‹ Méditations chrétiennes. Avec une introd. et des notesChapitre 15 sur 42 · VI. MEDITATION · texte numérisé non relu

VI. MEDITATION

C'est Dieu seul qui fait , comme cause veritable , par les lois generales de Vunion de VAme et du Corps , ce que les hommes font, comme causes occasionnelles ou naturelles. En quoi consiste la puissance que les hommes ont de vouloir ou d’aimer le bien.

I. O Mon unique Maitre, que la lumiere intelligible est differente de cette lumiere sensible qui se repand sur le corps (1); et que les objets changent de face, de merite et de prix, lorsqu’on les regarde successivement a Pune et a l’autre de ces deux lumieres. Seigneur, il me semble que je vois maintenant deux Mondes differents. Car, lorsque j’ouvre les yeux du corps, pour contempler TUnivers, je decouvre mille et mille beautes, et je trouve, pour ainsi dire, dans les parties qui le composent,un nombre infini de petites

(1) Premiere edition : « sur les corps

Divinites, qui par leurs propres forces font tous ces effets merveilleux, qui m’eblouissent et qui m’enchantent. Mais lorsque je ferme les yeux, et que je rentre en moi-meme, alors votre lumiere fait tout disparaitre. Je ne vois plus qu’une matiere impuissante : la terre devient toute sterile et sans beaute : toutes les couleurs et les autres qualites sensibles s’evanouissent, et le soleil meme perd en un moment son eclat et sa chaleur.

II. Que les objets de nos sens sont vains et meprisables ! Comment peut-on les aimer? Quel sujet a-t-on de les craindre ? C’est la puissance de la Divinite qu’il faut craindre, et qu’il faut aimer, puisque rien ne se fait que par l’efficace de cette puissance. Mais on voit ces objets et on ne voit point cette puissance. Ainsi on emploie tout le mouvement que Dieu donne a Fame pour l’aimer, a courir vers ces vains objets et a les embrasser. Ce qu’on embrasse est un fantome : mais on l’embrasse avec plaisir, quoiqu’il s’evanouisse incontinent. Et parce qu’on veut etre heureux, et que le plaisir actuel rend actuellement heureux, on court sans cesse, on embrasse et on ne tient rien : toujours seduit, et toujours plein d’esperance; toujours en action, et jamais content.

III. O verite interieure ! Que votre lumiere rend les hommes ridicules. II me semble que

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je vois une troupe d’aveugles qui se sont mis en tete de chercher un tresor dans de vieilles mines. Ar dents, jaloux, inquiets, pleins d’esperance, prives de sens et de raison, ils fouillent sous des pierres, qu’on a deja remuees inutilement depuis six mille ans. Cependant lorsque votre lumiere cesse de m’eclairer, je fais aussitot comme eux, leur mouvement m’ebranle, leur ardeur m’agite : je cours, je m’inquiete, je me fatigue; mais je me console par leur exemple, et par la douceur que je goute en faisant comme eux. Je sens meme tout persuade que je suis de la vanite des biens qui passent, je sens, dis-je, qu’il faut autre chose que votre lumiere pour me retenir dans 1’empressement ou je vois les autres. Seigneur, detournez ma vue de dessus la conduite et les actions des liommes, et faites disparaitre les fantomes qui cbarment mes sens. Ma raison est faible : je vis trop d’opinion : je suis trop porte a l imitation : je ne puis vous consulter sans peine, et j’ouvre toujours les yeux avec plaisir.

IV. II faut pourtant, mon fils, que tu surmontes ta paresse et tes plaisirs, si tu veux que je te reponde et que je t instruise. II faut que tu me consultes, la lumiere que je repands merite bien qu’on la demande; et si tu ne renouvelles pas ton attention, tu ne comprenaras rien de ce que je te vais dire, et

tu oublieras meme bientot ce que je t’ai deja appris; fais done quelque effort pour me suivre, et pour meriter mes dons.

Y. Tu es assez persuade que la matiere est une nature impuissante, qui n’agit que par l’efficace du mouvement que je lui imprime. Mais je vois bien que tu n’es pas encore assez convaincu que les esprits n’ont nul pouvoir sur les corps, ou sur les esprits inferieurs. Tu es toujours porte a croire que ton ante anime ton corps en ce sens, que e’est d’elle qu’il re^oit tous les mouvements qui s’y produisent, ou du moins ceux qu’on appelle volontaires, et qui dependent effectivement de tes volontes. Renonce, mon fils, a tes prejuges et ne juge jamais a 1 egard des effets naturels, qu’une cbose soit 1’effet d’une autre, a cause que l’experience t’apprend qu’elle ne manque jamais de la suivre. Car de tous les faux principes e’est celui qui est le plus dangereux et le plus fecond en erreurs. Comme Faction de Dieu est toujours uniforme et constante, a cause que ses volontes sont immuables et ses lois inviolables, si tu suis ce faux principe, quoique Dieu fasse tout, tu en concluras qu’il ne fait rien. Tu jugeais autrefois que tes volontes produisaient tes idees a cause de la fidelite avec laquelle je les rends presentes a l’esprit selon ses desirs. Tu pensais que les corps qui se choquent

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sont la veritable cause du mouvement qu’ils se communiquent, parce que jamais les corps ne sont choques sans etre mus, et qu’ils ne sont jamais mus sans etre choques. Enfin c’est par le meme principe que tu jugeais que le feu produisait la chaleur, le soleil la lumiere, et tous les objets qui t’environnent les changements que tu remarques en eux, et les sentiments agreables, et desagreables que tu as a leur occasion. Tu es encore aujourd’bui porte a croire, que c’est l’ame qui communique au corps le mouvement et la vie, a cause que tu t’imagines que ce corps devient froid et immobile par l’absence de son ame : et tu penses etre la veritable cause du mouvement de ton bras et de ta langue, parce que le mouvement de ces parties suit immediatement tes desirs. Defais-toi entierement de ce faux principe, ou ajoute aux fausses consequences que tu en tires, que les porreaux, les oignons et les choux sont tonbien. Mangestu du pain, des confitures, des perdrix sans plaisir, mais le plaisir actuel rend actuellement heureux, regarde done ces vains objets comme les veritables causes de ton bonheur. Justifie le dereglement des voluptueux, aime les corps. Mais crains le feu, la peste, la fievre : ce sont des Divinites terribles : ils ont une veritable puissance de te rendre malheureux, et peut-etre de t’aneantir. Ah Mon

fils ! autre est le principe qui doit regler le jugement des sens et les mouvements du corps par rapport aux biens necessaires a la conservation de la vie : autre celui qui doit regler les jugements de l’esprit dans la recherche de la verite, et les mouvements du coeur par rapport aux vrais biens, par rapport a la cause veritable du bien, et du mal. Tu ne peux trop t’appliquer a reconnaitre la difference de ces deux principes. Ecoute-moi done avec toute l’attention dont tu es capable.

VI. II est inutile d’ouvrir les yeux pour juger de l’efficace des creatures : toutes les experiences qu’on peut faire sur ce sujet sont trompeuses, la raison en est que Dieu agit toujours d’une maniere uniforme et constante, et qu’il a du etablir dans le corps meme les causes occasionnelles qui determinent 1’efficace de ses lois. Les corps etant impenetrables, e’etait leur choc qui devait servir de fondement aux lois generates des communications des mouvements, afin que Faction de Dieu, dans la necessite du changement, changeat le moins qu’il etait possible, afin qu’elle suivit constamment des lois simples et generates, afin qu’elle portat le caractere des attributs Divins. Pour juger de l’efficace des creatures, il faut rentrer en soi-meme et consulter leurs idees : et si l’on peut decouvrir dans leurs

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idees quelque force ou quelque vertu, il faut la leur attribuer : car il faut attribuer aux etres ce que Ton concoit clairement etre renferme dans les idees qui les representent. Yoila le principe sur leqnel tu dois examiner les objets qui t’environnent. Yoila le principe qui doit regler les jugements de ton esprit et les mouvements de ton coeur. 1/ autre principe ne doit regler que les jugements des sens et la conduite qui est necessaire a la conservation de la vie. Il est indifferent pour le bien du corps de savoir si le feu contient ou ne contient pas, produit ou ne produit pas la chaleur. Ce n’est pas la raison qui doit regler les mouvements du corps ; c’est Fexperience, c’est le sentiment, c’est Finstinct. On peut s’approcher du feu, si l’on se sent mieux lorsqu’on s’en approche : mais on ne doit aimer que par raison. Tout mouvement du coeur excite par les sens est deregie : tout amour des corps est brutal; parce que tout jugement appuye sur le principe que tu as suivi jusqu’a present est extremement sujet a l'erreur.

VII. Si tu veux done t’eclaircir, si ton ame donne a ton corps le mouvement, et la vie, ou si tu rernues ton bras ou ta langue comme cause veritable; tache de decouvrir dans l’idee de ton etre, s’il y a un rapport naturel et necessaire entre tes volontes et le

mouvement des parties de ton corps : ou du moins puisque l’idee que tu as de toi-meme n’est pas claire, ainsi que je te le demontrerai quelque jour, juge de cette question par le sentiment interieur que tu as de ce qui se passe en toi : je te le permets. Car quoique tes sens te trompent toujours, ta conscience ou le sentiment interieur que tu as de ce qui se passe en toi, ne te trompe jamais. Ouvre les yeux de l’esprit, je vais t’eclairer et te delivrer de tes prejuges.

VIII. Lorsqu’on croit que Fame donne au corps le mouvement et la vie, que c’est elle qui repand la chaleur dans tous les membres, qu’elle digere les aliments dans l’estomac et les distribue a toutes les autres parties; lorsqu’on croit toutes ces choses ou de semblables, a cause que tout cela cesse de se faire lorsque Fame quitte le corps, on se trompe en deux manieres, et dans le principe et dans les conclusions qu’on en tire. Car il est faux que l’absence de Fame soit la cause de ce que le corps perd le mouvement et la chaleur. C’est au contraire a cause que le corps n’est plus propre a faire ses fonctions, que Fame Fabandonne. A-t-on jamais vu que Fame ait quitte un corps sain et entier? Qui t’a dit meme que Fame quitte le corps incontinent apres qu’il est mort, ou sans mouvement? Les Egyptiens qui embaumaient les corps

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et les rendaient incorruptibles pour y fixer par la les ames, n’etaient pas de ton sentiment. Ils n’avaient pas raison : mais si tu concevais plus clairement qu’eux, ce que c’est qu’une ame quitter un corps, tu verrais bien aussi que tu te trompes.

IX. Prends garde, vois-tu queique rapport entre les desirs d’une ame et la chaleur de son corps? D’ou vient qu’un bomme meurt de froid et demeure immobile, il n’est jamais sans son ame principe de chaleur et de mouvement selon tes prejuges? (1) Mais d’ou vient que l’ardeur de la fievre le desseche et le brule? Que n’arrete-t-il le mouvement de son sang, s’il en est le Maitre? L’ame, diras-tu, n’est pas la cause de la chaleur etrangere. Mais conQois-tu bien la difference de ces deux chaleurs etrangere et naturelle, et que Fame qui ne peut diminuer la premiere puisse produire la seconde? Ne te donne pas, mon fils, la liberte d’assurer positivement ce que tu ne con^ois nullement.

X. Mais je veux bien supposer que Fame fasse tout dans le corps jusqu’a la digestion et a la distribution de la nourriture : je veux que tout depende de son action, autant que le mouvement des mains, des pieds, de la langue en depend; comment pourras-tu en

(1) « Selon tes prejuges », ajoute dans la troisieme edition.

conclure qu’elle a une veritable puissance sur son corps? La volonte que tu as de remuer le bras est toujours suivie de son effet, done tu es la cause veritable de son mouvement. Quelle consequence ! (1) Ne vois-tu pas, mon fils, que tu supposes toujours, comme vrai, le principe que tu viens de reconnaitre comme faux? Le feu ne te brule jamais sans que tu souffres de la douleur. Le feu n’est pas neanmoins la cause veritable de cette douleur. Car tu demeures d’accord que Dieu seul est capable d’agir dans Fame et de la rendre malbeureuse.

XI. Ecoute, mon fils. L’homme ne peut remuer le bras, que les esprits animaux (2)

( 1 ) « (Juelle consequence ! » ajoute dans la troisieme edition.

(2) Descartes definit les esprits animaux « comme un uenl tres subtil, ou plulot comme une flamme Ires pure et tres vine qui, montant continuellemenl en grande abondance du cceur dans le cerveau, se va rendre de la par les nerfs dans les muscles, el donne le. mouvement d tous les membres. » (Discours de la Methode, 5e partie, l. VI de Vedition Adam, p. 54). Les mouvements des esprits expliquent la vie de V organisme simplemenl en faisant appel aux lois de la mecanique ; les formes substantielles sonl done expulsees de la physiologie comme de la physique.

Voir : Descartes, Traite de l'Homme, l. XI, p. 129 sq cl surlout, p. 137. — Traite des Passions, lre partie, art. 10 d 15. — Malebranche, Recherche de la Verite. Livre I, chap. X, § II, el surlout Livre II, lre partie, chap. II.

Sur les sens donnes a cette expression dans la science medievale et dans la science carlesienne, voir : Gilson, Index scolastico-cartesien, p. 99 sq. Commentaire du Discours, p. 144.

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ne se repandent de certains muscles dans leurs antagonistes ; qu’ils ne les gonflent et ne les raccourcissent, et ne tirent a eux les os auxquels ils sont attaches (1): en un mot le bras ne peut se remuer sans qu’il arrive quelque changement dans les parties dont il est compose. Mais un Paysan ou un joueur de gobelets qui ne sait point s’il a des muscles, des esprits animaux, ni ce qu’il faut faire pour remuer le bras, ne laisse pas de le remuer aussi savamment que le plus habile Anatomiste. Peut-on faire, peut-on meme vouloir ce qu’on ne sait point faire? Peut-on vouloir que les esprits animaux se repandent dans certains muscles, sans savoir si on a des esprits et des muscles? On peut vouloir remuer les doigts, parce qu’on voit et qu’on sait qu’on en a : mais peut-on vouloir pousser des esprits qu’on ne voit point, et qu’on ne connait point? Peut-on les transporter dans des muscles egalement inconnus, par les tuyaux des nerfs egalement invisibles, et choisir promptement et immanquablement celui qui repond au doigt qu’on veut remuer? Mais qu’on le veuille, Mon fils. Ces esprits sont des corps : souvienstoi, de ce que je t’ai deja dit : leur force mouvante c’est Paction de Dieu, qui les cree, et qui les conserve successivement en difFe-

(1) Premiere et deuxieme editions: «ne tirent d eux les parlies qui sont altacMes par les tendons ».

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rents lieux; la volonte de l’homme ne peut vaincre Taction de Dieu. Elle ne peut done faire changer de place le plus petit de ces esprits. Elle ne peut le mettre, ou Dieu ne le met pas, ou Dieu ne le cree, ou ne le conserve pas (1). Tes desirs ou tes efforts ne sont done point les causes veritables qui produisent par leur efficace le mouvement de tes membres; puisque tes membres ne se remuent que par le moyen de ces esprits. Ce ne sont done que des causes occasionnelles que Dieu a etablies pour determiner l’efficace des lois de

(1) Voir aussi : Meditation IX, § VI.

Doctrine dite de la creation continuee.

Chez Descartes : voir Meditations metaphysiques. III, p. 39 du t. IX de V edition Adam, Reponses aux deuxiemes objections, p. 130, ibidem, el Principes de Philosophic, I, 21. Sur le sens de celte doctrine dans le carlesianisme et la philosophic thomisle, voir : Gilson , Commenlaire du Discours de la Methode, j op. 340-342.

Chez Malebranche, cette theorie est intimement unie au principe qui fail de Dieu la seule cause efficace, a parlir des Meditations Chretiennes; c'esl ici en effel que pour la premiere fois il fait se rejoindre les deux notions de creation continuee el d’occasionalisme. Voir aussi : Entretiens sur la metaphysique, VII, §§ VII et VIII.

Sur la valeur religieuse de cette doctrine, voir : Berulle. CEuvres, edition Migne, 1190 : « Adorons Dieu, loujours creant, loujours refercint le monde a soi, et regissanl ce monde, el le creant par une creation continuelle, en sorle que Velre cree est loujours emananl de Dieu et n'a substance qu'en cette emanation continuee el perpetuelle... » {Cite par H. Bremond, L’Ecole frangaise, p. 128). — Amelote : « Ce n'a pas ete pour une fois que Dieu nous a cries : toute notre vie n'esl qu'une perpetuelle creation. » Vie du P. Charles de Condren... II, p. 308.)

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Punion de PAme et du Corps, par lesquelles tu as la puissance de remuer les membres de ton corps. Et Dieu a etabli ces lois pour plusieurs raisons considerables qui toutes neanmoins ont rapport a son grand ouvrage. II les a etablies pour unir les esprits a des corps, et par leurs corps a ceux qui les environnent : et par la les unir tous entre euxet former des Etats et des Societes particulieres : et par la les rendre capables des sciences, de discipline, de religion : et par la fournir a Jesus- Christ et a ses membres mille moyens d’etendre la foi, d’instruire et de sanctifier les hommes, et de construire ainsi son grand ouvrage l’Egli se future; laquelle supposant la diversite des merites et des sacrifices, il fallait que les hommes eussent une Yictime a sacrifier a Dieu, et qu’ils pussent par elle s’immoler eux-memes en mille manieres differentes. Tout cela s’execute comme tu vois en consequence de ces lois par des voies simples, generales, uniformes et constantes, dignes de la sagesse, de l’immutabilite et des autres attributs Divins. Rien, Mon fils, n’est plus digne de ton application et de tes recbercbes que la connaissance particuliere de ces lois : leur simplicity, et leur fecondite est admirable. Mais je veux t’instruire des verites de la Religion qui te sont encore plus necessaires : quelque jour tu contempleras a loisir la con-

duite de Dieu, et la sagesse qu’il a repandue sur tous ses ouvrages.

XII. Prends done garde, Mon fils, puisque tu ne remues ton bras qu’en consequence des lois generates de bunion de l’Ame et du Corps, tes volontes sont par elles-memes entierement inefficaces. Car, puisque ton bras ne se remue, que parce que Dieu a voulu qu’il se remuat, toutes les fois que tu le voudrais toi-meme, suppose que ton corps fut dispose a cela, lorsque tu remues le bras, il y a deux volontes qui concourent a son mouvement, celle de Dieu et la tienne. Or il y a contradiction que Dieu veuille que ton bras soit remue, et qu’il demeure immobile. Tu es sur qu’il y a une liaison necessaire entre les volontes d’un Etre tout-puissant et leurs effets : et tu ne vois nul rapport entre tes desirs et leur execution. Done la force qui produit le mouvement vient de Dieu, en consequence neanmoins de ta volonte par elle-meme inefficace.

XIII. Si Dieu avait etabli cette loi d’executer generalement tous tes desirs; alors la toutepuissance te serait donnee. Tu tirerais du neant des substances, lorsque tu le voudrais; mais tu serais bien vain et bien ridicule, si tu t’imaginais produire ces effets par l’efficace de tes volontes. Tu aurais neanmoins les memes raisons de te dire createur, que tu

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en as de croire que tu es veritablement moteur. Mais prends garde a ceci, suppose que Dieu, pour punir ton orgueil, ait etabli cette loi, de faire toujours tout le contraire de ce que tu souhaites, je pense que dans cette supposition, tu ne serais pas assez ridicule pour te glorifier de ta puissance. Neanmoins tes volontes, comme causes occasionnelles, determineraient Fefficace de cette loi. Quoi, mon Fils (1), a cause que Dieu est fidele a executer tes volontes, et que par la il te communique sa puissance autant que tu en es capable, faut-il que tu t’en glorifies, faut-il que tu t’attribues une efficace qui n’est due qu’a lui?

XIV. Mais je vois bien ce qui te trompe encore, c’est que pour remuer ton bras il ne suflit pas que tu le veuilles, il faut pour cela que tu fasses quelque effort. Et tu t’imagines que cet effort, dont tu as sentiment interieur, est la cause veritable du mouvement qui le suit : parce que ce mouvement est fort et violent, a proportion de la grandeur de ton effort. Mais, mon Fils, vois-tu clairement qu’il y ait quelque rapport entre ce que tu appelles effort et la determination des esprits animaux dans les tuyaux des

(1) Dans tous les passages oil il y a « mon Fils », la majuscule est de la deuxieme edition.

nerfs qui servent aux mouvements que tu veux produire? Ne t’arrete plus au principe de tes erreurs, dont je t’ai deja montre la faussete en tant de manieres. Crois ce que tu congois clairement, et non pas ce que tu sens confusement : mais ne sens-tu pas meme que souvent tes efforts sont impuissants : autre chose est done effort, et autre chose efficace. Cela est assez etrange que ton effort, par lequel Dieu te marque ton impuissance, et te fait meriter qu’il agisse en ta faveur, soit la cause de ton orgueil et de ton ingratitude. Sache, mon Fils, que tes efforts ne different de tes autres volontes pratiques, que par les sentiments penibles qui les accompagnent; et que Dieu qui regie seul, selon certaines lois generales, les sentiments de Fame par rapport a la conservation de la vie, doit faire sentir a Fame de la faiblesse ou de la douleur et de la peine, lorsqu’il y a tres peu d’esprits animaux dans le corps, ou que les chairs des muscles sont incommodees par le travail (1).

XV. S’il est done vrai que l’homme n’a point de puissance ni sur son corps ni sur

(1) Cette critique du sentiment de l’effort est comme une reponse anticipee a la philosophic de Maine de Biran. Voir : Brunschvicg. Inexperience humaine et la causali te physique, pp. 8-12. Delbos, Malebranche et Maine de Biran, Revue de Metaphysique 1916, pp. 149 et 162.

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ceux qui l’environnent : s’il est certain qu’il n’est point sa lumiere a lui-meme, et qu’il ne peut ni produire ni se representer ses idees : en un mot, s’il n’a nul pouvoir veritable sur le monde materiel, ni sur le monde intelligible, de quoi pourra-t-il se glorifier? Voila bien des sujets de vanite retranches : mais il en reste encore. L’homme croit etre le maitre absolu de ses volontes, et il se trompe a cet egard en bien des manieres. Je vais te marquer precisement en quoi consiste son pouvoir, afin que tu ne t’attribues rien quinet’appartienne. Ecoute-moi serieusement, ceci est encore de tres grande consequence.

XVI. Il faut, Mon fils, que tu sacbes que Dieu n’agit que pour lui, qu’il ne fait, et ne conserve ton esprit que pour lui, et qu’ainsi il te transporte vers lui tant qu’il te conserve 1 etre ( a) : que c’est ce mouvement naturel que Dieu imprime en toi sans cesse pour le bien en general, c est-a-dire pour lui, qui est pioprement ta volonte; car c’est ce qui te rend capable d’aimer generalement tous les biens. Or ce mouvement naturel est absolument invincible, tu n’en es nullement le maitre. Il ne depend point de toi de vouloir etre lieureux, et d aimer le bien en general. Ainsi tu vois deja bien qu’a cet egard tu n’es point le maitre de ta volonte.

(o) Traite de la Natuie et de la Grace, 3. discours.

XVII. Dieu te porte invinciblement a aimer le bien en general, mais il ne te porte point invinciblement a aimer les biens particulars. Ainsi tu es le maitre de ta volonte a 1 egard de ces biens. Ne t’imagine pas neanmoins que tu puisses comme cause veritable changer les determinations de tes volontes a leur egard. Je vais t’expliquer en quoi consiste le pouvoir que tu as d’aimer differents biens : pouvoir miserable, pouvoir de pecher, car on ne doit aimer que Dieu comme son bien, ou la cause de sa perfection et de son bonheur.

XVIII. Dieu te porte sans cesse vers le bien en general : ce mouvement par lui-meme est indetermine. Tu decouvres par la vue de 1’esprit, ou tu goutes par les sens un bien particulier : ou plutot seduit par tes sens, ou par une lumiere confuse, tu juges que tel objet est un bien : aussitot ce mouvement indetermine se determine naturellement vers ce bien que tu connais ou que tu sens, et cela sans attendre que tu l’ordonnes ; car ce mouvement est purement naturel. Ainsi, tu ne peux etre le maitre de ton amour que tu ne le sois de tes sentiments, ou de tes lumieres. Tu ne peux changer les mouvements de ton coeur, qu’en changeant les idees du bien, car tu ne peux aimer que par l’amour naturel du bien.

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XIX. Lorsque deux biens se presentent a ton esprit dans le meme temps, et qne l’un parait meilleur que Fautre, si dans ee moment tu choisis et te determines, tu aimeras necessairement celui qui te paraitra le meilleur, suppose que tu n’aies point d’autres vues, et que tu veuilles absolument choisir. Mais tu peux toujours suspendre ton consentement a 1 egard des faux-biens, ou les abandonner : tu peux toujours examiner et suspendre le jugement qui doit regler ton choix. Je suppose qu alors la capacite que tu as de penser ne soit point toute remplie par des passions ou des sentiments trop vifs. Or c,est ce pouvoir de suspendre ton consentement a l’egard des faux-biens et de 1 erreur qui depend proprement de toi. Mais prends garde, tu n7as ce pouvoir que par Famour que Dieu t’imprime sans cesse pour le bien en general. Car, si tu peux ne point t’arreter au faux-bien et a 1 erreur, c est que tu as du mouvement pour aller plus loin. Mais, Mon fils, tu ne suis pas toujours ce mouvement, tu t’arretes avant le temps (a). Ainsi les consentements qui ne sont qu erreur et que peche sont uniquement de toi : car les consentements positifs qui tendent au bien ne sont point tant des con-

, J °y?z to Reponse d la deuxierne objection de la Reponse a la Dissertation de M.

nauld. (Note ajoutee dans la deuxi^me Edition.)

du

Ar-

sentements que des mouvements qui continuent, et que tu ne dissipes point par ta paresse et ta negligence; il n’est pas necessaire que je t’explique ces choses plus au long.

/XX. Comme tu peux suspendre ton consentement a l’egard des faux-biens ou des idees confuses, il est visible que tu peux changer la situation ou la face que les choses ont prises dans ton esprit, et par la changer toutes les determinations de tes volontes : parce que le bien qui paraissait le meilleur paraitra le moindre, et ce qui etait vraisemblable se trouvera faux. C’est la lumiere et le sentiment qui determinent positivement et naturellement l’amour. Or tes volontes sont causes occasionnelles de tes lumieres; et les objets qui frappent tes sens, et le cours des esprits animaux sont causes occasionnelles de tes sentiments (par sentiments j’entends ici generalement toutes les pensees ou le corps a quelque part). Done si tu suspens ton consentement, et que par ton attention tu examines les faces differentes des objets qui te sont presentes; ou meme si tu le suspens longtemps, et que la presence des objets ou le cours fortuit des esprits change tes sentiments; tu te trouveras en tel etat que tu n’auras que du mepris et de l’aversion pour un objet qui s’etait rendu le maitre de ton coeur.

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XXI. Je ne te parle point, Mon fils, du secours de ma grace, quoique sans elle tu ne puisses retablir ta liberte extremement affaiblie par les efforts continuels de la concupiscence. Humilie-toi de ton impuissance generale. Reconnais que le pouvoir que tu as d ’aimer et de faire le bien ne vient que du mouvement que je t’imprime, et tache de suivre ce mouvement, afin qu’il te conduise jusqu’au vrai bien pour lequel Dieu te l’a donne. Tu peux ne pas suivre ce mouvement : c’est la proprement ton pouvoir. Mais l’effet de ce pouvoir ne peut etre que l’erreur et le peche. Ne te glorifie done pas de ce pouvoir, afin que ma grace t’en delivre, et que je te donne cette beureuse impuissance qui produit dans mes Saints une joie incomprehensible.

XXII. Oui mon Sauveur, je reconnais volontiers mon impuissance. Vous avez cree l’homme dans une liberte parfaite; vous lui avez donne le pouvoir de consentir au bien et au mal. Mais depuis la chute la concupiscence le rend impuissant au bien, si vous ne le fortifiez par le secours de votre grace. Sauveur des pecheurs, venez me delivrer de cette fatale liberte que j’ai de mal faire, de la servitude du peche, de ce pouvoir que je n ai que trop d ’abuser du mouvement que Dieu ne me donne que pour m’elever jusqu’a

lui. Mais, si je ne suis que faiblesse et qu’impuissance, si je ne suis point le maitre absolu de mes volontes, comment pourrais-je l’etre des mouvements corporels qui en dependent? Comment les objets sensibles auraient-ils la puissance d agir en moi et sur les corps qui m environnent? IN on, Seigneur, la puissance, qui donne l’etre et le mouvement aux corps et aux esprits, ne se trouve qu’en vous. Je ne reconnais point d’autre cause veritable que 1 efficace ae vos volontes. Toutes les creatures sont impuissantes : je ne les crains point, je ne les aime point. Soyez l’unique objet de mes pensees, et la fin generale de tous les mouvements de mon cceur.

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