‹ Méditations chrétiennes. Avec une introd. et des notesChapitre 14 sur 42 · V. MEDITATION · texte numérisé non relu

V. MEDITATION

Dieu seul est la cause veritable de tout ce qui se fait dans le monde. II agit regulierement selon certaines lois , en consequence desquelles on peut dire que les causes secondes ont la puissance de faire ce que Dieu fait par elles.

I. O mon Jesus ! vous etes la Raison universelle des esprits et leur loi inviolable. Vous etes la lumiere et la Sagesse eternelle : vous etes l’ordre immuable et necessaire (1), Dieu n’eclaire les hommes que par vous, qui etes son Yerbe : il ne les regie que sur vous, qui etes sa loi. L’bomme n’est a lui-meme ni sa loi, ni sa lumiere. Sa substance n’est que tenebres; il ne peut rien voir en se contemplant : et comme il depend de Dieu, il n’est point le maitre (2) de ses actions. C est a vous a lui donner la loi : vous etes son

(1) A pres necessaire, un « point » dans la premiere et la deuxieme editions.

(2) Premiere et deuxieme editions : « Mailre ».

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modele et son exemplaire, c’est sur vous qu’il a ete forme, c’est aussi sur vous qu’il doit etre reforme. Continuez done, mon unique Maitre, de m’apprendre les verites qui doivent regler ma conduite, et me porter a rendre a mon Createur les devoirs d’une creature raisonnable et reconnaissante.

II. Je sens en moi une infinite de changements, et je juge par eux que toute la nature est dans un mouvement continuel : et comme il ne peut y avoir d’effet ou de changement sans cause ou sans 1 action actuelle de quelque puissance, je m’imagine que tous les objets qui m environnent ont en eux-memes quelque force, puisqu’ils agissent effectivement les uns sur les autres, et que souvent meme ils agissent sur moi malgre toute ma resistance. Je suis aussi fort porte a croire que j’ai moimeme une force ou une puissance veritable, puisque je produis dans mon corps, du moins les mouvements qu’on appelle volontaires : car pour ceux qui servent a la digestion et a la respiration, ou d’autres semblables, il me semble qu ils se font en moi sans moi. Neanmoins quand je rentre en moi-meme pour y trouver quelque idee claire de force ou de puissance; quand je pense aux forces mouvantes par lesquelles les corps se mettent en mouvement, a la force qu’a le feu de mettre en moi la douleur, ou a celle que j’ai

moi-meme pour m’unir aux corps, qui rn’environnent ou pour m’en separer : quand je fais, dis-je, une serieuse reflexion a toutes ces choses, je me trouve dans un embarras etrange.

III. Mes sens me disent que les objets sensibles agissent en moi : je me dis a moimeme que c’est moi qui remue mon bras : mais quand je pense que je me dis a moimeme, que c’est moi, qui produis mes idees, et qu’en cela je me trompe; quand je pense que mes idees se presentent devant moi, des que je le veux, aussi promptement que mon bras se remue, des que je le desire, et que cependant mes volontes n’ont point la puissance de les produire (a); quand je pense enfin aux preceptes que vous m’avez donnes pour ne point tomber dans l’erreur, je crois devoir suspendre mon jugement jusqu’a ce que votre lumiere paraisse et me determine. Augmentez done mon amour pour la verite, afin que mon attention se renouvelle, et que vous exauciez cette priere naturelle apres que vous l’aurez formee en moi.

IV. Fcoute, ecoute mon Fils, tiens tes sens dans le silence, oublie tes prejuges, et tout ce qui n’est qu’opinion. Vide ton esprit de tout ce que ton corps y a introduit : du

(a) Meditation, 3, art. 6.

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moins n y aie point d’egard pour quelque temps. Ecoute-moi : un corps petit ou grand, carre ou rond, ou si tu le veux, blanc ou noir, froid ou chaud, peut-il se mouvoir par lui-meme? Ne dis que ce que tu congois. II n y a dans le monde qu’un pied de matiere; je te le suppose ainsi, afin que ton esprit ne soit point partage. Ce corps pourra-t-il se mouvoir? Dans 1 idee que tu as de la matiere y decouvres-tu quelque puissance? Tu ne reponds point. Mais suppose que ce corps ait veritablement le pouvoir de se remuer, de quel cote ira-t-il? selon quel degre de vitesse se remuera-t-il? Tu te tais encore? Je veux meme que ce corps ait assez de liberte et de connaissance pour determiner son mouvement et le degre de sa vitesse : je veux qu’il soit Maitre de lui meme. Mais prends garde : tu vas encore t’embarrasser; car, suppose que ce corps se trouve environne d’une infinite d’autres, que deviendra-t-il, lorsqu’il en rencontrera quelqu un dont il ne connait ni la solidite ni la grosseur? II lui donnera, diras-tu, une partie de sa force mouvante? Mais qui te 1 a appris ? Qui t a dit que l’autre la recevra : quelle partie de cette force lui donnera-t-il? et comment pourra-t-il la communiquer ou la repandre? Congois-tu clairement tout ceci?

V. Ferme, mon Fils, les yeux du corps, et ouvre ceux de l’esprit : ou du moins ne

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crois en cela que ce que tes sens te disent. Tes yeux a la verite te disent, que lorsqu’un corps en repos est choque, il cesse d’etre en repos. Crois ce que tu vois, c’est la un fait; et les sens a l’egard des faits sont d’assez bons temoins. Mais ne juge pas que les corps aient en eux-memes une force mouvante, ni qu’ils puissent la repandre dans ceux qu’il rencontrent, car tu n’en vois rien. Tu te trompais, mon fils, lorsque tu jugeais que tes desirs produisaient tes idees, a cause que tes idees ne manquaient jamais d’accompagner tes desirs. Tu tombes aujourd’liui dans une semblable faute : car tu juges que les corps se meuvent les uns les autres, a cause qu’un corps n’est jamais choque sans etre mu. Tu cours un peu trop vite. De ce que tu vois arriver, juges-en que le choc des corps est necessaire, en consequence de l’ordre de la nature, afin que les mouvements se communiquent : mais demeures-en la, si tu ne veux tomber dans l’erreur. Que si tu veux augmenter tes connaissance, consulte ta Raison et ecoute-moi.

VI. Dieu est un etre infiniment parfait : ses volontes sont done efficaces par ellesmemes : car c’est une grande perfection que tout ce qu’on veut se fasse par 1 efficace meme de sa volonte. Si Dieu a done la volonte qu’un corps soit mu, cela seul le mettra en

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mouvement, et Taction de la volonte de Dieu sera la force mouvante de ce corps. Dieu ne doit done point creer des etres pour en faire les forces mouvantes des corps : car ces etres seraient inutiles. Un etre sage fait-il par des voies composees, ce qu’il peut executer par de plus simples? Si tes volontes etaient efficaces, t aviserais-tu de forger des instruments pour executer tes desseins? Mais, mon fils, congois-tu que cette entite que Dieu creerait pour servir au corps de force mouvante put se mouvoir elle-meme : serait-ce un corps ou un esprit? Si un corps, il y aurait done des corps qui pourraient se mouvoir eux-memes et en mouvoir d’autres. Si e’etait un esprit, quel ordre dans Tunivers : des esprits crees pour mouvoir des corps? Mais je veux t’apprendre qu’il n’y a que celui-la seul, qui cree les corps, qui puisse les mouvoir, et que le plus puissant des esprits n’a point veritablement la force de remuer ce qu’on appelle un atome. Renouvelle ton attention.

, Lorsque Dieu a cree un corps, tu t imagines qu’afin qu’il continue d’etre, qu’il suffit que Dieu le laisse la, et qu’etant fait d subsistera assez par lui-meme (a). Lorsque tu as fait un ouvrage, il subsiste sans que

(a) Voyezles Entretiens sur la Metaphysiaue Entr 7 (Note a/outde dans la deuxieme Edition.) Y q ’ tr' 7‘

tu y travailles davantage : tu ne peux meme le detruire dans quelque action; mais, mon fils, ne juge pas de Dieu par toi-meme. Les hommes ne donnent point l’etre a la matiere, qu’ils travaillent : ils la supposent toute faite. Mais Dieu fait tout et ne suppose rien. Un corps existe, parce que Dieu veut qu’il soit : il continue d’etre parce que Dieu continue de vouloir qu’il soit : et si Dieu cessait seulement de vouloir que ce corps fut, des ce moment il ne serait plus. Car si ce corps continuait d’etre, quoique Dieu eut cesse de vouloir qu’il fut, il serait independant : mais tellement independant que Dieu ne pourrait plus l’aneantir. Afin que Dieu put aneantir ce corps, il faudrait que Dieu put vouloir que ce corps ne fut point : il faudrait que Dieu fut capable d’avoir une volonte, dont le neant serait le terme. Or le neant n’a rien de bon ni rien d’aimable. Dieu ne peut done l’aimer ou le vouloir d’une volonte positive. Dieu peut aneantir son ouvrage, parce qu’il peut cesser de vouloir que cet ouvrage subsiste : car les volontes de Dieu, quoiqu’eternelles et immuables, ne sont point necessaires : elles sont arbitraires a l’egard des etres crees. Le monde n’est point une emanation necessaire de la Divinite. Dieu peut d’une volonte eternelle et immuable le creer pour un temps. Mais Dieu ne peut avoir une volonte positive

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et pratique de le detruire : il ne peut point a§*r’ P°ur ne rien faire : son action ne peut tendre au neant. Cela est clair. A in si puisque les corps existent a cause que Dieu veut qu’ils soient; puiqu’ils ne cessent point d’etre, a cause que Dieu ne cesse point de vouloir qu ils soient; il est evident, que la creation et la conservation ne sont en Dieu qu’une meme action. Cela suppose;

VIII. Dieu ne peut creer de corps qu’en repos ou en mouvement. Or un corps est en repos, parce que Dieu le cree ou le conserve toujours dans le meme lieu : il est en mouvement parce que Dieu le cree ou le conserve toujours successivement en differents lieux. Ainsi, afin qu’un esprit remue un corps en repos, ou arrete un corps en mouvement, il faut qu il oblige Dieu a changer de conduite ou d action. Car si Dieu ne cesse point de vouloir, et par consequent de conserver un corps en tel lieu, ce corps ne eessera point d y etre, il sera done immobile. Et si Dieu ne cesse point de conserver un corps successivement en differents lieux, nulle puissance ne pourra l’arreter ou le fixer dans le meme. La force mouvante des corps est Faction toute-puissante de Dieu, qui les conserve successivement en differents lieux : mil esprit n’est le Maitre de Faction de Dieu, nulle puissance ne peut la changer, il n’y a done

que Dieu seul, qui puisse remuer les corps. Un corps en mouvement ne peut done aussi par lui-meme ebranler celui qu’il rencontre. Car il ne peut le mouvoir sans lui communiquer quelque force mouvante. Or la force mouvante n’est point dans les corps mus, mais uniquement en Dieu, puisque ce n’est que Faction de Dieu qui les cree, ou qui les conserve successivement en differents lieux, les corps ne peuvent done communiquer une force qu’ils n’ont point, mais une force qu’ils ne pourraient meme communiquer quand ils l’auraient; car les corps qui se choquent se communiquent leur mouvement avec une regularite, une promptitude, une proportion digne d’une sagesse et d’une puissance infinie, cela n’est que trop evident.

IX. Mais, mon fils, si Dieu seul remue la matiere, lui seul produit, comme cause veritable, tous ces effets naturels que certains Philosopbes attribuent a une nature aveugle, a des formes, des facultes, des vertus dont ils n’ont nulle idee : car rien ne se fait dans le monde materiel, que par le mouvement de quelques parties visibles ou invisibles. Si le feu brule, si Fair rejouit, si le Soleil eclaire, e’est par le mouvement de leurs parties. La terre ne produit des fleurs et des fruits, que parce que l’eau de la pluie s’insinue, par les racines, dans les fibres des plantes, et en s y

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figeant les fait croitre; et si le Soleil, par le mouvement de ses parties, n’elevait de dessus les Mers les vapeurs qui se condensent en pluies, la terre n etant plus arrosee, n,aurait nulle fecondite. Je ne veux pas t’apprendre ici la Physique, mais je t’assure que tu ne concevras jamais clairement d’autres principes des changements qui arrivent dans le monde, que ceux qui dependent du mouvement, car la figure meme des corps en depend. Que s’il y en avait d’autres, il ne serait pas difficile de te demontrer que Dieu seul en serait la cause : mais il ne faut pas attrihuer a Dieu des effets imaginaires. Reconnais done, mon fils, que Dieu fait tout. N’aime et ne crains que lui ; nulle creature ne peut agir en toi, ni dans ce qui t’environne. Mepiise toutes ces puissances imaginaires d’une nature aveugle, que les Philosophes palens ont inventees ou pour couvrir leur ignorance, ou pour justifier leur idolatrie, ou pour s’accommoder a la faiblesse de l’imagination du commun des hommes.

X. o Mon unique Maitre, je comprends bien que les corps n’ont point en eux-memes la force mouvante qui les transporte, et que, quand ils l’auraient, ils ne pourraient pas la repandre avec autant de justesse, d’uniformite, et de promptitude qu’ils communiquent leur mouvement a ceux qu’ils rencontrent.

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Mais que tout se fasse par le mouvement, c’est ce que j’ai peine a comprendre. Quoi le feu, par exemple, n’a-t-il pas la vertu de produire la chaleur, et par la chaleur la secheresse? Si je presente au feu un linge humide, je vois qu’il rechauffe et que par la chaleur il le seche. Ce sont la des faits, et mes sens a l’egard des faits sont des temoins irreprochables ; pourquoi done ne puis-je pas juger sur leur temoignage, qu’il y a dans le feu un principe de chaleur et de secheresse?

XI. Que tu es grossier, Mon cher fils : mais que tu es prompt et temeraire dans tes jugements. Tu peux juger qu’un linge mouille presente au feu devient sec. Tu peux juger qu’il y a dans le feu un principe de chaleur et de secheresse : cela est vrai en un sens. Mais Principe , chaleur et secheresse sont trois termes dont tu n’en entends aucun, et auxquels tu attaches de fausses idees. Tu t’imagines que cela est clair : mais c’est que tu crois clairement comprendre les choses que tu as dites, ou oui dire cent fois, quoique tu ne les aies jamais conQues. Encore un coup, je ne veux pas t’apprendre maintenant la Physique ni l’usage que tu dois faire de tes sens. Mais pour ne te pas laisser sans reponse, prends garde a ceci. Un linge mouille est un linge dans lequel il y a de 1 eau. Ce linge expose au feu devient sec : c’est done

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que I’eau en est chassee. Mais qui peut chasser un corps d’un lieu ou il est? Sera-ce la chaleur? Congois-tu clairement que la chaleur puisse pousser un corps, et le chasser de sa place? Tu hesites, et tu as quelque raison. Si quelques corps invisibles, a cause de leur petitesse, sortaient du feu en grand nombre, et venaient heurter les parties d’eau qui sont dans le linge, tu vois clairement qu’ils pourraient les en chasser. Mais peux-tu douter que le feu ne pousse sans cesse de ces petits corps. Rien, mon fils, ne s’aneantit : on jette tous les jours beaucoup de hois dans une cheminee, et on ne l’y trouve plus ; il faut done qu’il en sorte. On ne Pen voit point sortir, e’est done qu’il sort divise en parties, qui sont invisibles a cause de leur petitesse. Or mon fils, ce sont ces parties invisibles, qui excitent par leur mouvement la chaleur que tu attribues au feu, et la secheresse qu’il communique au lmge qu’on lui expose : et il y a dans le feu un principe de tout ceci, mais tu ne peux voir clairement que ce principe n’est qu’une communication continuelle du mouvement d une matiere tres subtile et tres agitee, que tu ne saches bien la Physique.

• O verite interieure, 6 Lumiere pure et intelligible des esprits, qu’on decouvre de choses, lorsqu on rentre en soi-meme, et qu’on regarde ou vous eclairez ! Que nos sens sont

trompeurs, que leur action est bornee, que leur temoignage est equivoque et confus ! Yous avez bien raison de me dire sans cesse que je les tienne dans le silence, si je veux ecouter votre voix, et comprendre clairement ce que vous me dites. La difficult^ que j’avais a me convaincre venait de ce que j’ouvrais les yeux pour voir des parties invisibles, et que je suis porte naturellement a croire, que ce que je ne vois point, n’est point. II y a si longtemps que je juge de toutes cboses sur le rapport de mes sens, que je vois bien que j’ai l’esprit rempli d’un nombre inlini d’erreurs et de prejuges. Seigneur, pourquoi m’avez-vous donne un corps qui me remplit de tenebres, et qui me tire a tous moments hors de votre presence, pour me repandre et me dissiper parmi les corps? Lorsque vous voyez, Seigneur, qu’on m’entraine, arretezmoi a vos pieds. Apprenez-moi 1’usage que je dois faire de mes sens, et continuez de me faire comprendre comment Dieu seul est la cause de tous ces effets, que j’attribuais a des vertus occultes d’une nature imaginaire.

XIII. Ton attention est encore trop faible et trop partagee pour meriter de comprendre clairement quel est precisement l’usage que tu dois faire de tes sens (a). Sache nean-

(a) Ceia est explique fort au long dans le premier livre de la Recherche de la Verite. (Nolamme.nl le chap. XX.)

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moins que tout ce qui ne passe a l’esprit que par le corps, n’est que pour le corps : que les sens ne parlent juste que pour leur interet; et que si tu veux te servir de leur temoignage, pour t’assurer de la verite en elle ■meme, tu ne manqueras jamais de te tromper. Voila ce que je te puis dire : mais tu n’es pas encore en etat de le bien comprendre. A l’egard de la cause des effets naturels, si tu continues de te rendre attentif, tu seras bientot satisfait.

XIV. Tu es pleinement convaincu que Dieu seul meut les corps par la meme action par laquelle il les produit ou les conserve successivement en differents lieux; et tu commences a croire qu’il ne se fait point de changement dans le monde materiel que par le mouvement des parties, qui le composent : ainsi tu vois bien que Dieu fait tout comme cause veritable, et comme cause generale. Mais, outre la cause generale, il y en a une infinite de particulieres : outre la cause veritable il y en a de naturelles, et que tu dois appeler occasionnelles (1), pour oter Tequivoque dangereux (2) qui nait de la fausse

(1) Italiques seulement dans la troisieme edition.

(2) Le Dictionnaire de l’Academie, 1694, Littre et Huguet (Petit glossaire des classiques frangais du XVI le) ne cilent aucun cas oil equivoque serait masculin.

idee que les Philosophes ont de la nature. Ecoute-moi attentivement.

XV . Dieu pour former ou conserver le monde materiel, a etabli certaines lois generales des communications des mouvements; je ne te dis point quelles elles sont, parce que cela ne t’est pas necessaire; et il agit constamment selon ces lois. Si un corps en choque un autre selon un certain degre de vitesse, le choque sera toujours mu de la meme maniere.Tu te peux assurer de cette verite par mille et mille experiences. Tu pourrais meme l’apprendre en consultant attentivement l’idee que tu as d’un Dieu infiniment Sage, d’une cause generale, d’une nature immuable : car la conduite de Dieu doit porter le caractere de ses attributs. Mais les principes abstraits t’embarrassent, car d’ordinaire il est plus facile de juger de la cause par les elfets, que des elfets par la nature de la cause. Cela suppose, lorsqu’un corps est en mouvement, il a certainement la force d’en mouvoir un autre en consequence des lois des communications des mouvements que Dieu suit constamment. On peut dire que ce corps est cause Physique ou naturelle du mouvement qu’il communique, parce qu’il agit en consequence des lois naturelles. Mais il n’en est nullement cause veritable. Ce n’est point une cause naturelle dans le sens de

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la Philosophie des paiens : ce n’est absolument qu’une cause occasionnelle qui determine par le choc l’efficace de la Loi generate selon laquelle doit agir une cause generale, une nature immuable, une Sagesse infinie, qui prevoit toutes les suites de toutes les lois possibles, et qui sait former ses desseins sur le plus grand rapport de sagesse, de sim plicite et de fecondite qu’il decouvre entre les lois et l’ouvrage qu’elles doivent produire. Mais un jour je t’expliquerai cela plus au long.

XVI. De meme on peut dire que le feu a la vertu d’echauffer, de secher, de bruler, de vitrifier, de blancbir certains corps et d’en noircir d’autres, de durcir la terre, et d’amollir et rendre fluide la cire, les mineraux, les metaux. Cela se peut dire : non qu’il y ait dans le feu quelque vertu ou quelque puissance veritable; mais parce qu’en consequence des lois naturelles des communications des rnouvements, c’est une necessite, que le feu dont les parties sont dans un mouvement continuel ebranle celles du corps, qui lui est expose et par la l’echauffe : qu’il en fasse sortir d’abord les parties de l’eau, comme les plus faciles a mouvoir, et par la le seche : qu’il separe ensuite et enleve les parties meme de ce corps, et par la le brule : qu’il fasse glisser et polir les parties de la cendre, en laissant

en tout sens passage a la matiere subtile (1), et par la la vitrifie : qu’il durcisse la terre, en chassant l’eau qui la rendait molle, et rende la cire et les metaux mous, et meme fluides, en separant cbaque partie de sa voisine, et les faisant toutes glisser les unes sur les autres en mille manieres differentes.

XYIL Enfin on peut dire que le soleil est la cause generate d’un nombre infini de biens que Dieu nous fait : car par sa chaleur il rend la terre feconde, et tous les animaux; et par sa lumiere il nous met en etat de pouvoir jouir en mille maniere des objets qui nous environnent. Mais il n’a de luimeme aucune vertu. Ce n’est que de la matiere qui n’a de force que par le mouvement qui l’anime, et Dieu seul est la veritable cause de ce mouvement. Le soleil est cause de mille et mille effets admirables, mais cause occa-

(1) Descartes fait de Feiendue V essence de la matiere; la diversity des formes qui s'y rencontreni vient du mouvement (Principes, II, art 23). Supposons qu'd Forigine le monde ait ete divise en plusieurs parties egales ; celles-ci ne pourraieni evidemment pas etre rondes, puisque nous somrnes dans un univers oil il ne peut pas y avoir de vide; mises en mouvement, dies se sont frottees les unes contre les autres, elles ont emousse leurs angles, et sont devcnucs sphzriques. La matiere subtile vient de cette « rciclure » ; elle constitue line poussiere qui va boucher les recoins non occupes par les corps ronds. (Ibidem, art. 45-51.)

Sur les rapports de ['expression matiere subtile et des trois elements de Descartes, voir : Vocabulaire technique et critique de la Philosophic, pp. 824-825.

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sionnelle, ou bien cause naturelle, en consequence des lois naturelles des communications des mouvements. Gar, Mon fils, retiens bien ceci, Dieu ne communique sa puissance

AUX CREATURES, QU’EN LES ETABLISSANT CAUSES OCCASIONNELLES POUR PRODUIRE CERTAINS EFFETS, EN CONSEQUENCE DES LOIS, Qu’lL SE FAIT POUR EXECUTER SES DESSEINS d’uNE MANIERE UNIFORME ET CONSTANTE, PAR LES VOIES LES PLUS SIMPLES, LES PLUS DIGNES DE SA SAGESSE, ET DE SES AUTRES ATTRIBUTS.

XVIII. Les Pbilosopbes paiens et presque tous les homines s imaginent que la lumiere vient du soleil, et que le feu est la veritable cause de la chaleur qu’ils sentent dans son approcbe. L action de mon Pere ne tombe point sous les sens, sa main toute-puissante est invisible. Mais on ne peut regarder le soleil sans en etre ebloui; et le feu qui se fait sentir par la chaleur, se fait aussi voir par la lumiere. II ne peut y avoir d’effet sans cause, c’est une notion commune. Un homme tient un fruit entre ses mains : il le voit, il le goute, et le trouve doux et agreable : a quoi attribuera-t-il cette douceur qu7au fruit? Que prendra-t-il pour la cause du bonheur dont il jouit en s’en nourrissant? Dieu ne parait point devant lui, son operation n’a rien de sensible. Il ne pense point actuellement a Dieu : s’il y pense, ce n’est point

pour chercher la cause du plaisir actuel dont il jouit, car il n’en est nullement en peine : ce fruit parle a tous ses sens, et ses sens satisfaits le seduisent; car qu’importe aux sens d’ou viennent les plaisirs pourvu qu’ils en goutent. Cet homme a cru enfant, il a cru toute sa vie que la douceur et ramertume etaient dans les fuits, et qu’ils avaient la force de se faire sentir a Fame. Il a vecu avec des gens qui ont cru la meme chose, ou du moins qui ont toujours parle comme s’ils le croyaient veritablement. Pourra-t-il quitter ses prejuges, pourra-t-il les examiner, pourra-t-il seulement en douter? Cette pensee, mon fils, ne lui viendra pas seulement dans Fesprit. Et si par piete ou par un principe de Religion, il se croit oblige de dire que Dieu fait tout, il le dira de bouche, et meme de bonne foi, mais sans savoir nettement ce qu’il dit. Il ne laissera pas d’attribuer aux creatures une force veritable pour agir. Dieu fera tout par un concours intelligible (1), et les creatures par une force toute naturelle. Dieu fera tout, mais si tu examines de pres son sentiment, ou tu n’y comprendras rien; ou tu verras bien que Dieu a tout fait, mais que maintenant il laisse tout faire, et ne fait plus rien.

(I) La deuxieme edition porte par erreur « inintelligible ».

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XIX. Je comprends, Mon unique Maitre, qu il n y a rien de plus vrai que ce que vous me dites : j’en ai en moi-meme des preuves personnelles. Jusques ici mes sens m’ont conduit; jusques ici mes sens m’ont seduit. Nous ne sommes point de nous-memes capables de former, comme de nous-memes, aucune bonne pensee; votre Apotre Fa dit (1), notre force, notre capacite vient de vous : vous nous eclairez : mais helas nos sens nous aveuglent ! Vous nous parlez dans le plus secret de nous-memes : mais nos sens de leur cote nous tirent hors de nous et orient si liaut ; ils parlent si vivement et si agreablement, que nous n’entendons point votre voix, ou que nous ne discernons point vos reponses. Des que j ’ouvre les yeux du corps mon ame se repand au dehors, et tons les objets qui m environnent me forcent a croire qu’ils ont veiitablement la puissance d’agir les uns sur les autres, et sur moi-meme : et j’ai toujours cru que pour m’instruire sur ce sujet, je devais m’en tenir a de fausses et de trompeuses experiences. Seigneur, qui me delivrera

(1) Saint Paul, Deuxieme aux Corinthiens, 3. 5. « Ce n esl pas que de nous-memes nous soijons apies a revendiquer quoi que ce soil comme venarit de. nousmemes, mais si nous sommes apies d auelque chose nous ledevons a Dieu. » Texte dejd invoqui oar M ale b ranch e des le premier expose de sa vision en Dieu. Recherche III. 2, chap. VI, p. 328 de Vidilion Bouillier.

de ce corps qui m’aveugle, mais de ce corps qui m’entraine et qui me rend esclave des derniers des etres? de ce corps de peclie qui non seulement me represente les objets sensibles comme des (1) vraisbiens, mais qui me force encore a les aimer et a les recbercher? Car enfin je crois bien maintenant que vous seul pouvez agir en moi : mais je sens encore que j’ai de I’attacbement pour ces objets que votre lumiere me fait mepriser : je sens que je les aime. Helas les aimerais-je autant que vous, les aimerais-je plus que vous, pures et cliastes delices des esprits, unique et veritable cause de mes biens, source feconde de mes lumieres et de mes plaisirs, aimerais-je plus que vous tons ces vains objets? Je ne le crois pas : mais quand je rentre en moimeme, je me trouve (levant vous si corrompu, si infideie, si miserable, que tout ce que je puis dire, c’est que je ne me connais pas. Sauveur des pecheurs, en quelque etat que je sois, je ne puis rien sans vous, ne m’oubliez pas.

(1) Premiere edition : « de ».

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