VII. MEDITATION
De la Sagesse de Dieu dans sa conduite(l).
La Sagesse de Dieu ne parait pas seulement dans ses ouvrages , mais beaucoup plus dans la maniere dont il les execute. D’ou vient qu’il y a tant de monstres et d’irregularites dans le monde. Comment Dieu permet le mol. Ce que c> est que la Providence. II n’est pas permis de tenter Dieu. De la combinaison du Naturel avec le Moral, du moins dans les evenements les plus generaux.
I. O Mon unique Maitre, que mes sens me seduisent, et que le commerce du monde me remplit l’esprit de fausses idees? Que de fantomes, que d’illusions, que de chimeres, mon imagination me represente? O verite Eternelle faites disparaitre par l’eclat de
(1) Premiere et deuxieme editions : « De la Saqesse dejja Conduite de Dieu. »
votre lumiere tout ce qui n’a point de corps ni de solidite : montrez-moi des objets reels : dissipez mes tenebres : delivrez-moi de mes prejuges.
II. Lorsque j’ouvre les yeux pour considerer le monde visible, il me semble que j’y decouvre tant de defauts, que je suis encore porte a croire, ce que j’ai oui dire tant de fois, que c’est Fouvrage d’une Nature aveugle, et qui agit sans dessein. Car, si elle agit quelquefois d’une maniere qui marque une Intelligence (1) infinie, elle neglige aussi quelquefois de telle maniere tout ce qu’elle fait, qu’il semble que c’est le hasard qui regie tout.
III. Certainement Dieu n’a pas fait le monde pour les poissons; et il y a plus de mers dans le monde, que de terres habitables. A quoi servent a l’homme ces montagnes inaccessibles, ces sablons de l’Afrique et tant de terres steriles? Lorsque je considere nos mappemondes qui representent la terre a peu pres telle qu’elle est, je ne vois rien qui marque intelligence dans celui qui Fa formee. Je m’imagine, ou que ce n’est que le debris d’un ouvrage regulier, ou que ce ne fut jamais que Fouvrage du hasard ou d’une nature aveugle. Car enfin il n’y a nulle uniformite
(1) Premiere edition : « intelligence ».
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dans la situation des Terres et des Mers, et si j ’examine seulement le cours des rivieres, tout m’y parait si irregulier, que je ne puis croire qu’il soit regie par quelque Intelligence, ni que les eaux soient creees pour la commodite des hommes. Je vois des pays inhabitables faute d’eau, et tous les jours on corrige par des aqueducs les defauts de la nature, sans que vous croyiez qu’on insulte a votre Sagesse. O Raison universelle des esprits, quel mystere cachez-vous sous une conduite, qui parait si peu reguliere a ceux memes qui vous consultent avec quelque attention.
IV. Prends garde, Mon fils, tu proposes de ces difficultes qui sautent aux yeux de tout le monde, et dont neanmoins peu de personnes sont en etat de comprendre la resolution. Tache de te rendre extremement attentif a ce que je te vais dire.
V. Pour juger de la beaute d’un ouvrage et par la de la sagesse de l’ouvrier, il ne faut pas seulement considerer l’ouvrage en lui-meme, il faut le comparer avec les voies par lesquelles on l’a forme. Un Peintre a cru autrefois donner des marques suffis antes de son habilete, en tra§ant seulement un cercle, sans se servir du compas. C’est qu’en effet un tel cercle, quoiqu’imparfait en lui-meme, fait plus d’honneur a celui qui le marque legerement sur le papier, qu’une figure fort
composee et fort reguliere, decrite par le secours des instruments de Mathematique.
Pour juger de Fouvrier par Fouvrage, il ne faut done pas tant considerer Fouvrage que la maniere d’agir de Fouvrier. Or comme les hommes grossiers et stupides ne voient que Fouvrage de Dieu, et ne savent point la maniere dont Dieu s’est servi pour le construire, les defauts visibles de Fouvrage les frappent et la Sagesse incomprehensible des voies ne les porte point a en admirer l’Auteur.
VI. A ne considerer que l’Ouvrage en luimeme, il parait y avoir beaucoup plus de sagesse dans le moindre des insectes et des corps organises que dans le reste du monde. Mais a considerer et Fouvrage et les voies de l’executer, apparemment il y a bien plus de sagesse dans la construction du monde que dans la formation d’un insecte.
VII. Lorsqu’on considere les corps organises, la fin de l’Ouvrier et sa sagesse paraissent en partie par la construction de la machine. On voit clairement que ce n’est point Fouvrage du hasard. Tout y est forme dans un dessein determine et par des volontes particulieres. Tout y est forme dans un dessein determine : car il est evident par la situation et par la construction des yeux qu’ils sont faits pour voir, et que toutes les parties qui composent le corps des animaux sont destinees a certains
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usages. Et tout y est forme par des volontes particulieres, car les corps organises ne peuvent etre produits par les seules lois des communications des mouvements. Les lois de la Nature ne peuvent que leur donner peu a peu leur accroissement ordinaire.
/VIII . Les lois generates des communications des mouvements se reduisent a ces deux-ci. La premiere, que les corps mus tendent a continuer leur mouvement en ligne droite. La seconde (1) que les corps qui se choquent se meuvent toujours du cote qu’ils sont moins presses, de maniere qu’apres le choc, il reste toujours la meme quantite de mouvement de meme part (a). Or tu vois bien que ces deux lois, ou meme d’autres
{a) Voyez V Edition de la Recherche de la Verite de Vannee 1700, p. 506.
(1) Le passage qui suit a ete remanie a chaque edition.
Premiere edition : « La deuxieme, que lorsque deux corps se rencontreni, leur mouvement se distribue dans Vuti el dans V autre d proportion de leur grosseur, en sorle qu’ils devraient ensuite se mouvoir avec une egale vitesse. »
Deuxieme edition : « La deuxieme que les corps qui se choquent se meuvent toujours du cote qu’ils sont moins presses el qu’ils seraient mus avec des vitesses reciproquemenl proporlionnelles a leurs masses, si le ressort n'u changeait rien ».
Malebranche a modifie ses opinions sur les lois du choc a mesure que les remarques de Leibniz et les etudes de I'abbe Mariotte lui decouvraieni ses erreurs. Voir : P. Mouy. Les lois du choc d’apiAs Malebranche. Paris, J. Vrin, 1927, 1 vol. in-8°, 93 p.
semblables, ne peuvent pas former une machine dont les ressorts sont infinis, et dont chacun a ses usages. Ces lois ne peuvent produire d’un (Euf informe un poulet ou un perdreau (a). Ces animaux doivent etre deja formes dans les ceufs dont ils eclosent (1). Quand tu auras bien examine ce que je te dis, tu en demeureras convaincu.
IX.Mais toutle reste de(2) ce monde visible se conserve depuis tant d’annees, et aurait pu meme se former precisement tel qu’il est par les lois generates des communications des mouvements; suppose que les premieres impressions du mouvement eussent eu certaines determinations, et certaine quantite de force que Dieu seul connait (3). II ne faut
(a) Voyez V Enlrelien XI des Entretiens sur la Metaphysique.
(1) Theorie dite de l’emboltement des germes : le germe d'une planle ou d'un animal esl celte planle ou cel animal en miniature el Ires grossierement forme. Le developpement de Velre vivanl n'a done plus rien de mysterieux : a mesure qu'il se nourrit, son volume s’accrott et ses differenles parlies grandissent ; les lois de la communication des mouvements expliquent ce mouvement organique comme tous les auires.
Voir : Recherche. Livre I, chap. VI, § II. — Entretiens sur la Metaphysique, X, §§ III et IV, p. 224 sq de V edition Fontana; XI, § II, pp. 248-249. — Sur le sens metaphysique et scienlifique de celte hypotMse : II. Gouhier, La Philosophic de Malebranche, p. 37, n. 4.
(2) Premiere el deuxieme editions : « Mais tout ce monde visible ».
(3) « Suppose que... seul connait », ajoute dans la deuxieme edition.
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point d’intelligence dans les Cieux pour en regler les mouvements. II n’y a point dans les nues de Divinite qui forme les orages, et repande les pluies selon le besoin des laboureurs. Tout ce monde subsiste par l’efficace et la fecondite des lois de la nature que Dieu a etablies, et selon lesquelles il agit sans cesse. Si les pluies rendent la terre feconde et si les greles la ravagent : si la Gelee et le Soleil brulent les plantes, et si la rosee les humecte et les rafraichit, ne t’imagine pas que Dieu change de conduite. Tous ces effets opposes ne sont que des suites des memes lois naturelles. Lois qui detruisent, qui renversent, qui dissipent, a cause de leur simplicity : mais en meme temps si fecondes qu’elles retablissent ce qu’elles ont renverse; si fecondes qu’elles couvrent de fruits et de fleurs les terres memes qu’elles ont ravagees par la Gelee et par la Grele. Les sablons de l’Afrique, les deserts de l’Arabie, les vastes mers de l’Ocean, les rochers inaccessibles, et ces montagnes toujours couvertes de neige, qui te paraissent etre l’effet du hasard, sont des suites necessaires de ces lois. Dieu neanmoins n’a point etabli les lois de la Nature a cause qu’elles devaient produire de semblables effets : il les a etablies, parce qu’etant extremement simples, elles ne laissent pas de former et de composer des ouvrages admirables.
X. II y a plus de mers que de terres habitables : mais il y a assez de terres pour les hommes dont j’ai besoin pour former mon Egl ise. Car, Mon fils, je te dirai quelque jour que tout a ete fait et par moi et pour moi; et que tous les hommes qui viennent au monde ne sont que des materiaux que mon Pere me fournit, afin que je les sanctifie par ma Grace, et que j’en eleve ce temple spirituel dans lequel Dieu habitera eternellement, et qui a ete l’objet de son amour avant meme la creation du monde (a) . Mais l’ordre naturel me fournit assez de materiaux, et il y en a meme beaucoup que je ne mettrai point en oeuvre. Car combien de Paiens, de Mahometans et d’Heretiques dans le monde qui pourraient entrer dans l’Eglise, si Fordre que je suis dans la construction de mon ouvrage, me permettait de m’en servir. Sache done, qu’il n’y a que trop de terres babitables pour les hommes dont j’ai besoin pour construire mon ouvrage.
XI. Il est vrai que le monde visible serait plus parfait, si les terres et les mers faisaient des figures plus justes : si, etant plus petit, il pouvait entretenir autant d’hommes : si les pluies etaient plus regulieres et les terres plus fecondes, en un mot s’il n’y avait point tant
(a) Ephesiens, 1. 4. — 1. Pierre, L 20.
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de monstres et de desordres. Mais Dieu voulait nous apprendre, que c’est le monde futur qui sera proprement son ouvrage ou 1’objet de sa complaisance et le sujet de sa gloire.
XII. Le monde present est un ouvrage neglige. C’est la demeure des pecheurs, il fallait que le desordre s’y rencontrat. L’homme n’est point tel que Dieu 1’a fait : il fallait done qu’il habitat des mines, et que la terre qu’il cultive ne fut que le debris d’un monde plus parfait. Ces pointes de rochers au milieu des mers, et ces cotes escarpees qui les environnent marquent assez que maintenant l’Ocean inonde des terres ecroulees. Il a fallu que l’irregularite des saisons abregeat la vie de ceux qui ne pensaient plus qu’au mal; et que la terre ruinee et submergee par les eaux portat jusqu’a la fin des siecles des marques sensibles de la vengeance Divine. A in si le monde present considere en lui-meme, n’est point un Ouvrage ou la sagesse de Dieu paraisse telle qu’elle est. Mais le monde present considere par rapport a la simplicite des voies par lesquelles Dieu le conserve, considere par rapport aux pecheurs qu’il punit et aux justes qu’il exerce et qu’il eprouve en mille manieres, considere par rapport au monde futur, dont il est la figure expresse par les evenements les plus considerables; en
un mot le monde present considere par rapport a toutes les circonstances, est tel qu’il n’y a qu’une sagesse infinie qui en puisse comprendre toutes les beautes.
XIII. Que les Philos ophes paiens attribuent a une nature aveugle les effets qui dependent de Paction uniforme et constante de mon Pere.Queles impies critiquent l’Auteur d’un Ouvrage sur des defauts accidentels. Que les superstitieux ou les paiens imaginent partout de fausses Divinites qui se combattent incessamment. Ce sont tous des ignorants et des insenses. Si la grele brise des fruits avant qu’ils soient murs, ce n’est point l’elfet ni d’une nature aveugle, ni d’un Dieu inconstant, ni enfin d’un mechant Dieu qui s’oppose aux desseins d’un Dieu bienfaisant. C’est uniquement que la simplicite des lois que Dieu a etablies, et qu’il suit constamment, a neeessairement des suites facheuses a l’egard des hommes. Dieu a prevu ces suites. Car il est sage : mais comme il est bon il n’a pas etabli ses lois pour de semblables effets. Il a etabli les lois de la Nature a cause de leur fecondite, et non point a cause de leur sterilite. Je te le repete encore, il les a etablies, a cause qu’etant en tres petit nombre, elles ne laissent pas d’etre assez fecondes pour fournir tout ce qui est necessaire a son grand
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dessein; a la structure de ce Temple (1) spirituel, dont les fondements sont inebranlables, et dont je suis le souverain Pretre (2) pour l’Eternite selon l’ordre irrevocable de Melchisedech (a).
XIV. O mon Sauveur, je vois bien que le principal des desseins de Dieu n’est point le monde present : cet Ouvrage parait trop neglige, mille defauts le defigurent. II y a trop d’irregularites et de monstres parmi les corps, trop de malice et de desordre dans les esprits. Ce ne peut etre la Fobjet de la complaisance de celui qui n’aime que ce qui est conforme a l’ordre. Mais la providence de Dieu ne s’etend-elle pas jusqu’aux derniers des etres? N’est-ce pas Dieu qui conduit tout, qui regie tout, qui dispose et arrange tout
(a) Hebreux, 7. (L « Gar ce Melchisedech, roi de Salem, pretre du Dieu tres haut, qui se porta a la rencontre d’Abraham, revenant de sa victoire sur les rois et qui le benit; a qui aussi Abraham donna la dime de tout; que 1’on interprbte d’abord roi de justice, puis roi de Salem, c’est-a-dire, roi de paix; sans pere, sans mere, sans genealogie, dont les jours n’ont pas de commencement ni la vie de fin, assimile au Fils de Dieu, ce Melchisedech demeure pretre pour toujours. » — La rencontre d’Abraham et de Melchisedech se trouve dans la Genese, XIV, 17 sq. — Sur ce personnage, si important dans les symboles de Malebranche, voir : A. Lemonnyer. Epitres de saint Paul. Trad, et Commentaire. 2 vol Bloud et Gay, 1913, t. II, p. 226.)
(1) Premiere edition : « temple ».
(2) Premiere edition : « pretre ».
dans le monde present comme dans le monde futur? Comment done...
XY. Quoi, Mon fils, tu ne comprends pas encore ce que je viens de t’exposer. Oui c’est Dieu, et Dieu seul qui fait et qui regie tout. Mais il suit constamment les memes lois. II agit toujours par les voies qui portent le plus le caractere de ses attributs. Et comme les voies les plus simples sont les plus sages, il les suit toujours dans l’execution de ses desseins; et il ne forme meme ses desseins que sur la comparaison qu’il fait de tous les Ouvrages possibles avec toutes les voies possibles d’executer chacun d’eux. Car comme son intelligence est infinie, il comprend clairement toutes les suites necessaires qui dependent de toutes les lois possibles; et comme il est infiniment sage il ne manque pas de choisir le dessein qui a un plus grand rapport de fecondite, de beaute et de sagesse avec les voies capables de l’executer. C’est Dieu qui fait pleuvoir sur les sablons et dans la mer aussi bien que sur les terres ensemencees : c’est lui seul qui fait croitre les fruits et qui les brise avant qu’ils soient murs : c’est lui seul qui produit les monstres aussi bien que les animaux parfaits : lui seul batit et renverse, detruit et repare, fait et regie tout. Mais il n’agit qu’en consequence des causes occasionnelles qu’il a etablies pour determiner
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l’efficace de son action, et c’est la la cause des irregularites qui se rencontrent dans son Ouvrage. II n’y a que Dieu qui remue les corps; mais il ne les remue que lorsqu’ils se choquent, et, lorsqu’un corps est cboque, Dieu ne manque jamais a le remuer. Ainsi l’action de Dieu est toujours constante et uniforme, il suit toujours les lois tres simples qu’il a etablies. Et c’est l’uniformite de son action qui dans certaines rencontres a necessairement des suites facheuses ou inutiles.
XYI. Une des lois que Dieu a etablies pour unir aux corps les esprits, est que Fame souffre de la douleur par rapport aux parties du corps qui sont blessees; et cela, afin qu’on y remedie promptement. On a coupe le bras a un bomme il y a trois mois, et cet bomme ne laisse pas de sentir dans ce bras, qu’il n’a plus les memes douleurs que s’il l’avait encore (1). D’ou vient cela, mon Fils, si ce n’est a cause que Faction de Dieu est toujours uniforme et constante? Car enfin c’est Dieu seul qui agit dans Fame de l’bomme, puis-
(1) Cet ampule est un personnage bien connu dans la philosophic cartesienne ; il apparait deja dans la Sixieme Meditation de Descartes, t. IX de V edition Adam, p. 61, el dans les Principes de Philosophie, IV, art. 196. Voir aussi : Malebranche, Recherche, I, chap. X, § III; Sixieme Eclaircissement, p. 307 de Vedilion Bouillier ; Entretiens sur la Metaphysique, VI, § IX; Reponse a la troisieme lettre de M. Arnauld, t. IV, p. 122.
qu’il n’y a que celui qui donne l’etre aux esprits, qui puisse modifier diversement leur substance et les rendre malheureux. Mais comme il arrive dans le cerveau de cet homme le meme changement que si son pouce etait blesse, et que ie changement est la cause occasionnelle qu determine 1 efficace de la loi de l’union de Fame avec le corps, il faut que Dieu lui fasse sentir la meme douleur que s’il avait encore ce bras, et que son pouce fut effectivement blesse. C’est par la meme raison, que 1’imagination et les sens excitent a tous moments mille fausses et vaines pensees, et que l’on a dans le sommeil tant de representations extravagantes et inutiles. Ainsi c’est Dieu qui fait et qui regie tout, mais selon les lois qu’il a etablies apres avoir prevu qu’elles avaient avec leur Ouvrage un plus grand rapport de sagesse et de fecondite que toute autre loi avec tout autre Ouvrage.
XVII (a). Or la providence de Dieu consiste princip alement en deux choses. La premiere, en ce qu’ayant pu d abord determiner les mouvements de telle maniere qu il y eut eu beaucoup d’irregularites et de monstres, il a commence en creant le monde et tout
ta) Vouez les Entretiens sur la Melaphysique. Enlretiens 9, 10, 11, 12. (Note de la troisieme edition.)
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ce qu’il renferme, a mouvoir la matiere, par exemple, d’une maniere qu’il y a le moins qu’il se puisse de desordres dans la nature, et dans la combinaison de la Nature avec la Grace. La 2e, en ce que Dieu remedie par des miracles aux desordres qui arrivent en consequence de la simplicite des lois naturelles, pourvu neanmoins que l’ordre le demande : car l’ordre est a l’egard de Dieu une loi dont il ne se dispense jamais.
XVIII. Ainsi Dieu a deux sortes de lois qui le reglent dans sa conduite. L’une est eternelle et necessaire, et c’est l’ordre (a) : les autres sont arbitrages, et ce sont les lois generates de la Nature et de la Grace. Mais Dieu n’a etabli ces dernieres que parce que l’ordre demande qu’il agisse ainsi. De sorte que c’est l’ordre eternel, immuable, necessaire, que je renferme comme personne Divine, et comme Sagesse Eternelle, qui est la loi que mon Pere consulte toujours, qu’il aime invinciblement, qu’il suit inviolablement, et par laquelle il a fait et conserve toutes choses.
XIX. Lorsque tu entends dire que Dieu permet (1) certains desordres naturels, comme la generation des monstres, la mort violente
(a) Voyez la reponse au ler volume des Reflexions 1 hilosophiques et Theologicpies de M. Arnauld, 3. Lettre. (Mote de la deuxieme edition.)
(1) Italiques dans la Iroisieme edition settlement.
(Tun liomme de bien ou quelque chose de semblable, ne t’imagine pas qu’il y ait une nature a qui Dieu ait fait part de sa puissance, et qu’il laisse quelquefois agir sans y prendre part; de la meme maniere qu’un Prince laisse agir ses ministres, et permet des desordres qu’il ne peut empecher. C’est Dieu qui fait tout, et les biens et les maux : il fait tomber les mines d’une maison sur le juste qui va secourir un miserable, aussi bien que sur un scelerat qui va egorger un homxne de bien. Mais Dieu fait le bien et permet le mal, en ce sens qu’il veut directement et positivement le bien, et qu’il ne veut point le mal. Je dis qu’il ne veut point le mal : car il n’a point etabli les lois de la Nature afin qu’elles produisissent des monstres, mais parce qu’etant tres simples, elles doivent neanmoins produire un Ouvrage admirable.
C’est la beaute et la regularite de l’ouvrage que Dieu veut positivement : pour l’irregularite qui s’y rencontre, il l’a prevue, comme une suite necessaire des lois naturelles; mais il ne l’a pas voulue. Car si les memes lois eussent pu faire son Ouvrage plus parfait et plus regulier qu’il n’est, il les aurait certainement etablies. Ainsi Dieu veut positivement la perfection de son Ouvrage, et il ne veut qu’indirectement l’imperfection qui s’y rencontre. Il fait le bien et permet le mal, parce
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que c’est a cause du bien qu’il a etabli les lois naturelles, et que c’est au contraire uniquement en consequence des lois naturelles qu’arrive le mal. II fait le bien parce qu’il veut que son Ouvrage soit parfait : il fait le mal, non parce que positivement et directement il le veut faire, mais parce qu’il veut que sa maniere d’agir soit simple, reguliere, uniforme et constante, parce qu’il veut que sa conduite soit digne de lui et porte visiblement le caractere de ses attributs.
XX. Si Dieu agissait par des volontes particulieres comme les intelligences bornees, il ne se trouverait point de monstres dans la Nature : les pluies se repandraient sur les terres ensemencees plus abondamment que sur les sablons et dans la mer : un bomme qui a perdu un bras n’y sentirait jamais de douleur. Car je suppose que le dessein de Dieu soit de rendre par la pluie les terres fecondes, et d’unir 1’ame avec le corps par les sentiments qu’il produit en elle par rapport au corps. On ne pourrait point dire que Dieu permet certains malbeurs ou certains desordres, qu’en supposant qu’il eut fait part de sa puissance a une nature dereglee, et independante dans son action. On ne tenterait meme jamais Dieu, ni meme cette nature imaginaire, si l’on ne la suppose assujettie a certaines lois. Car enfin si la conduite de
Dieu ne devait point etre uniforme et constante pour etre sage et digne de lui, quel danger y aurait-il de se jeter par les fenetres, en se confiant a sa bonte. Mais parce que c’est Dieu seul qui fait tout, et qu’il doit agir d’une maniere uniforme et constante, en suivant les lois generales qu’il s’est prescrites; on le tente , (1) lorsqu’on 1’ oblige, pour conserver son ouvrage, a faire des miracles ou a agir par des volontes particulieres. On oppose sa bonte a sa sagesse. On lui declare que son Ouvrage va perir, s’il ne change lui-meme de conduite. On augmente les dereglements de la nature, s’il ne trouble lui-meme sans raison la s implicit e de ses voies.
XXI. O Sagesse Eternelle que Dieu est admirable dans sa conduite ! Com me c’est une marque certaine d’une intelligence infinie que de prevoir toutes les suites particulieres des lois generales, je comprends bien presentement qu’il fallait que Dieu agit en consequence de certaines lois, afin que 'sa conduite portat le caractere du principal de ses attributs. Entre les Philosophes ceux qui pretendent que Dieu a donne a tous les etres certaines vertus ou facultes, et les premieres impressions, afin qu’ils executent ensuite tous ses desseins sans qu’il s’en mele davantage, don-
(1) Italiques dans la Iroisieme edition settlement.
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nent a Dieu beaucoup de sagesse et de prevoyance r mais ils blessent sa souverainete, par cette espece d’independance qu’ils attribuent aux etres crees. Ceux au contraire qui pretendent que Dieu fait tout par des volontes particulieres, et qu’il est applique a son Ouvrage com me un Horloger a une montre qui s’arreterait a tous moments sans son secours, laissent a Dieu sa souverainete et a la creature sa dependance : mais ils otent au Createur sa sagesse, et rendent son Ouvrage sujet a la critique et digne du dernier mepris. Car pourquoi faire sentir la douleur dans un bras qu’on n’a plus, suppose que les sentiments doivent etre regies par rapport a la conservation du corps. Pourquoi repandre la pluie sur les terres steriles s’il ne doit pleuvoir que pour rendre les terres fecondes. Cela ne peut-il pas faire croire que tout est conduit par une nature aveugle. II n’y a, ce me semble, que la conduite que vous venez de m’ex pliquer, qui porte le caractere d’une sagesse infinie et d’une souverainete entiere et absolue. Je suis pleinement convaincu que Dieu fait et conserve tout, et que ses voies sont tres simples et tres fecondes, qu’en suivant constamment tres peu de lois il produit une infinite d’ouvrages admirables.
XXII. O mon unique Maitre, j’avais cru jusqu’a present que les effets miraculeux
etaient plus dignes de votre Pere que les effets ordinaires et naturels. Mais je cornprends presentement que la puissance et la Sagesse de Dieu paraissent davantage, a l’egard de ceux qui y pensent bien, dans les effets les plus communs, que dans ceux qui frappent et qui etonnent l’esprit a cause de leur nouveaute. Que ceux qui imaginent une nature pour principe des effets ordinaires, et qui jugent de toutes choses par Fimpression qu’elles font sur leurs sens, s’arretent a admirer les effets . extraordinaires : ils ont besoin de miracles pour s’elever jusqu’a vous. Mais que ceux qui reconnaissent que vous etes la cause unique de toutes choses, adorent sans cesse votre Sagesse dans la simplicity et dans la fecondite de vos voies. Vous etes bien plus admirable lorsque vous couvrez la terre de fruits et de fleurs par les lois generales de la Nature, que lorsque par des volontes particulieres vous faites tomber le feu du Ciel pour reduire en cendre des pecheurs et leurs villes. Mais si vous aviez tellement combine le Physique avec le Moral, que le deluge universel et les autres evenements considerables fussent des suites necessaires des lois naturelles, qu’il y aurait, ce me semble, de Sagesse dans votre conduite? N’y aurait-il pas bien plus de justesse et de prevoyance d’avoir etabli des lois, qui outre une infinite d’effets
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admirables auraient ravage la terre justement au temps que la corruption etait generale, que d’avoir par des volontes particulieres et miraculeuses, fait monter les eaux j usque sur les plus hautes montagnes. 0 mon veritable et unique Maitre, n’est-ce point une suite necessaire des lois naturelles, que les terres au temps du deluge se soient ecroulees dans les abimes, et que les eaux sur lesquelles le monde est fonde aient ete elevees et poussees j usque sur les plus hautes montagnes par la pesanteur de ces memes terres, lorsqu’elles s’abimaient. Car pour noyer les plus hautes montagnes de TArmenie, il faudrait, ce me semble, quinze ou vingt (1) fois plus d’eaux que vous n’en avez cree d’abord (2). De plus cet ecroulement inegal des terres n aurait-il pas pu changer la solidite uniforme de la terre (3), et par consequent son mouvement journalier (4) : car l’endroit le plus solide ou le plus eloigne de son centre ayant plus de force pour continuer son mouvement doit necessairement se mettre dans le plus grand cercle, et s’y conservant lui donner ce mouvement de (5) parallelisme qui donne tant
(1) « Ou vingt », ajoute dans la Iroisieme edition.
(2) « D'abord », ajoute dans la Iroisieme edition.
(3) « Uniforme de la terre », ajoute dans la troisi&me edition.
(4) Premiere el deuxieme editions : « le mouvement journalier de la terre ».
(5) Deuxibme edition : « du ».
de peine aux Philosophes. Cette inegalite de terres ecroulees dont les unes sont plus proches du centre que les autres, n’aurait-elle pas alors pu (1) changer l’axe de son mouvement, ou (2) rendre le plan de l’ecliptique oblique a celui de l’equateur, et causer ainsi l’irregularite des saisons, pour abreger la vie a des hommes coupables alors de toutes sortes de crimes? En effet il n’est point parle de pluie avant le deluge (a) : c’etait une fontaine ou plutot une vapeur ou une rosee, qui arrosait les terres et les rendait fecondes : avant le deluge Dieu n’avait point encore fait voir l’arc-en-Ciel (b) dans les nues, pour marque de son albance avec les bommes. La surface de la terre etant uniforme et le Printemps continuel, les vapeurs, selon les lois qui s’observent dans la nature, ne pouvaient pas tomber en pluies sur les beux qu’babitaient les premiers bommes; elles devaient se repandre vers les poles et les inonder.
XXIII. Mais ce deluge de feu qui arrivera a la fin des siecles, lorsque la malice des hommes sera a son comble, et que vous aurez donne la derniere perfection a votre Eglise;
(a) Genese, 2. 5.r6.
lb) Genese, 9. 13. * 1 2
(1) « Car Vendroit... n'aurail-elle pas alors pu », ajoute dans la deuxieme edilion.
(2) « Changer Vaxe de son mouvemenl ou... », ajoute dans la Iroisieme edition.
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ce renversement universel et irreparable n’arrivera-t-il pas encore par la sage combinaison des lois de la Nature avec celles de la Grace. Ce feu central, cette matiere subtile (1) que la terre renferme et qui met en feu tous les corps, auxquels elle communique son mouvement, augmente peut-etre a proportion de nos desordres : et la terre ne la pouvant plus contenir, elle se repandra sur nos campagnes, lorsque vous ne pourrez plus souffrir la grandeur et l’enormite de nos crimes. Les nouvelles etoiles, qui paraissent dans les cieux, ne sont-ce pas des Planetes qui s’allument par la matiere subtile laquelle est trop abondante pour demeurer toute renfermee dans leur centre, et les lois de la nature qui en font disparaitre quelques-unes en diminuant la matiere subtile qui les environne et les rend eclatantes, ne peuvent-elles pas etre si sagement combinees avec les lois de la Grace, que cette meme matiere subtile des etoiles obscurcies etreduites en Planetes entre dans le tourbillon de notre terre et la mette en feu, justement au temps que vous aurez donne la derniere perfection a votre Eglise. 0 mon cber Maitre, est-ce que je m’egare, vous ne me repondez point
(1) Eoj'r Meditation V, § XVI, n. 1. Explication selon la physique nouvelle des visions de V Ayocalnnse (8. 7 a 13). 1
MEDITATIONS CHRfiTIENNES
sur tout ceci? Ne cessez pas, je vous prie, de m’instruire et de m’eclairer.
XXIV. Courage, mon Fils, admire la conduite de ton Dieu. Suis les principes que je t’ai exposes. Mais suspens ton jugement sur tes nouvelles reflexions. Malheur aux impies qui ne veulent point de miracles, a cause qu’il les regardent comme des preuves de la puissance et de la providence de Dieu : mais pour toi ne crains point de les diminuer, puisqu’en cela tu ne penses qu’a justifier et faire paraitre la sagesse de sa conduite. Sache neanmoins, mon cher Disciple, que la simplicity des lois naturelles ne pouvant pas executer tout ce que l’ordre veut que Dieu fasse, il est necessaire qu’il arrive quelquefois des miracles pour aj outer ce qui manquerait a son Ouvrage, s’il n’agissait jamais par des volontes particulieres, (a) ou si quelque Intelligence, en consequence d’un ordre etabli qui t’est inconnu, ne le determinait a agir autrement, que n’exigent les lois naturelles qui te sont connues.
(a) Meditation suivante, art. 26. 27. 28.