IV. MEDITATION
Des verites necessaires, de Vordre immuable , et des Lois eternelles en general (1).
I. O Dieu que d’obscurites et de tenebres dans mon esprit ! Je ne puis comprendre ce que c’est que l’ordre, et j’en veux faire la regie de mes volontes. Je congois bien que la beaute de l’ordre est plus aimable que toutes les beautes sensibles. Oui je le connais : mais en quoi consiste cette beaute, c’est ce que je ne puis decouvrir. Plus je pense a elle, plus elle s’eloigne de moi, et lorsque je fais quelque effort pour la retenir, elle m’echappe et s’evanouit comme un fantome qui disparait a la lumiere. Helas ! n’est-ce point que mes desordres blessent la beaute de l’ordre : n’est-ce point que la laideur de
(1) Malebranche renvoie a cette IVe Meditation au debut du Traite de l’Amour de Dieu (ed. Roustan, p. 76).
mes peches lui fait horreur. Mais, si cela est, d’ou vient que cette beaute qui m’echappe, lorsque je m’applique a la regarder, se presente a moi, lorsque je la neglige, et que je voudrais meme qu’elle m’oubliat. D’ou vient qu’elle me represente mes desordres, qu’elle me montre ses charmes, qu’elle m’exhorte a l’aimer. O beaute que je sens toujours en moi-meme, et que je ne puis contempler selon mes desirs. Je sais que vous etes la premiere des beautes, qu’il n’y a rien de beau que par rapport a vous, et que je suis tout difforme lorsque je ne suis point forme sur vous. Mais, quoique votre lumiere me penetre, je ne puis decouvrir qui vous etes. II me semble que je vous connais, quand je ne pense point a vous : mais quand je m’applique a vous contempler, je ne comprends rien du tout en vous (1).
II. O Jesus, vous m’avez dit que vous etes l’ordre aussi bien que la verite, et je l’ai cru. Mais qu’ai-je con^u alors? Verite,
(1) Saint Jean de la Croix dit aussi dans son Cantique spirituel : « C'esl une chose que Von ne connatl pas et qui resle lout entiere a dire; c'esl une trace sublime du passage de Dieu, qui se decouvre a Fame, et qui resle a poursuivre, c'est une connaissance de Dieu si elevee qu'elle est absolumenl inexprimable. Voila pourquoi elle Vappelle un je ne sais quoi. » (Explication de la strophe VII, p ■ 83. Edition des Carmelites de Paris, l. IV.) Le philosophe et le mystique arrivenl au meme sentiment, chacun en suivant sa voie.
Ordre, que coiujois-je quand je pense a vous? Lorsqueles pensees des hommes sont conforjnes a la verite, eiles sont vraies : iorsque leurs actions sont dans l’ordre, eiles sont justes. Chose etrange ! Je sais quand des pensees sont vraies, je sais quand des actions sont justes, et je ne comprends pas ce que c’est que la verite, et l’ordre qui reglent tout. O mon unique Maitre, je ne fais que me troubler moi-meme, Iorsque vous ne m’eclairez pas. Je veux passer toutes les beautes sensibles pour melever jusqu’a vous. Mais helas ! je ne trouve point de prise dans tout ce qui n’a point de corps. Je ne suis point accoutume a contempler les beautes purement intelligibles. Le poids de mon corps appesantit mon esprit, je retombe et je me laisse conduire par mon imagination, qui me rassure et me delasse en me representant des proportions de figures, des beautes sensibles, ombres et faibles rayons de la beaute que je desire. 0 Jesus, faites-moi comprendre comment vous etes la verite et l’ordre : decouvrez-vous a moi, et que je sache precisement ce que c’est que j’afme avec tant d’ardeur, afin que mon amour pour vous augmente a proportion de mes connaissances.
III. II y a, mon fils, beaucoup plus de sentiment que de lumiere dans toutes les pensees que tu as sur la verite et sur Torclre. Tu
t’arr^tes trop aux expressions sensibles, avec lesquelles on parle ordinairement de ces choses; et ces expressions reveillent plutot en toi des sentiments confus que des idees claires. Rentre done en toi-meme (1), et n’ecoute que moi.
Lorsque tu vois que 2 fois 2 sont 4 et que 2 fois 2 ne sont pas 5, tu vois des verit6s : car e’est une verite que 2 fois 2 sont 4 ou que 2 fois 2 ne sont pas 5. Mais que vois-tu alors sinon un rapport d’egalite entre 2 fois 2 et 4 ou un rapport d’inegalite entre 2 fois 2 et 5 . Ainsi les verites ne sont que des rapports : mais des rapports reels et intelligibles. Car si un homme s’imaginait voir un rapport d’egalite entre 2 fois 2 et 5 ou un rapport d’inegalite entre 2 fois 2 et 4, il verrait une faussete : il verrait un rapport qui ne serait point, ou plutot il croirait voir ce qu’effectivement il ne voit point.
(1) C'esl d la fois le conseil de saint Augustin et de Descartes.
Intravi in intima mea, dit saint Augustin dans le chapitre des Confessions oil il raconte ses premieres experiences de la verite : « J'enlrai dans le plus secret de mon cceur... j'enlrai, et avec I'ceil de mon dme je vis au-dessus de ce meme ceil et au-dessus de la lumihre de mon esprit, la lumiere immuable... )) (Livre VII, chap X ).
A la fin de la premiere partie du Discours de la M6thode, Descartes arrive a Vdge oil il esl las des livres el des voyages ; alors, dcril-il, « je pris resolution d' dtudier en moi-meme » (; l . VI de V edition Adam, p. 10, l. 29). C'etail la premiere condition pour trouver la verite. Aussi la IIIe Meditation
MALEBRANCHE
Y. Or tous les rapports se reduisent a trois genres, aux rapports entre les etres crees, au^r rapports entre les idees intelligibles, et aux rapports entre les etres et leurs idees. Mais comme je renferme seulement en ma substance les idees purement intelligibles, il n’y a que les rapports qui sont entre ces idees,
Metaphysique. — De Dieu; qu’il existe, s'ouvret-elle par ces lignes : « Je fermerai mainlenanl les yeux, je boucherai mes oreilles, je detournerai tous mes sens, j'efjacerai meme de ma pensee toutes les images des choses corporelles... », puis il ajoute : « et ainsi, m'enlretenant seulement moi-meme, et consideranl mon interieur, je tdcherai de me rendre peu a peu plus connu et plus jamilier a moi-meme » (t. IX, p. 27).
Cette conversion qui lourne Vespril vers lui-meme esl necessaire a quiconque entreprend de philosopher. Dans les Conversations Chretiennes, les premieres paroles du philosophe, Theodore, a Vhomme du monde, Aristarque, le rappellenl : « Apprenez done a renlrer dans vous-meme, a etre attenlif a la verile inter ieure... ; car sans cela je vous avertis que toutes mes paroles seronl sleril.es el infruclueuses » (I, p. 196 de Vedition Genoude ). Au debut du Premier Entretien sur la Metaphysique, le philosophe Theodore emmene son ami : « Allons nous renjermer dans voire cabinet, afin de renlrer plus facilement en nous-memes »; puis nous assistons a Vamenagement de la piece oil les deux personnages mediteront... (pp. 23 et 26 de Vedition Fontana). v
D'ailleurs Malebranche ne fait qu'indiquer ici sa propre methode de travail. Deux etudianls hollandais qui Font beaucoup frequenle rapporlenl uque pendant ses meditations philosophiques, il jermail les fenetres de son cabinet et revail ainsi dans Vobscurile ». (Lettre de M. L’Enfant a M. de Sauzet, dans la Correspondance inedite, edition Blampignon, p. 44.)
Ce conseil de renlrer en soi-meme revient lout au long des Meditations : VI, § VI; VIII S XXIII; XIII §§ 1 VJ el XXI; XV, § XII; XVII, § III; XVIII, § XV; XIX, §§ V et VIII; XX, §§ II et XX.
qui soient des verites eternelles, immuables, necessaires. Le rapport d’egalite entre 2 fois 2 et 4 est une verite eternelle, immuable, necessaire : mais les rapports qui sont entre les etres crees, ou entre ces etres et leurs idees, n’ont pu commencer avant que ces etres fussent produits; car il n’y a point de rapport entre des choses qui ne sont point : un neant considere comme tel, ne peut etre double ou triple d’un autre neant, ni meme lui etre positivement egal. Car il n’y a que le reel qui soit visible, que la verite qui soit intelligible : le faux ne le fut jamais : il peut etre cru, mais prends-y garde, un rapport qui n’est point ne peut etre vu (1).
VI. Ainsi je suis la Verite eternelle, parce que je renferme en moi-meme toutes les verites necessaires. Je suis la verite, parce qu’il n’y a rien d’intelligible hors de moi. Ce n’est point que je repande la lumiere dans les esprits comme une qualite qui les eclaire; mais c’est que je leur decouvre ma substance comme la verite ou la realite intelligible, dont ils se nourrissent : c’est que je les unis immediatement a moi-meme comme a la Raison qui les rend raisonnables : c’est que je me donne tout entier a chacun d’eux, que je les penetre et que je remplis toute la capacite
(1) Depuis : « car il n'y a que le reel... », ajoute dans la Iroisieme edition.
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qu’ils ont de me recevoir : mais tu n’es pas en etat de comprendre clairement comment je me communique aux hommes.
VII. Afin que tu congoives maintenant comment je suis l’ordre, la regie, la Loi immuable et necessaire de Dieu mon Pere, et de tous les esprits crees; tu dois savoir qu’entre les idees intelligibles que je renferme, il y a des rapports de grandeur, et des rapports de perfection. Les rapports de grandeur sont entre les idees des etres de meme nature, comme entre Fidee d’une toise, et 1’idee d’un pied; et les idees des nombres mesurent, ou expriment exactement ces rapports, s’ils ne sont incommensurables. Les rapports de perfection sont entre les idees des etres ou des manieres d’etre de differente nature, comme entre le corps et l’esprit, entre la rondeur et le plaisir. Mais tu ne peux mesurer exactement ces rapports. II suffit seulement que tu comprennes que l’esprit, par exemple, est plus parfait ou plus noble que le corps, sans savoir exactement de combien : et tu n’en douteras pas si tu sais bien distinguer Fame du corps, et si tu compares ce qui arrive a ton corps avec les proprietes admirables de ton esprit.
VIII. Or il y a cette difference entre les rapports de grandeur et les rapports de perfection, que les rapports de grandeur sont
des verites toutes pures, abstraites, metaphysiques, et que les rapports de perfection sont des verites et en meme temps des Lois immuables et necessaires : ce sont les regies inviolables de tous les mouvements des esprits. Ainsi ces verites sont l’ordre, que Dieu meme consulte dans toutes ses operations. Car aimant toujours toutes choses a proportion qu’elles sont aimables, les differents degres de perfection reglent les differents degres de son amour, et la subordination qu’il etablit entre ses creatures. II est vrai que maintenant tout est dans le desordre : mais c’est une suite du peche qui a tout corrompu par la necessite meme de l’ordre. Car 1’ordre meme veut le desordre pour punir le pecheur, n’etant pas iuste que le pecheur commande a son corps. Mais je ne veux pas t’expliquer a present pourquoi Dieu qui aime l’ordre a permis le peche qui a tout jete dans la confusion et dans le desordre, je t’en entretiendrai une autre fois (a).
IX. Afin que tu comprennes clairement que je suis l’ordre immuable, et la Loi Eternelle, il suffit que tu sois persuade de deux verites incontestables. La premiere que mon Pere
(a) Voyez les Conversations Chr6tiennes, Entr. 2 de 1’Edit de 1702 ou le 2e Entretien sur la Mort. ( Note ajoulie dans , la deuxttme edition oh il recommande 1' edition 1695 des Entretiens.)
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m’aime par un amour necessaire, a cause qu’il m’engendre par la necessite de sa nature, et qu’il me communique toute sa substance : la seconde (1) que je renferme necessairement dans la simplicite de mon etre des perfections differentes, puisque je sais qu’il y a differentes perfections dans les creatures, et que je ne les puis connaitre que par la difference de leurs idees qui sont en moi. Car enfin si ce qui est en moi representant corps, etait en tout sens la meme perfection que ce qui est en moi representant esprit, tu vois bien que je ne pourrais pas savoir la difference qu’il y a entre un esprit et un corps, puisque je ne puis decouvrir les differentes perfections des creatures que par les differences qui se trouvent dans leurs idees.
X. S’il est done vrai que mon Pere s’aime par la necessite de sa nature, et que je renferme dans l’infinite de ma substance et dans la simplicite de mon etre des perfections differentes, car c’est une des proprietes de l’infini de comprendre tout et de demeurer simple; il est evident que mon Pere a necessairement plus d’amour pour ce qu’il y a en moi de plus parfait, que pour ce qu’il y a de moins parfait : je veux dire pour ma substance en tant que participable par un
(1) Premiere edition : « la deuxieme ».
etre plus noble que par un etre moins noble ; et suppose que l’idee que j’ai de l’esprit de 1’homme renferme cent fois plus de perfection que celle que j’ai de son corps, il est necessaire que Dieu, qui aime toutes choses a proportion qu’elles sont aimables, aime cent fois plus l’esprit intelligible que le corps intelligible. Cependant il n’y a rien en moi que Dieu n’aime infiniment : car Dieu n’aime aucune chose d’un amour fini, et meme il n’y a rien en ma substance que d ’infiniment aimable. Mais autre est mon essence prise en ellememe, autre chose cette meme essence conideree en tant que participable par des etres imites, ou en tant que representative des creatures (1).
XI. Tu es surpris de ce que d’un cote je dis que Dieu aime inegalement les perfections inegales que je renferme, et que de l’autre je t’assure que mes diverses perfections, et les differents degres d’amour selon lesquels Dieu les aime, sont effectivement infinis. Mais tu dois savoir qu’il y a les memes rapports entre les infinis qu’entre les finis, et que tous les infinis ne sont pas egaux. Il y a des infinis doubles, triples, centuples les
(1) Depuis : « Mais autre... », ajoute dans la troisieme edition.
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uns des autres : et quoique le plus petit des infinis soit infiniment plus grand qu’aucune grandeur finie, quelque grande qu’on la veuiFe imaginer, et qu’ainsi entre le fini et l’infini, il ne puisse y avoir de rapport fini, et que Fesprit humain puisse comprendre, neanmoins tu peux mesurer exactement les rapports de grandeur que les infinis ont entre eux. De meme que tu peux souvent decouvrir les rapports qui sont entre les nombres incommensurables, sans pouvoir jamais determiner les rapports que ces nombres ont avec l’unite, ni avec aucune partie de l’unite. Lorsque Dieu congoit une infinite de dizaines et une infinite d’unites, il conpoit un infini dix fois plus grand qu’un autre. Dieu congoit sans doute que deux corps se peuvent mouvoir durant toute Feternite. Il sait a present toutes les b'gnes que decriront les corps qu’il a crees, et que tu peux penser devoir etre en mouvement des siecles infinis. Si tu supposes done qu’un de ces corps se meuve une, deux, ou trois fois plus vite que quelqu’autre, la ligne de son mouvement sera une, deux, trois fois plus grande que celle que cet autre corps decrira. Ainsi tu vois clairement que les infinis peuvent avoir entre eux des rapports finis. Its peuvent meme avoir entre eux des rapports infinis, car l’esprit se represente des infinis infiniment plus grands les uns que les
autres ( a) . Mais il n’est pas necessaire que je m’arrete a te le faire comprendre.
XII. Si tu congois clairement, que mon Pere par la necessite de sa nature, aime inegaiement, quoiquinimiment, les periections megales, quoiquindnies, que je renferme dans Fimmensite de ma substance inbniment infinie, tu n auras pas de peine a comprendre que tous ies rapports de perfection qui sont en moi, sont Fordre necessaire, ia ioi eternelle, la Regie immuable de tous les mouvements des esprits crees. Car Dieu aimant par la necessite de sa nature toutes choses a proportion qu’eiles sont aimables, il ne peut pas creer des volontes ou imprimer dans les esprits des mouvements pour aimer sans ordre, ou pour aimer davantage ce qui est le moms aimable. Ainsi tout amour naturel est necessairement conforme a Fordre, puisqu il est necessairement conforme a la voionte de Dieu qui ne peut jama.s s’eioigner ae Fordre.
XIII. Pourquoi penses-tu que tous les bommes aiment natureilement la beaute?
C’est que toute beaute, du moins cede qui est Fobjet de Fesprit, est visiblement une imitation de Fordre. Si un Peintre habile
t^uj uumine si un corps se remuait en augmentant son mouvement selon quelque progression aurant toute i’Eternite, et que i on comparat ce mouvement avec un autre qui serail umiorme.
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dans son Art a dispose de telle maniere toutes les figures d’un tableau, que le principal personnage y soit le plus en vue, que les couleurs de son vetement soient les plus vives, que l’air du visage, et la posture du corps de tous ceux qui l’environnent portent a le considerer, et marquent les mouvements de Fame dont ils doivent etre agites a son occasion; tout plaira dans l’ouvrage de ce Peintre, a cause de l’ordre qui s’y rencontre. Lorsque dans une assemblee cliacun prend la place qui lui est due, et observe avec soin de plaire et de rendre honneur a la personne qui a le plus de qualite ou de merite connu, rien ne choque. Mais si un malbonnete homme, ou par ses manieres, ou par ses discours, veut s’attirer l’attention ou le respect qu’il doit lui-meme a quelqu’autre ; il deplaira necessairement a ceux-memes qui n’y ont point d’interet, parce qu’il blesse l’ordre. On doit remarquer l’ordre en toutes choses, car il se rencontre partout : et ceux qui le connaissent et qui en font la regie de leurs actions, se rendent toujours aimables : parce qu’ils sont conformes a ce que l’on aime par une impression naturelle et invincible.
XIV . L’ordre et la verite se rencontrent meme dans les beautes sensibles, quoiqu’il soit extremement difficile a l’homme (1) de
(1) « d I' homme », ajoule dans la troisierne edition.
l’y decouvrir. Car ces sortes de beautes ne sont que des proportions, c’est-a-dire, des verites ordonnees, ou des rapports justes et regies. Par exemple,une voix est belle, lorsque les vibrations ou les secousses que cette voix produit dans Pair sont commensurables entre elles. Une voix est rude au contraire et chante mal, lorsqu’elle ebranle l’air par des secousses ou des vibrations dont les rapports sont incommensurables, et plus ces rapports approchent de l’egalite, plus les consonnances en sont douces : quoiqu’elles ne continuent pas toujours d’etre les plus agreables, a cause que l’oreille, sentant des rapports trop simples, s’en degoute, par la meme raison que l’esprit se lasse de contempler des verites trop faciles a decouvrir. Ce n’est pas neanmoins que l’ame decouvre ces rapports entre les vibrations qui causent differents sons, ni qu’elle s’en afflige ou s’en rejouisse par elle-meme : mais c’est qu’elle est tellement faite pour connaitre la verite, que pourvu que les mouvements qui arrivent a son corps ne le blessent point ou ne lui soient point utiles, Dieu a du faire sentir a Fame du plaisir, lorsque les rapports de ces mouvements se pourraient mesurer par quelque chose de fini : et au contraire il a voulu lui faire sentir quelque peine lorsque ces mouvements sont incommensurables, et par consequent incomprehensibles
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a 1 esprit humain. Car tu dois savoir que Dieu imprime dans 1 ame tous les sentiments agreables ou desagreables qu’elle se donnerait a elle-meme, si ayant beaucoup d’amour pour la verite et pour l’ordre elle pouvait agir en elle et connaitre exactement tous les mouvements qui se produisent dans son corps. Je t instruirai quelque jour plus particulierement de ces verites.
XV. Cependant prends bien garde a ne pas aimer les beautes sensibles, ni a te rendre le gout trop fin et trop delicat pour les discerner. II n’y a rien qui affaiblisse tant l’esprit et qui corrompe tant le cceur. Comme les rapports sensibles se decouvrent avec plaisir, tu negligerais bientot la recbercbe des rapports intelligibles, qui peuvent seuls eclairer ton esprit. Lorsqu’on aime une beaute qui toucbe les sens, ne t’imagine pas qu’on Taime a cause de l’ordre qui s’y peut rencontrer, car le plus souvent on ne l’y rencontre pas. C’est soi-meme que l’on aime: c’est son propre plaisir. Ou (1) si l’on aimait alors quelque cbose de distingue de soi, ce ne serait point Dieu que l’on aimerait, mais l’objet sensible : ce ne serait point la veritable cause de son plaisir mais cede qui en est l’occasion. Cependant’ le mouvement d’amour que Dieu imprime en
(1) Premise et deuxieme editions : « Et... »
l’homme ne lui est pas donne afin que l’homme s’arrete a s’aimer. L’homme n’est pas son bien a soi-meme : il ne peut se rendre ni plus keureux, ni plus parfait : Dieu lui imprime du mouvement afin qu’il s’eleve au-dessus de soi-meme et des objets sensibles, afin qu’il recherche la verite, et qu’il aime la beaute de l’ordre. Ainsi il doit etre toujours en action, jusqu’a ce qu’il ait rencontre celui qu’il aime par l’amour naturel, dont il abuse pour aimer les Creatures.
O Jesus, Ordre, Verite, Lumiere, Nourri ture solide des esprits, je vous dois mille actions de graces pour tous les biens que vous me faites ! O Pasteur de nos ames qui habitez dans le plus secret de notre Raison, et qui nous nourrissez sans cesse de la substance intelligible de la verite, que tous les esprits vous adorent, et vous rendent graces de vos bienfaits !
Helas a quoi pensent les hommes? Ils chantent vos louanges lorsque vous avez nourri leurs corps de la chair des animaux et des fruits de la terre; et ils oublient de vous rendre graces apres que vous avez nourri leur esprit de votre substance. Ils s’imaginent quelquefois n’avoir rien regu de vous, et souvent meme ils se glorifient de vos dons. Cependant 6 bonte infinie ! vous continuez
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de vous offrir a eux, afin que vivants de vous, ils se conservent la vie, mais insensibles a vos bienfaits, ils vous rejettent avec mepris, ou du moins sans vous connaitre pour leur bienfaiteur.
0 Manne celeste vous etes le pain des Anges et les homines charnels vous regardent comme une viande creuse et legere; ils ne peuvent penser a vous sans degout, et sans une espece d’horreur. Vous renfermez en vous tout ce qu’il y a de delicatesse et de substance dans les mets les plus exquis, et ils vous preferent les porreaux, les oignons et les choux, des aliments terrestres et grossiers qui les remplissent de vapeurs et de fumee, a vous, 6 Yerite intelligible, qui penetrez tous les esprits de votre lumiere.
O Dieu pardonnez-nous notre ingratitude ou notre ignorance. Nous sommes tous des ingrats et des insenses ou plutot des stupides et des miserables, le peche nous assujettit au corps, et par le corps il nous frappe d’un aveuglement et d’une insensibilite effroyable. Ayez done pitie de nous, et nous delivrez de la Tyrannie de ce corps qui jette le trouble et la confusion dans toutes les facultes de notre ame.
O Jesus quand sera-ce qu’etant assis a votre table dans votre Royaume nous gou-
terons paisiblement la douceur infinie de la verite? Quand sera-ce que nous contemplerons selon nos desirs la beaute de l’ordre? Quand sera-ce que vivants de votre substance, tout remplis et penetres de vous, nous n’aimerons que vous et votre Pere dans l’unite de votre esprit ?
O Jesus je me console presentement par la nourriture sacree de votre corps, car je sais que vous en voulez nourrir les hommes pour leur apprendre d’une maniere sensible que vous etes reellement leur vie et leur aliment, et qu’un jour ils vivront de votre substance par la contemplation paisible et continuelle de la verite. Je me console done par la part qui m’est donnee au sacrifice pacifique de votre Corps et de votre Sang. Mais ma consolation n’est pas entiere. Votre Sacrement ne fait qu’augmenter mes desirs, et quoique je vous regoive reellement, comme je vous possede sans vous reconnaitre, je sens que je ne vous possede que d’une maniere tres imparfaite. Car helas ! est-ce posseder la verite, est-ce vivre de la substance que de ne la pas contempler 'i Est-on rempli et penetre de la splendeur du Pere, lorsqu’on vous a regu sous les apparences sensibles de la nourriture ordinaire? Ne vous etes-vous pas voile, 6 Jesus, dans ce Sacrement pour nous donner un gage qu’un jour notre foi se changera
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en Intelligence, que maintenant nous vous possedons sans le savoir : mais que le jour heureux viendra auquel nous connaitrons clairement en combien de manieres vous etes la vie et la nourriture de notre esprit?