IX. MEDITATION
De la puissance de Dieu. Que la creation est possible : deux causes de Verreur de certains Philosophes sur ce sujet : la premiere qu'on n a point d'idee claire de puissance : la seconde que Videe dCetendue ou Vetendue intelligible (1) est eternelle et infinie , mais que Vetendue materielle est creee. Que les esprits ne sont point des modifications particulieres de la Raison universelle : que n ayant point d idee claire de notre ame , nous ne pouvons eclaircir les dijficultes qui la regardent (2).
!• O Verbe Eternel, votre substance intelligible est infinie, nul esprit fini ne la peut comprendre : mais tout esprit peut et doit
(1) Premiere el deuxihne editions : « la seconde que l etendue intelligible... ».
(2) Cette IXe Meditation presente un inlerel philosophique el hislorique tout parliculier : on ij trouve, elroitemenl unies et s impliquanl Vune V autre, V affirmation de Ja creation du monde, le vrai sens de 1' etendue intelligible, et la critique du spinozisme.
Voir une analyse de cette Meditation et sa place dans
s’en nourrir. Car j’ai appris que vous etes seul la nourriture, la vie, la Raison de toutes les Intelligences. Vous etes meme le Verbe ou la Raison du Pere aussi bien que la notre, quoique d’une maniere fort dilferente. Ainsi, bien que je ne puisse comprendre la Sagesse infinie que Dieu suit dans sa conduite, j’en puis toujours apprendre quelque chose en vous consultant. J’ai maintenant une difficulty qui m’embarrasse, et que je vous prie de m’eclaircir. Comment se peut-il faire que vous ayiez tire du neant cette masse de matiere qui semble n’avoir point de bornes, et de laquelle vous avez forme ce monde
Vhisloire du sysleme dans : Henri Gouhier, La philosophic de Malebranche, p. 366 sq.
Sur la portee de celte critique du spinozisme (§§ IX a XIII) dans Vhisloire des idees, voir: L. Brunschvicg. Spinoza et ses contemporains, p. 348 sq.
Malebranche a repris cette critique du Spinozisme dans: Entretiens sur la Metaphysique, F/I7,§§ VIII-IX et IX, § II; Premotion physique, p. 383; Lettre au P. Lamy. Correspondance inedite, edition Blampignon, pp. 50-51, Correspondance avec Dortcus de Mairan. Cousin, Fragments, t. Ill, edition 1866.
Voir : Pillon, La correspondance de Mairan et de Malebranche. Spinozisme et Malebranchisme. Annee Philo so phi que, 1894. — Delbos, Etude sur Malebranche, chap. XVI I : Malebranche el Spinoza. — Brunsc'r.v cg, Les etapes de la Philosophie mathematique, pp. 134-138 — Spinoza et ses contemporains, p. 339 sq. — Le progr6s de la conscience, etc., pp. 194-198; dans tous ces articles, M. Brunschvicg montre que Malebranche s' oppose a. Spinoza et comme psychologue el comme phgsicien; d' oil V importance de Vexperience, psgchologique et physique, dans sa philosophie.
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visible? Y a-t-il quelque rapport entre le neant et la substance materielle, et de rien se peut-il jamais faire quelque chose? On dit que nous tirons du neant notre origine. Mais, bien loin de comprendre cette verite, je ne vois rien qui me la rende vraisemblable. Car le neant et FEtre sont deux termes que mon esprit ne peut joindre, et entre lesquels il ne peut decouvrir aucun rapport.
II. II n’y a point aussi, mon cher Fils, de rapport entre le neant et Fetre; et ce n’est point du neant que tu tires ton origine. C’est moi qui suis le Principe (1) de toutes choses; et c’est par la puissance infinie de Dieu que les creatures regoivent leur existence (2). Tu voudrais bien comprendre comment la volonte de mon Pere a tant d’efficace, qu’elle donne et conserve Fetre a toutes choses. Mais c’est en vain que tu te tourmentes pour le savoir. Ne t’ai-je pas deja dit que tu ne devais me consulter que sur ce que je renferme en qualite de Sagesse Eternelle,etde Raison universelle des esprits(3) ?
(1) Premiere edition : « principe ».
(2) La troisieme edition met ici une virgule. Le point de la premiere edition parail preferable. La ponctuation de la troisieme edition s'explique par une faule d' impression de deuxieme qui met un point suivi de « tu » avec une minuscule.
(3) La troisieme edition met ici un point et virgule sans doule par errcur ; le point d' interrogation des premiere el deuxieme editions parail preferable.
Lorsque tu rti’as interroge sur la conduite de Dieu, ne t ai-je pas repondu a proportion que je te trouvais capable de porter ces grandes verites. Tu me demandais alors ce que je te devais donner en qualite de Sagesse et de Raison universelle des esprits (1). Mais tu veux savoir pourquoi une chose existe de cela seul que Dieu le veut. Tu me demandes une idee claire et distincte de cette efficace infinie, qui donne et conserve l’etre a toutes choses. Je n’ai point maintenant de reponse a te faire qui soit capable de te contenter. Ta demande est indiscrete. Tu me consultes sur la puissance de Dieu; consulte-moi sur sa Sagesse, si tu veux que je te satisfasse maintenant. Je ne donne point aux hommes d’idee distincte, qui reponde au mot de puissance ou d’efficace; parce que Dieu n’a point donne de puissance veritable aux creatures, et que je ne dois donner des idees que pour faire connaitre les Ouvrages de Dieu et la Sagesse de sa conduite. Les homines remuent leur bras par une puissance qui ne leur appartient pas, et qui doit leur etre inconnue. Tu ne decouvriras jamais de rapport entre la volonte des Intelligences et les moindres effets. Car, meme si tu crois que Dieu fait ce qu’il veut, ce n’est point que
(i) « universelle des esprits », ajoule dans la deuxi'eme edition.
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tu voies clairement, qu’il y a une liaison necessaire entre la volonte de Dieu et les effets, puisque tu ne sais pas meme ce que c’est que la volonte de Dieu. Mais c’est qu’il est evident, que Dieu ne serait pas toutpuissant, si ses voloutes absolues demeuraient inefficaces.
III. Que les Pkilosophes sont stupides et ridicules ! Ils s’imaginent que la creation est impossible, parce qu’ils ne congoivent pas que la puissance de Dieu soit assez grande pour faire de rien quelque chose. Mais eon- ^oivent-ils bien que la puissance de Dieu soit capable de remuer un fetu? S’ils y prennent garde ils ne con^oivent pas plus clairement l’un que l’autre : puisqu’ils n’ont point d’idee claire d’efficace ou de puissance. De sorte que s’ils suivaient leur faux principe, ils devraient assurer que Dieu n’est pas meme assez puissant pour donner le mouvement a la matiere. Mais cette fausse conclusion les engagerait dans des sentiments si impertinents et si impies, qu’ils deviendraient bientot l’objet du mepris et de l’indignation des personnes meme les moins eclairees. Car ils se trouveraient bientot reduits a soutenir qu’il n’y a point de mouvement ou de changement dans le monde, ou bien que tous ces changements n’ont point de cause qui les produise, ni de sagesse qui les regie.
IV. Mais puisque tu souhaites quelques preuves que la matiere n’est point increee, je vais te le demontrer, sans te donner d’idee claire ni de puissance ni d’efficace. N’attends pas neanmoins de preuve positive qui repande dans ton esprit la lumiere, et P evidence. Cela ne se peut sans le secours des idees claires. Attends-toi a des preuves negatives, mais assez fortes pour te persuader invinciblement de la verite dont tu es en doute.
V. Si la matiere etait increee, Dieu ne pourrait la mouvoir ni en former aucune chose. Car Dieu ne peut remuer la matiere, ni l’arranger avec Sagesse sans la connaitre. Or Dieu ne peut la connaitre, s’il ne lui donne l’etre. Car Dieune peut tirer ses connaissances que de lui-meme. Rien ne peut agir en lui, ni l’eclairer. Si Dieu ne voyait done point en lui-meme, et par la connaissance qu’il a de ses volontes P existence de la matiere, elle lui serait eternellement inconnue. II ne pourrait done pas P arranger avec ordre ni en former aucun Ouvrage. Or, tes Philosophes demeurent d’accord aussi bien que toi, que Dieu peut remuer les corps. Ainsi, quoiqu’ils n’aient point d’idee claire de puissance ou d’efficace, quoiqu’ils ne voient nulle liaison entre lavolonte de Dieu et la production des creatures, ils doivent reconnaitre que Dieu a cree la matiere, s’ils ne veulent le rendre impuissant et ignorant,
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ce qui est corrompre l’idee qu’on a de lui et nier son existence.
VI. Si tu avais, mon cher Disciple, une idee claire d’efficace ou de puissance, tu verrais clairement que la matiere serait immobile, si elle etait increee, parce que les corps ne sont capables de mouvement, que parce que celui qui leur donne l’etre, le peut faire successivement en differents lieux aussi bien que dans le meme. Car ne t ’imagine pas que Dieu fasse les corps, et qu’ensuite il leur communique une force mouvante pour les mettre en mouvement. Repasse dans ton esprit les verites que je t’ai deja demontrees (a ) . La force mouvante des corps ne consiste que dans Pefficace de la volonte de celui, qui leur donne Petre incessamment, et successivement en differents lieux. La creation et la conservation ne sont qu’une meme action. Les corps sont parce que Dieu veut qu’ils soient : ils continuent d’etre parce que Dieu continue de vouloir qu’ils soient. Car si Dieu cessait de vouloir qu’ils fussent ils cesseraient d etre, autrement ils seraient independants. Dieu ne pourrait meme les aneantir, le neant ne pouvant etre l’objet d’une volonte positive de Dieu. Enfin ils sont en mouvement parce que Dieu veut qu’ils soient successive-
(a) Med. V.
MEDITATIONS CTIRETIENNES
ment en differents endroits. De sorte que si Dieu ne donnait point Fetre a la matiere, il ne pourrait point la mouvoir, puisque pour donner Fetre de telle ou telle maniere, il faut premierement pouvoir donner Fetre.
VII. Mais comme les liommes s’imaginent qu’ils ont veritablement la puissance de remuer les corps, et quils n’ont point celle de les produire, ils jugent que mouvoir et creer sont des effets de deux puissances bien differentes : que celle de mouvoir n’est pas fort grande, mais que celle de creer est infinie. Et certains Philosophes qui pretendent raffiner sur les sentiments des autres, jugent temerairement que Dieu a la puissance de remuer les corps, sans avoir celle de leur donner Fetre, ce qui est la plus fausse de toutes les opinions. Tu dois etre pleinement convaincu de tout ceci, si tu as bien compris que hors de Dieu, il n’y a point de puissance veritable (a), et que toute efficace, quelque petite qu’on la suppose, est quelque chose de divin et d’infini.
VIII. Il y a encore une raison qui porte les hommes a croire que la matiere est increee, c’est que quand ils pensent a l’etendue, ils ne peuvent s’empecher de la regarder comme un etre necessaire. En effet ils con9oivent (1)
(a) Med. V.
(1) Premiere edition : « on congoit ».
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que le monde a ete cree dans des espaces immenses, que ces espaces n’ont jamais commence, et que Dieu meme ne peut les detruire. De sorte que, confondant la matiere avec ces espaces, parce qu’effectivement la matiere n est rien autre chose que de l’espace ou de 1 etendue, ils regardent la matiere comme un etre Eternel.
IX. Mais tu dois distinguer deux especes d ^etendue, Tune intelligible, l’autre materielle. L etendue intelligible est eternelle, immense, necessaire (a). C’est l’immensite de l’Etre Divin, en tant qu’infiniment participable par la creature corporelle, en tant que representatif, d’une matiere immense, c’est en un mot 1 idee intelligible d’une infinite de mondes possibles (1). C’est ce que ton esprit contemple, lorsque tu penses a l’infini. C’est par cette etendue intelligible que tu connais ce monde visible : car le monde que Dieu a cree est invisible par lui-meme. La matiere ne pent agir dans ton esprit, ni se representer a lui. Elle n est intelligible que par son idee qui est l’etendue intelligible (b ) : elle n’est
tien]vniez tvfnre^ni SUT la^ ^physique. Entre- Sdition) ’ § VUL ^N°te ajoutee dans la deuxieme
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MEDITATIONS CHRlCTIENNES
visible et sensible, que parce qu’a la presence des corps, Dieu represente a l’esprit l’etendue intelligible, et la lui rend sensible par les differentes couleurs, ou les autres sensations qui ne sont que des modifications de ton Etre. Car il n’y a que Dieu qui agisse dans les esprits : il n’y a que lui qui puisse les eclairer et les toucher.
X. L’autre espece d’etendue est celle qui est creee, c’est (1) la matiere dont le monde est compose, bien loin que tu l’aper<joives comme un Etre necessaire, qu’il n’y a que la foi qui t’apprenne son existence ( a) . Ce monde a commence, et peut cesser d’etre. Il a certaines bornes, qu’il peut ne point avoir. Tu penses le voir et il est invisible: et tu lui attribues ce que tu aper^ois, lorsque tu ne vois rien qui lui appartienne. Prends done garde a ne pas juger temerairement de ce que tu ne vois en aucune maniere. L’etendue intelligible te parait eternelle, necessaire, infinie; crois ce que tu vois : mais ne crois pas que le monde soit eternel, ni que
(a) Recherche de la Verite. Eclaircissement sur V existence des corps. (Il s’agit de : Livre I, chap. X; Livre II, 2e partie, chap. VI, p. 118 de l’edition Bouillier et Sixieme E clair cissemenl. Sur cette question, les textes importants sont indiques dans II. Gouhier, La philo sophie de Malebranche, p. 276, n. 3.) .,
(1) « Celle qui est creee, c'esl », ajoule dans la Iroisieme
edition.
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la matiere qui le compose, soit immense, eternelle, necessaire. N’attribue pas a la creature ce qui n appartient qu’au Createur; et ne confonds pas ma substance, que Dieu engendre par la necessite de son Etre, avec mon Ouvrage, que je produis avec le Pere, et le saint Esprit par une action entierement libre.
XI. O mon unique Maitre, voila, ce me semble, mes doutes eclaircis. J’attribuais au monde materiel ce que je decouvrais dans le monde intelligible, et je trouvais assez raisonnables les sentiments temeraires et im- Pies qu’ont quelques Philosophes sur l’efficace de vos volontes. J’avoue que je jugeais sans raison de la puissance de Dieu, puisque j’en jugeais sans idee. Mais, je vous prie, n’avais-je Pas quelque sujet de croire, que l’etendue est eternelle? Ne doit-on pas juger des choses par leurs idees, en peut-on meme juger autrement? Et, puisque je ne puis m’empecber de regarder l’etendue intelligible, comme immense, eternelle, necessaire, n’avais-je pas sujet de penser que l’etendue materielle a tous les memes attributs?
XII. II faut, mon cher Disciple, juger des choses par leurs idees : on ne doit en juger que par la. Mais cela regarde leurs attributs essentiels, et nullement les circonstances de leur existence. L’idee, que tu as de l’etendue.
MEDITATIONS CIIRETIENNES
te la represente divisible, mobile, impenetrable : jnge sans crainte qu’elle a essentiellement ces proprietes. Mais ne juge pas qu’elle soit ni immense, ni eternelle. Elle peut n’etre point du tout ou avoir des bornes fort etroites. Tu n’as pas raison de croire qu’il y ait seulement un pied d’etendue materielle, quoique tu aies presente a l’esprit une immensite infinie d’etendue intelligible; bien loin que tu en doives juger que le monde est infini, comme font quelques Philosophes. Ne juge pas non plus que le monde est eternel, a cause que tu regardes l’etendue intelligible comme un Etre necessaire dont la duree n’a point de commencement et ne peut avoir de fin. Car, quoique tu doives juger de l’essence des etres par les idees qui les represented, tu ne dois jamais juger par elles de leur existence.
XIII. Qu’il est dangereux, mon Fils, principalement dans la Metaphysique, de ne comprendre les cboses qu a demi. On croit souvent en savoir assez., pour en juger, lors meme qu’on n’y comprend rien; et les moindres erreurs, dans cette partie de la Philosophic, sont d’une consequence infinie. Le miserable Spinoza a juge que la creation etait impossible, et par la dans quels egarements n’est-il point tombe? Plus on raisonne juste, plus on s’egare, lorsqu’on suit un faux principe.
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Un homme qui raisonne mal peut se redresser et reprendre par hasard, et par prejuge les routes communes. Mais un homme exact et temeraire suit constamment Lerreur, et se perd sans ressource; jamais l’erreur ne conduisant par elle-meme a la verite.
XIY. O mon Jesus, ne m’abandonnez jamais ! que votre lumiere conduise tous mes pas, et regie toutes mes reflexions. Laissezmoi plutot dans la simplicity de mon ignorance, soumis a l’autorite de votre parole, et sous la conduite de ma mere votre chere Epouse, que de me faire part de cette lumiere qui eblouit, et qui enfle les esprits lorsqu’ils manquent de charite et d’bumilite (1). Les ventes Metaphysiques sont sublimes et delicates, et il est difficile a des bommes petris de chair et de sang, de s’arreter ferme a la contemplation de ces verites. Leur imagination es seduit, et prenant pour des principes mcontestables des sentiments qui flattent quelquune de leurs passions, imprudents, temeraires, impies, ils se font des systemes qui renversent les fondements de ^la foi.
O mon Sauveur, faites-moi toujours bien distmguer le vrai du vraisemblable ; et fortihez mon attention afin que je ne consente jamais a nen, avant que j’y sois force par
(1) Voir Meditation It I, § XIX.
l’evidence de votre lumiere ou par 1’autorite de votre parole ! Mon corps appesantit mon esprit, lorsqu’il s’eleve aux verites abstraites. II ne trouve point de prise dans des pensees qni n’ont rien de sensible; et fatigue par ses efforts, il se repose, et tache de se consoler par une possession imaginaire de la verite. Soutenez-moi dans mes recherches. Formez en moi des desirs assez grands pour meriter d’etre exauces : ou du moins si mon amour pour la verite n est ni assez ardent, ni assez pur pour la meriter, ne souffrez pas que, seduit par l’erreur, je vive content et sans inquietude.
XV. O ma force et ma lumiere, puis-je obtenir de vous de savoir ce que je suis, et ce que c’est que cette substance que je sens en moi capable de connaitre la verite et d’ aimer le bien? Je suis, mais depuis quel temps? Suis-je eternel, cesserai-je d’etre? Je suis, mais que suis-je? Je pense, mais comment? Je sens que je veux, mais quoi, je ne connais point clairement ce que c’est que vouloir? Quand je pense aux corps, je vois bien ce dont ils sont capables; je les compare entre eux, et j’en decouvre les rapports. Mais quelqu’effort que je fasse pour me representer a moi-meme, je ne puis decouvrir ce que je suis Lorsque je souffre quelque douleur je le sais, mais avant que de la souffrir je ne
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comprenais pas que ma substance en fut capable; et dans le temps meme que je la souffre, je ne comprends ni ce que c’est, ni quel rapport elle peut avoir, ni avec moi, ni avec ce qui m’environne? En un mot je ne suis que tenebres a moi-meme, ma substance me parait inintelligible ; et si vous ne m’eclairez de votre lumiere, 1’amour que j’ai pour la verite me precipitera dans quelque erreur. Car je me sens porte a croire que ma substance est eternelle, que je fais partie de 1 Etre Divin, et que toutes mes diverses pensees ne sont que des modifications particulieres de la Raison universelle.
XVL Ah, mon Fils, que tu as de folles pensees (1), et que tu serais temeraire, si tu entrais le moins du monde dans des sentiments si impies et si bizarres. L’Ame est unie a la souveraine Raison, et c’est uniquement d elle qu’elle recoit sa lumiere. Mais quelle folie de se regarder comme une partie de la Divinite, comme une modification de Petre infiniment parfait (2). Le mechant esprit qui a publie ce sentiment impie, croyait la creation impossible, et c’est ce faux principe qui 1 a engage dans ces erreurs. Mais, pour
(1) Premiere el deuxieme editions : « que lu conduis mal les pensees ».
(2) « L'Ame... parfait », ajoute dans la iroisieme edition.
toi, ne t’ai-je pas demontre, qu’il est necessaire d’attribuer a Dieu une puissance infinie, quoiqu’on n’en ait point d’idee claire. Ne crois, mon Fils, que ce que tu congois clairement, et ne quitte jamais les sentiments communs pour quelques raisons vraisemblables. Tu me demandes maintenant des lumieres que je ne suis pas resolu de te communiquer. Mais, pour te contenter, je veux bien te rendre raison, pourquoi je ne te donne point ce que tu me demandes. Ecoutemoi.
XVII. Tu peux connaitre les choses en deux manieres, ou par sentiment ou par idee. Le sentiment n’eclaire point 1’esprit, mais les idees repandent tant de lumieres qu’il ne tient qu’a ceux qui les contemplent de decouvrir toutes les proprietes des objets qu’elles representent. La raison pour laquelle tu connais si clairement 1’etendue, et toutes les modifications dont elle est capable, c’est que tu en as une idee claire. Si tu peux comparer des grandeurs entre elles, et en mesurer exactement les rapports ; si tu sais que le carre de la diagonale d un carre est double de ce carre, et que cette diagonale est incommensurable avec ses cotes, c est que tu as une idee claire de 1’etendue, et qu’en la contemplant tu peux en decouvrir les rapports. Or tu as une idee claire de l’etendue, parce
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que je te decouvre l’etendue intelligible que je renferme comme je t’ai deja dit, et sur laquelle l’etendue materielle est formee. Tu ne peux pas manquer de lumiere, lorsque tu vois ma substance, qui seule eclaire toutes les Intelligences. Et si tu recherchais, avec quelque attention, les rapports de l’etendue, tu en decouvrirais un si grand nombre, et tu verrais qu’il en resterait encore tant d’autres a decouvrir, que tu demeurerais pleinement convaincu, que si tu es dans l’ignorance d’un nombre infini de verites geometriques, cela ne vient nullement du defaut de ton idee, mais uniquement de la faiblesse et de la petitesse de ton esprit. Ainsi les idees pures eclairent parfaitement l’esprit, et par elles on peut satisfaire sa curiosite a l’egard des objets qu’elles representent.
XVIII. Mais il n’en est pas de meme des idees sensibles : les sens te trompent toujours, et le sentiment interieur que tu as de toimeme, n’est jamais accompagne de lumiere. Tu me demandes que je t’apprenne ce que c’est que ta substance, ta pensee, ton desir, ta douleur. Tu ne peux connaitre clairement ces choses, jusqu’a ce que je te fasse contempler l’idee de ton etre, en te decouvrant ce qui est en moi qui te represente. Car, hors de moi, rien n’est intelligible. Tu ne peux etre ta lumiere a toi-meme, ni quelque
intelligence que se puisse etre a nulle autre Intelligence. Tu connais que tu es, et que tu es pensant, aimant, souffrant; parce que tu as sentiment interieur de ton etre et de ses modifications : sentiment confus qui te frappe, mais, encore un coup, sentiment sans lumiere, qui ne peut t’eclairer; sentiment qui ne peut t’apprendre ce que tu es, ni servir a resoudre les difficultes qui t’embarrassent.
XIX. Or je ne dois point, mon Fils, te donner maintenant une idee claire de ta substance, pour deux raisons principales. Premierement parce que si tu voyais clairement ce que tu es, tu ne pourrais plus etre uni si etroitement avec ton corps. Tu ne le regarderais plus comme une partie de toimeme. Malbeureux, comme tu es presentement, tu ne veillerais plus a la conservation de ta vie. Enfin tu n’aurais plus de victime a sacrifier a Dieu : car au lieu que par les miseres qui acompagnent la vie, et par la mort qui la finit, tu t’offres toi-meme en sacrifice a ma justice, a cause que tu regardes ton corps comme ton etre propre ; tu te croirais au contraire par la mort delivre de tous maux. Ainsi, etant pecheur, il est juste que tu dependes du corps auquel j’avais seulement uni Fhomme innocent : il est bon que tu te prennes pour ainsi dire pour ton corps, afin qu’en le sacrifiant, tu te sacrifies
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toi-meme par le supplice du a tous les pecheurs (1).
XX. Secondement parce que l’idee d’une ame est un objet si grand, et si capable de ravir les esprits de sa beaute, que si tu avais l’idee de ton ame, tu ne pourrais plus penser a autre chose. Car si l’idee de l’etendue, qui ne represente que des corps, touche si fort les Physiciens et les Geometres, qu’ils oublient souvent tous leurs devoirs pour la contempler : si un Mathematicien a tant de joie, lorsqu’il compare les grandeurs entre elles pour en decouvrir les rapports, qu’il sacrifie souvent ses plaisirs et sa sante pour trouver les proprietes de quelque ligne ; quelle application ne donneraient point les hommes a la recherche des proprietes de leur etre propre, et d’un etre infiniment plus noble que les corps? Quelle joie n’auraient-ils point a comparer entre elles, par une vue claire de l’esprit, tant de modifications differentes, dont le serd sentiment, quoique faible et confus, les occupe si etrangement.
XXI. Car il faut que tu saches que Fame contient en elle-meme tout ce que tu vois
(1) Premiere et deuxieme editions : « Ainsi, etanl pecheur, il est a propos que tu le prennes pour le corps auquel tu es uni, afin que tu sacrifies ton etre propre par le supplice du d tous les pecheurs. » (Voir Med. XI, a la fin du § AT.).
de beau dans le monde, (a) et que tu attribues aux objets qui t’environnent. Ces couleurs, ces odeurs, ces saveurs et une infinite d’autres sentiments, dont tu n’as jamais ete touclie, ne sont que des modifications de ta substance. Cette harmonie qui t’enleve n’est point dans l’air qui te frappe l’oreille; et ces plaisirs infinis, dont les plus voluptueux n’ont qu’un faible sentiment, sont renfermes dans la capacite de ton ame. Or si tu avais une idee claire de toi-meme, si tu voyais en moi cet esprit archetype sur lequel tu as ete forme, tu decouvrirais tant de beautes et tant de verites en le contemplant, que tu negligerais tous tes devoirs. Tu decouvrirais avec une extreme joie que tu serais capable de jouir d’une infinite de plaisirs : tu connaitrais clairement leur nature : tu les comparerais sans cesse entre eux; et tu decouvrirais des verites qui te paraitraient si dignes de ton application, qu’absorbe dans la contemplation de ton Etre, plein de toi-meme, de ta grandeur, de ta noblesse, de ta beaute, tu ne pourrais plus penser a autre chose. Mais, mon Fils, Dieu ne t’a pas fait pour ne penser qu’a toi. II t’a fait pour lui. Ainsi je ne te decouvrirai point l’idee de ton etre, que dans le temps heureux, auquel la vue
(a) Recherche de la verite, premier livre.
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de 1’essence meme de ton Dieu, effacera toutes tes beautes, et te fera mepriser tout ce que tu es pour ne penser qu’a la contempler.
XXII. Or tant que tu n’auras point l’idee de ton ame presente a l’esprit, tous les efforts que tu feras pour te connaitre, te seront inutiles. Je ne te repondrai jamais directement, quelque priere que tu me fasses. Car je ne puis te repondre ou t’eclairer, qu’en te faisant voir dans ma substance, toujours lumiere, ce que tu souhaites de savoir. Je dis que je ne puis te repondre directement sur ce qui regarde la nature et les proprietes de Fesprit : car si tu y prends garde, ce n’est qu’indirectement et par l’idee claire que tu as du corps, que tu reconnais que ton ame n’est ni materielle ni mortelle.
XXIII. Tu vois clairement dans l’idee que tu as de l’etendue que toutes les modifications que tu as de la matiere se reduisent aux figures ou a certains rapports de distance; et par la tu conclus que le plaisir, la douleur et tout le reste, que tu ne decouvres en toi que par le sentiment interieur que tu as de toi-meme, ne peut appartenir a la substance corporelle, mais a une autre que tu appelles ame, esprit, Intelligence : parce que toute maniere d’etre ne peut subsister sans quelque substance, la maniere d’un etre n’etant que l’etre ou la substance meme d’une certaine
fagon. Or sachant que ton ame est un etre ou une substance distinguee du corps, tu juges qu’elle est immortelle : par ce qu il n y a que les manieres des etres qui se detruisent, et que les etres ou les substances ne peuvent rentrer dans le neant, puisque selon les lois ordinaires de la nature, il est aussi impossible de tirer une substance du neant, que de l’y faire rentrer. Mais toutes ces conclusions ne sont appuyees que sur l’idee claire que tu as du corps, et nullement sur l’idee de Fame, puisque tu reconnais que ton ame n’est point materielle, non par une idee claire que tu en aies, mais parce que tu vois clairement dans l’idee de la matiere, que ce que tu sens en toi-meme ne peut appartenir au corps.
XXIV. Ainsi ne t’attends pas que je reponde clairement et directement a mille questions que tu me pourrais faire, sur tout ce qui se passe en toi, et sur les proprietes infinies de ton Etre. Tache, par ta soumission aux verites de la foi, et par ta fidelite a observer mes preceptes et mes conseils, de meriter un jour une intelligence parfaite de ce que tu crois maintenant, et ne t’embarrasse point dans des questions inutiles et trop relevees, de peur que ton esprit ne s’enfle d’orgueil (1), que ta paresse ne s’ariete
(1) Voir Med. Ill, § XIX.
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au vraisemblable, et que, seduit par l’erreur, tu ne t’egares dans ces routes ecartees, on l’on court toujours de tres grands dangers. C’est la, mon Fils, la methode la plus courte et la plus sure pour parvenir a la connaissance de la verite. Oui, le meilleur precepte de Logique, que je te puisse donner, c’est que tu vives en homme de bien. Car il vaut beaucoup mieux passer quelques annees dans l’ignorance, et devenir savant pour toujours, que d’acquerir pour quelques jours, et avec bien de la peine une science fort imparfaite, et passer une eternite dans les tenebres.
XXV. Je l’avoue, mon unique Maitre, et je ne veux plus vous consulter que sur les verites qui me sont necessaires pour me conduire a la possession des vrais biens. Le temps est court, la mort s’approcbe, et je dois entrer dans l’eternite telle que je l’aurai meritee. La pensee de la mort change toutes mes vues, et rompt tous mes desseins. Tout disparait ou change de face, lorsque je pense a l’eternite. Sciences abstraites quelque eclatantes et sublimes que vous soyez, vous n’etes que vanite, je vous abandonne. Je veux etudier la Religion et la Morale. Je veux travailler a ma perfection et a mon bonheur, et laisser la cette dure occupation, que Dieu a donnee aux enfants des hommes,
toutes ces vaines sciences, dont il est ecrit que ceux qui les accumulent, au lieu de se rendre sages et heureux, ne font qu’augmenter leurs travaux et leurs inquietudes.