XXVI. Miracle est un terme equivoque
Ou il se prend pour marquer un effet qui ne
(a) Voyez la reponse au premier volume des Reflexions Philosophiques et Theologiques de M. Arnauld, chap. V. (Note ajoutee dans la deuxieme Edition.)
MALEBRANCHE
depend point des lois generales connues aux hommes, ou plus generalement, pour un effet qui ne depend d’aucunes lois, ni connues ni inconnues. Si tu prends le terme de miracle dans le premier sens, il en arrive infiniment plus qu’on ne croit : mais il en arrive beaucoup moins, si tu le prends dans le second sens.
XXVII. Afin que tu convolves ceci distinctement. Souviens-toi que c’est Dieu qui fait tout par la force toute-puissante de sa volonte, qu’il n’y a que lui qui agisse par son efficace propre, et qu’il ne communique sa puissance aux creatures, qu’en les etablissant, par des lois generales, causes occasionnelles pour produire certains effets. Par exemple, Dieu t’a donne la puissance de remuer le bras, en ce qu’il a etabli par une des lois de bunion de fame avec le corps, que les esprits animaux se repandraient dans tes muscles dependamment de tes volontes. Dieu a voulu et ne cesse point de vouloir que cela soit ainsi. Or toutes les volontes de Dieu sont efficaces. C’est done lui seul qui remue ton bras par l’efficace de sa volonte, mais en consequence de tes desirs par euxmemes inefficaees. Il a etabli les lois naturelles de l’union de l’ame et du corps qu’il suit constamment, et par elles il te communique
la puissance que tu as sur ton corps, et a ton corps celle qu’il a maintenant sur ton esprit; tu dois etre pleinement convaincu de tout ceci apres tout ce que je t’ai dit.
XXVIII. Or Dieu a communique sa puissance a des Intelligences que tu ne vois point (a), et cela par des lois qui te sont inconnues. Car tu sais bien que Dieu a soumis aux Anges le monde present, et qu’il m’a donne a moi, comme homme, toute puissance dans le Ciel et sur la terre, non seulement sur le monde present, mais encore sur le monde futur. Car c’est par les Anges que Dieu a donne la loi et les biens que la loi promettait a ses observateurs ; et c’est par moi qu’il a fait la nouvelle alliance, et qu’il a donne aux bommes toutes sortes de biens. Ainsi tous les effets extraordinaires qui ne sont que des suites de mes desirs, ou de ceux des Intelligences, sont des miracles a l’egard des hommes : mais ce ne sont point absolument des miracles. Ce sont des miracles dans le premier sens, mais non pas dans le second : puisqu’ils ne sont point produits de Dieu par
(a) Med. VI. Voyez la reponse a la Dissertation de M. Arnauld et le dernier eclaircissement du traite de la Nature et de la Grace. ( Note ajoutee dans la deuxieme edition.)
MALEBRANCHE
des volontes particulieres (a), mais en consequence des lois generates que Dieu a etablies, en me communiquant et aux Intelligences sa puissance, pour executer son ouvrage, par les causes secondes, d’une maniere simple, reguliere, constante, et qui porte le caractere de sa sagesse et de son immutabilite.
XXIX. Or ni moi ni les Anges ne desirons po nt sans de grandes raisons de produire des effets qui troublent l’ordre de la nature et qui surprennent le monde. Nous travaillons tous au meme ouvrage. Je construis mon Eglise, et les Anges sont mes ministres (b). Mes desirs repandent la Grace dans les ames, et 1 action des Anges ote, ou diminue les obstacles, que les Demons et la nature dereglee apportent a l’efficace de ma grace. J agis immediatement dans les esprits, par la lumiere que j’y repands, et dans les cceurs par les sentiments spirituels dont je les touche afin de les porter au bien. Mes ministres n agissent que sur les .corps, auxquels les esprits ont plusieurs rapports; et ma Mere et les Saints intercedent aupres de moi pour ceux qui les invoquent. Mais c’est l’ordre qui
(a) Hebreux 2. 5. Mallhieu, 28. 18. (Ce dernier texte est souvent cite par Malebranche : c’est celui ou Jesus dit : route puissance m'a ete donnee dans le del et sur ta terre. C’est la loi generale par laquelle le Christ est mstitue cause occasionnelle de la grace.)
[b) EpMsiens, 4. 16. Ps. 90. 11. 12.
regie tous nos desirs. J’entends l’ordre immuable et necessaire que je renferme comme Sagesse Eternelle : l’ordre qui est meme la regie des volontes de mon Pere, et qu’il aime d’un amour substantiel et necessaire. Car ne t ’imagine pas que mon Pere, par des volontes particulieres, determine toutes mes volontes ni celles des Anges et des Saints. J’ai regu comme homme toute puissance dans le Ciel et sur la terre, et par consequent j’ai la liberte de cboisir les materiaux qui me sontpropres, et d’executer, comme il me plait, l’ouvrage que Dieu m’a donne a faire : mais l’ordre immuable est ma regie et ma loi inviolable : je puis tout, mais je ne puis rien vouloir qui lui soit contraire. Dieu veut l’ordre immuable et necessaire, d’une volonte immuable et necessaire. On ne peut concevoir l’Etre infin invent parfait sans amour pour l’ordre : et si on le suppose createur de quelques esprits on ne peut le concevoir sans la volonte que ces esprits se conforment a l’ordre. De sorte que c’est l’ordre en general qui est la regie de nos desirs, et non point certaines volontes particulieres par lesquelles Dieu regie notre action, et rend inutile la puissance qu’il nous a donnee. Car la puissance des creatures ne consiste que dans la liberte de vouloir, puisqu’elles n’ont en elles-memes aucune eflicace. Ainsi tout ce que nous faisons de miraculeux,
MALEBRANCHE
Dieu l’execute en consequence des lois generales qu’il a etablies, et qui te sont inconnues. Dieu n’agit par des volontes particulieres, que lorsque l’ordre le permet ou le demande, ce qui est extremement rare, pour les raisons que je t’ai dites. L’ordre, mon Fils, regie done nos desirs ou notre action; mais comme tu n’as point de connaissance parfaite ni de l’ordre ni de l’ouvrage spirituel, que nous construisons, il ne t’est pas possible de comprendre les raisons de notre conduite. Demeure ferme dans ce que tu congois, tache de t’en nourrir et de t’en entretenir, et par la de te rendre dignequeje continue de t’instruire.
XXX. Je vous rends graces, mon unique Maitre, de toutes les lumieres que vous me donnez. Helas quand sera-ce que je pourrai contempler la beaute de la maison de Dieu, et admirer la Sagesse de votre conduite dans la construction de votre Ouvrage ! Si la Sagesse de Salomon surprit la Reine de Saba : si la vue du Temple et de l’ordre merveilleux qu’on y observait, la remplit d’etonnement : en un mot, si ce qui n’etait que la figure du Temple spirituel, que vous construisez a la Gloire de votre Pere, enlevait 1 esprit d’une Reine si sage et si eclairee, que dois je penser de la realite meme? Quand sera-ce que je m’ecrierai comme cette illustre Princesse dans les mouvements d’une sainte
MEDITATIONS CHRfiTIENNES
joie : Verus est sermo quem audivi in terra mea super sermonibus tuis et sapientia tua , et non credebani narrantibus mihi donee ipsa veni , et vidi oculis meis , et probavi quod media pars mihi nunciata non fuerit. Major est sapientia et opera tua quam rumor quem audivi. Beati viri tui et beati servi tui qui stant coram te semper , et audiunt sapientiam tuam. Sit Dominus tuus benedictus cui complacuisti, et posuit te super Thronum Israel 3. Reg. 10.