ME0IN
pas!... Il est vrai qu'ils ne s(t couchent qu'après avoir visité Iciir nid dix lieues i\ la ronde... et que leur silence les protège... Nous allons donc nous donner un conp de peigne après demain .. Allons, tant mieux ! ça fait toujours plaisir... Après tout, je ne suis pas Franc lis, et les Allemands qui me tireront dessus ne sont que des Alsaciens... Ce sont ces deux prisonniers qui me font mal au cœur... M. le baron a ses raisons, et h colonel a les siennes, ça les regarde!... Allons les voir, quoique ça me chiffonne... c'est le capitaine surtout qui me retourne... Pauvre jeune homme! Disant cela, Midler marcha vers le poteau... Mahiah tressaillit.
Un juron des plus énergiques retentit dans le douar, et fut suivi des cris : Debout! debout! alerte! debout! que poussa le vieux soldat.
Le nègre demeura couché et insensibl \
Les schiaouss se réveillèrent, en sursaut, on entendit un bruit confus dans toutes les tentes; l'Arbi ne fit qu'un bond hors de la sienne, et courut au poteau, au pied duquel il trouva Muller, qui, venant de ramasser le vautour,^ semblait douter de sa mort.
l/Arbi jeta une imprécation horrible, sa voix trembla de colère, son âme se chargea de douleur, et il frappa du pied avec furie.
Tous les Arabes acciairureut. MahLib pousî-a des gémiss* iîients lamentables, et déchirj ses vêtements. Ben -Allai, TAbib et les chefs entourèrent l'Arbi ; le juif Samuel arriva «l'un pas chancelant, et demanda le s.ijel du tumulte avec une merveilleuse ingénuité. La deyrah s'emplit de vacarme et de rumeur... les chiens grondèreia et hurléreiit: les chevaux hennireut, et les femmes firent éclater leurs cris perçants. L'Abib était en j^roie à un murue découragement, et frappait sa poitrine a\ec violence.
A cheval ! à cheval : répéta TArbi...
SOfeNES DK LA VIE AUABE. ^^33
Les Arnl)es se liàlèrent de seller leurs moulures, cl se répondirent dans la plaine, sans s'attendre les uns les autres. l/Arbi, suivi de (| ielqne> ehefs et de Muller, ninrcha droit dans la direction des chrétiens.
Kadidja avait soulevé sa porti^'re, et joui de la douleur de sou lîinitre... Kti le voyant partir, elle poussa un s »upir de joie, et dit à Mahiah, qui s'était approché d'elle :
— Sont ils loin?
— Je les cri)is suives... Voilà le billet de Samuel... garde-le, ne lui remtils pas... l'heure du juif est venue; il sera notre secondi^ victime.
— Mais, Aicha ! quand la frapperons-nous ?
— Maliïah est prudent, il n'oiiblie ri'/n ! Aicha l'ai)partiendra quand je te dirai: « Elle est à toi! » Ce temps n'est pas éloigné.
Laissairt la Mauresse, le Cafre vint trouver Ben-AUal et lui dit à l'oreille :
— M.ihïah est possédé du Djetep...
— Kh bien ?
— Le Djelep est puissant, c'est l'œuvre du démon; le démon parle aux possédés, le démon m'a parlé.
— Explique-toi ?
— Le démon m'a mis sur les traces \l\\ coupable.
— ïu le connais ?
— Hier, eu causant avec le juif, j'ai cru deviner dans ses paroles quelque projet de trahi^on... 11 s'occupait beaucoup de son retour h Mostaganem, et pîétendait ne vouloir plus faire de c mmerce, se trouvant assez riche... Frappé de cette confidence, avan: de m'endormir, j'ai iodé autour de la tente du juif, et je l'ai entendu compter de grosses sommes d'argent. Décidé à le surveiller, je me suis couché près du Caouadji ; là, le sommeil a pesé sur mes yeux, et l'esprit m'a visité... J'ai rêvé que Samuel délivrait les prisonniers, et allumait un grand feu sur le
monticule de Yayag, pour sig nier à Tarniée des chrétiens remplacement de la deyrah... J'ai vu les chrétiens répondre au ft^i du juif maudit... Je me suis débattu dans ce rrve horrible, sons les ongles de Satan, sans pouvoir m'éveiller. T es cris de Muller ont seuls m.is mon sommeil en fuite.
— Tu n'es qu'un visionnaire...
— Veux- lu que j'alhime le feu? Si on nous répond, nous lèverons le camp, et remercierons l'ange gardien.
Le kalifat hésita un instant ; puis se décidant tout à coup, il dit :
— Viens!
Mahïah prit un tison au foyer du Caouadji et gravit avec son maître le pi tit monticule de Yayah. Le feu pétilla bienîôt dans les feuilles du lantisque, et s'élança en gerbes vigoureuses, suivaiit une ligne verticale.
L'horizon resta sombre et chargé de ténèbres... Dix minutes s'écoulèrent, le foyer de Mahïah s'éteignit... Le Cafre sentit son sang se refroidir, son cœur trembla ?
— Tu n'(S qu'un fou... Ton Djelep est ignorant comme toi, dit Ben-Allal.
Le Djelep est savant, Sidi, regarde?...
Et, montrant le fond de la plaine, du côté deTlemsen, le nègre désigna, le bras tendu, un jet de flammes qui, grossissant à vue d'œil, éclaira l'horizon comme un incendie.
Le kalifat regarda attentivement ce signal, redescendit dans le douar, se consulta avec l'Abib, et ordonna à ses schiaouss de s'emparer de Samuel.
Pendant que le malheureux juif jurait sur toutes les saintes tribus pour établir son innocence, les esclaves de Ben-Allal et de l'Abib, et les Arabes restés au douar, se j mirent à ployer les tentes.
En moins d'une heure, les mulets, les chevaux, les
SCENES r>E IK VIE ARABr. 335
chameaux l'taient chargés des femmes, des vieillards, des enfants, des l)agagrs, et fa deyrah entière, ralliée par les chefs et par TArhi, MuIIcr et tons les cavaliers, consternés de I(Mn\s vaincs recherches, prit le sentier du Dachera des BiMii-Kiza assigné pour dernier rendez-vous aux contingents en marche.
Vaï ce moment Tétoile du herger, vaincue par Tauhe, cacha son dianiant dans la nue.
le supplice.
Le soleil s'était levé resplendissant. Son disque enflammait les sables, et argentait les gouttes de rosée suspendues aux roseaux des chotts. Une vapeur blanche et brumeuse couvrait encore les lacs, et se déchirait sous les rayons de Tastre majestueux qui montait à Thorizon.
Le dac'iera des Beni-Riza était silène eux. Les femmes, les vieillards, les enfants avaient suivi, sous l'escorte de quelques cavaliers, les troupeau qui avaient pris le chemin des gorges du mont Boghera. Il ne restait plus dans le hameau kabile, que les guerriers en état de combattre, la famille de Ben-Allal et celle de son ami. Les gourbis étaient désertes et les chevaux sellés. Les Arabes et les Kabiles portaient tous leur ^ longs fusils en bandoulière, et sur les mâles visages de ces rudes cavaliers, on ne trouvait qu'une seule expression de courage et de fanatique résignation,
La tente de Ben-AUal était assise près de la gourbi abattue de Zaka. Sur l'emplacement de cette cabane, on
voyait un marabout inachevé (1), dont les fondements avaient (Ué posés en l'honneur de la malheureuse veuve du siipplicir Alahïah, uirjrte i)Osscdée ilu Djelep et maboiUa (folle) C).
Le pavillon dn Môdine et d'Aïcha était :i quelques centaines (Uî i^as plus loin, dans un plan d'olivier. Kadidja logeait avec les deux amies.
La précipitation que les Reiii-Kiza avaient mise à prendre les armes, et le tumulte qui avait suivi l'alerte donnée par Ben-x\llal, arrivé depuis la veille au soir, avaient interrompu le travail des maçons employés au marabout, et leurs instruments, comme leurs matériaux, étalent restés sur place. Muller avait été envoyé, avec quelques cavaliers, à la découverte, et battait la plaine dès Taurore. Convoqués par le kalifat, TArbi, et TAbib, tous les chefs venus du sud et de l'est, pendant la nuit, se rendaient à la tente de Ben-Allal ou se groupaient dans les jardins qui Tentouraient. Le juif Samuel, accusé de trahison, allait comparaître devant un tribunal inflexible et terrible !... Les Kabiles et les simples cavaliers se hâtaient d'accourir pour assister à Toeuvre de justice, pour maudire d'une seule voix le condamné, ou pour louer Téquitablc clémence de leur chef.
Les schiaouss, armés de leurs longs bâtons blancs, écartaient les plus empressés et maintenaient libre l'espace réservé au pas de la tente.
Dans cette foule impatiente, curieuse et mobile, régnait un silence sinistre, lugubre et respectueux. Ce n'était pas cette cohue populaire qui se tourment et s'inquiète, en
(1) Le marabout est un tombeau destiné à recevoir le corps d'un saipt. Ce tombeau est terminé en voûte sphériqne, il est percé d'une porte, et souvent entouré d'un mur carré ou rectangulaire.
(•2) Les Arabes ont les fous en vénération.
33^ winiKF.
Europe, lorsqu'elle attend l'issue d'un événement important, ou qui outri^ge l'humanité en accueillant avec des (ris et des éclats, les coupables que la justice livre aux liourreaux. Chez ce peuple, dont l'imagination est cependant si vive, et dont les passions sont si exaltées, il est un sentiment qui domine toute passion, c'est le respect à la dignité et à la sagesse du juge, c'est la silencieuse obéissance ii ses r,rrêts.
Ben-A!lal est sous sa tente, assis entre l'Abib et l'Arbi. Quelques chefs des insoumis et le kaïtlaiisfan sont rangés en demi-cercle derrière ces trois personnages; Mabïah se tient debout contre le pilier qui soutient la portière flottante tournée vers le soleil levant. Un jeune esclave donne des pipes et du café aux maîtres qui en désirent; tous les fronts sont soucieux; la conversation souvent interrompue, n'est reprise que par de courtes phrases, et ne roule que sur la guerre, sur le (hance donné aux chrétiens et sur le retard que mettent dans leur route les derniers contingents attendus.
En écoutant cette conversation, tenue par les hommes les plus éminentsdu parti d'Abd-el-Kader, et par l'élite de la nation, on s'étonne d'entendre avancer les faits les plus contradictoires. L'un annonce que le maréchal a été mis en pleine déroute par Ben-Salem, dans la province deTittery; d'autres assurent qu'Abd-eî-Kader a chassé les chrétiens de Mascara, l'Arbi, renchérissant sur tous, annonce qu'il a vu, en songe, le jeune prince qui commande à Conslantine, tomber dans une embuscade tendue par* les part sans de l'ancien bey, et qu'il y a laissé sa tête. ïyArbi est marabout, il est inspiré, le doigt de Dieu le touche sans cesse, et la vision n'est pour lui qu'un bienfait du ciel, qu'un avertissement dont chaque croyant doit profiter. Tous ces propos sans fondement, sans proba-
SCKNES DR LA VIE ARAnE- 339
l)ilité, ont une portée tr^s-élendue sur ces esprits amants •du merveilleux ; les Ames s'échauffent sous la parole grave, sentencieuse, et éner^jjqne de celui qui se pose comme oracle ou comme lénioin des f;iits (uiMl prophétise ou qu'il rnpporle ; et h* travail intellectuel des Arabes les plus distingu'^s est t(11ement actif dans ses étroites Imites, que les mensonges les plus flagrants prennent crédit chez ceux-là môme qui les inventent, et deviennent pour eux des vérités.
S'il en est ai si des ch;fset de ceux qui connaissent le mieux les hommes et les affaires du pays, que Ton juge de la crédulité des masses et de l'immense pouvoir de riiomme ingénieux, infatigable et habile qui s'en est fait tout \ la fois et le maître et l'idole. C'est à l'aide du courage et du fanatisme, qu'Abd-el-Kader a conquis Tanc'enne régence, rt que l'émir s'est fait sultan; mais c'est par le mensonge, par l'émission de fausses nouvelles, par d'impudentes prophéties qu il nous a si longtemps disputé son territoire et sa puissance; il a constamment tenu, et il tient encore en éveil les superstitions et l'imagination des tribus; il provoque un soulèvement dans l'ouest en annonçant à l'iniproviste noire défaite dans l'est, et il arme les tribus contre iioms en interprétant les signes du Koran, selon la circonstance, dans le sens le plus favorables aux projets qu'il médite.
De tout temps l'Afrique, de Tunis aux côtes du Maroc, a été livrée à d'adroits comédiens dont la chute a été aussi rapide que Télévalion. Abd-el-Rader n'a du raffermissement de sa puissance qu'à la guerre sainte, dans laquelle son courage l'a servi, mais sans laquelle il n'eût été qu'un homme riche et taleb (1). ^ ,
L'Arbi, aspirant au rôle souverain, jaloux de l'autorité du sultan, doué de toutes les qualités qui font la gloire
[\) Savant et âge.
3iO mi!dide.
et la fortune des chefs arabes, doublement pourvu de cette finesse sans laquelle tout aventurier succombe chez ces peuplades turbulentes, et de ce discernement réfléchi qu'on n'acquiert qu'au contact de la civilisation, exploitait avec un rare avantage toutes 1^3 formes de l'éloquence, et gouvernait les esprits avec une supériorité qui avait souvent porté ombrage à son maître.
Dans toute circonstance difficile, la parole de l'Arbi était religieusement écoutée ; nul ne savait, aussi bien que lui, colorer son langage, et lui donner ces fougueux élans, ces chaleureux écarts, cette allure prophétique qui saisissaient les auditeurs, et les enchaînaient à sa volonté. Il savait surprendre la crédulité des individus et des masses, il mêlait à son discours les sentences de Mohammed, et, tantôt guerrier, tantôt derviche, il se modérait toujours assez pour caresser les passions de son auditoire, pour encenser et vénérer la vieillesse, pour exhorter les jeunes, pour stimuler et pousser en avant les guerriers que son bras conduisait vaillammen; à la baltaille.
C'était un inspiré, un illuminé! on ne discutait pas avec lui. Sa bouche était sacrée, son corps invulnérable; et, quelles que fussent ses proclamations, ses prophéties, ses promesses, il était cru sur parole.
L'Arbi, furieux de l'évasion de ses prisonniers et de la trahison de Samuel, avait résolu la mort du malheureux juif; il s'apprêtait à faire un exemple et à offrir le châtiment du coupable comme une vengeance céleste, afin d'émouvoir les guerriers disposés à mourir pour la cause du vrai Dieu et pour la terre des Croyants. Au fond du cœur, le fils de l'Abib n'avait cependant qu'une pensée de haine personnelle ! Trompé dans sa rage prête à fondre sur le capitaine deCandeuil, il la faisait retomber sur une tête indigne.
Quand le tigre affamé laisse échapper sa proie, il se
jette avec furie sur la première victime qu'il rencontre, ses nppétils ne veulent que du sang.
Ben-Allal se leva, et, suivi de TAbib, de TArbi, ainsi que (le tons les cliofs, il sortit de sa tente, se dirigea vers le marabout, et vint s'asseoir sur un tapis qu'on avait éb^ndu au pied du daltier qui ombrageait la tombe de Z;<ka.
iMabïah se plaça derrière le kalifat, et comme ses genoux ircr.iblaieiit, ainsi (pKî tous ses membres agités par un fiissoii nerveux, il s'appiiya eonlre le dattier.
L'Ahib se mit à la droite de Ben-Allal, le Kaïtlausfan se plaça à sa gauche; TArbi trop s^int pour oublit r les devoiis de la piété filiale, se tint un peu en arrière de son père, et roula les grains de son chapelet entre ses doigts.
Les chefs des contingents, au nombre de vingt, étaient rangés en demi-cercle, derrière le kalifat, et c'était un spectacle imposant, digne de la majesté biblique, que celui de ce lit de justice tenu par un vieillard environné de guerriers au front découvert et belliqueux aux formes athlétiques, au costume un. forme et grave.
Un sourd frémissement parcourut l'assemblée ; les têtes se détournèrent, et la foule s'ouvrit pour laisser passer Samuel qui s'avança à petits pas, sous l'escorte vigilante de deux scliiaouss.
Le juif marchait les yeux baissés, et il parut devant le terrible trib iiial, sans oser affronter les regards empressés (le son entourage.
Arrivés à deux pas de Bt^n-Allal, les schiaouss appliquèrent leurs larges mains sur les épaules du juif, 'et le contraignirent, sans peine, à tomber sur ses genoux; puis, l'abandonnant dans cette position, ils se mirent à l'écart, et maintinrent les curieux, à l'aide de leurs bâtons souvent sévères.
Samuel avait les mains liées derrière Icdos! il fit un effort sur lui-même, et, relevani tout h coup la tAiç, il adressa au kalifat un regard morne, effrayé, supidiant. Ce regard s'attacha sur l'Arbi, comme celui du mendiant mourant de faim, et s'aventura dans la foule pour quêter partout un peu de compassion. Tous les visages étaient froids, immobiles, implacables! L'Abib elTArbi, le kalifat et les chefs s.mbbjrent ne j)as comp ei.dre la supplication de Taccusé et ne s'y arrêtèrent pas. Le malheureux Samuel ne rencontra, dans sa recherche, qu'une physionomie moins impas>ibleqne les autres; mais il crut y lire son arrêt de mort : les yeux de Mahïah s'étaient ouverîs sur le juif pour ne plus le quitter ; une sorte de joie sauvage brillait dans les prunelles du nègre... Samuel épouvanté, atterré, sentit sa vue se troubler ; deux grosses larmes sillonnèrent ses joues.
Voyant ces pleurs, les chefs tirent, k la fois, un geste d'impatience, et, profilant de la courte rumeur qui lui succéda, le fils de Zaka cacha son visage dans ses deux mains, et déroba à la foule un sourire féroce et hiGÎeux.
Le kalifat Bea-Allal Ben-Adji se leva : les derniers chuchottements, de l'assemblée moururent à rin.>lant même ; on n'entendit pi s que le jeu de la brise dans les feuilles de l'oasis, et le hennissement de quelques chevaux impatients de leurs entraves.
La haute taille du vieillard s'élevait majestueusement à l'ombre du dattier, do?it les fleurs jonchaient la terre; sa tête vénérable dépassait toutes les têtes; et sa longue barbe, aussi blanche que le lin de son turban, et son front sévère, et sa pose et sa gravité, lui donnaient la majesté magnifique des pères et des rois de la sainte Écriture.
* — 0 musulaijus, dit-il d'une voix solennelle, il est écrit dans le livre de Dieu ; Ceux (lui achètent la vie de
SCÈNES DE LA VIE AKABE. 3i3
ce monde au prix de la vie fuiure ; le châtiment ne sera point adouci pour eux, et ils n'auront aucun secours.
La paroh', du I^rophèlo i»st jiisle et équilable, elle veut qu'on lui ohéisse sur la terre pour être lou? dans le ciel, et elle nous ordonne h nous, chef du peuple d'Omar ei d'Ali, de juger les actions de nos serviteurs alin ùt) commencer ici-bas, l'œuvre de châtiment ou de récon.pense.
Mohammed a écrit sous le ^^o^ffle du Dieu vivant! Vous trouverez des hommes qui chercheront à gagner également votre confiance et celle de leur nation. Chaque fois qu'ils tremperont dans la sédition et la trahison, ils seront défaits. Saisisse::>4es, et mettez-les à mort partout ou vous les trouverez. Nous vous donnons sur eux un pouvoir absolu.
Samuel tressaillit; sa tête s'affaissa sur sa poitrine, son visage devint livide i
— Le peuple de Dieu est humain, ses chefs sont justes et intègres, avant de frapper ils veulent juger. Samuel, lils d'Israël et tils maudit, tu vas répondre à mes questions pour te blanchir ou avouer ton crime. Dieu entend tout, il est savant et sage !
En achevant ces mots, Ben Allai étendit la main swv la foule pour commander le silenceetse rasseyant, il dit :
— Tu es accusé d'avoir entretenu des relations avec les chrétiens, et d'avoir employé ces relations au service des infidèles? Lst ce vrai?
Le juif essaya de rpondre, mais sa langue glacée (i'effrol ne put articuler une seule parole.
— Tu es accusé d'avoir convenu d'un signe avec les infidèles pour trahir tes hôîes, et les plus zélés partisans de. la guerre sainte? Est-ce vrai?
— Je n'ai jamais fait aucun signal aux chrétiens, bal • bultia Samuel.
— Dieu qui m'a mis sur la voie de les trahisons m'a permis de les déjouer, et le signal que lu devais faire, je l'ai fait pour toi, on y a répondu.
— Par Jacob cl Moïse je suis innocent de tous ces crimes. Quel est ce sig: al? s'écria le juif, pendant qu'un rayon d'espoir illuminait son visage consterné, j'ig ore ce que tu me reproches.
Se voyant accusé d'un acte dont il n'était pas coupable, le malheureux espérait prouver son innocence sur tous les points, en combattant victorieusement une calomnie.
— Hier, dans la nuit, je me suis rendu sur le monticule de Yayah, et j'ai mis le feu aux broussailles qui le couvrent... Veux-lu que j'en dise davantage.
— Parle, tu es prudent et juste, tu ne voui^ras pas frapper l'innocent, je ne comprends rien à tes accusations ?
Le front de Ben -Allai se couvrit d'un nuage, et ses traits prirent une expression de mépris sévère. L'assurance de Samuel, la vivacité et la simplicité de sa réponse avaient produit une sensation favorable à sa cause.
Chez les Arabes; comme chez les peuples barbares, l'audace est le premier des mérites, et la résignation est la première vertu; tout homme qui affronte la mort dans le combat, ou qui la brave au supplice, se couvre de gloirr, ou s'attire, fut-il criminel, la pitié de ses propres bourreanx. Aussi voit-on les prisonniers de guerre attendre et recevoir le coup mortel avec une stoïque intrépidité, lorsque les tribus en viennent aux mains dans ces sanglantes représailles qui occupent sans cesse leur courage.
Les premiers prisonniers que nous avons faits en Algérie, étaient fort surpris de notre humanité, et lorsqu'on les amenait devant le général, ils croyaient tous marcher
SCENES DE LA VIE ARABE. 3i5
au supplice, el cherchaient des yeux, avec calme et dignité, le schiaouss qui devait les décapiter.
Samuel, tremblant et agenouillé, s'était avili devant ces guerriers prêts l\ mourir eux-mêmes; son assurance et réclair d'énergie qui réchauffa tout à coup, changèrent le méj)ris général e;i intérêt. La foule, partagée entre la pitié pour Taecusé et la vénération p ur l'accusateur, attendit la réponse de nen-Allal.
— J'ai mis le feu aux broussailles de la colline de Yayah, et les flammes avaient h peine éclairé la nuit, que, du côté des chrétiens, (i'autres flammes m'ont répondu.
— Je ne suis pas le maître de la plaine et je n'y peux rien ordonner; de même que tu as allumé un feu sans m'en prévenir, les chrétiens peuvent en avoir fait un autre à mon insu... dans quelle intention aurais-je donné ce signal ?
Celte question, faite d'une voix ferme, confirma le sentiment de la masse toujours silencieuse.
— Tu abuses de ma patience ! aussi, ton châtiment sera-t-il mesuré sur ton impudence. Tu as fait ce signal pour indiquer le lieu où campait ma Deyrah, ou plutôt pour annoncer aux prisonniers évadés, que je n'avais pas levé ma tente.
— Qui peut prouver une pareille calomnie ? Si mes projets élaiei.t aussi coupables, à qui les aurais je confié?.... Où est celui qui soutiendra ton accusation?
Ces derniers mots furent |t ononcés d'une voix qui s'éteignit par degrés; l'Arbi avait fait signe à Mahiah d'approrher, et le jeune n; gre s'élança d'un seul bond sur le terrain où le juif était à genoux, le prit [ar un bras, le souleva, et, posant une main sur son cœur, il le regarda face li face
Troublé, fasciné par ce regard de lynx, le malheureux
3i6 MÏ^DINB.
accusé perdit toute contenance, et se sentit prêt îi défaillir.
— Oses-tu bien démentir notre soigneur Ben-Allal, juif impur! essaie de lever ton front à la hauteur du mien, ne tremble pas comme le roseau des chotts, et puisque tes crimes méritent la mort, meurs au moins comme un homme, et non commo un chien !
A cette apostrophe violente, un sourire de satisfaction courut sur 1 s lèvres de tous les spectateurs; U's seuls visages de TAbib et de l'Arbi demeiirèrenl impassibles.
— Que t'ai je fait? répondit Samuel avec un pénible effort.
— Que peut me faire une vile créature telle que toi ! Je ne porte à ta charge aucune plainte personnelle; mais sache que Mahïah est Tami A'Eblis (1) ; sache que le Djelep a éclairé mes esprits, et que la science de Tavenir m'est acquise. Je devine tout ce qu une âme damnée, comme la tienne, peut entreprendre, et je connais tes mauvaises pensées au moment même où elles naissent dans ton cerveau et germent dans ton cœur. Tu avais promis aux prisonniers chrétiens de leur signaler la position de la Deyrah de Sid -Bon Allai. L'ange m'a révélé cette trahison, et comme je doutais d'une si noire perfidie, comme je n^ pouvais croire que l'hôte d'une famille aussi sainte, et l'esclave de maîtres si généreux, p it payer ant de bienfaits par tant d'ingratitude ; je me suis traité de visionnaire, et j'ai déflaigné les premiers avis du dimon : alors, le démon m'a pris sur ses ailes et'm'a conduit sous ta tente; là, j'ai entendu les discours infâmes q le tu faisais h ta conscience avec laquelle tu marchandais comme un vil usurier! là, je t'ai entendu de mes deux oreilles, compter à haute voix et avec avidité, les sommes d'argent
(1) Le démon, ou mauvais ange,
SCbLS DE LA VIE AKADB. 3.7
qui ronl (Hé promises i 1.^, je l'ai entendu dire, te croyant seul avecî ton ombre, (|uc ta fortune était à jamais faite, i)ar cette double trabison de l'évasion des prisonniers, et de la ruine des grands chefs amis et serviteurs du sultan ! c'est de là que, suivant les traces, j(i t'ai vu marcher h prtKs pas snr le vautour Yakoub, le caresser, tenter sa faim et l'étouffer avec ta ceinture...
— Tu meiis... s'écria Samuel frappé d'é|)Ouvante... tu mens!...
— Le d/'mon ne ment que pour séduire la vertu, mais tu lui aj)par:iens comme moi; et il m'ordonne de le js:cipiteraux pieds du zakoum (1)... Laisse-moi parler... Après avoir tué le vautour, sentinelle vigilante de la Leyrah, tu t'es approché des prisonniers, et tu as ouvrit leurs carcans avec les clefs de ton coffre-fort... Esi-ce vrai ?
— Tu mens... tu mens... murmura le malheureux, et, s'échar^pant des mains deMahïah il tomba snr ses^enouxi et fondit en larmes.
-^ PoiTquoi, si tu as été témoin de ces crimes, ne les as-tu pas arrêtés ; pourquoi as-tu attendu l'évasion des prisonniers pour eu parler ?
— Mon esprit seul était evec toi, EbUs ne m*a pas permis d'assister en chair et en os, à tes horribles ébats; il t'a laissé vider la coupe du mal, et m'a appelé en témoignage.
— Tout ce que tu dis est fabuleux, personne ne le croira ; lu n'es q/un esclave, tu .Vas pas la puissance de Dieu.
— Djelep est un saint mystère, maudit celui qui n'y croit pas, ti boira (ie Vefiii bouUlaule {2). Puisqu'il .te faut
('Ij Elzufcoiun, c'est l'arbre lie i'cîiier aiuiael sont ai lâchés les réprouvés. (Koruii).
(2j Cci^t ruades châtiments éternels ainioncéspar le Korau,
3i8 MEDINE.
des preuves, je prie Sidi-Ben-Allal de faire venir un témoin dont la seule vue te fera trember...
— - Je le désira interrompit Samuel, qui voulait reculer autant que possible l'instant de son arrêt.
Mahiah se recueillit, leva les yeux au ciel, frappa son cœur iet son front, et dit d'une voix sentencieuse en se tournant V( rs l'Arbi :
— 1/ange dé bu me révèle, en ce momeni, que ton ép use Kadidja (Dieu la cbéril) pourra, si elle y consent, nous fournir toutes les lumières dont la justice de notre illustre chef veut s'éclairer. J'ai remis à Kadidja un témoignage qu'on ne peut nier.
— Elle est ii'i, qu'elle vienne! répondit l'Arbi; pourvu que son visage reste voilé, Dieu autorise, parmi nous, sa présence.
Le jeune esclave, attentif aux ordres de Ben- Allai, se rendit à la tente de Médine pour y demander Kadidja.
Samuel reprit courage ; il était sûr de la discrétion de la Mauresse qu'il avait servie, à jrixd'or, il est vrai, mais qui avait partagé son crime.
Les spectateurs, voyant de nouveau ce bel air d'assurance, témoignèrent leur étonnement par une légère rumeur, et le juif leva les yeux avec audace sur ses juges et sur Mahïah, en se r dressant de toute sa taille.
Le kalifat, surpris de tant d'effronterie, écouta un moment sa voix intérieure, et sembla pencher vers le doute et la clémence.
Les révélations du nègre avaient produit une sensation profonde sur les Kabiles qui, .plongés dans les ténèbres du fanatisme et de la superstition, acceptent, avec une sorte de terreur, toutes les fables où les démons jouent quelque rôle.
Ils attendirent donc, impatiemment, la venue du témoin appelé par le possédé du Djelep,
Kadidja, c^nduito par le jeune esclave, sortit de la tente de M(>dme otd'Aïchi.ets'arnHa à la droite de l'accusé. Elle étail velue, comme (riiai)ilii(le, avec somptuosité; sa robe de brocart et d'arfe^etit liaînait ii lerrf , et enveloppait ses pieds blan.s -, demi-cuuvert.s. dej;,, par des babouches d enfant. Ko takiila (!) de la Maurtsse cachait son vLsage et ses épaules; de ses deux mains elle tenait les pans du voile, et les maintenait avec soin sur son front.
Mahiah reeula do trois pas; et Samuel, prolitant de la dislraclion causée par l'arrivée du témoin, lui glissa ces mots rapides :
- Je n'ai d'espoir qu'en toi, sauve-moi ou je t'avoue pour complice?
- Kadidja, dit Ben-Ailal, tu es appelée en témoigna-e pour ou contre l'homme qui est devant nous. Nous t'écoutons.
- Parle, au nom de la vérité, et à la gloire de Dieu ajouta l'Arbi. '
La voix de Kadidja fit entendre ce timbre frais et pur qui charmait toute oreille.
- Samuel est un maudit, il mordra le revers de sa main au jour dermier (').
Le juif frissonna de tout son corps, ses lèvres se contractèrent, une sueur froide inonda son front. La Mauresse reprit :
- Samuel a trahi le Dieu de l'Islam, et trafiqué avec un chrétien. Samuel a tué le vautour Yakoub. Samuel a délivré les prisonniers et leur a montré le chemin du camp des infidèles; Samuel a médité la ruine et la mort des guerrriers du Dieu vivant, seul et souverain!
Après cette accusation, la Mauresse fière et hautaine se
(1) Taklila, voile.
(2) Châtiment réservé aux juifs par le koran.
350 MJÉDINE.
U)\\vi\2i vers le juif, et, enti'oiivrant son takiila., elle arrêta sur lui MU œil plein de colère. I.es chefs et les cavaliers ne purent contenir un mouvement d'horreur et de dégoût pour le criminel ; les trois chefs demeurèrent froids et calmes. l/Abib élait toujours plongé dans ses sombres méJiîations.
— C'est ainsi que je punis ceux qui ne me servent pas, ciit vivement Kadidjade manière à n'être entendue que du juif.
— Grâce, murmura le malheureux, grâce!..
— Ta mourras, ( hien ! interrompit la Mauresse k haute voix.
— Peux-tu appuyer tes paroles do quelques signes? demanda lekalifat.
Kadidja garda un moment le silence; puis, s'avançant vivement vers i'Arbi, elle lui remit un billet ployé en quatre, et lui dit :
— Lis?
L'Arbi ouvrit le billet, et, se tournant vers le kalifat et son père :
— C'est le cachet (I) du prisonnier Candeuil.
— Lis? répéta Ben-Allal.
L'Arbi (it à haute voix la traduction de l'écrit :
« Je reconnais devoir au juif Samuel de Mostaganem, la sommi^ de deux cent mille francs qu'il m'a prêtés. Signé, caj)ilaine de Candeuil, 10 juillet [SU. »
(( Je reconnnais devoir au juif Samuel de Mostaganem, la somme de deux cent mille francs qu'il m'a prêtés. Signé, Jourdain, iO juillet 1844. »
Samuel demeura comme pétrifié. Sa langue immobile ( t muette, ne put articuler aucun son.
(1) Cachet est ici pour signature.
SCÈNtS iif I.A VIE AISAHE. ■ 35I
- Commenl ,o papier est-il entre tes mains, Kadidja^ (iemanda rîcn-Allai. ^
~ Maïnh ,,ni la ramass,^ devant la tonte de Samuel, a., "lomciu (.u nous avons levé le camp, me l'a donné
- Pounjuoi ne Tas-iu |.as r- mis plutôt h l'Arbi, (on t'poux et maîire. '
- JVn ij.„orais le contenu, ne connaissant pas Técri- ;<re et le langage des chrétiens. C" st Médine ,,ui m'en a '^1" In l(T,ti.re, il n'y a qu'un instant
Wahïah S'approcha de Samuel, défit la cdntiire qui serait sa taille, la déroula, montra au kalitat quelques plui.H., de vautour arrêtées dans la soie, et dit avec emphase •
- Mah.ah est un vrai croyant, il ne sait pas mentir.' ' Les labiles ne purent retenir un cri de surprise qui
gronda dans cette foule a teniive, et s'éteignit tout à coup lien-Allal prit la parole ; ^'
~ Tu es un tidèle serviteur, l'an.e qui écrit tes bonnes actions les lira au jour des rétril^utions. Kadidja, retourne vers tes sœurs, tu es une fille du Seigneur.
-Mahïah et Kadidja sont mes complices ? s'écria le i"if, ce sont eux qui...
-Silence, inle rompit avec colère, le kalifat, etilseleva
foutes les têtes se redressèrent pour écouter la sentence qu'ii allait prononcer.
Le Prophète a dit : Terrible sera la fin de ceux qui \commelteiit de mauvaises actions. Juif Samuel, homme sans icœur et cupide, âme réprouvée, tu as couru toi-même à ta perte, et je te déclare coupable de tous les crimes qu'on te reproche; jeté délivre à la merci de l'Arbi, le saint et le .aillant, afin qu'il te tr.-.ite sans pardon et à son gré
Oen-Ailal se tourna vers le marabout et lui dit en se ■asseyant :
— Ordonne!
— Les prisonniers que j'avais faits au pnx de mon sang
et de ma vie. appartenant à mon père vénéré, plus qu'à moi, je lui cède, s'il le désire, le choix du châtiment.
— Fais?., répondit l'Abib, qui dans ces longs débats, s'était presque isolé.
L'Arbi se leva à son tour :
— J'ordo ne, et c'est la voix du Dieu terrible et outragé qui parle par ma bouche, j'ordonne que le marabout de la sorcière Zakasoit achevé, et que ce miséral)le, ce Ben-Djilfa, traître et pervirs, y soit enseveli, sa chair, ses os, sou sang et son cœur de boue mêlés à la pierre et au mortier de la muraille.
Une rumeur approbative accompagne cet arrêt sinistre. Le malheureux Samuel tomba la face contre terre, et' se roula, dans la i oussière, avec des cris désepérés.
Sur un geste de Ben-AUal, les deux schiaouss s'emparèrent du condamné et le dépouillèrent de ses vêtements. Samuel, ranimé par la peur se ùéfendit avec furie; il morJit les mains des b urreaux, enfonça ses ongles dans leur chair, et poussa des gémissements lamentables. Mais les chiaouss, vigoureux et habilis dans leur métier, ne s'arrêtèrent pas à cet accès de rage inutile; le turban, la veste le zerwal et la chemise du juif tombèrent en lambeaux sous leur doigts, et le malheureux condamné fut exposé dans une nudité hideuse, aux regards irrites d une foule avide d'émotions.
Mahiah, aussitôt l'arrêt prononcé, avait disparu; au moment où le dernier lambeau des vêtements de Samuel tombait, il revint portant deux lourdes poutrelles de la gourbi de Zaka qu'il avait liées en croix. — Où sont les maçons, demanda l'Arbi?
Chacun se retourna, parmi les assistants, pour chercher ceux qu'on demandait.
Quatre Rabiles se détachèrent d'un groupe, et se e ï arrassèrent de leurs burnous.
— Maître, dit Mahïah, si tu veux m'employer pour hâter l'exécution de la volonté, je sais bâtir une maison.
— Dépé('he-toi.
Le nègre i)on(lit comriie un d;iim au milieu des bruyères, et, s'aruiant d'une truelle, il desciuidit dans le foss'; creusé par les fondalions de l'enceinte du marabout. Les chiaouss traînèrent le juif dans le fossé et y plantèren» la croix, rappuyjint à un pan de muraille inachevé. Le courage de Samuel était épuisé : ce courage n'ayant d'origine i\y\c dans les forces physiques, ral)andonna bientôt, et comme Tàme était avilie, llétrie par de bas sentiments, elle n'imprima au corps aucune énergie, et le laissa dans un abatteme:.l morne et stupide, jusqu'au moment où la douleur attaquant les nerfs, devait encore réveiller cette malheureuse vict me d'une condamnation barbare.
La croix ayant été solidement fixée en terre, et assujétie à la muraille, les chiaouss, aidés de Mahïah, placèrent le juif sur ses pieds, et rattachèrent aux deux poutrelles avec des cordes dont les nœuds pénétrèrent dans les chairs du patient et les couvrirent de sang.
Samuel ne faisait plus entendre que des plaintes sourdes et des prières balbutiées.
Les maçons se mirent en œuvre en toute hâte, et les schiaouss, s'écartant de quelques pas, maintinrent les curieux qui se pressaient autour des ouvriers.
Mahïah posa la première pierre sur les pieds du supplicié, qui poussa un cri lamentable, bientôt ceuvert par des sanglots. Le nègre, en touchant la peau du juif, murmura tout bas en langage Cafre :
— Les Bjushuanas sont vengés! le roi Gaïka est vengé? la pauvre Zaka est vengée! les os de ^a mère dansent là dans son tombeau ! Le Djelcp est saint ! gloire au Djelep! ^\Et, dans son implacable vengeance, le fils de Zakas'encourage.it au travail, faisant hommage des douleurs et
3U MÉIHNE.
des soupirs de sa victime aux larmes que sa mère avait versées et aux douleurs qui l'avaient tuée.
Le kalifat, TAbib et TArbi suivaient silencieusement les progrès des maçons; U^ chefs, rangés en cercle nutour du dattier, ne quiitaient pas des yeux les contractions du patient. C'était un spect cle hideux et p'ein de terreur, que de voir tous ces hommes assister, froids et mornes, à ce supplice sans nom.
La muraille s'élevait lentement, malgré l'activité des travailleurs; et, peu à peu, pouce par pouce, le corps vivant du juif disparaissait sous des couches de mort'er et sous des quartiers de pierre ! Les larmes du condamné coulaient dans sa tombe et servaient à la cimenter ! ses membres épuisés, tentaient en vain de renverser par des soubresauts, leur pesante enveloppe ; ses efforts ne produisaient que de légères convulsions dont son lit de douleur, était à peine agité! Parmi les spectateurs, nul ne semblait être ému; la curiosité tenait seule les âmes en émoi, personne ne donnait une larme, une plainte, une pitié, un regret à cet homme, fait à l'image de Dieu, expirant sur la croix.
Dans la croyance fatale du peuple arabe, SamaUë mourait comme il devait mourir; sa dernière heure avait sonné, et les arrêts des chefs n'étaient que leur obéissance à l'arrêt du maître suprême qui fixe, dès le berceau, la destinée des humains.
— Les chrétiens n'auraient pas jugé, condamné et mis à mort ce misérable en un jour, dit Ben-Allal, s'adressant à l'Abib ei à son fils.
— Les chrétieuo auraient mis huit jours à juger et huit jours à exécuter, répondit l'Arbi.
— Les chrétiens sont aveugles et ont du temps à | erdre!.. les justices les plus promptes sont toujours les meilleures; le juge ne se laisse influencir par personne
SCfe?fE5 DE LA VIE ARABE. 355
et par rion; il sonde sa conscience et consulte sa raison! L'évidence du calme - 1 celle de Tinnocence se montrent vite au front de l'accusé. IN)un|uoi faire lani^uir Tinnocent «»n le coupable par l'atlente d une sentence qii'AlIal pronoriee toujours avani l'homme?
— Les chrétiens font méti(T de tout, interrompit TAbib; ils ont des conseils permanents établis pour juger les différents et les crimes; ces conseils font grand bruit de leur importance et entravent la justice, sous prétexte de la rendn» [)lus é(juitable. En France tout porte fruit, et Tarrét qui fait tomber la tête d'un assassin, fait vivre plusi<*urs familles î ^
L'Abi.) parlait avec amertume, Ben-Allal l'interrompit.
— Ce grand peuple a des lois bizarres: à quoi peuvent servir ses armées de fonct onriaires? Tu m'as dit que les accusés ne se défendaient pas eux-mêmes, et qu'ils contiaicnt leur cause à des hommes 'ont la parole fait la fortu' e?
— Test vrai.
— La ju tice n'est-elle pas m eux rendue dans nos tribus, au so'eil levant, en fa<.c de la majesté de Dieu, devant tout notre peuple qui nous estime selon notre loyauté, selon notre sages^\ L'accusé a-t-il besoi de ongs discours pour démontrer son innocence, et le coupable peutil échappe»' à ses propn^s terreurs, h son trouble, à la direction que l'ange de véri:é nous envoie?.. Nos coutumes sont nobles, et cel es des chré'renssont mesquines, l'Arabe est saint, le chrétien est impie!
— - Les chn liens faisaient autrefois comme les Arabes dit l'Arbi ; leurs rois, leurs chefs, prononçaient souverainement en justice; et cela, le front découvert, la voix haute, le cœur loyal, en face de la lumière éclatante|du jour... Ces coutumes ont été changées!
356 MÉDiNii:.
— Pourquoi? changeons-nous Jamais rien k ce que nous ont ont laissé nos pères?
— Pourquoi (e Prophète portait-il le même costume que toi? pourquoi les chrétiens changent-il.^ la forme et la mode de leurs vêtements deux fois par an '
— Les Français sont comme les enfants et comme 1rs femmes, leurs passions vivent un jour.
Un cri sinistre fit frissonner l'assemblée, et détourna les trois chefs de la conversation qu'ils tenaient paisiblement, pendant que les maçons hâtaient leur odieux travail.
La muraille, épaisse de quatre pieds, avançait sans retard, grâce aux nombreux lïîalériaux disposés sous la main des ouvriers. Samuel était enseveli jusqu'aux épaules! les bras détachés de la croix avaient été maçonnés près du corps, et dans une position capable de paralyser leuis forces.
Mahïah achevant de tailler une pierre, la posa con!re le con du malheureux juif el attacha ses prunelles ardentes sur les yeux éteints ( u patient ; et, comme de ses paul^ières battues , s'échappaient encore quelque prière, le Cafre murmura tout bas :
— Ton père a vendu ma mère et'n'a pas eu pitié de ^es pleurs! T >n père a enfermé ma mère vivante dans un esclavage éternel! Je t'enferme vivant dans cette prison de pierre dont tes ossements seront les ruines.. La tombe de ma mère est-là... Elle touche la tienne; l'esprit de la pauvre Zaka viendra te visiter et pèsera sur ton linceul ! j u lui diras que je l'ai vengée sur toi, et que je la vengerai sur toute ta race, comme je l'ai juré sur le sambel et le calcari.
Samuel réveillé de sa torpeur par la fraîcheur du mortier qui touchait déj^ son visage, poussa des cris de fu-
^CfeNE5 DE r.A LIE ARABE. 357
reur, et jeta dans les airs dos imprécations horribles! le chacal, hm lant |)ar une nuit d'orage et d'éclairs, n'a pas l'acciiU lugu!)re de cviU) voix lamentable. Les trois chefs, émus par ces cris alTreux (I(î détresse, se levèrent d'un même accord; tous les coîiirs battirent c^ la fois, et, co ^me soumisi! i\ une puissance électrique, la foule reflua sur elle-même.
Les maçons se reposèrent ; leurs fronts étaient mouillés! Mahiah s'effaça pour lai ser voir le visage de Samuel. Étroitement serré dans un cadre de pierre, ce visage fixe, immobile n'avait plus rien d'humain ; la mort y avait imprimé son cachet livide. I es yeux étaient injectés de sang, les paupières étaient gonflées, les joues creuses, ternes et les lèvres frémissantes. La bouche remplie d'écume, déchargeait contre les hommes et contre Dieu les plus épouvantabh s blasphèmes.
Ben -Allai fit signe d'achever.
iMahïah, se remettant au travail, prit d'une main une énorme pierre et, tenant sa truelle de l'autre, il en frappa la face du condamné et lui dit :
— Ton père a brutalement porté la main sur le visage d'une jeune fille sans défense; le fils de Zaka te rend cet outrage. Samuel... adieu!
La pierre fut posée contre la bouche du m.alheîireux juif... On entendit un cri étouffé, un raie furieux... Mahïah sentit bouger la pierre qu'il cimentait sous ses mains nerveuses... celaient les dents de Samuel qui s'y brisaient dans un dernier soupir!
Le mur fut achevé, à trois pieds au-dessus de la tète du supplicié! la foule se lompit en silence... tous les fronts étaient baissés; les chefs regagnèrent la tente de Ben- Allal. A peine y étaient-ils entrés, qu'on leur signala des cavaliers arrivant à toute bride... C'étaient Muller et ses éclaireurs.
358 M^DINË.
Du plus loin qa*il put se Lire entendre, le vieux solda d'Égyple cria d'une voix forte :
— A cheval ! à cheval (1)!
Le combat.
L'alerte donnée par Muller avait, en un instant, mis en selle le goum entier des partisans d'Abd-el-Kader. Le Dachera des Beni-Kiza fut spontanément rempli d'appels, de cliquetis et de ce sourd murmure qui pré'ude aux actions guerrières. Les chevaux, libres enfin de leurs entraves, se cabraient et piaffaient sous leurs cavaliers qui se plaisaient à les échauffer.
Le pavillon de Médine et d'Aïcha, abattu sans retard, avait été chargé sur un chameau, et les trois jeunes femmes, enfermées dans leurs palanquins, avaient gagné le sentier des gorges du Boghera.
Le kalifat, TAbib et TArbi sortirent de leur lente commun^, et celle tente fut aussitôt renversée, roulée, serrée, enlevée. Les trois chefs daient couverts de leurs vêlements de combat, et chacun de ces vêtements avait un cachet pa licuUer.
Ben-Allal est coiffé, comme toujours, d'un léger turban
(1) L'auteur, scrui'uleusemenl exact dans toutes ses descriptions pittoresques et dans lous ses récits, a voulu initier le public, autant que possible, aux mœurs et aux usages du peuple arabe. 11 n'aurait doue pu reculer devant la narration de la mort horrible de Samuel, qu'en néj^ligeani une esquisb>e vigoureuse, celle de la froide et inexorable justice des grands chefs. Dans l'empire marocain, et sur toute la frontière ri se déroule le drame de Médine, le supplice de la muraille est réservé aux traîtres et aux conspirateurs.
Quant a la sévérité implacable des juges de Samuel^ elle a été inspir^^e par le caractère d*Abd-cl-Kadcr lui-mômc.
SCENPS T>E U VIE ARABE. 3o9
(le mousseline, (Hroiiement et finement serré sur un haïck d'une blanehe !r relatante. Ce haïek est rayé de bandes mates et de bandes claires; il encadre le front srvère du kalifat, et enveIo|);)e avec grâce, dans ses plis soyeux, le visag»» i'nposint du noble vieillard. En retombant sur les épaule-^ et sur les hanch<^-s, le tissu transparent recouvre une veste blanche soulachée de soie pareille, et ornée d'une foule de petits boutons blancs. Cette veste est large, et ne f rme pas sur la poitrine, que couvrent deux gilets boutonnés droit. L^ zerwai, serré A la taille par une coulisse, flotte sur les cuisses, et s'arrête au-dessous du genoux. Des tumacks rouges (1) chaussent ses pieds et garnissent ses jambes. Deux burnous, d'un blanc de neige, sont également jetés, l'un dans l'autre, sur ce costume grave et simple; leurs capuchons retombent sur les reins du guerrier, mêlant leurs longs flots de soie... Une majesté harmonieuse semble avoir présidé à la toilette du kalifat. Ces vêtements blancs couvrent dignement le fidèle lieutenant d'Abd-el-Kader, le vrai croyant prêt à mourir pour son Dieu, le véritable martyr du fanatisme i
Le kalifat n'est pas armé; il semble dédaigner la mort et la défier. Les armes sont bonnes pour les jeunes gens fougueux; un grand chef doit marcher au combat comme à la promenade, son regard seul doit s'animer et frapper l'ennemi. Cependant, comme signe de guerre, un jeune cavalier p rte, deirière Beii-Ailal, son long fusil, tandis que le kaid de la Deyrah ouvre son parasol.
L'Abib est également sans armes; sa tète est coifl'ée d'un turban vert (2), un burnous rouge, galonné d'or, le couvre en'entier; un chagrin de plomb semble oppresser le cœur du vieil Égyptien ; il est silencieux, son vidage est taijgaé, bruni; la cicatrice qui sdlonneson front apparaît sur ce front consterne comme un coup de foudre î Un esclave porte le fusd de i'Abib, et se tient respectueusement derrière lui.
(I) Boues molles en maroquin.
(•2) Le turban vert esi l'insigne des Musulmans qui onl visité le lombeau du Prophète.
360 MÉniNE.
L'Arbi ressort de ce groupe par un sonilire contraste. Sa ivXa est enveloppée d'un haïck blanc, serré par une corde brune, en poil de chameau, qai fait trente fois le tour du crâiîe. Deux burnous, Tun blanc et Tauire noir, sont jetés sur ses épaules, le burnous noir couvrant le blanc, dont le capuchon floitanl retombe en arrière. A une ceinture en maroquin est adaptée une cartouchière bien garnie; deux longs p stolets de combat, à pommeaux d argent ciselé, brillent dans leur étui; un zerwal, en drap bleu, couvre ses jambes, et des tumacks, d'un jaune trèsclair, complètent ce costnme sévère, élégant et guerrier, costume des temps antiques, porté par les plus vieux ancêtres du peuple arabe.
Le visage du marabout conserve encore une expn ssion d'inflexible colère; mais cette expression s'adoucit sous un espoir de prochaine vengeance, et fait plice, avec une mobilité surprenante, au masque du fanatique illuminé; son long fusil est placé en bandoulière sur ses épaules.
Tons les cheickssont à eheval, rangés en cercle autour des chefs; chacun d'eux est accompagné d'un cavalier vigoureux, brave, bien monté, qui porte un jonc souple et flexible, (ixé à son dos avec un foulard, et surmonté d'un petit drapeau flottant p:ir-dessus sa tête. Toutes ce^ flammes varient de couleur: elles sont vertes, jaunes, rouges, noires, et désignent les tribus auxquelles elles appartiennent: Dans le combat, les chefs, accompagnés de leurs porte drapeaux , s'élancent au point d'attaque, et sont suivis, au galop, par leurs goums qui obéissent avec ens mble à ce muet commandement.
La musique du kalifat n'attend plus que ses ordres pour se porter en avant ; elle est précédée de deux grands étendards qui se déroulent à la brise, et montrent aux guerriers tantôt les devises du livre saint, tantôt les mains sacrées (i).
(I) Tous les étendarts arabes portent, avec riuscription de qu3lques versets du Koran, une main ouverte qui est le symbole de la vraie direction.
Scènes de ik vie ahabe. 36^
Les iRSclaves conduisont aux trois chefs leurs chevaux de route. Mahïah tient en main une belle cavale noire que doit monter TArbi dans la marche, car le vaillant Simoun ne foule (]ue le terrain des fantasia et les champs de bataille. Les chefs se m ttcnl en selle, et leurs (\sclaves chaussent leurs longs chabirs et baisent les pans de leurs burnous. Mahiah saute, avec agilité, sur un vigoureux poney que tourmente ses talons impatients; les yeux du nègre brillent d'un éclat farouche, un sourire" fatal effleure ses lèvres.
Le signal est donné. La musique jette aux échos du vallon ses sons mélancoliques. Trois mille cavaliers s'ébranlent sur une ligne immense, et font gémir les broussailles sous les pieds de leurs chevaux.
Muller qui, pendant les apprêts du départ est resti à cheval , achève de donner les renseignements qu'on lui demande. Il a rencontré les coureurs de l'armée chrétienne, et affirme que cette armée, bivouaquée, la veille, en avant des monts Smiel, s'est portée sur les revers des coteaux du Boghera, et menace de marcher sur l'oasis des Beni-Kiza.Il ajoute qu'il a rencontré lescheiks de l'Ouest, et que ces chefs ont rebroussé chemin pour couper la retraite aux Français. Les contingents de l'Ouest ont rallié tous les retardataires, et comptent sous les armes plus de deux mille cavaliers et un millier de fantassins kabiles; tous obéissent eu kalifai Ben-Thamy. Les croyants ne sont séparés des infidèles que par six heures de marche.
l/Arbi conseille à Ben-Allal de ralentir le pas, de manière à ne prendre pos tion devant l'ennemi qu'au soleil couchant, atin de pouvoir communiquer, pendant la nuit, avec ceux de l'OutSt. Ce conseil est adopté, et des haltes fréquentes modèrent la fougue des plus impatients.
Le soleil déclinait, et atteignait presque les crêtes des montagnes de Tlemsen, l(){squ^ les éclaireurs arabes s'arrêtèrent tout à coup, et poussèrent de grands cris, en faisant signe au goum d'arriver. Les chefs partirent au galop, et, rompant leur ligne, les cavaliers défilèrent sur le
revers du Boghera dont ils avaiont suivi la chaîne. Parvenus au point où s'était arrêtée l'avant-garde, Ben-Allal, TAbib et l'Arbi s'arrêtèrent à leur tour. De la hauteur culminante où ils étaient placés, les chefs aperçurent distinctement le bivouac des chrétiens perdu dans l'immensité de la plaine, et rappetissé par les colossales proportions de la nature qui l'encadrait. Les avant-poMes français étaient jetés aux débouchés des gorges du Boghera, et la poignée de braves qui reposait sus leur surveillance, était réunie dans une prairie respectée par les sables et percée de plusieurs puits. Les chefs décidèrent qu'il était urgent de tourner les avant-postes, et de venir camper sur les flancs des chrétiens, au milieu des bruyères sauvages de la montagne. Ce plan fut exécuté en silence, avec calme et mesure; et, pour donner plus d'importance à leur nombre, les kaïds firent défiler par deux, par trois, par un, toute leur cavalerie à la vue de l'ennemi.
Un roulement de tambour résonna dans les entrailles de la montagne, et les Français prirent les armes.
Les deux armées s'observèrent, l'une de pied ferme, l'autre sans interrompre son mouvement. Le général français, qui savait que son arrière-garde était menacée par Ben-Thamy, avait sagement fait occuper sur sa droite le seul défilé praticable ; et, par cette opération, il avait mis les deux kalifats dans l'obligation de se joindre, s'ils le vouiaient, par la plaine sabioneuse et découverte qui s'étendait sur sa gauche.
Aux dernières lueurs du crépuscule, le goum de Ben- Allal prit possession, de son bivouac sur un lerraiu aride et rocailleux; les tentes furent dresst^es, les feux allumés, les chevaux abreuvés avec l'eau soigneussment transportée dans des outres ; et des vedettes se glissèrent sur tous les points favorables. L'Arbi envoya des Rabiles sur la crête du Bugbera et y lit a lumer un feu énorme. Bientôt les collinjs des monis Smiel s'embras3rent pour répondre à ce signal... Les deux corps d'armée s'étaient compris, et leurs camps s'enveloppèrent des ombres de la nuit, comme d'un manteau protecteur.
SCÈNtS DK Ï^A VIE ORABE. 363
Au bruyant mouvement de Tinstallation succéda dans le camp de IVn-Allal, un silence solennel ; taudis que, de loin en loin, les tambours et les trompettes des c!:rétiens app lant l\ Tordre (l) répandaient dans la plaine ces sons guerriers dont le souvenir est si cber à tout individu (pji a comb ittu. Tout l\ coup, l'Arbi, voulant disposer les âmes de ses guerriers à la scène qu'il pré|)arait, et s'annoncer d'une fac^n triomphante \x Tennemi, envoya la musique du kalifat su Taréte des ravins, et lui ordonna de commencer ses chants.
Alors, le haut ois, le tam-tam et le zinzani remplirent la montagne de leurs notes plaintives, de leurs refrains langoureux, et porièrent dans tous les cœurs, celte rêverie, trislre et poétique, chér.e du peuple arabe. Pour répondre à ces sons provocateurs, les clairons d'un régiment français entonnèrent les fanfares nationales, et leurs accords écîlalants imposèrent silence aux musiciens arabes, qui déposèrent leurs instruments.
I/Abib et l'Arbi tressaillirenl en entendant résonner dans les gorges ces airs mâles et guerriers, qui rappelaient, à i'uii la gloire de sa jeunesse, à l'autre les richesses de la France! !...
Le silence régna de nouveau pendant quelque temps. Enlin, le muezzinn éleva la voix pour appeler à la prière.
L'Arbi, se voyant entouré des principaux chefs, et d'un grand nombre de soldats, récita les versets consacres, fit les prostratioiis el les ablulions ordonnées; puis, se plaçant devant un b.âsler qui jetait sur son visage de rouges reflets, il olendit les mains sur son auditoire, leva les yeux au ciel et laissa lo.nber ces paroles, comme si elles lui venaient de Dieu :
« — 0 croyants! par le Koran glorieux ! par le figuier Y> et l'olivier l par le mont Sinaï! lorsque le soleil sera .)) ployé, que les éïolles tomberont! lorsque le ciel se fendra;
(I) Lorsque l'état -major fïénéral veut communiquer des ordres h a troupe, chaque régimeut fait exécuter la batterie ou la sonnerie réglementaire [jour l'ap^ el à l'ordre.
364 MîïDilVE.
» lorsque la terre sera aplanie, qu'elle aura secoué ses far- » deaux. et restera défier te, que les mers bouillonveront !
» qjie le livre sera ouvert! quand sonnera la trompette
» fonte Ame reconnaîtra Tieiivre qu'elle aura faite, et sera » jugée!! les justes seront dans le séjour des délices, et » les prévaiieateurs dans Tenfer. Les justes î-eront mis k » droite, les inlidehs à gauche. Le paradis recevra les » uns. Tenter s'ouvrira pour les autres! Les justes se dé- » saltéreront avec des vases de cristal et d'argent dans » une fontaine nomm^'e Selsebil ; ils seront servis a la » ronde par des enfants d'une éternelle jeiiiiesse! ils se- » ront vêtus d'habits de satin vert et de brocart; ils au- » ront des vierges au regard modeste, eux grands yeux » noirs et au teint éclatant, semblable à celui d'une perle » cachée dans sa coquilk! Les pervers seront précipités » dans le tourment afiffcux... ils boiront Veau bouillante, » et n'auront d'autre nourriture que le fruit du Dari (1) »
« Par les cour, i ers qui courent à perdre haleine! par les guerriers qui combattent au matin! je jure que tout lidèle mort dans la guerre sainte sera à la droite de Dieu, et que tout fuyard prendra la gauche! Mohammed a dit : Quand vous reîicontrerez les infidèles faites-en un grand carnage, et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits. 0 croyants! les inhdèles sont devant vous qui vous menacent. Dieu m'a envoyé vers vous pour vous donner la victoire... Mon bras est fort, je suis invulnérable!... Vous me verrez voler dans la plaine et fondre sur les chrétiens!... Vous verrez mon étendart dans la mêlée; suivez-le, il ne tombera jamais ! Les cavaâers timides seront maudits; mon cheval les écrasera sous ses pieds!... Les chrétiens seront saisis par la peur!... Diou me l'a dit... Dieu seul est grand, savant, sage et terrible l Le jour delà délivrance arrive... il arrive... avec te prochain soleil!... Allez goûter le sommeil et soyez vaillants... Allez! »
La foule s'écoula après avoir religieusement écouté la
(1) Le rfan est un fruit âpre, garni d'épines, réservé aux réprouvés.
parole ardente du marabout, et le silence de la nuit fut respecté jusqu'au point du jour.
Los premirros clarlôs de l'aurore découvrirent h l'armé clii'étienne, ran^^én sous les armes, les (loiims disséminés des trlhus, postés chacun k sa place de combat, et précédés d(î (iuel(|ues tirailleurs répandus dans les broussail rs. (>s tirailleurs ouvrirent le feu sur les avantpo>les.
La division françidse ne comptait pas trois mille cornballants, quoiqu'elle eût été renforcée par queUjues escadrons de ebas^ejrs et de sphais. Mais l'infériorité du iit»mbre ne pouvait qu'exalter le courage de nos jeunes soldats, pleins de contlance dans les talents et Tlntrépidilé de Unirs chefs. Au nom irlorieux du général, se joignaient des noms chers ci sa gloire de l'armée d'.^frique, et chaque arme était dignement rep;ésentée par des hommes d'élite habitués à vaincre.
Le capitaine de Gandeuil, qu^ nous avons laissé blotti dans Los broussailles a^ec Jourdain, n'avait pas tardé à reconnaître l'uniforme de son régiment, et s'était jeté audevant des cavaliers qui avaient tant effr lyé son compagnon. Les officiers de chasseurs qui commandaient l'escadron chargé de faire un^. rec ^naissance dans la plaine, avaient cru voir un fantôme en retrouvant leur brave camarade. Conduit au général, Gandeuil lui avait donné tous les renseignements désirables, et l'avait décidé à dissiper en toute haie le rassemblement des contingents.
Après avoir manœuvré tout un jour dans la plaine et la montagne, les deux armées allaient entin s'aborder. Gandeuil, impatient de venger ses affro.nts et sa captivité, s'était conq)osé un un forme fourni, pièce par pièce, par chacun de ses amis; et, ce fut avec un frisson de joie ({u'il parut à la tête de s"-n escadron, et qu'il se promit d'eutrer, le sabre à la main, dans la deyrah de Ben- Allal... Le souvenir de Mc'dine achevait de troubhr sa la son.
Au mo. lient où le capitaine niellait le pied à l'étrier, il entendit Jourdain qui lui disait :
366 MéDINB.
— Bonne chance, monsieur le marquif^ bonne
chance...
— Eh bien ! n*êtes-vous plus des nf)tres?
Grand merci!.. Je reste aux bogagi^s... Chacun son
métier, le mien est de vivre longtemps, et de manger mes rentes... Di;u vous garde ! je renonce à Salan !
— Vous voili donc devenu sage?
— Hélas ! oui !
— lié! cria-t-il an cavalier qui s'éloignait, si vous rencontrez notre ami rArbi, ne m'oubliez pas... sabre ou pistolet, tout me sera bon.
— De tout mon cœur ! de tout mon cœur !
En ce moment les tambours battirent la charge et les sphaïs, sous le commandement de leur intrépiJe colonel, s'engagèrent dans un ravin pi()fond qui devait tourner la position de Ben-Allal, sur si ganche. Ce mouvement fit masqué par une attaque de front, faite au pas de course par l'infanterie, tandis que les chasseurs et quelques pièces d'artillerie menjçaieui l'ennemi sur sa droite.
Notre maqrzen (1) était éparpillé sur le front d'attaque, attendant l'ordre de pousser son hourra. Du côté des chrétiens, ou n'avait pas encore tiré un coup de fusil.. Nos fantassins marchaient l'arme sur l'épaule et nos cavaliers, le sabre au fourreau. L'armée était silencieuse... silence terrible que ne put entamer ni la crainte, ni la
mort!
Les tirailleurs kabiles et les cavaliers d'avant-garde nous injuriaient à grands cris, et nous provoquaient, en agitant leurs armes et leurs burnous. Plusieurs chefs, 1 1 TArbi le premier, avaient déjà parcouru le front ^'es postes à portée de pistolet, et essuyé de nombreuses fusillades avec un rare bonheur et une insolente audace.
Le canon fit tout à coup tonner sa voix formidable, et les Arabes furent à la fois assaillis sur leur flanc droit et sur leur front, par nos chasseurs et nos fantassins. Le terrain fut dL^puté pied à pied.
(1) On n'a pas oublié que le maqrzen est le corps de nos irréguliers.
Le kaïtiaiisfilîi des Heni-Khiza, chef des R .biles, fit des prtdiges de valeur dans le ravin qui défendait la monlague; on s'y battit corps à corps, lorjgtemps, avec rage et fureur, avec des alternatives de succès et de revers. Bcn-A.Ial et rAi)ib, postés sur un mont cule d'où ils embrassaient la mêlée, sans être à l'abri des balles, compriprirent l'importance de cett; défense, (t firent appuyer les Kabiles par (luebiues centaines de cavaliers.
L'Arbi et Midler, s'apercevant de la direction que prenaient les chasseurs, s'étaient portés, au g.dop au-devant d'eux; et, suivant rétendard du rnara! ont, tous les chefs s'étaient jetés sur hurs trads, à la tête de leurs goums. Nos obus tombèrent au milieu de cette cavalerie qui, se se divisant avec une rapide habileté, n'offrit plus à nos pointeurs que des groupes mobiles et insaisissables.
l/Arbi montait la même cavale que la vedle ; le combat ne lui semblait pas encore assez engagé, pour qu'il en fit les honneurs à Simoun; et ce bel animal, conduit en main par Mahïah, répondait par des bonds fougueux à réclat du canin. Tout à coup, TArbi sentit sa monture fléchir sur ses jarrts; une balle l'avait frappée au poitrail... Elle tomba! Le marabout se dégagea vivement, et, saisissant Simoun par sa crinière flottanie, il s'enleva sur les poignets et se mit en selle d'un seul élan. Alors, faisant jaillir le sang de sou vieil ami de bataille, se dressant sur ses larges étriers, il éleva son fusil d un bras nerveux et jeta uans les airs son cri lerrible : lin avant! en avant!
Tous les cavaliers, poussés par cette voix fière et impérie wse, comme la grêle par le vent du nord, s'élancèrent dans une charge furieuse.
L'Arbi était magnifique en tête de ce tourbillon; son cheval dévorait l'esirace, franchissait les buissons d'épines et les trous et les pierres, avec une impétuosité digne de son maître.
Muller ei Mahïah tenaient presque pied au marabout.
Les chasseurs, trop faibles pour lésisler ^ une attaque aus.^i imposante, prirent des positions et démasqué! ent
une nouvelle artillerie qui lit feu à mitraille, et joncha le terrain de caclavr3s d'hommes el de chevaux. Les Arahes, ébranlés par cette décharge, s'arrêtèrent pendant quelques minutes... Au même instant, une rumeur immense s éle/a l\ l'arricre-garde des chrétien -; le kalifatBen-Thamy était descendu dans la plaine ei l'avait inondée de cavaliers. Le hourra des Arabes de l'ou^vst ranima Tiirdeur refroidie des goums de TArbi; ils sébranlèrent de nouveau; mais lurent chargés k leur tour par les chasseurs, massés en une colonne compacte et impénétrable. Cette colonne, lancée hardiment sur un plateau qu'elle était parvenue à occuper, culbuta tous les obstacles, sépara les bandes ennemies en les partageant par leur centre, et poursuivit sa course irrésistible et victorieuse, jusqu'au pied d'un monticule d'où l'Abib et Ben-Allal présidaient à la mêlée. A la tête de l'escadron de charge, l'Arbi reconnut le capitaine de Gandeuil qui faisait des prodiges de valeur, et foulait, sous le galop de son cheval, les bless s que renversait son sabre. Trop occupé de l'action générale, pour céder au désir de combattre son ennemi face k face, l'Arbi essaya de rallier son monde sur la gauche des chasseurs. Pour y parvenir, le marabout s'exposa, pendant plus d'un quart d'heure au feu croisé de l'artillerie, et vit tomber à ses pieds les plus braves chefs de son parti. Le mouvement de Ben-Thamy i)araissait devoir décider de la victoire, et lut cependant funeste aux Arabes. Le g néral français, qui se savait menacé à son arrièregarde, avait mis en embuscade sa meilleure infanterie et quatre canons. Les masses de Ben-Thamy vinrent se briser contre nos murailles vivantes, et le choc fut si rude, qu'il causa une terreur panique dans ces bandes indisciplinées. Les cavaliers abandonnant le point d'attaque, se jetèrent dans les sables pour y joindre les troupes de Ben-Allal. Là, de nouveaux escadrons, savamment échelonnés, les prirent à revers, et en firent un sanglant carnage. Au même instant, notre brave infanterie délo-jeait les Kabiles du ravin, et gravissait la berge des plateaux où se tenaient les vieux chefs, avec un goum d'élite.
Alors, le kalifat Bon-Allal étendit la main derrière lui, et prit son lon:j: fusil avec un calme plein de grandeur et de majesté! I/Abib en fit autant, et ces dei^x beaux vieillard?, poussant leurs chevaux au milieu du tumulte, s'élancèrent avec furie contre nos soldats épuisés de fatigue, et décimés par le feu.
Le ravin était comblé de cadavres !
I/Arbi répondant aux cris poussés par le kalifat et par son père, se rua de nouveau sur les chasseur.-, avec la rage de la béte fauve qui brise ses grilFes contre les palissades d'une bergerie. Le combat était ranimé; la vietsire était devenue douteuse. Le général, débarrassé de Ben-Thamy, avait concentré ses forces et s'apprêtait à venir en aide à. son avant-garde; souvent il tournait ses regards vers les gorges par où devaient déboucher les sphaïs...
Tout à coup, un nuage de poussière s'élève et monte dans la nue... des cris sourds grondent dans les vallons; la montagne tremble dans ses entrailles... les burnous rouges des sphaïs apparaissent, et ces impétueux cavaliers, pour se venger- du temps qu'ils ont perdu, passent comme une avalanche sur les fuyards arabes, et fondent sur le goum de Ben- Allai.-
La déroute commence! elle gagne... Elle est complète! les vaincus couvrent les crêtes des collines, disparaissent dons les gorges ! les burnous noirs et blancs se perJent dans la piaine, et les chevaux épuisés par la mêlée, trouvent encore une énergique vigueur pour la fuite. L'Arbi fait bondir ï^imoun; et, dans sa colère, il frappe les fuyards sourds à son commandement... Muller ei Mahiah veulent l'entraîner hors du champ de bataille; il résiste, hésite, se décide; et, voulant une dernière fois braver la mort, il passe à poriée de pistolet de Candeuil, décharge son fusil sur son vainqueur et gagne les hauts fourrés du Boghera !
Le cheval du capitaine est tombé mortellement blessé. Candeuil prend c lui d'un cavalier tué, et, obéissant a l'ordr de ses chefs, il se précipite avec son escadron à là I. u
370 wéniNE
poursuite du marabout qui n'est suivi que par MuUer et par Mahiali.
L'Abil), s(^paré àc, B(U!-Allal, dans Tattaque des sphaïs, n pris la direction df^s gorges où se sou! réfugiés les iomtnes et les enfa ts d»» la Deyrali. Ben-A!lal s'est enfui vers le Maroc et Toasis des Beni-Risa.
Candeuil, opiniâtre dans su poursuite, voit avec plai ir qaerArbi s'est engagé dans un terrain coupé, pierreux, sauvage, il pense, avec raison, que sa course sera retardée, et qu'il pourra Talteindre. En effet, s'écartant de la direction qu'ont prise L s cavaliers lancés en fourrageurs, le capitaine, accompaLj^né d'un seul sous-officier, voit les trois fugitifs dans un taillis de lentisques, occupés à se frayer un passage.
Muller, serré de près, quitte son maître, et marche i ardiment sur ses deux adversaires. D'un coup de pistolet Candt'uil l'abat; et, au même instant, le sous-offici'jr t.nnbe frappé au cœur par l'Arbi, qui pousse un cri furl'îux en rechargeant son fusil.
Les deux ennemis sont à petite portée de pistolet, mais U'.-e tranchée profonde les sépare. Uheure suprême est îti'invée pour l'un d'eux, p ur tous les deux peut-être! La h^fine qui s est amassée dans leurs cœurs depuis leur première rencontre, e i déborde^ à pleins bords. Leurs regards mêlent des étincelles, et leurs joues se couvrent d'une même pâleur...
La mort seule peut les un r.
Le duel de Moslaganem recommence! toute retraite est-, iv.ipossible pour l'Arbi; derrière lui est un ravin profond, e.->t arpé, déchiré de rocs saidants e; ouvert sur une belle î:rairie. Le marabout a déjà son é d'un regard audacieux les profondeurs et les aspnntes de ce goulfre... son visage s'est epitnoui, ses lèvres ont souri .. Mahïah, qui ue perd ni un geste ni ^ n p s de son maître, a surpris ce regard el ce sour.re ; il a devine les projets au j.arabout. Aussitôt, enfonçant son cuuteau dans ie^ cotes ue Sun cheval, il s'écrie :
— Sidi, j.' suis pordu ! mon cheval meurt... il est, blessé ! *
r.e cheval tomhe, vu rendant le sa' g par la bonche et les n.*is(\nix
Le eapllui <\ pendant («ne TArhi reeliarf!:e son arme, fîiil feu de son seeund pistolet, ri S moun pousse un heniiissen.ent pl.dnlif, l'ail nnr» pointe, lomlie sur ses jarrets et lonle snr son maître. La l»alle l'a frappé au front...
L'A; 1)1 (Si engagé sons sasellr, il faii des efforts furjenx potT sonlever la masse cpii l'écrase .. Sa cuisse est cassée !.. Maliïali le dégage...
— Ajiiste-l)ien, premis-ton temps, dit TArbi au nègre, je ne compte p]us(jii<î s^r loi] fusil. ^
Le Cafre tire, mais sa ba'ie se perd dans le vide...
— Maladroit! s'écria le marabout hors de lui... maladroit!.. Charge-moi ce pistolet... vite! si je ne le tue pas, nous nous préci})iterous dans ce ravin.
C;.ndenil s'est engagé dans la tranchée qui le sépare de TArbi... Son cheval, refusant de franchir les obstacles, le cavalier l'abandonne, et met le sabre à la main... Il arrive sur le bord opposé et se sent arréij par une jambe... C'est Muller qui, morlellemiMit blessé, se dévoue encore pour son '.naître, et veut lui donner le temps de fuir. Le vieux soldat s'obstine, maigre l'invitaiion de Cand uil ; il s'attache avec en rgie au vainqueur; un coup de sabre le renverse : il étend les bras, et rend le dernier soupir, les yeux ouverts, le front fier et superbe.
Mabiah a chargé le pistolet de i'Arbi, mais s-^ms l'amorcer, et s'est jeté en bas nu ravin, après avoir fait un signe à Candeuil qui l'a reconnu.
Le capitaine arrive, l'arme haute, sur le maraboiU. Gaston rajuste, tire... et, poussant un»»; horrible iujprécaiion en voyant son coup perdu, il se roule sur luimême, et se lanee dan-» le ravin, où il descend par bonds et p.jr ricochets, sans laisser échapper une seide plainte. Le ca[)itaine, arrv té sur a crête, voit touriioyer le malheureux, et ses yeux le siiivent jusque dans la prairie, oi^t raticndent une haine el une vengeance terribles!
372 MI^blNE.
Mahïah, sachant qne TArbi avait le projet de se laisser couler dans le ravin, avait pris les devants; et son agile vigueur l'avait admirablement servi dans cette périll use entreprise. Lorsque l'Arbi arriva dans le pré, blessé, meurtri, haletant, le nègre se drssi devant lui, et le couvrit d'un regard triomphaut.
— Ah! c'est toi... Mahïah! dit le marabout... relève-* moi, je suis brisé !... J'ai soif... Où est-il? où est-il ?
— Qui ?
— Mon bournau... Tennemi de ma race...
— Le voilà!...
El le nègre s'assit sur la poitrine du fils de TAbib, et il le ij^ardâ froidement.
— Que fais-tu là, chien?... relève- moi donc ?...
— Te souviens- tu de la razzia des Beni-Kiza, il y a douze ans ? et de mon père que tu as fait égorger '^
— Oui... cria le marabout, écumant de rage.
— Eh bien ! je sais que je suis son fils, m i ; et comme tu as tué mon père, je vais te tuer !
— Alors, dépêche toi...
— Non... je veux te dire, auparavant, que c'est moi qui ai délivré les' prisonniers; que j'avais Kadidja pour complice; que) j'ai étranglé ton vautour Yakoub, et que je livrerai ta sœur Médine à son amant. Quand tu m'as dit d'ajuster le capitaine, j'ai tiré en l'air, et quand tu m'as dit de charger ton pistolet, je me suis bien gardé de l'amorcer. Mahïah est priidenl !....
Maintenant tu peux mourir... Meurs !
Le nègre enfonça son couteau, jusqu'au manche, dans le cœur du marabout; et comme il recevait son dernier soupir, il murmv^p :
— Pauvre Ziiltuî pauvre mère! pauvre esclave ! r. jouistoi dans ton tombeau : les Boushuanas sont vengés i le Djelep est saint!.,.
Quelques instants après cette scène, Mahïah rencontrait le capitaine de Candeuil sur le plateau, où il ralliait ses
chasseurs; et, le n^gre jetant une lete à ses pieds, lui (lisait :
— Voil;i ton ennemi et le mien.
Cette trte avait eonsi^rvc', toute sa mfih^ beaut('' ; la boucli(% un peu contractée, semblait sourire.
Sur l'avis de Mahïah, et sans attendre aucun ordre, le capitaine se diri^^ea au galop, avec son escadron, vers les gor^n^s où il espérait trouver la deyrali de Ben-Allal, et la lille de TAbib.
i.e Cafre, sautant sur le cheval de Muller, servit de guide aux chrétiens.
La razzia
Le kalifat Ben-Allal, entraîné par la déroute, avait précipité le galop de son cheval vers le Dachera des Beni- Riza, et quoiqu'il eût ordonné à Tagha chargé de protéger et de conduire les femmes dans la montagne, de gagner le territoire marocain, pour y attendre Tissue du combat, !e vieux chef s'efforçait, mais -n vain, de rallier quelques fuyards et de les diriger sur le refuge de Médine et d'Aicha.
Les spahis, ardents à la pour-uile, ne laissant ni repos ni trêve aux vaincus, et, coupant les gorges du Boghera, avaient envahi 'e hameau kabile, mis le feu aux gonrbls, dévasté les jardins, et enlevé au kalifat tout espoir de rallier sa deyrah.
L'Abib, plus heureux, avait été jeté par la cha ge dans un délile qui conduisait en droite ligne, mais par des chemins affreux, au cauip des femmes; et, le desespoir au cœur, la honte au front, le lier vaincu retournait dans son douar, priant, pour son fils, le dieu des batailles.
374 Mî^DlNE. •
Ben-Alin, arrivé sruî sur un pîatrnn d'i Boghera qui sépare le Maroc (in pavs iU) Tleinseï), mit au r» pos son cheval essouffle, l'arrèla ; et, se reioiiniant vers la piaine eiisaiiglanlée, son reg.ird plongea sur un spectacle de majestueuse désolation î
I; oasis des Ueni-Riza, ce délicieux asile de la verdure et des flt^irs de la contrée, ét.iil en [iroie aux flammes. Une fîj.née épaisse et gnsatre planaU comme un nuage de tempête au-dessiis des gourbis en cendres et des arbres en feu! Le vent du sud, poussant au loin les flammèches, avait em!)rà é les bruyères et les b oussailles d'^s coltines environnantes; les maisons di's Kabiles se tordaient avec un pétillement sinistre; les lueurs de Tincendie rougissaient les flanc.> de graiiit d s deux pics, et jusqu'aux sables de la plaine.
J.e kalifat, pour la première fois de sa vie, sentit son âme faiblir ; quelques larmes obscurcirent sa vue, et roulèrent, de ses joues, dans sa barbe blanche. Un seul mo s'échappa de ses lèvres glacées.
— Allah- el- Keb ar ! Dieu est grand!... Mot sublime de la plus haut-e résignation !... Ce noble vieillard, drapé dans ses larges vêtements blancs tachés de sang, pleurant avec r5>ge et douleur sur son |)ays en ruines et dévasté ; vaincu, fugitif, isolé, sans famille, n'ayant que son cheval pour ami, pour compagnon, pour fortune, jette ses regards oésolés sur la mort qui l'environne, se prosterne \ers l'Orient, et salue son implacable desti ée en s'écriant : « Dieu est grand ! »
Ben-Allal est le génie du peuple arabe vaincu par la civilisation. Ce génie api^araît sur la limite de son empire, revêtu de ses splendeurs primitives ; il lutte jusqu'à sa dernière heure, ei tombe avec m ijeslé dans tout le luxe de sa poésie.
Le Kalifat, se sentant épuisé par deux blessures qu'il
avait rcyiics au combat, mit pied à terre, et parlant à
range qui recueille les paroles pieuses de tout croyant au
moment suprême, il dit :
— Je vci:x mourir sur la terre que j'a: si longtemps dis-
SCENES Di: KA VIE AP.ABE. 37o
putre aux chnHions; je vtiix fi»rm t les yeux sur le spectacle (le leur l)rig:ui(lag(\ el rendre mou dernier soupir l'exemple des (jiialre {guerriers sortis de irion sa- g et morts I(^ froiil dans la halai le! Arrivez, França s avides ! venez et)uper la lêle du v.eux cIk f des DjaiTtas et dt l'Angaed... Son àmc remonte à Dieu pour rendre témoignage contre vous.
r>en-Allal était tombé à genoux il s'affaissa sur ses talons, chancela, roula et expira sur la fougère, aux pieds de son cheval qui, l'encolure tendue, les naseaux enflé. , les membres raidis flaira s in glorieux maître comme pour le ranuner,
I/Agha chargé de la conduite des femmes, de^ vi 'iliards, des enfants, des troupeaux de la deyrah et des Beni-Kiza, s'était enfoncé dans les gorges du Bogbera;. et, après dj longs détours, avait gravi un coteau difficile, boisé, pierreux.
En couronnant ce coteau, on découvrait à sa base une petite vallée fermée par quatre mamelons enchaînés l'un l\ l'autre, et dont l'ai ces était inipraticable à la cavalerie. L'Agha, fi 'èb^ aux ordres qu'il avait reçus, avait caché la deyrah datis celte vallée; et les lentes (:es femmes avaient été aussitôt d essées dans les hautes herbes où les trou peaux paissaient en liberté.
Médine, Aïcha et Kadidja étaient réunies sous la mêm>^ tente; chacun de ces trois visages, bril'ants de jeunesse et de fraîche beaut % exprimait un sentiment contraire. Aicha était rôveu e; son mariage retardé par la marche des chrétiens, et remis au lendemain de la bataille, laissait son âme dans le Ifoute, et lui faisait faiie, toute evtil lée de mauvais rêves. L'Arbi, heureux dans cent combats, pouvait tomber sous une balle Irançaise... la victoire pqnvait, malgré toute probabilité, fcjvorisrr encore les ennemis du vrai Dieu !... La paiivre fille, perdue dans ses pensées, subissait le sort des amants qui s'entourent des pli s sombres images.
Médine, assurée du salut du capitaine, se laissait aller, avec ivresse, aux d uces émotions d'une joie sans égale.
376 MÉDNB.
Le baiser tombé sur sa main, dans cette nuit bien heureuse de l'évasion, avait, pour ainsi dire, brûlé ses doigts... ce baiser c'était le pn^mier qu'elle eût reçu... ce devaitêtre le dernier! Son cœur, découragé, mais libre d'un énorme fardeau, battait sans murmurer, maïs sans se résigner à perdre toute espérance. Ses yeux, que la captivité du capitaine avait remplis de larmes, ne pleuraient plus; ils levaient souvent au ciel leurs noires prunelles, pour lui demander de revoir encore celui qui, seul, pouvait les animer.
Kadidja semblait avoir embelli ; -son front rayonnait, l'éclat de son visage, loin d'amortir la finesse de ses traits, en rehaussait l'expression. La lière Mauresse livrait son cœur au torrent d'une jiiie impétueuse. La vengeance avait égouté dans ses veines tout son fiel et son poison ; elle contemplait Aïcha avec cette féroce barbarie du vautour, qui, rassasié, torture entre ses serres. Toi eau timide et brillant qu'il a saisi dans son vol !
Kadidja a compté les coups de canon qui tonnent depuis le commencement du combat, et dont les vallons gémissent sourdement. Ou l'Arbi sera vaincu et tué, ou il reviendra vainqueur et superbe auprès de sa belle fiancée; alors, le poignard que la Mauresse cache sous sa ceinture renversera le marabout à ses pieds, et frappera sans merci la fille de Ben-Allal. Si l'Arbi est tué dans la mêlée, si les partisans de l'émir son défaits, Aïcha, frappée par une main ferme et jalouse, en dépit de la mort, sera la victime expiatoire du parjure.
En attendant la grande nouvelle, Médine, Aïcha et la Mauresse, assises en rond sur un tapis, s^entretiennent du seul sujet qui les intéresse toutes les trois.
Kadidja fume sa chibouck, et remplit la tente d'une fumée légère et o orante. Une cassolette garnie de braises, et montée sur un trépied, brûle des parfums prés de la portière. Un silence grave et attentif règne dans la tribu.
Kadidja, entendant une nouvelle détonnalion d'artille-
rie, relève la tête qu'elle avait tout à coup baissée, et son visage, un moment abattu, se ranime.
— Ce n'est pas fini ! s'écrie la Mauresse, le cœur bondissnnl.
— ï.es cbrétiens se battent donc encore? murmura Aïcbn, lievonue tremblante.
— Le canon ne tirant plus, je croyais les nôtres vainqueurs, interrompit Médine... Mais nous n'entendons plus rien... rien!
— Rien !... répétèrent à la fois Aïcha et la Mauresse. Après un silence de cinq minutes, Kadidja s'écria de
nouveau :
— Les anges ont jeté r alarme!.,, Eblis ramasse les chevelures!.,. Le Dieu terrible se révèle aux guerriers!
Comme l'épouse de l'Arbi achevait de prononcer ces paroles sentencieuses, les femmes et les enfants kabiles, jugeant comme elle, que le combat devait être terminé,' escaladèrent les coteaux de la vallée pour mettre un terme à leur anxiété, et fouiller la montagne de leurs regards perçî^nts.
L'Agha, s'opposant à cette curiosité qui pouvait compromettre la sûreté de la deyrah, fit redescendre cette fj.le, avide de nouvelles, et l'enferma sous ses tentes. Après deux heures d'une horrible inquiétude, un cavalier parut au revers d'un coteau... c'était l'Abib. Son cheval était couvert d'écume, et épuisé; toutefois, obéissant aux talons irrites qui ensanglantaient ses flancs, le noble animal descendit d'un pas ferme les roches qui défendaient la vallée, et vint s'abattre devant la tente de iMedine.
Aussitôt l'Agha, et toute la population nomade entourèrent le guerrier. L'abib regarda ces femmes qui, l'œil égaré, les traits bouleversés, n'osaient pas le questionner; et, leur jetant ces mots d'un ton farouche :
— Vos hommes et vos enfants sont morls!
11 écarta la portière de sa tente, y entra... et dit :
— Mes filles, je suis vaincu ! il faut partir.
— Et mon frère, s'écria Médine, mon frère !
378 MÉDINB.
Aïcha et la Mauresse se penchèrent pour recevoir la réponse de-l'Aliib.
— Noiis avons été séparés dans le combat; je pense q\}*\\ est avec Ren-\llal.
— Mon père n'est dnnc pas mort? demanda Aïcha avec un éhn de joie.
— Qunnd je l'ai perdu de vue, il n'était pas blessé; j'espère que Dieu Taura protégé!... Qui peut cgnnaîlre l'avenir I... Hélas! hélas!
La Mauresse avait porté la main à son poignard ; elle en caressa le manche, remettant sa vengeance aux nouvelles qu'elle attendait de l'Arbi.
— El Mahïah? dit-elle.
— Il est avec mon fds.
Kadidja ne put réprimer un sourire de satisfaction; le cœur de cette femme, au visage d'ange, était s ms pitié.
L'Abib lit demander l'Agha, et lui ordonna de lever le camp en toute hâte. Cet ordre reçut immédiatement son commencement d'ex cution.
Tout à coup , un hom ne passa la tête pardessus la crête des ro/hersqui bordaient l'un des quatre coteaux.
Cet homme, c'est Mahïah, qui, ralenti dans sa marche par les obstacles nue son cheval refuse de franchir, l'a abaîidonné dans un ravin, et a gravi, avec l'agilité d'nn chacal, les anfractuosilés pierreuses de la montagne. Le nègre ayant découvert le reluge de la dv yrah, s'élance par b jids énormes, jusque dans la vallée, et tombe dans le tente, de l'Abib, au moment où cette tente allait être abaUue.
— Arrêtez! iirrête.z! dit le Cafre, tous les chemins sont coupés, voire retraite n'est pas connue... Attendez ici, attende z tci !
— Et mon fils? demanda l'Abib, en se levant de toute sa hauteur.
— Ton fils?
— Qu'est-il devenu? a-t-il gagné le Maroc?
— H est mort!...
— Mort!...
SCENES DP l\ VIE A' ARE. ^7d
— f.t's (lir.'lioiisont coupé sa icMo... Je Tarviie...
\.c iK'jriv ;i[)pny;j sur es derniers mots avec une feinte époiivafiic... Il triompha t.
I/Al)il) ret.(»nil)a sur le laj)is. Les poini^s fennés et crispés, les yeux fixes, ha^ianis, le vieux soldat éloulfait! ï^a (loiileiir lui refusait des larmes!
MéJine d Aïiha loinhèr/nt à genoux et sinclinérent sur les deux épaules de l'Ahil), modérant d'affreux sanglots.
La Mauresse éta't r>^slée deb ut, elle jeta nu nèi^re un veç:'\n\ brilhnt. tira lentement son poignard, et fit vers Aïclia nu pas furlif.
Mahïali comprenant le dessein de Kadidja, s'élança sur elle, saisit sa m iin droite entre ses doigts nerveux, et serra cette main potelée avec furie.
le poignard que tenait Kadidja tond)a sur le tapis: le I nègre îe couvrit sous Tun de ses larges pieds; et regardant face à face la Mauresse interdi'e, il lui répéta sa phrase favorite :
— Mahiih est prudent! 11 voit tout! Le bjelep est saint! Ip Djelep est savant !
1 Kadidja lança un re/ai^d terri le au nouvel ennemi 'qu'elle rencontrait; elle avait deviné que le Cifre s'était servi d tlle comine d'un vil instrument, la rage qui grondait dans son cœur y amassa une temp.He terrible!
L'Abib, insensible à ce qui se passait autour de lui, avait conservé la me nç mmobiliié. Les jeunes filles, ayant les yeux i»à*is-és, n'avaent pas vu la tentative criminelle de Kadidja et l'action t'ér.ére; se du îiègre...
Pendant le eovrt s L^nce qui succéda à cett(3 scène, Kadidja s'approclia d'une cartouchière d^ l'Arbi, suspendue ^i une tringl* de la tente; et y plongeaiit les d ux mains, elle en relira une é lorme poignée de poudre qu'elle je'.a Nur la cassolette avec une intrépide vivacité. Un long jet de ilammt^s s'élança du brasier, et, atteignant la toile de la tente, y mit le feu.
La Mauresse to nba près du réchaud, le visage horrib'.e.ne-.il muiilj, Ic.^ vCicneais à de.i:l-con->u,:irs et ar-
38 0 MéniNE.
(lents. Mahïah, saisissant Aicha par la taille, h porta à travers les flammes hors de la tente, et se précipita de nouveau dans le feu pour en retirer Médine qui lui criait :
— Sauve mon père ! sauve mon père !
En ce moment la vallée fut envahie par ses quatre
remparts. Les chasseurs et les sphaïs, guidés et devancés par Mahïah, avaient mis pied à terre pour couronner les crêtes et se ruaient sur la deyrah.
Candeuil tomba dans le camp à l'instant où Mahïah sortait delà tente embrasée, tenant la fille de TAbib évanouie dans ses bras... Le capitaine demeura à genoux près de Médine, pendant que le nègre prodiguait les soins les plus respectueux à Aïcha. Tout à coup les traverses de la tente craquèrent.
— Mon père î mon père ! Sauvez mon père ! murmura Médine; sauvez men père!
Le capitaine poussa un cri et s'élança dans l'incendie à travers les lambaux fumants qui pleuvaient autour de lui.
L'Abib était toujours assis à la même place. En revoyant Candeuil, il se leva tout droit et étendit les bras comme pour le saisir... Sa bouche entr'ouverte ne se referma plus; eile exhala un long soupir, et le vieillard tomba à la renverse.
Chassée par la fumée, Candeuil se précipita hors de la tente. Ses vêtements étaie..t en feu. Mahïah le couvrit de son corps. [ ••• ,*•
Il ne restait plus de la tente de Médine qu'un monceau de cendres et deux cadavres affreusement mutilés.
Les chasseurs, en inhumant les restes de l'Abib et de Kadidja, remirent au capitaine un petit médaillon trouvé %\xv le cœur du vie ix chef; ce médaillon, dégradé par le feu, offrait encore les traits de la baronne d'Uim.
La razzia paSsa comme la foudre sur la deyrah... Tout fut enlevé, brûlé, d'.^}ersé... Rien n'échappa aux vainqueurs, rien!...
SCENES DE LA VIE AllABE. 381
L'expédition conduite dans In cercle de Tlemsen, après avoir imposé la paix aux tril)us insoufiiises, et reçu des otages de la |)art des cheici^s cpi- demandèrent Vaniaii, rentra au cher-lieu de la division; et h; j^'énéral en chef, voulant visiter la provime entière, se, rendit à Oran et :\ Mostaganem, eseoi té par quehiues encadrons de sphaïs et de chasseurs. Le capitaine dei^an 'euil rentra, ainsi, dans la ville où s'élail noué le drame terrible dans lequel il venait déjouer Tun des premiers rôles.
Médine et Akha soigneusement servies par Mahïah, entrèrent à Mostaganem, à la suite de nos soldats victorieux; et un mois api es leur arrivée dans cette place, elle se reniaient, donnant le bras à M. Jourdain, sur la plage où une chaloupe les attendaient pour les embarquer sur un steamer prêt à lever Tancre.
le cap laine avaii obtenu un congé, et retournait en France avec ses deux ci^ptives; Mahïah, qui avait révélé à la fille Je Bea-AUal le lien de parenté qui l'unissait à Médine, l avait par cette heureuse nouvelle, consolée autant que possible, de la mort du Kalifai son père; mais il s'était bien gardé de dire que TArbi n'était tombé que sous ses coups. Quand à déclarer à Aïcha qu'il était son oncle, le jeune Cafre ne s'en était jamais senti le cou-
rage.
Au moment où les matelots pre.iaient leurs rames pour lancer la chaloupe à la mer, Mahïah remit au capitaine les billets qu'il avait souscrits avec Jourdain, à l'ordre du juif Samuel. Candeuil, donnant le sien au nègre, lui dit:
— Cet argent t'appartient, tu ne l'as que trop bien gagné, et il assure ta fortune en tout pays ; suis-moi en France, tu seras heureux et riche axec tes amis.
— Non, répondit le Cafre, je dois mourir où ma mère est morte; ma tante est là, sur la plage, qui me fait signe...
— Et déchirant le billet il ajouta :
— - Mahïah ne fait pas payer ses services; il est l'esclave du Djelep ! Mahïah a manqué à ses serments; s'il te suivait
382 MÉIUNE.
en Franctî, les osdi^ sa mère lui reprocheraient sa lâcheté, car il avait juré (ranéautir la Dce do l'Ahib, el le courage lui niiuiquc pour rap!)er Médine... Môdine est sœur de l'Arbi... Fuiriez tous; soyez heurei x au pays des chrétiens'.. \h) jo!ir, poussé par \o. démon, le fils de Zaka pourrait obéir à sn m iv. ,. Parlez, Maliiah est prudent !
Doriuant un cou[> de ()ied à la chaloupe, le nègre se mit à courir sur la giè.e et dispariit.
Le baieau à vapeur ne laissa bienlôl pL.s qu'un ruban de fumée sur la [)leiiie mer.*