyrah seml)la s*ensevelir dans un silrnce de mort. Alors le nègre s'approelia des prisonniers, leur remit Téeriloirt' et le papier, et leur dit :

— Kerivez tous les deux : je veux vous sauver... promettez autant l'un (jm l'autre.

Le vautor.r ouvrit ses ailes, et fit entendre un pett cri rauque, (|u*il éloulTa bienliM , car le nègre lui tendit un morceau de viande dont il s'était muni.

S'éearlant de quelques pas, Ma! ïah revint au ijout de cinq minutes, et reçut les objets qu'il avait conli'S aux prisonniers, en leur demandant:

— Ksi- ce fait!

— Oui, répondit le capitaine, aussi bien que possible ; nous n'y vo ons pas.

— Maintenant veillez... Plus un mot!... plus un mot d'ici à demain.

Les lèvres de Mahïah sem laient ( toulî'er les paroles qu'elles prononçaient; sa voix glissait dans le vide sans l'ébranler. En quittant les prisoiiiiitrs, leCaf^re se dirigea Vv rs la c.nonnière de Samuel ; le juit b Itit le briquet, alluma une petite bougie de cire jaune roulée en orde, lut le billet et le remit au nègre en lui disant :

-— C'est bien cela... Je ne veux pas garder ce papier, on pourrait le trouver sur moi, et je serais perdu! Prie Ka lidja de le conserver avec soin, on ne la soupçonnera pas... Voici les deux clés, ajouta-t-il, en ouvrant un anneau de fer, tu me les rapporteras aussitôt qu'elles auront j^e vi... Que le Dieu de Jacob et d'Israël me protège, je n'ai pas une goutte de sang dans les veines.. Adieu! Rends-moi n^on encrier... bien... sois prudent.

— Prèle-m(«i la ceinture, dit le nègre, j';d lavé la mienne, et mes vêtements trop larges me gênent.

— Prends, et ménages-là,

— Soufflant sur sa bougie, Samuel se jeta sur la natte, (i) il devait pas er la nuit les yeux ouverls.

Mahïnh revint au fjyer du caonadji, se roula dans son kaban , vi bientôt on Tenten it feindre un sommeil bruyant.

Vers onze heures, l'Arbi et Muller, signalés par un cri perçant du vautour, ( ntrèrent dans le douar. 1/Arbi s'a;:procha des prisonniers, les contempla, et, croyant qu'ils dormairnt, il dit tout hant:

— Bonne nuit, ca itaine... à demain.

Ces paroles se perdirent dans !e silence de la deyrah.

— Cette jo :rn 'e a été fatigante, dit TArbi à Muller, les débats soulevés par cesKaïds slupides m'ont harassé, mes paupières sont lourdes.

— Ma foi, je vous en dirai tout autant, monsieur le baron , répondit le vieux soldat; j'ai du ploml> dans les yeux.

— Tout le camp est endormi!...

-— La danse les aura fatigués... Au fait, i qous devons marcher demain, il est bon qu'on se repose. J'ai toujours eu pour principe de bien d^Tmir pour bien veiller.

— Je ne veux cependant pas m'cndormir de sitôt... Allons demander du café au caoudji.

— Allons...

Poussant rudement Mahïah du pied, l'Arbi lui dit:

— Donne moi une tasse.

Le ngre, feignant de s'éveiller en sursaut, se h* ta d'obéir. L'Arbi et Muller vidèrent la cafet ère et mâchèrent le marc.

— Décidément, le sommeil triomphe; allons nous coucher.

— C'rs! mon avis... Tout est tranquille... Yakoub fera le re^te,

SCENKS \)K IK VIK AliABB, 327

— Bonsoir.

— nonne nuit, monsieur k; baron.

L'ArI)i ontra sous la lente de Kadidja, et Muller sous la sienne.

Hii'ntot les lumières qui éclairaient les deux tentes s'éteignirent.

Maliïah leva la tète au-dessus de ceux qui dormaient i\ ses cotés, comme le ser|)ent qui prend Tair par-dessus sa jjroussiille... Une, demi-heure se passa dans une att(Mite solennelle. Maliïali, jugeani (jue le premier somm il était le plus lourd, Si> ilv ssa sur ses i!;enoux, puis so leva fout droit, et resta un instant immobile, écoutant les soJipirs des hommes et des biles, retenant sa propre respiralion.

Le Cafre fit un grand pas, et s'arrêta de nouveau!... Son noir vis ge, ses vêtements sombres se mêlaient aux ombres impénétrables de la nuit. Se mettant en m<^»uvement, avec résolution, iMahiah fille tour des tentes, écoutant le somme 1 de leurs habitants; puis, prenant d'une main la ceinture de Samuel , et de l'autre un énorme moiceau de viande adroiti-m nldérob/. au repas des chefs, il s'avança vers le vautour, en rampant c mme un lézard, ei alteigiiil le pied du poteau, en taisant un app 1 de langue si léger, si velouté, que l'ouïe sauvage de Yakoub pouvait seule le saisir. L'oiseau de proie étendit ses ailes et les agita, mais avec molesse, en pirouettant sur son pottau.

— Moment terrible!

L ntgre avait à craindre l'iui de ces ci^is rauqiies et sinistres (pii, nianiant aux nues, aurait mis la deyrah sur pied! Les piisonners, toujours couchés et immobiles, attachaient des regards fiévreux sur le vautour el leur sauveur. Les yeux de Mahïah étaient fiamboyanls. Yakoub descendit négligemment du poteau, et se préci[)ita tout ù

32S Mi^D ^E.

coup sur la proie qiie Mahïah lui présentait. Son bec, vigoureux et tranchanl, s'enfonça tout entii r dans la chair; et, comme il secoua il sa tète chauve, dans un spasme de i^loutonncrie, le nègre serra si violemment son cou dans ses doigts de fer, que ses propres ongles eutamèrent sa l)eau !

En vain le vautour essaya-t-il de lutter contre la mort, Mahïali, comprimant ses ailes, évitant ses serres frémissantes et urieuses, reçut sa dernière convulsion, et le déposa sans vie au pied du poteau. Alors, arrachant quel- ([ues plumes du cou de Toiseau, il les enferma soigneusement dans les plis de la ceinture de Samuel, et donna aux l^risonniers les deux clés.

Les carcai^s tombèrent sur les genoux des captifs; Mahïah leur lit signe de se lever, et de le suivre. Quelques chiens grognèrent, mais la voix de Mahïah les fit taire.

Pendant que le Cafre exécutait son entreprise généreuse et herdie, la portière de la tente de Médine avait rié soulevée, et les deux amies, appuyées Tune sur l'autre, regardaient, en silence, ce drame saisissant.

Lorsque les prisonniers firent un pas derrière Mahïah, Médine tomba à genoux.

Le capitaine passa devant les deux jeunes tiîles; Médine lui lendit la main.

— Je vous reverrai bienlôt, dit Candeu.l, en baisant cette main chérie.

--- Jamais!...

Et, comprehant (jue le salut de son ami dépendait de sa prudence, Médine abattit sa portière en prononçant ce mot plein de douleur.

Les prisonniers, suivant leur guide, passèrent devant la canonnière de Samuel, qui touchait à la plaine, et xMa- 1 ïah, leur montrant la diiection du mont Boghera, leur dit :

fiC^NES DE I.A ViL ARABE. 329

— Les chrétiens sont là... Fuyrz... Dans deux heures, j'allumerai un feu près de la deyrah, si vous y répondez, vous s( rcz hors de poursuite. . Adieu î capitaine... lu reverras la n:ère!... Maliïah n'a plus de nièreî... Mahiah est l)un, il ne ment jamais.

Tournant le dos i\ ceux quM avait délivrés au prix de sa vie, et se drroi)ant l\ leur reconnaissance, le Cafre n nlra à pas de loup, da:îs le douar, déposa les clés et la ceintuie du juif dans la canonnière, el vint se coucher près du c.;Ouadji.

Tout son corps, alors Vult^njcnl, trembla d'un frisson fiévreux.

Samuel sortit de sa tente, et, jetant ses deux clés dans la plaine, lise roula de nouv au sur sa natte, en murmurant :

~ Quatre cent mille iranc.^! Diej est juste!

Pendant ijue Mahiah surveille le sommeil de la deyrah, pendant que les heures s'^ coulent avec une lenteur poignante pour les trois prin( ipaux acteurs de la scène que nous avons décrite, nous suivrons les deux fugitifs dans Ja course périlleuse qu'ils oi^t à fournir.

L: capitaine de Candeuil avait fat, pendant quch^ue temps, la guerre avec la division de Tlemcen, et il connaissait assez bien le pays pour pouvoir s'y diriger malgré l'obscurité. Toutefois, ce ne fut qu'après avoir fait de grands détours cl employé toutes les ruses du sauvage, qu'il priv la ligne droite pour courir sur le camp français.

— Aviinçons, monsieur Jourdain, avançons; vous n'avoz pas envie de vous faire reprendre, j'imag ne.

— Je suis essouffle... Vous allez d'un pas!... Me faire reprendre!!! Mes cheveux se dressent à cette seule pensée I

— Ne marchez donc pas dans le sentier!... vraiiient, vous avez tout ce qu'il faut pour aller en voiture,, n ais vous êtes un inéch.nt piéton.

— Que diable ! vous me faites passer par toutes les épines de la plaine... Je n'ai plus ni pantalon, ni jambes... J* suis en sang.,. Ouf!

— J'espère que la kçon vous semble bonne, et que si on vous rattrape en Afrique...

— Je consens à être empallé! interrompit Tex ag. nt de change, empalé deux fois et coup sur coup!

— Halle 1... Écoutons un peu... Mettons l'orcilie à terre... Rien de nouveau... Otez vos bottes, monsieur Jourdain.

— Elles sont jolies, mes bottes!... Les cailloux s'y logent à plaisir.

— Très-bien... Ne les laissez pas là, malhcuieux! leez-les à la main.

— Voilà une plaisante économie.

— S it.., Coupons le sentier, maintenant... Marchez le plus légèrement possible... Courage!

— 11 faudrait avoir la corne d'un buffle, pour voyager à votre guise.

— Vo là plus de deux heures que nous avons quitté le douar, et je ne vois pas le feu de Mahïah...

— J'ai la chair de poule!... Il me semble que l'horizon s'éclaircit là-bas.

— Oui, les étoiles pâlissent à l'Orient, mais le Berger brille encore de tout son éclat. Forcez de jambes, monsieur Jourdain, forcez de jambes!... Nous>oici dans les sables.

- Autre agrément! s'écria le garde national.

— Nous sommes heureux J'étre audéseit... Vous bavardez comme une pie, et à tue-tête!.,. Chut!

— Qu'cst-ce?..*

— N'entendez-vous pas?...

— Quoi donc?

— Ce sont des cavaliers... Silence !... Kntrez dans cette Droussailie... vite...

— Mais ce sont des épines énormes que vos broussailles!!

— Kiilrez donc, dit le capitaine impatienté. Et, poussant rudement son compagnon , il le cacha entièrement sous des ronces, et se jeta résolument dans un a tre fourré.

Alors, les fugitifs entendirent distinctement les pas d'un grand nombre de cbe\aux qui, froissant Therbi: et les halliers, se dirigeaient vers eux.

Après trois heures de mortelle inquiétude et de courageuse pat.ence, Mahïab qui était toujours couché près du caouadji, entendit Muiler tousser bruyamment dans sa tente. Le cœur du Cafre battit à rompre sa poitrine; il ferma hs yeux instinctivement, et les rouvrit aussilôt, guettant le soldat d'Egypte avec un regard de lynx. Après avoir battu le briquet et allumé sa pipe, Muiler sortit de sa tente, s'airéta sur le seuil, huma l'air tiède et humide de la nuit, croi.^a les bras sur sa poitrine et commença une promenade nonchalante dans le douar, en se parlant souvent à voix haute.

-- J'ai la tète lourde, morJieul. . ah! bah : tu te fais vu'ux, Mulier... PenJant la campagne de Prusse tu n'as dormi qu'une nuit sur trois!... Maintenant la patraque rst en déroute. . Vieux soldat, vieille bêle!!... lî faut .iv.jutr (juMs ont uu(t SMigulière façon de se garder dans ce pays; pas une sentinelle!... jV>ur corjis de garde un poteau, et pour chef de poste un vautour! Malgré ça ils Jorment tous comme des ivrognes, et on ne les surprend

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