‹ Méditations chrétiennes. Avec une introd. et des notesChapitre 21 sur 42 · XI. MEDITATION · texte numérisé non relu

XI. MEDITATION

On peut connaitre quelque chose des desseins de Dieu , en consultant la souveraine Raison. Dessein de Dieu dans Vunion de PAme et du Corps. Reponse a une objection.

I. O Jesus ! puisque vous etes la Sagesse du Pere, vous entrez dans tous ses conseils, et puisque vous etes l’ordre necessaire et la loi eternelle, vos avis sont toujours suivis (1). Votre Pere vous aime par la necessite de son Etre, il ne fait rien sans vous, il ne peut meme rien vouloir sans vous consulter. O Sagesse Eternelle ne nT apprendrez -vous rien des desseins qu’il a eus dans la production de son Ouvrage ? Que j’ai de prieres a vous iaire, que j’ai d’eclaircissenients a vous demander ! Mais la crainte de vous offenser me retient : j ’apprehende de manquer de

(1) Les premiere el deuxieme editions une virgule.

mettent ici

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respect en voulant entrer, pour ainsi dire, dans la confidence que vous avez avec votre Pere. Vous m’avez permis dans les Meditations precedentes de vous interroger sur toutes les verites que vous renfermez comme Yerbe Divin. Yous m’avez promis de me faire part de ce que vous possedez en qualite de Sagesse et de Yerite Eternelle. Mais quand je pense qu’un savant Philosophe a dit que c’est etre temeraire que de vouloir decouvrir les fins que Dieu a eues dans la construction du monde (a) : quand je me souviens que votre Apotre a dit que les jugements de Dieu sont impenetrables (b), que ses voies sont bien differentes des notres; et que personne n’est

(a) Descartes, Principes de Philosophie Art. 28. de la premiere partie.

( b ) Romains, 11. 33. (« O profondeur de la ricliesse et de la science de Dieu ! Oue ses desseins sont impenetrables et insondables ! »

Texte important dans l’histoire du Cartesianisme : il permet aux cartesiens d’ecarter la recherche des causes finales et les speculations theologiques sur les myst6res. Sur le sens de cette attitude, voir : Maurice Blondel. Le. Christianisme de Descartes. Revue de Metaphysique, 1896. — Henri Gouhier, La Pensee religieuse de Descartes, J. Vrin, 1924, pp. 294-300.

Sur la critique de Pattitude cartesienne devant les causes finales par Malebranche, voir : Maurice Blondel, L' anlicarlesianisme de Malebranche, Revue de Metaphysique, 1916. Les principaux textes de Malebranche sont cites dans : Plenri Gouhier, La philosophie de Malebranche, pp. 58-59.

Sur le role de ce texte de saint Paul dans la theologie de Malebranche, voir ce dernier ouvrage, pp. 125-127.)

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entre dans le secret de ses conseils; j’hesite, parce que j’apprehende de n’avoir pas bien entendu les reponses que vous m’avez deja faites sur ce sujet. Delivrez-moi done, je vous prie, de l’embarras ou je me trouve, et faitesmoi savoir, si c’est une curiosite qui vous choque, que de souhaiter de savoir quelque chose des desseins de votre Pere.

II. Tu ne peux, mon Fils, me faire de priere qui me soit plus agreable, et qui te soit plus utile. Je communique avec joie (a) tout ce que je possede en qualite de Sagesse Eternelle, ainsi que je t’ai deja explique. Ne t’arrete point a ce que te disent les bommes, quelque savants qu’ils puissent etre, si je ne confirme leur sentiment par l’evidence de ma lumiere. La connaissance des causes finales n est pas necessaire dans la Physique dont parle ton Philosophe; mais elle est absolument necessaire dans la Religion. Si c’etait trop presumer de soi-meme que d’assurer que Dieu n’a pas fait les esprits pour les corps, que Dieu veut etre merite avant que d’etre possede, que Dieu a fait le monde present pour le monde futur; tu vois bien que toute la Religion serait renversee.

III. Sache done que toutes les volontes de mon Pere sont toujours conformes a

(a) Med. III.

l’ordre, car si les voies de Dieu sont si eloignees de celles des hommes, c’est que les volontes des hommes sont dereglees. Personne n’est entre dans le secret des conseils de Dieu. Cela est vrai en ce sens, que personne n’y peut trouver a redire, que personne n’en peut connaitre le detail. Mais cela n’est pas vrai en ce sens, qu’on ne peut rien savoir des desseins de mon Pere. Est-ce presumer de soi-meme que d’assurer que Dieu a mis les yeux au haut de la tete dans le dessein qu’on vit de loin? Y a-t-il de la temerite a juger que Dieu a place dans la bouche des dents, afin de broyer les fruits et les rendre plus propres a la nourriture du corps. Cela est si evident que c’est plutot une temerite fort ridicule, que d’assurer que c’est le hasard qui arrange de cette sorte les parties du corps humain. Ne crains done point de me demander ce que tu souhaites. Je prends un plaisir extreme a faire connaitre aux hommes que la conduite de Dieu est infiniment sage, juste, reglee, constante, uniforme, et que ses desseins sont toujours conformes a l’ordre, dignes de sa Sagesse et de sa bonte.

IV. Dites-moi done, ma Raison et ma Lumiere, qui assistez a tous les conseils de mon createur, et qui voulez bien eclairer toutes les Intelbgences. Pourquoi Dieu m’a-t-il

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donne un corps : pourquoi ne me fait-il pas sentir du plaisir dans l’exercice de la vertu comme dans la jouissance des corps? Dieu ne m’a fait et ne me conserve que pour lui, et mon corps infirme m’applique a ces besoins. Le plaisir m’unit aux objets qui sem blent le repandre, et je n’en goute aucun quand je pense aux vrais biens, du moins n’en goute-je pas aussi regulierement que dans l’usage des biens sensibles. Je voudrais bien savoir les raisons de cette conduite, si vous me jugez capable d’y entrer et de les porter.

V . II faut, mon Fils, que tu sois extremement attentif a mes reponses pour les concevoir distinctement, il faut que tu m’ecoutes avec beaucoup d’humilite et de respect, afin que ce que je te vais dire, te soit profitable. Car si tes sens et tes passions ne se taisent point, si tes prejuges se melent avec mes reponses, et que l’esprit d’orgueil ou ta paresse et ta negligence te fassent juger de ce que tu ne comjois pas clairement, tu tomberas dans des erreurs d’autant plus dangereuses, que les verites que je veux t apprendre sont de plus grande consequence. Sois done humble, attentif, respectueux, defietoi de toi-meme, et mets ta confiance en moi. Surtout ne te rends qu’a l’evidence, e’est le caractere de la verite : e’est l’effet de la

lumiere : c’est une marque certaine que c’est moi qui parle. Ecoute-moi done. Ce que tu souhaites de savoir depend de deux principes.

VI. Le premier est que la Regie des desseins de Dieu c’est l’ordre; le second que les voies ou les manieres dont Dieu execute ses desseins, doivent necessairement porter le caractere de ses attributs.

VII. Selon le premier principe, toute recompense doit etre en quelque maniere meritee ; personne selon l’ordre ne doit etre heureux sans avoir acquis quelque droit au bonlieur par son travail. Dieu est un assez grand bien pour exiger de ses creatures, qu’elles se sacrifient, ou du moins qu’elles sacrifient quelque chose afin de jouir eternellement de lui. L’Ordre veut en un mot que celui qui a merite soit recompense, que celui qui a demerite soit puni, que celui qui n’a ni merite ni demerite, ne soit ni recompense ni puni. Car ne t’imagine pas, que Dieu puisse comme les hommes etre clement ou misericordieux par caprice, sans sagesse, et sans raison. La misencorde et la clemence de mon Pere s’accordent parfaitement avec les regies de la justice; et la justice qu’il rend aux gens de bien est toujours accompagnee de bonte et de misericorde, puisque personne ne peut en rigueur de justice meriter un aussi

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grand bien qu’est celui de posseder Dieu eternellement.

VIII. Or le travail ou le merite des Creatures raisonnables consiste dans le bon usage qu’elles font de leur liberte : et Ton fait bon usage de sa liberte, quand on se conduit uniquement par Raison dans la recbercbe et dans le cboix de son bien. Ainsi le travail ou le merite des esprits est d’autant plus grand qu’ils souffrent davantage d’oppositions, ou qu’ils rejettent plus de plaisirs dans la recherche du vrai bien. Car tous les esprits veulent invinciblement etre heureux; et le plaisir rend heureux celui qui en jouit. Ils ne peuvent vouloir etre malbeureux, et la douleur rend malheureux celui qui la souffre. De sorte que celui qui sacrifie ses plaisirs actuels a l’amour de l’ordre, qui prefere la douleur actuelle au desordre, qui aime le vrai bien par Raison, et qui n’ecoute point le jugement des sens, merite; parce qu’il se sacrifie par ses divers combats. II offre au juste juge ce qu’il est capable de lui donner; il lui fait honneur de se tenir ferme sur sa parole ; et par la douleur qu’il souffre volontiers, quoiqu’elle le mette dans un etat pire que le neant, il temoigne a Dieu qu’il le croit juste, fidele, puissant et souverain. Car toutes les actions meritoires bonorent les attributs divins et sont les vrais sacrifices que Dieu

exige de ses Creatures avant que de les combler legitimement de la gloire qu’il leur a promise.

IX. II fallait done que Fame fut unie au corps, parce que recevant par le corps une infinite de sentiments agreables et desagreables, ainsi que tu l’eprouves sans cesse, elle eut toujours quelque chose a sacrifier a l’amour de l’ordre, et a l’bonneur du vrai bien : et qu’elle put ainsi par une infinite de merites differents, recevoir avec quelque justice, une gloire qui y repondit, mais qui les surpassat infiniment. Pourquoi penses-tu que mon Pere m’ait forme un corps? C’est afin que je puisse etre son Pontife (a) : c’est afin que j’eusse quelque chose a lui offrir. Car mon Pere, comme tu sais, ne se plait pas a recevoir des holocaustes ou les autres sacrifices de la loi des Juifs (b). Chaque Chretien en particular est Pretre aussi bien que moi. II a un corps a sacrifier, il peut dire comme moi a son Dieu : Hostiam et oblationem noluisti , corpus autem aptasti mihi (1). Ce n est pas que la destruction du corps qui arrive par la mort, soit le sacrifice que Dieu demande des hommes. Les pecheurs et les impies offrent

(a) Hebreux, 8. 4. Psaumes 39.

(1) Ce texte est voisin du precedent : H6breux, 10. 5.

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a Dieu ce meme sacrifice. Ce que Dieu exige des Creatures raisonnables, c’est un sacrifice spirituel; c’est l’aneantissement de l’ame : c’est la privation des plaisirs : c’est la souffance des douleurs : ce sont les dispositions interieures. Car Dieu est esprit et veut etre adore en esprit et en verite (a) . A in si comme Fame regoit une infinite de divers sentiments par son corps, il a fallu qu’elle y fut unie, pour avoir sans cesse quelque chose a sacrifier, et meriter par la de jouir eternellement du souverain bien.

X. O Yerbe Eternel ! que d’ordre, que de sagesse, que de bonte dans les desseins et dans la conduite de votre Pere ! Mais quoi? c’est Dieu qui donne sans cesse tous les sentiments que j’ai des objets, le plaisir, la douleur, et tout le reste. Ce n’est point mon corps,

(a) Jean, IV. 24. ( Malebranche explique cette formule en tete du petit traite L' Adoration en esprit el en verite : « Celui qui pense et qui veut comme Dieu pense et comme il veut, celui dont les jugements et les mouvements sont semblables a ceux de Dieu, est de ces vrais adoraleurs que Dieu veut avoir et qui Vadorenl en esprit el en verite. [Jean, 4. 23 et 24.) »

Voir aussi : Med. XV, § XVI.

Il parle de ceux qui n’adorent pas en esprit et en verite dans La Recherche, IV, chap. XII, pp. 455-456 de 1 edition Bouillier. — Fragments inedils, edition Vigdrain : Les superstitieux el les impies, p. 12. — Sur la necessity de revenir a un culte plus interieur, necessity si men sentie par certains spirituels de l’Oratoire et notamment le P . Ch. de Condren, voir : H. Bremond L Ecole Frangaise, pp. 334-335.)

car le corps ne peut agir sur l’esprit. C’est par les sentiments de l’ame que l’on peut offrir un sacrifice spirituel, parce que c’est par ces sentiments que Fame meme est sacrifice. Sans ces sentiments sacrifier sa vie et repandre son sang, c’est offrir a Dieu un sacrifice semblable a celui des Juifs, c’est immoler une bete. Je consens a cela. Mais pourquoi ce corps, puisqu’il ne peut agir en moi? Dieu ne peut-il pas sans ce corps impuissant et terrestre, donner a mon ame les memes sentiments que j’ai, et par la me faire meriter ma recompense et sacrifier mon Etre. Mais vous, mon Sauveur, pourquoi avez-vous pris un corps? Vous qui pouviez sans son secours donner a votre ame tous les sentiments penibles que vous avez soufferts dans votre passion; sentiments qui ont ete la matiere de votre sacrifice spirituel. Resolvez, je vous prie, ce doute, qui semble renverser tout ce que vous venez d’etablir.

XI. Quand tu ne pourrais comprendre, mon cher Fils, la reponse a la difficult^ que tu proposes, tu ne devrais pas douter des verites, que tu comprends bien. Car tous ceux qui ont assez d’esprit pour former de bonnes difficultes n’en ont pas toujours assez pour entrer dans les principes dont depend l’eclaircissement de ces memes difficultes.

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XII. II est certain que les corps n’agissent point dans les esprits, et qu’il n’y a que celui qui donne et qui te conserve l’etre, qui puisse t’eclairer, et changer les modifications de ton Etre. II est certain que Dieu n’a point besoin d’instruments pour agir, que sa volonte est eflicace par elle-meme, et que ton corps ne contribue en aucune maniere a l’efficace par laquelle tous les divers sentiments dont tu es touche se produisent en toi. Et cependant il est certain que Dieu a du, selon les regies de sa sagesse, te donner un corps? Et la Raison de cela depend du second principe que je t’ai deja explique : savoir que les voies ou les manieres dont Dieu execute ses desseins doivent necessairement porter le caractere de ses attributs. Je te prouve de nouveau ce principe, et j’en resous ta difficulte. Ecoutemoi.

XIII. N’est-il pas evident que Dieu ne peut se dementir soi-meme, mepriser sa sagesse, rejeter mes conseils? Qu’etant sage il doit agir sagement, etant immuable agir constamment, etant une cause universelle agir par des lois generates, en un mot, agir selon ce qu’il est? Un Etre sage fera-t-il par des voies composees ce qu’il peut executer par des voies simples, agira-t-il par des volontes particulieres lorsque quelques volontes generales suffisent; et si une conduite

uniforme, constante, reglee peut former un Ouvrage digne de lui, suivra-t-il une conduite bizarre, cbangeante, dereglee et qui marque de l’inconstance et de l’ignorance dans celui qui la suit? Je te dis la meme verite en plusieurs manieres, afin qu’elle te frappe, et que par la elle te force a la considerer : car ce que je te dis est abstrait et tu dois, pour ainsi dire, le sentir pour t’en bien souvenir, et pour en demeurer fortement convaincu.

XIV. Examine la conduite que Dieu tient dans l’ordre de la nature : regarde les corps qui t’environnent. Aucun n’est choque sans etre mu : aucun n’est mu avant que d’etre choque. Si deux corps se cboquent, ils se communiquent mutuellement leur mouvement d’une maniere constante et uniforme. Tous les corps grossiers tombent de haut en bas : leur vitesse augmente avec la meme proportion: ils ne discernent ni la qualite ni la piete des personnes. Dieu fait pleuvoir dans le dessein de rendre les terres fecondes, et cependant, il pleut sur les sablons et dans la mer; il pleut dans les grands chemins : il pleut egalement dans les terres inegalement cultivees. N’est-il pas evident par tout ceci que Dieu n’agit point par des volontes particulieres? La pluie fait croitre un fruit, et la grele le brise, penses-tu que Dieu ait change de dessein? Ne vois-tu pas que c’est la meme

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loi generale des communications des mouvements qui forme et qui repand et la pluie et la grele; qui fait croitre et qui seche les plantes; qui donne la vie et la mort a toutes choses? Parcours toute la nature : considere tous les objets de tes sens : examine tout ce qui se passe en toi-meme a l’occasion de ce qui arrive au dehors, et tu verras toujours que les effets naturels portent le caractere de la cause qui leur donne l’Etre. Tu verras que tout est produit par une cause universelle qui suit constamment une meme conduite, et qui etablit des lois generales tres simples et tres fecondes dont l’efficace est toujours determinee par quel que cause occasionnelle; tu n’en peux pas douter si tu te souviens bien de ce que je t’ai dit dans tes Meditations precedentes. Convaincs-toi de ce principe, et ne l’oublie pas, car de tous les principes c’est peut-etre (1) le plus fecond.

XV. Soit done que tu consideres l’idee que tu as de Dieu, soit que tu examines sa conduite, tu vois clairement que bien qu’il fasse toutes choses, il n’agit point par des volontes particulieres ; parce qu’agir par des lois generales est une marque certaine d’une Sagesse infinie qui prevoit tout, d’une cause universelle qui fait tout, d’un Etre immuable et

(1) « Peul-etre », ajoule dans la troisieme edition.

constant et dans ses desseins et dans sa conduite. Ainsi quoique Dieu seul agisse dans les esprits, que tous les corps soient impuissants, il a du unir les esprits aux corps, afin que ces deux substances pussent etre l’une a F autre causes occasionnelles des changements qui leur arrivent. II a du donner aux esprits a l’occasion de ce qui se passe dans leurs corps cette suite de sentiments qui est le sujet de leur merite et la matiere de leur sacrifice. II a du donner au corps a l’occasion des desirs de Fame cette suite de mouvements et de situations qui est necessaire a la conservation de la vie. Rien n’est plus sage, rien n’est plus simple, rien n’est mieux regie. On ne peut choquer ton corps sans t’ebranler toi-meme ; et l’on ne peut t’emouvoir sans que ton corps change de situation et de posture. Tu regardes ton corps comme ta propre substance a cause des lois de bunion de Fame et du corps. Ainsi lorsque tu sacrifies ton corps a l’amour de l’ordre il te semble que tu te sacrifies toi-meme (1).

XYI. C’est par ces memes lois que tu as rapport a tous les Ouvrages de Dieu, et que tous les hommes etablissent et observent entre eux les regies de la Societe civile. Ces lois quoique extremement simples et generates

(1) VoiP Med. IX, a la fin du § XIX.

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sont si fecondes que les effets en sont infinis. Par ces lois Dieu ne conserve pas seulement le monde present, il forme encore le monde futur, parce que la grace donnant aux fiommes la force de sacrifier a Dieu tous les sentiments dont ils sont touches en consequence de ces lois, ils meritent tous ces degres de gloire qui feront l’eclat et la heaute de la celeste Jerusalem. Enfin Dieu ressuscitera un jour tous les hommes, il rendra aux justes et aux impies leurs memes corps : non que les corps soient capables de recompense, ou qu’ils puissent agir par eux-memes dans les esprits des Elus ou des reprouves ; mais afin que Dieu, par de nouvelles lois de Punion de ces deux substances, les etablisse de nouveau causes occasionnelles des plaisirs qui entreront dans la recompense des justes, et des douleurs qui feront la punition des mechants; et qu’il agisse ainsi toujours par des voies simples, uniformes, constantes et generales, dignes en

un mot de sa Sagesse et de ses autres attributs.

XVII. Pourquoi penses-tu que Dieu ait fait ce monde materiel et visible? Penses-tu que de la matiere soit capable de rendre quelque honneur a Dieu, ou bien que Dieu se plaise a considerer la beaute de son Ouvrage? Dieu ne l’a-t-d pas vu avant que de le faire, et ne savait-il pas que, ses volontes etant

efficaces, elles ne manqueraient pas de le produire, et une infinite d’autres s’il le voulait? C’est, diras-tu, afin que les esprits crees en admirassent FAuteur. Cela est vrai en un sens. Mais ne te souviens-tu pas que tous les corps sont par eux-memes invisibles aux esprits? Ne sais-tu pas que les beautes sensibles des corps ne sont que dans l’esprit de ceux qui les regardent; que l’eclat des couleurs, la douceur des fruits et toutes les autres qualites sont dans ton ame, et non point les objets qui t’environnent. Sache done que Dieu a cree les corps pour etre des causes occasionnelles de son action dans les esprits, afin d’agir par des voies tres simples, que le nombre de ses decrets ne fut point infini, et que son action fut toujours reglee, uniforme et constante, digne d’une sagesse qui n a point de bornes.

XVIII. O mon unique Maitre, que vous m’apprenez de verites auxquelles je n’avais jamais pense? Que les hommes ne craignent et n’aiment point les Creatures, ce ne sont point des causes veritables qui aident Dieu dans son action : ce ne sont que des causes occasionnelles qui determinent 1 efficace de ses lois. Nulle creature ne partage avec votre Pere la force et la puissance, et toutes les creatures lui servent pour justifier sa sagesse dans l’execution de ses desseins. Que tous

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les esprits admirent cette conduite ! Que de simplicity, mais que de fecondite dans les lois qui arrangent les corps : que de bonte et de justice dans celles qui ordonnent les esprits : que d’ordre et de sagesse dans les desseins et dans la conduite de votre Pere ! Je l’adore et je m’y soumets.

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