‹ Méditations chrétiennes. Avec une introd. et des notesChapitre 17 sur 42 · VIII. MEDITATION · texte numérisé non relu

VIII. MEDITATION

Difference de la conduite de Dieu sous la Loi et sous la Grace. Raisons des prieres de FEglise. Quil ne faut pas s'attendre que Dieu fasse des miracles en notre faveur , et quon doit faire servir la nature a la Grace. Que les miracles sont souvent des suites de quelques lois generales.

I. O Dieu que vous etes grand, que vous etes juste, que vous etes bon, que vous etes puissant ! Que de Sagesse dans votre conduite, que d’efficace dans votre action, que de simplicity, mais que de fecondite dans vos voies ! Que toutes les Intelligences vous admirent et vous louent d’avoir accommode de telle maniere les effets de votre puissance avec ceux de votre bonte et de votre justice, que souvent le pecheur se trouve puni immediatement apres son crime, et le juste delivre des malheurs qui lui paraissent inevitables.

O Jesus, ma Sagesse, ma Raison, ma Lumiere : continuez de m’instruire, et de me delivrer de mes prejuges.

II. Tu te trompes, mon Fils, de croire que le peclieur soit souvent puni immediatement apres son crime (a) . Cela arrive rarement, et les justes, dans cette vie, ne sont point exempts des dernieres miseres. La simplicity des lois naturelles ne permet pas que les peches des particuliers soient souvent punis des qu’ils sont commis; et l’ordre qui est la regie de ma providence, ne veut pas que les justes soient toujours delivres des maux qui les pressent, quelques prieres qu’ils fassent pour cela. Mes Peres selon la Chair ont crie vers le Ciel dans leurs afflictions temporelles, et ils en ont ete delivres. C’etait la la grace de l’Ancien Testament : mais la Grace du Nouveau purifie souvent mes enfants selon l’esprit par des afflictions qui durent jusqu a la fin de leur sacrifice.

III. Paul, mon Apotre (b), eut bien souhaite que je l’eusse delivre d’un mal qui le pressait. II m’en priait souvent, mais je lui repondis, que c’est dans l’infirmite que la vertu se perfectionne, et que ma grace lui devait suffire : et depuis ce temps-la il faisait sa joie de ses

(a) Aug. de Grat. Nov. Test. Ep. ad Honorat.

!b) Corinthiens, 12. 10.

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incommodites et de ses besoins. Les outrages et les persecutions le fortifiaient; et il tirait tant de forces de ses faiblesses, qu’il ecrit par mon esprit aux Corinthiens, que lorsqu’il etait faible, c’etait alors qu’il se sentait fort et puissant.

IV. Moi-meme lorsque je eonsommais mon sacrifice par le plus cruel et le plus infame des supplices, j’ai crie a mon Pere comme ayant ete abandonne (a) a la fureur et a la rage de mes ennemis. J’ai ete traite, non comme un bomme, mais comme un ver, comme 1 opprobre des hommes, comme l’objet du mepris et de la haine de la lie du peuple. Vide d esprits et de sang, couvert de blessures, rempli de confusion, cloue sur un bois infame, eleve a la vue d’un peuple ingrat et qui m’outrageait j’etais alors le parfait modele des Chretiens. Telle est la Grace du INouveau Testament. Ceux qui appartiennent a la nouvelle alliance ne sont plus de ce rnonde. Ils y sont morts par le Bapteme (b ) . Ils vivent en Dieu d’une vie toute nouvelle avec moi qui suis leur chef : ils vivent de la vie eternelle ; mais cette vie est cachee jusqu’a ce que je paraisse dans ma gloire. En un mot ils ont droit aux biens eternels.

(a) Matthieu, 27. 46.

(b) Colossiens, 3. 3. 4.

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dont je jouis; mais ils ne doivent les posseder qu’apres avoir souffert avec patience tous les maux de la vie presente.

V. Tu peux voir tous les jours que les plus gens de bien sont dans la derniere misere. Mais, excepte quelques Saints extraordinaires, on ne voit pas dans l’Ancien Testament que Dieu ait laisse les justes ni leurs enfants dans la pauvrete. Je ne suis pas jeune , disait David, Mais je nai point encore vu de juste abandonne, ni ses enfants rnendier leur pain (a). Dans un temps de famine ils seront dans l’abondance, mais les mechants periront. Ainsi la nouvelle alliance s’accommode parfaitement avec la simplicity des lois naturelles, qui cause tant de maux dans le monde. Car, comme elle promet aux justes des biens eternels, pour recompense de leur patience, il n’est point necessaire que Dieu fasse souvent des miracles, pour les delivrer de leurs maux presents, quelques grands qu’ils soient. II suffit qu’il leur donne la grace, avec laquelle ils puissent vaincre toutes les tentations, qui naissent de l’ordre naturel. Au lieu que la premiere alliance ne donnant point par ellememe la grace, et ne promettant point les vrais biens; l’ordre, qui veut que toute priere

(a) Junior fui, etenim senui et non vidi juslum derelictum, etc. Psal. 36. ( llaliques , seulement. dans la troisieme edition.)

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faite avec foi soit exaucee, obligeait la bonte de Dieu a faire souvent ce qu’on appelle des miracles, et a troubler du moins en apparence la simplicite de ses voies (a), pour accorder aux Juifs, toujours un peu grossiers et charnels, ou ce qu’ils lui demandaient, ou Fequivalent : je dis toujours un peu grossiers et charnels, car la grace ne leur etait point donnee avec la meme abondance qu’elle est donnee aux Chretiens. Prends done garde, mon Fils, a ne point murmurer contre Dieu, lorsque tu te trouveras accable de maux. Souviens-toi que tu appartiens a la nouvelle alliance. Celui-la etait maudit par la loi, qui etait attache en croix (b). Mais, sous la grace il faut la porter chaque jour, jusqu’a ce qu on y soit attache. Ce n’est plus l’instrument du supplice des impies, e’est la matiere du feu qui doit consommer des victimes. Je 1 ai honoree, je 1 ai sanctifiee, j’ai rendu par elle, tous les maux que les justes soulfrent pour quelque temps, dignes d’une recompense qui ne finira jamais.

VI. Que les impies enragent et se desesperent, lorsque la douleur les presse; et que les Chretiens qui ne savent point assez la difference qui est entre la grace des deux

Infra, art. 26. 27. 28. et les suivants Galates, 3. vers. 13

alliances, s’imaginent qu’il sont criminels a proportion qu’ils sont miserables. Pour toi, mon Fils, que la joie ne te quitte jamais. Ne tremble que lorsque tu as en main F autorite et la puissance, et ne crains la disette que lorsque tu te vois dans l’abondance de toutes cboses.

VII. Afin que tu merites les vrais biens, afin que tu possedes Dieu, il est absolument necessaire que tu combattes contre toi-meme* Car il semble qu’on travaille effectivement a sa propre ruine, lorsqu’on fait la guerre a sa passion dominante. On s’immole alors, on se sacrifie, on s’aneantit, on se reduit meme dans un etat pire que le neant; ce qui est impossible a la nature sans le secours de la Grace. Or je donne bien plus de graces a ceux qui sont dans l’opprobre et dans la misere, qu’a ceux qui vivent dans l’eclat des bonneurs, et dans l’abondance des richesses. Tous les justes, pauvres et riches, ont les secours necessaires pour perseverer dans la justice : mais j’ai un soin particular de ceux qui sont dans un etat qui convient a des pecheurs. Ainsi tremble dans Felevation, et que l’abondance t’inquiete : mais qu’une joie solide te penetre et te console au milieu de tes miseres. J’ai choisi les pauvres, les faibles, les meprisables, les fous selon le monde, pour confondre les sages, les riches, les grands de

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la terre : pour apprendre aux hommes a ne se glorifier qu’en moi^, qui leur ai ete donne de Dieu pour etre leur sagesse , leur justice , leur redemption , et leur sanctification (b) .

VIII. O Jesus, vous etes veritablement ma Sagesse, et ma force : tout ce que vous me dites porte la lumiere dans mon esprit et me penetre le cceur. La prosperity des mediants ne m’ebranle plus : la misere des gens de bien ne me surprend plus. Que les Philosophes arretent au dernier des cieux les soins et Faction de la providence : que les impies me disent malignement que vous etes toujours du cote du plus fort. Ce sont des miserables qui ne connaissent rien dans vos voies. L’air decisif et railleur, et les manieres insolentes et cavalieres des faux savants ne nPimpose-

(a) 1. Corinthiens, 1. 26. 27. 28. etc.

.(Q Premiere aux Corinthiens, I, versets 6. 30. 31.

(ltaliques seulement dans la troisieme edition

Malebranche traduit ici le texte du verset 30 II le" cite a nouveau dans la YFe Medit., § III. Ii ie commente dans la Bec/ierc/ze, VIIIe. Eclaircissement, § XV, p. 327 de 1 edition Bouillier. — Ces lignes de saint Paul contiennent toute la philosophie de Malebranche, et peutetre meme le meilleur plan que l’on puisse suivre pour 1 exposer : F

1° Le Christ est notre sagesse : theorie de la connaissance, vision en Dieu;

on Christ est notre redemption : theorie de la grace- , . , e Christ est notre justice et notre sanctification • c est la morale dans son union intime avec la religion •

ii°ru ^e.vo?s tra1Xai.ller de manure a etre justifies par ie Christ et par la a devenir comme des dieux.)

ront jamais jusqu’a douter des sentiments que vous me donnez. Le partage des libertins c’est l’ignorance, l’aveuglement, la brutalite et l’orgueil. Yotre lumiere les blesse (1), ils tournent la tete et ferment les yeux de peur d’en etre frappes : et sont assez insolents pour critiquer l’ordre secret et merveilleux de votre conduite.

IX. Mais voici encore une difficulte qui me fait peine, si Dieu agit toujours par les voies les plus simples, s’il suit constamment les lois qu’il a une fois etablies; n’est-ce pas en vain qu’on lui demande ses besoins, et que l’Eglise ordonne des prieres publiques pour obtenir la pluie dans un temps Jde secberesse et de sterilite. N’est-ce pas tenter Dieu, lui demander sans sujet un miracle, l’obliger de troubler l’ordre et la simplicite de ses voies, opposer en un mot sa bonte a sa Sagesse, que de vouloir qu’il se presse de repandre la pluie, avant que les lois qu’il a etablies, et qu’il suit constamment, l’y obligent. J’avoue que cela m’embarrasse encore.

X. Tu t’embarrasses, mon Fils, faute de comprendre distinctement ce que je t’ai deja dit. Comprends done que mon Pere m’aime invinciblement , et que l’ordre immuable et necessaire que je renferme comme Sagesse

(1) Apr6s blesse, il y a un « point* dans la premiere Edition.

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Eternelle est, a l’egard de Dieu meme, une loi inviolable. Or Fordre demande que toutes les actions meritoires soient recompensees. Les prieres ne peuvent done jamais etre inutiles a ceux qui les font avec foi. Tout un peuple se trouve reduit a l’extremite, si Dieu ne repand la pluie et ne fait un miracle en sa faveur, penses-tu qu’alors ce soit tenter Dieu que d’implorer son assistance? Sache, mon Fils, que e’est tenter Dieu que de lui demander un miracle, lorsque sans miracle on peut se delivrer de quelque mal; car Fordre ne permet pas que Dieu trouble l’uniformite et la simplicite de sa conduite, sans une necessite pressante. Mais ce n’est point tenter Dieu que de lui demander en general un miracle, lorsque sans miracle on ne peut eviter de perir, ou d’etre attaque par des tentations tres dangereuses. J’appelle neanmoins miracle, non seulement tout ce que Dieu fait par des volontes particulieres (a) : mais encore tout ce qui n’est point une suite

(a) Voi/ez les Enlreliens sur la Mttaphysique, 13, entr. N. XI. (Note de la troisi^me edition. — La traduire : Treizi&me Entretien, § XI, ou § XIII de VEnlretien n°XI, ce serait renvoyer a des textes sans rapport avec le sujet traite ici. — Le passage des Entreliens qui nous parait le mieux 6clairer celui-ci se trouve : Entretien XII, § XIII et surtout la note : « Par miracle, j’entends les effets qui dependent des lois generales qui ne nous sont point naturellement connues. », p. 291 de I’edition Fontana.)

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necessaire des lois natureiles qui te sont connues et dont les effets sont communs.

XI. Mais quoique tu puisses demander a Dieu la pluie ou le beau temps, ne lui demande que rarement des choses qu’il ne t’est pas permis d’aimer, ni de regarder comme ton bien. Car je veux que tu aimes mon Pere selon toute la capacite qu’il t’a donnee pour aimer le bien. Que les Juifs regardent comme de vrais biens les fruits de la terre : c’est la leur benediction. Mais pour toi demande-moi les vrais biens et la Grace de les meriter. Demande-moi que je t’accorde l’bonneur de souffrir pour la verite, que je te donne part a ma croix et a mes douleurs, ou du moins que je te donne assez de patience pour souffrir, sans murmure, tous les maux de la vie presente.

XII. L’Eglise ordonne des prieres publiques pour obtenir la pluie du Ciel. Mais cela regarde tout un peuple, dont il y en a beaucoup qui ne peuvent supporter les maux extremes, et entre les quels il y a bien des pecheurs qui ne meritent pas de plus grandes graces. Cette conduite apprend aux bommes que Dieu seul est le Maitre. Elle est proportionnee au plus grand nombre des Chretiens, qui sans doute ont quelque chose de l’esprit Juif. Enfin il est rare que l’Eglise ordonne de semblables prieres. Elle demande sans cesse les vrais

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biens pour ses enfants : mais ce n’est que dans la necessite, et par rapport aux biens eternels qu’elle leur souhaite les biens qui passent.

XIII. 0 mon unique Maitre, que dois-je done penser de la conduite de ceux qui, sans avoir egard a i’ordre de la Nature, s’imaginent qu’en toutes occasions vous devez les proteger d’une maniere particuliere. Est-ce la grandeur de leur foi, ou une confiance sotte et temeraire, qui leur fait mepriser les moyens humains? Ce sont souvent des personnes de piete : mais leur piete est-elle eclairee : dois-je entrer dans leurs sentiments, et regler sur eux ma conduite ?

XIV. Ne condamne personne en particulier, mais ne suis jamais de conduite extraordinaire. La piete de ceux, qui pretendent etre sous une protection de Dieu toute particuliere, et toute extraordinaire, peut souvent etre sincere; mais communement elle n’est ni sage, ni eclairee. Elle est presque toujours remplie d’amour-propre, et d’un orgueil secret, car l’orgueil et l’amour-propre rapportent a soi toutes choses, Dieu meme et tous ses attributs, sa puissance, sa bonte, sa providence. II semble meme aux bommes que Dieu n’est bon qu’autant qu’il s ’applique a leur faire du bien, et qu’il ne doit point s’arreter aux regies de sa sagesse, lorsqu’il s’agit de

les secourir. Mais souviens-toi que Dieu suit constamment les lois generates qu’il a tressagement etablies; et que, si tu veux qu’il te protege, tu dois te soumettre a ces memes lois.

XV. Remarque la conduite de l’Apotre des Nations, je lui avais promis, lorsqu’on le conduisait a Rome, que personne ne perirait par la tempete; cependant il agissait, comme si son salut ne dependait que de ses soins et de sa vigilance (a). Et moi-meme qui ai toujours ete l’objet principal de la providence Divine, j ’ai fui la fureur d’Herode ( b ) et des Juifs en plusieurs occasions, comme si j ’avais manque de confiance en la protection de mon Pere. C’est tenter Dieu que de mepriser les voies naturelles et les moyens humains. II faut toujours s’en servir lorsqu’ils sont permis, et celui qui sans une inspiration particuliere les neglige et se vante d’avoir Dieu pour protecteur, est un temeraire et un presomptueux, ou, peut-etre, un fanatique et un insense.

XVI. Que les hommes sont vains et ridicules de s’imaginer, que Dieu troublera sans raison l’ordre et la simplicite de ses voies pour s’accommoder a Ieur fantaisie; et qu’ils

(a) Acles, 27. 31. 32.

( b ) Matthieu, 2. 19. Jean, 7. 1. Jean, in. 39.

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sont imprudents, et temeraires dans la confiance qu’ils ont en moi. On peut, mon Fils, se confier sur la justice de sa cause : on peut attendre sa guerison du Ciel. Oui sans doute, puisque c’est Dieu qui fait tout. Mais si l’on veut guerir, il faut prendre les remedes, lorsqu’on les croit eprouves. Si l’on veut gagner son proces, il faut rechercher les pieces justificatives de son bon droit; et ne pas s’imaginer que Dieu fera des miracles en notre faveur.

XVII. Il est vrai que Dieu est bon, et qu’il fait de plus grands biens, que n’est la sante ou le gain d’un proces, a ceux qui dans la simplicity de leur cceur, abandonnent a sa conduite le soin de leurs affaires et de leur sante, a cause qu’ils apprehendent que les soins de la vie ne les detournent de meilleures applications. Mais je ne parle pas de ceux qui meprisent, et sacrifient les biens de la terre, et qui meritent par la, non l’abondance des richesses, mais l’abondance de la Grace qui conduit aux vrais biens : je parle du commun des bommes, qui, pleins d’un orgueil insupportable, et de l’amour d’eux-memes, s’attendent que Dieu pense a leurs affaires, et s’en prennent a lui des malbeurs qui leur arrivent, lorsque de leur cote ils vivent dans l’oisivete et dans la paresse.

r)XyiII. Mais l’aveuglement le plus terrible, c’est qu’ils negligent meme la grande affaire

de leur salut, et s’en reposent entierement sur la bonte de Dieu. Ils disent que c’est la mon affaire, qu’ils attendent tout de mes soins, et que, s’ils sont du nombre des predestines, Dieu saura bien les sanctifier, sans qu’ils s’en inquietent, et qu’ils s’en troublent. Le salut, disent-ils, n’est nullement le prix de celui qui court, mais le bienfait de celui qui fait misericorde. Dire que Dieu ne nous sauve point sans nous, c’est offenser sa puissance; et c’est se defier de sa bonte et manquer de foi, que de douter que Dieu nous aime, en celui qui rend dignes de sa complaisance les etres les plus meprisables. Dieu veut sauver tous les hommes, personne ne peut resister a ses volontes : vivons, disent-ils, en assurance. On honore par la confiance tous les attributs divins.

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XIX. Ecoute, mon Fils, Dieu veut sauver tous les hommes, mais par les voies les plus simples, par les voies qui portent le plus le caractere de ses attributs; et il n’y aura que ceux-la de sauves, qui entreront dans l’ordre de ses voies. Je ne dois pas maintenant te parler de l’ordre de la Grace, je t’en entretiendrai quelque jour (a). Je veux seulement te faire comprendre qu’on peut, et qu’on doit faire servir la nature a la Grace (a); et

(a) M6dit. 12. 13. 14. etc.

que souvent on se damne, parce qu’on s’imagine que ces deux ordres n’ont ensemble aucun rapport ( a) .

XX. Le mauvais temps, une maladie, ou quelque raison d’amour-propre empechent un debauche d’aller chercher l’objet de sa passion : sa concupiscence n’etant point actuellement excitee, tel degre de Grace qui n aurait aucun effet considerable dans d’autres circonstances, est alors capable de le convertir. Tel persevere en grace jusqu’a la mort, qui a vecu soixante ans dans le peche ; et tel a vecu soixante ans en etat de grace, qui n’y persevere pas jusqu’a la mort. Ainsi la Grace de la conversion, et meme celle de la perseverance dependent de la combinaison de l’ordre de la Grace avec celui de la Nature. C’est la meme chose de toutes les autres graces. Car toute grace opere d’autant plus dans les cceurs, qu’elle y trouve moins d’obstacles; et maintenant il y a beaucoup d’obstacles qui sont des suites necessaires des lois naturelles. Tel aurait supporte sa pauvrete en patience s’il n’avait point trouve en prise l’argent de son voisin : et tel etait assez touche de Dieu pour restituer un vol, si, dans le moment de la grace, la presence d’un

(a) Traite de la Nature et de la Grace, 2. part, du 2. discours.

enfant n’avait reveille l’amour paternel, ou quelqu’autre objet une autre passion endormie.

XXI. Or, si le salut depend de la combinaison de la grace avec la nature, il faut que les hommes s’appliquent a faire servir l’une a l’autre, afin que Dieu leur donnant peu de graces, il opere neanmoins beaucoup em eux : afin que Dieu construise, pour ainsi dire, son ouvrage a moins de frais; en un mot afin qu’il agisse par les voies les plus simples, ou de la maniere la plus sage, la plus uniforme, la plus reguliere. Car, enfin, quoique Dieu veuille sauver tous les hommes, il ne sauvera effectivement que ceux qui pourront etre sauves, Dieu agissant comme il doit agir selon les regies incomprehensibles de sa sagesse.

XXII. Le dessein de Dieu dans son Eglise, c’est de faire un ouvrage digne de lui. Il veut que son Eglise soit ample, car il veut que tous les hommes soient sauves (a). Il veut qu’elle soit belle, car la sanctification des hommes est ce quil souhaite le plus (h). Dieu aime done la grandeur et la beaute de son ouvrage : mais il aime davantage les regies de sa sagesse. Il veut sauver tous les hommes :

(a) 1. Timolhee 2. 4.

(b) Thessaloniciens, 4. 3.

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mais il ne sauvera que ceux qu’il peut sauver, agissant comme il doit agir. C’est aux hommes a suivre ses voies. Dieu ne changera pas pour eux l’ordre, Funiformite, la regularity de sa conduite. Il faut que Faction d’un Dieu porte le caractere des attributs divins.

XXIII. Ainsi, mon cher Disciple, tache de faire servir la nature a la Grace, si tu veux assurer ton salut. Suis les conseils de mon Evangile (1). Evite avec soin tous les objets qui excitent les passions : fuis les plaisirs des sens : tu ne peux les gouter sans en devenir esclave, et tu peux les mepriser, avant que de les avoir goutes. Evite la compagnie des debauches : crains celle des Grands : fuis les esprits contagieux, et les faux savants. Parle peu : ecoute peu les bommes : rentre souvent en toi-meme : prie sans cesse. Et, afin que tu sois constant et fidele dans tes exercices de piete, ne t’attends point que je t’excite incessamment a les faire. Mais fais-toi une loi inviolable de retraite et de priere a certaines heures du jour; afin que le son de l’heure venue suffise pour reveiller tes bonnes habitudes, tes habitudes te disposent a la priere, et qu’ainsi, faisant servir la nature a la Grace, du moins les pensees de prier te viennent en l’esprit par les lois generales et

(1) Phrase ajoutee dans la troisi&me Edition.

ordinaires, et sans que Dieu agisse en toi d’une maniere particuliere.

XXIV. Je comprends bien, mon souverain Maitre, que pour venir a bout de ses desseins, quels qu’ils puissent etre, il ne faut pas s’attendre que Dieu fasse des miracles en notre faveur. Agir par des volontes particulieres me parait presentement peu digne d’un Etre immuable et d’une Intelligence qui n’a point de bornes (a), que je suis surpris que les miracles soient si communs. Je suis porte a croire que toutes ces histoires extraordinaires ne sont que l’effet de la faiblesse des imaginations superstitieuses, ou du moins que tout ce qui nous parait miraculeux ne Test pas.

XXV. D’ordinaire, mon Fils, ce qui parait miraculeux est effectivement tel qu’il parait : mais tout ce qui est miraculeux n’est que rarement l’effet d’une volonte particuliere de Dieu. C’est presque toujours l’effet de quelque loi generate, qui t’est inconnue, et que Dieu, par une volonte particuliere, a etablie pour produire des effets qui tendent au bien et a la perfection de son Ouvrage.

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